LIVRE QUATRIÈME
dans chacun des actes du héros préhistorique. Il ne s'agit plus ici de suppositions arbitraires. C'est le tableau du premier état de l'espèce humaine, en face de la nature ennemie et encore indomptée.
Vous cherchiez celui qui a porté le premier les haches de pierre. Nous venons de le découvrir, Toute une époque perdue de l'histoire se retrouve ici, pleine de réalité. Voilà l'état primitif de l'esprit humain, à peine échappé de son berceau, encore enveloppé des langes du règne animal.
Dans les bas-reliefs et les vases peints, ce trait du dompteur des carnassiers efface tous les autres. La peinture, la sculpture ont laissé l'artificiel, et se sont attachées avec une force surprenante à ce qui est le caractère essentiel de la légende primitive du demi-dieu. Voyez ce grand corps nu, musculeux, où tout respire la force, cette petite tête (dirai-je dolichocéphale?), ces épaules puissantes, faites pour porter les sangliers gigantesques d'Érymanthe, cette massue qu'il laisse tomber à terre pour se reposer (car il est las de tant de travaux), ces mains qui tiennent à la hauteur des flancs la flèche, à la pointe de pierre ou d'os, sur l'arc à double courbure, ces yeux qui mesurent de loin la distance jusqu'à la proie, ces reins effacés qui se retirent pour se cacher sous la haute forêt, cette empreinte de fatigue, ce mélange de soucis et de calme : voilà bien le premier
ancêtre des peuples chasseurs, dompteurs de carnassiers, l'homme quaternaire ou tertiaire, qui attend l'ours de caverne, l'urus, l'aurochs, le bcs primigenius, le mastodonte dans l'embuscade.
Les découvertes de Cuvier sur les fossiles remontent à 1812. Aujourd'hui, je tente les premières applications de ces découvertes à l'histoire des religions de l'antiquité. La paléontologie et la science des religions vivaient séparées; les voilà réunies. L'avenir dira ce que doit produire leur alliance.
Ce qui, jusqu'à présent, a le plus manqué à l'histoire des religions antiques est le sentiment de l'histoire. Dans les ouvrages les plus célèbres de notre siècle, il est impossible de retrouver, parmi tant de systèmes sur les dieux, un tableau qui réponde à un état vrai de l'espèce humaine. Que font les auteurs des systèmes sur les légendes mythologiques? Ils réunissent pêle-mêle, à propos du même héros, les traditions de toutes les époques. Au milieu de ce chaos d'âges différents, vous ne sentez plus nulle part la vie. Nulle trace de chronologie dans la genèse des religions. Toute réalité a disparu.
N'est-il pas inconcevable que, par l'effet d'une méthode étrangère aux sciences positives, Otfried Muller écrive un livre entier sur Hercule, sans dire à peine quelques mots des travaux du héros