LIVRE PREMIER
jour a été pour elles une éternité. Où ont-elles
reçu ce privilège ? Pendant que les autres membres de l'espèce humaine vivent courbés sous la nécessité, en proie aux pensées misérables, aux calculs de r insecte, emprisonnés dans les habitudes d'une profession, dans les préjugés d'une époque, clans la supputation d'une vie mercenaire, elles ont un génie qui les enlève au-dessus des conditions de leur temps et de leur peuple. Les autres rampent, elles ont des ailes. Où les ont-elles prises?
Voyez, chez elles, ce regard profond qui perce l'infini, cette extase du bienheureux qui ouvre le ciel sur leurs têtes. Quel penseur est plus absorbé dans sa découverte que celui qui aime, quel saint dans sa vision, quel poète dans son poème ?
Qui a donné, en un moment, cette vaste envergure à cette pauvre âme, inerte hier encore et repliée sur elle-même? Demain peut-être elle retombera dans son inertie première, elle aura perdu ses ailes; elle rampera à son tour, aride, dépouillée, misérable ver de terre.
Mais aujourd'hui, elle aime, elle est aimée, elle est sur le trône de l'univers.
C'est l'amour, dites-vous. Oui, sans doute. Mais qu'est-ce que l'amour? Après tant de poètes qui l'ont décrit, tout reste encore à dire sur ce sujet.
30 l'esprit nouveau
Précédemment j'ai montré que dans tout le
règne animal les êtres choisissent ceux qui représentent le mieux les qualités de leur espèce. Quand ils ont trouvé des individus en qui résident ces caractères essentiels, beauté, force, vitalité, ils les préfèrent à tous les autres ; ils s'unissent à eux et l'espèce se propage. Voilà le fond de l'amour dans le règne animal.
Que dire du genre humain? Pourquoi chaque fibre est-elle complice? Pourquoi ce tressaillement universel de l'esprit et du corps? A travers tous les voiles, j'aperçois le génie de l'espèce humaine concentré dans le cœur de l'homme et de la femme qui s'aiment.
L'amour passionné a pour substance l'humanité en germe, enveloppée dans le mystère cle deux êtres qui se croient faits l'un pour l'aulre. Chaque amant ne croit-il pas que celle qu'il aime l'emporte sur toutes dans ce qui constitue l'essence de l'espèce humaine? N'est-elle pas à ses yeux la plus belle ou la plus gracieuse, ou la plus conforme à ce que peut désirer un cœur d'homme ? Ne penset-il pas qu'il faudrait que toutes les femmes fussent semblables à elle? Et n'est-ce pas là le prestige qui le fascine?
Si ceux qui s'aiment sont séparés, le monde animé ne leur semble-t-il pas désert ? Le genre humain disparaît à leurs yeux ; tant il est vrai