‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 1 sur 120 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

J’ar oublié de prévenir sur une chose que j'aurais dû dire, et peut-être répéter dans plusieurs endroits de cet ouvrage; mais je compte que l’aveu de cet oubli vaudra des répétitions, sans en avoir l'inconvénient.

J'avertis donc qu’il est très-important de se mettre exactement à la place de la statue que nous allons observer. Il faut commencer d'exister avec elle, n'avoir qu’un seul sens quand elle n’en a qu’un; n’acquérir que les idées qu’elle acquiert, ne contracter que les habitudes qu’elle contracte : en un mot il faut n'être que ce qu’elle est. Elle ne jugera des choses comme nous que quand elle aura tous nos sens et toute notre expérience; et nous ne jugerons comme elle que quand nous nous supposerons privés de tout ce qui lui manque. Je crois que Les lecteurs qui se mettront exactement à sa place n’auront pas de peine à entendre cet up £

1 AVIS AU LECTFUR.

ouvrage; les autres m'opposeront des difficultés sans nombre.

On ne comprend point encore ce que c’est que la statue que je me propose d’observer ; et cet avertissement parailra sans doute déplacé : mais ce sera une raison de plus pour le remarquer, et pour s'en souvenir.

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Lx principal objet de cet ouvrage est de faire vo comment toutes nos connaissances et toutes nos facultés viennent des sens, ou, pour parler plus exactement, des sensations : ear, dans le vrai, les sens ne sont que cause occasionelle. Ils : ne sentent pas, c'est l'âme seule qui sent à l’occasion des organes ; et c’est des sensations qui la modifient qu'elle tire toutes ses connaissances et toutes ses facultés. ,

Cette recherche peutinfiniment contribuer aux progrès de l’art de raisonner ; elle le peut seule développer jusque dans ses premiers principes. En effet nous ne découvrirons pas une manière sûre de conduire constamment nos pensées, si nous ne savons pas comment elles se sont formées. Qu'attend-on de ces philosophes qui ont continuellement recours à un instinct qu'ils ne sauraent définir ? se flattera-t-on de tarir la source de nos erreurs, tant que notre âme agira aussi mystérieusement ? 1l faut donc nous observer dès les premières sensations que nous éprouvons, il

faut déméler la raison de nos premières opérations, remonter à l’origine de nos idées; en développer la génération, les suivre jusqu'aux limites que la nature nous a prescrites : èn un mot il faut, comme le dit Bacon, renouveler tout l’entendement humain.

Mais, objectera-t-on, tout est dit, quand on a répété d’après Aristote que nos connaissances viennent des sens. Il n’est point d’homme d'esprit qui ne soit capable de faire ce développement que vous croyez si nécesÿaire, et rien n’est si inutile que de s’appesantir avec Locke sur ces détails. Aristote montre bien plus de génie, lorsqu'il se contente de renfermer tout le système de nos connaissances dans une maxime générale.

Aristote, j'en conviens, était un des plus grands génies de l'antiquité, et ceux qui font cette objection ont sans doute beaucoup d'esprit. Mais pour se convaincre combien Îles reproches qu'ils font à Locke sont peu fondés, et combien il leur serait utile d'étudier ce philosophe au lieu de le critiquer , il suffit de les entendre raisonner, ou de lire leurs ouvrages, s’ils ont écrit sur des matiéres philosophiques. |

Si ces hommes joignaient à une méthode exacte beaucoup de clarté, beaucoup de précision, ils auraient quelque droit de regarder comme inutiles les efforts que fait la métaphysique pour connaître l'esprit humain : mais on pourrait bien

DU TRAITÉ DES SENSATIONS. f

les soupçonner de n’estimer si fort Aristote qu'’afin de pouvoir mépriser Locke; et de ne mépriser celui-ci que dans l'espérance de jeter du mépris sur tous les métaphysiciens.

Il y a long-temps qu’on dit que toutes nos connaissances sont originaires des sens. Cependant les Péripatéticiens étaient si éloignés de connaître cette vérité, que malgré l'esprit que plusieurs d'entre eux avaient en partage, ils ne l’ont jamais su développer, et qu'après plusieurs siècles c’était encore une découverte à faire.

Souvent un philosophe se déclare pour la vérité sans la connaître : tantôt il obéit au torrent, il suit l'opinion du grand nombre : tantôt plus ambitieux que docile, il résiste , il combat, et quelquefois il parvient à entraîner la multitude.

C'est ainsi que se sont formées presque toutes les. sectes : elles raisonnaient souvent au hasard ; mais il fallait bien que quelques-unes eussent quelquefois raison, puisqu’elles se contredisaient toujours. |

J'ignore quel a été le motif d’Aristote, lorsqu'il à avancé son principe sur l’origine de nos connaissances. Mais ce que je sais, c’est qu'il ne nous a laissé aucun ouvrage où ce principe soit développé, et que d’ailleurs il cherchait à étre en tout contraire aux opinions de Platon.

Immédiatement après Aristote vient Locke ; car il ne faut pas compter les autres philosophes

qui ont écrit sur le même sujet. Cet Anglais y a sans doute répandu beaucoup de lumière, mais il y a encore laissé de l'obscurité. Nous verrons que la plupart des jugemens qui se mêlent à toutes nos sensations lui ont échappé ; qu'il n’a pas connu combien nous avons besoin d’apprendre à toucher, à voir, à entendre, etc. ; que toutes les facultés de l’âme lui ont paru des qualités innées, et qu'il n’a pas soupçonné qu'elles pourraient tirer leur origine de la sensation même.

