‹ Œuvres complètesChapitre 33 sur 204 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

mentir. Vous verrez une combinaison d'expressions fugitives dont aucune langue ne peut donner l'idée et qui, s' effaçant les unes par les autres, aboutissent à un manque absolu d'expression. Quand vous croyez avoir saisi le menteur, il se dissimule

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sous la raideur du masque ; rien ne ressemble plus à la raideur de la mort.

Vovez le Judas de Léonard de Vinci dans le

tableau de la Sainte Cène.

Le génie réfléchi de Léonard a saisi quelquesuns des traits que nous cherchons. Jésus vient de dire : L'un de vous me trahira. A ces mots, tous les disciples sont saisis d'horreur. Ils se lèvent, ils se penchent, ils interrogent, ils tendent les mains, ils se partagent en groupes. Un seul reste froid, immobile : c'est Judas. Reconnaissez-le à cette fixité, à cet isolement, à ce front d'airain, perdu dans l'ombre. Comme il est sûr de lui-même, le coude fortement appuyé sur la table. Que les autres s'émeuvent, gesticulent, rejettent le soupçon, découvrent leur poitrine. Pour lui, il est impassible comme le Christ ; car de tous les Douze, il est celui dont l'attitude ressemble le plus à celle de Jésus. Il se tourne vers lui, il se modèle sur lui. Voilà bien l'homme en qui tout ment, excepté sa main droite qui serre convulsivement la bourse. Mais qui pourrait faire attention à ces muscles

crispés, à ce poing fermé, au milieu de toutes ces l'esprit nouveau 4

50 l'esprit nouveau

mains loyales qui s'ouvrent, se cherchent, interpellent, s'étonnent, interrogent, protestent en pleine lumière ?

Le geste, ai-je dit, est le même dans Jésus et dans Judas. Une différence pourtant : Jésus étend sur la table la paume de sa main ouverte, visible à tous. Judas fait le même geste ; seulement sa main est renversée, comme celle d'un homme qui cache son jeu. Il se retourne à demi vers le Christ, et il fait sur lui-même une ombre épaisse ; c'est cette ombre qui le dénonce et qui dit : Voilà Judas. Tous les autres, excepté lui, rayonnent de la clarté du jour et des splendeurs du Christ.

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