LIVRE TROISIÈME
profond. Vous vous découvrirez vous-même.
— Non, reprenez-vous. La raison, les prières, les supplications, l'exemple, l'expérience ne peuvent rien pour changer ma manière d'être et d'agir. Je suis ce que je suis. Je ne puis et ne veux être autre chose. Mon caractère est ma nécessité.
— Ainsi les animaux, les végétaux peuvent passer d'une souche grossière à une souche meilleure, s'élever à un caractère supérieur sans sortir de leur espèce. L'herbe sauvage a pu se chan ger en pur froment, la vigne des bois se méta morphoser en vigne cultivée. Vous seul dans le monde ne pourriez devenir meilleur? Vous vous arrêteriez à la première forme grossière que vous rencontreriez de vous-même, et vous diriez : Tel est mon caractère ; je ne puis en sortir.
Si vous aviez rencontré le triticum sauvage, vous n'auriez jamais songé à en tirer le blé. Vous auriez dit : Cette herbe est stérile ; elle n'est bonne qu'à être broutée par les bœufs ou les chevaux ; voilà son caractère, n'essayons pas de le changer. De même, vous auriez dit de la vigne sauvage : Cette plante est stérile, je veux l'extirper, ne pouvant en rien faire. Et cette méthode de stérilisation, vous l'appliquez au caractère humain. Vous refusez de fouiller en vous-même, au delà de la première enveloppe, pour en tirer le pur froment.
l'espkit nouveau 10
Vous faites de l'homme le plus esclave des èlres. Vous vous créez vous-même une fatalité qui n'est nulle part. Fausse histoire naturelle, fausse morale, fausse philosophie.
— Connaissons une fois pour toutes, dit un Allemand (1), nos forces et nos faiblesses, et prenons-en notre parti.
— Non, je ne prendrai pas, une fois pour toutes, mon parti de n'être pas une volonté droite; je no prendrai pas mon parti d'être une créature inachevée, à laquelle manque encore la meilleure portion de moi-même. Ce que j'ai été n'est point la règle de ce que je peux être; car chaque jour j'acquiers des forces que je n'avais pas. Je sens mon être qui s'accroît. Je ne me reposerai pas oisivement sur ce que j'ai fait. Je travaillerai à développer l'infini qui est en moi comme dans la nature entière.
Vous me dites que le vrai moyen de m'épargner les mécomptes est de ne plus rien risquer dans le combat de la vie; et moi je sens très bien, au contraire, que le mécontentement de moimême commencerait le jour où je refuserais d'ajouter une expérience à mes expériences passées. Ce que vous appelez prudence, je l'appelle quiétisme, inertie, désertion de la vie.
(1) Schopenhauer 4« édition.