I était si loin d’embrasser dans toute son étendue le système de l’homme, que sans Molineux peut-être n’eüt-il jamais eu occasion de remar- | quer qu'il se mêle des jugemens aux sensations de la vue. Il nie expressément qu'il en soit de même des autres sens. Il croyait donc que nous nous en servons naturellement, par une espèce d'instinct, sans que la réflexion ait contribué à nous en donner l’usage.

M. de Buffon, qui a tenté de faire l’histoire de nos pensées, suppose tout d’un coup dans l’homme qu'il imagine, des habitudes qu'il aurait dù lui faire acquérir. Il n’a pas connu par quelle suite de jugemens chaque sens se développe. Il dit que dans les animaux l’odorat est le premier ; que seul il leur tiendrait lieu de tous les autres, et que dès les premiers instans, avant par conséquent d’avoir reçu des lecons du toucher, il détermine et dirige tous leurs mouvemens.

Le Traité des Sensations est le seul ouvrage où l’on ait dépouillé l’homme de toutes ses habitudes. En observant le sentiment dans sa naissance, on y démontre comment nous acquérons l'usage de nos facultés ; et ceux qui auront bien saisi le système de nos sensations, conviendront qu'il n’est plus nécessaire d’avoir recours aux mots vagues d'instinct, de mouvement machinal, et autres semblables ; ou que du moins, si on les emploie, on pourra s'en faire des idées précises.

Mais pour remplir l’objæt de cet ouvrage, il fallait absolument mettre sous les yeux le principe de toutes nos opéraüons : aussi ne les perd-on jamais de vue. Il suffira de l'indiquer dans cet extrait.

Si l’homme n'avait aucun intérêt à s'occuper de ses sensations, les impressions que les objets feraient sur lui passeraient comme des ombres, et ne laisseraient point de traces. Après plusieurs années , 1l serait comme le premier instant, sans avoir acquis aucune connaissance, et sans avoir d’autres facultés que le sentiment. Mais la nature de ses sensations ne lui permet pas de rester enseveli dans cette léthargie. Comme elles sont nécessairement agréables ou désagréables , il est intéressé à chercher les unes et à se dérober aux autres; et plus le contraste des plaisirs et des peines a de vivacité, plus il occasionne d'action dans l'âme.

Alors la privation d’urt objet que nous jugeons

nécessaire à notre bonheur nous donne ce malaise , cette inquiétude que nous nommons besoin , et d’où naissent les désirs. Ces besoins se répètent suivant les circonstances, souvent même il s’en forme de nouveaux, et c’est là ce qui développe nos connaissances et nos facultés.

Locke est le premiér qui ait remarqué que l'inquiétude causée par la privation d’un objet est le principe de nos déterminations. Mais il fait naître l'inquiétude du désir, et c’est précisément le contraire : 1l met d’ailleurs entre le désir et la volonté plus de différence qu’il n’y en a en effet : enfin il ne considere l'influence de l'inquiétude que dans un homme qui a l'usage de tous ses sens, et l'exercice de toutes ses facultés.

Il restait donc à démontrer que cette inquiétude est le premier principe qui nous donne les habitudes de toucher, de voir, d'entendre, de senür, de goûter, de comparer, de juger, de réfléchir, de désirer, d'aimer, de hair, de craindre, d'espérer, de vouloir ; que c’est par elle, en un mot, que naissent toutes les habitudes de l’âme et du corps.

Pour cela il était nécessaire de remonter plus haut que n’a fait ce philosophe. Mais dans l'impuissance où nous sommes d'observer nos premiéres pensées et nos premiers mouvemens, il fallait deviner, et par conséquent il fallait faire différentes suppositions.

Cependant ce n’était pas encore assez de remon-

ter à la sensation. Pour découvrir le progrès de toutes nos connaissances et de toutes nos facultés, il était important de démèéler ce que nous devons à chaque sens, recherche qui n’avait point encore été tentée. De là se sont formées les quatre parties du Traité des Sensations.

La premiére, qui traite des sens qui par euxmêmes ne jugent pas des objets extérieurs.

La seconde, du toucher ou du seul sens qui juge par lui-même des objets extérieurs.

La troisième, comment le toucher apprend aux autres sens à juger des objets extérieurs.

La quatrième, des besoins, des idées et de l'industrie d’un homme isolé qui jouit de tous ses sens. . |

Cette exposition montre sensiblement que l'objet de cet ouvrage est de faire voir quelles sont les idées que nous devons à chaque. sens, et comment, lorsqu'ils se réunissent , ils nous donnent toutes les connaissances nécessaires à notre conservation. |

C’est donc des sensations que naït tout le système de l’homme : système complet dont toutes les parties sont liées et se soutiennent mutuellement. C’est un enchaïinement de vérités : les premiéresobservations préparent celles quilesdoivent suivre , les dernières confirment celles qui les ont précédées. Si par exemple, en lisant la première partie, on commence à penser que l’œil pourrait

bien ne point juger. par lui-même des grandeurs, des figures, des situations et des distances, on est tout-à-fait convaincu lorsqu'on apprend dans la troisième comment le toucher lui donne toutes ces idées.

Si ce système porte sur des suppositions, toutes les conséquences qu’on en tire sont attestées par notre expérience. Il n’y a point d'homme, par exemple, borné à l'odorat : un pareil animal ne saurait veiller à sa conservation ; mais pour la vérité des raisonnemens que nous avons faits en l'observant , il suffit qu’un peu de réflexion sur nous-mêmes nous fasse reconnaître que nous pourrions devoir à l’odorat toutes les idées et toutes les facultés que nous découvrons dans cet homme,

et,qu'’avec ce seul sens 1] ne nous seraït pas pos-

sible d'en acquérir d’autres. On aurait pu se contenter de considérer l’odorat en faisant abstraction de la vue, de l’ouie, du goùt et du toucher : sion

a imaginé des suppositions, c’est parce qu'elles

rendent cette abstraction plus facile.

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