LIVRE DEUXIÈME
du hameau où il est né, et voilà un homme descendu des croisés. Le lendemain, il a ses armoiries. Quelle large base à une aristocratie historique, à ce que les uns appellent les grands seigneurs, et les autres les barons sans-culottes !
Race sans aïeux qui n'est ni du peuple, ni de la bourgeoisie, ni de la ville, ni de la cour; fantôme plutôt que réalité, poussière qui na jamais vécu, morte avant que de naître. Est-ce sur cette poussière, Athéniens, que vous comptez asseoir l'oligarchie des Eupatrides?
Rien ne corrigera-t-il le parvenu de la manie de changer de nom, de s'en fabriquer un de fantaisie, auquel ne manque jamais l'oripeau gentillâtre?
Vivre sa vie entière sous un faux nom de bourgeois-gentilhomme, s'attacher ce mensonge sur la figure, l'incruster dans sa propre chair, se couvrir de cette lèpre jusqu'à la mort, emporter ce masque dans le tombeau ; comprenez-vous quelle cause de duplicité et de dépravation pour un individu et pour une famille ? Cette cause, agissant jour et nuit, doit produire à la longue des hommesmensonges ; elles finit par armorier et blasonner jusqu'au crime.
Je ne puis oublier qu'un jour, visitant le bagne de Toulon, on me montra sous son habit de forçat le fameux comte de Sainte-Hélène. Il avait vrai-'
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ment grand air sous son bonnet vert et sa souquenille de galérien. Comment se trouvait-il là? Il s'appelait Cogniard et il avait été domestique du comte de Sainte-Hélène. Ayant tué son maître, il lui vola ses titres, et joua très bien le rôle de comte. Par malheur, au milieu de ses grandeurs il fut reconnu par un garde-chiourme et rejeté au bagne. Quand je le vis, il était attaché à un compagnon de chaîne, et, du haut d'une estrade, il semblait encore commander.
— C'est vous, lui dis-je, qui êtes le comte do Sainte-Hélène?
— Oui, monsieur, me répondit-il; toujours enchanté d'avoir affaire aux honnêtes gens!
Il allait continuer quand son compagnon l'entraîna avec un grand bruit de chaînes et de ferrailles.
Une société composée de plébéiens qui renieraient le plébéianisme, c'est ce que j'appelle une société de parvenus. Elle étonnerait le monde pas ses contradictions. Elle en serait le fléau par sa stérilité. Pourquoi? Parce qu'en reniant ses origines, elle s'ôterait sa raison d'être. Sans passé, elle n'aurait pas de présent. Nul être sur la terre qui n'ait ses ancêtres. La société dont je parle, n'osant avouer les siens, se placerait en dehors de toutes les conditions de la vie; sans pères, sans aïeux, elle n'aurait pas même la con-