LIVRE DEUXIÈME iOl
sistance de l'éphémère. Chez elle tout serait faux : son éloquence, déclamation; son esprit, mièvrerie; ses manières, affectation ; son art, palinodie. Née du vide, elle mourrait dans le vide; impuissante même à se reproduire.
Rien de monstrueux qui ne puisse arriver dans des sociétés de ce genre.
Le tempérament national surtout s'y effacerait comme une ombre qui passe sur la terre.
Où m'avez-vous transporté les yeux bandés pendant la nuit? Quel est ce pays où nous avons abordé? Quels sont ces hommes? A quel peuple appartiennent-ils? Je n'entends point leur langage. Tous mes efforis sont vains pour comprendre ce qu'ils veulent dire par ces cris déchaînés. Hier j'étais en France; aujourd'hui je me réveille dans unR terre inconnue qui, sans doute, est aux antipodes. De grâce, apprenez-moi son nom. A quelle latitude la placent les géographes? Non seulement vous m'avez transporté dans un monde étranger, mais dans un temps qui n'est pas le mien, qui a disparu depuis mille ans.
C'est donc un rêve qui me poursuit? Je regarde, j'écoute- je vois, j'entends, je frappe des mains, j'appelle et je suis forcé de dire: Non, ce n'est pas un songe; ce ne sont pas des fantômes. Est-ce donc possible? Oui, cela est possible, cela est. y
102 l'esprit nouveau
Prêtant l'oreille à cette langue inconnue, je crois discerner ces mots qui reviennent et frappent les échos : Place aux jeunes ! Parole de vieillard; parole funeste à tous. De la part des jeunes, elle signifie qu'ils se donnent quelques années à peine pour penser, vouloir, agir, lutter; après quoi, fatigués de ce premier effort, ils se relireront du combat de la vie; car la carrière ne peut être longue pour ceux qui en rapprochent euxmêmes le terme.
De la part des vieux, ce mot veut dire : inertie, plaisir du far niente, abandon de soi-même, oubli des autres, mort anticipée.
Dans tous les cas, parole sans âme, puisqu'elle nie la puissance de l'âme; comme si la pensée ne servait de rien à l'homme : comme si le travail de l'intelligence, l'effort accumulé par la raison, étaient une quantité nulle, un pur zéro; comme si la tète et le cœur avaient disparu et qu'il ne restât que le poing !
Dans un peuple prospère, les générations s'appuient les unes sur les autres. Une même volonté puissante circule d'âge en âge. Personne ne songe à réduire la vie nationale à un petit filet de vie qui s'épuise et tarit avec chaque printemps de l'année. Les jeunes comptent sur les vieux, elles vieux sur les jeunes^ L'idée de les diviser n'a pu naître que dans une crise d'esclavage.