LIVRE PREMIER
Un seul être ment sur la terre, c'est l'homme. Lui seul parvient à se composer un masque, un langage, un visage qui le fait paraître tout le contraire de ce qu'il est. De là vient la difficulté de saisir les traits caractéristiques du mensonge. Nul animal inférieur ne peut en donner l'idée. Comment donc s'est formée la faculté de mentir dans l'homme ? Pourquoi ce privilège ? Question que personne ne s'est posée. Il faut pourtant essayer de la résoudre. Toute la destinée humaine est là.
Chose étrange, en effet; il est plus facile de voir comment l'homme a reçu de l'animal un héritage de vérité, que de voir comment et de qui il a reçu la capacité du mensonge.
Le carnassier ne sait que se tapir dans une embûche ; mais, là, il ne sait pas adoucir sa face, voiler sa paupière, fausser sa voix, dérider son front, sourire de sa gueule béante, se métamorphoser en agneau. L'homme le sait. Pourquoi ? Parce qu'il a appris à se dominer ; et, par cette puissance, l'instinct animal de la ruse devient mensonge réfléchi dans l'homme. Chez lui, tout peut mentir : le visage, la voix, la bouche, la main, les yeux, le geste, la marche, le corps entier. Ce qui n'est chez l'animal qu'une transformation inconsciente (mimicry) est instantané chez l'homme. Il sait prendre la voix et la couleur de sa proie : il sait mimer sa victime.
Voulez- vous donc reconnaître le menteur? Vous pouvez y parvenir en observant quelques-uns des signes suivants : l'œil éteint (car il s'agit de ne pas se laisser découvrir par le regard) ; le visage pâle (tout le sang se retire au dedans comme si la vie même se dissimulait) ; les prunelles tournées vers les extrémités opposées (moyen d'égarer l'observateur) ; les sourcils froncés et soudainement épanouis (c'est d'abord un effort, qu'il faut aussitôt cacher) ; les dents serrées et bientôt la bouche entr'ouverte (comme pour retenir la parole et la lancer en même temps) ; surtout la langue qui s'effile et se darde dans un mot précipité ; souvent la démarche serpentante, comme pour attaquer el fuir au même moment.
Mais que sont ces signes réduits à eux-mêmes? Ils doivent se combiner avec les traits et l'expression de celui à qui le menteur s'adresse. Car, la première condition pour lui est d'imiter celui qu'il veut tromper. Il; en prend le visage, le ton, le geste, en sorte qu'il diffère de lui-même aussi souvent qu'il change d'interlocuteur. De là une variété infinie qui échappe à l'analyse dans le même individu : simple avec les simples, violent avec les violents, timide avec les timides, le mot qui fait le fond de sa langue est : loyauté.
Maintenant, au lieu d'un seul, supposez une classe d'hommes ou une société qui s'étudie à