PRÉCIS DE LA PREMIÈRE PARTIE
Locke distingue deux sources de nos idées, les sens et la réflexion. Il serait plus*exact de n'en reconnaitre qu'une, soit parce que la réflexion n'est dans son principe que la sensation même, soit parce qu'elle est moins la source des idées, que le canal par lequel elles découlent des sens.
Cette inexactitude, quelque légère qu’elle paraisse, répand beaucoup d’obscurité dans son système ; car elle le met dans l'impuissance d'en développer les principes. Aussi ce philosophe se contente-t-il de reconnaitre que l’âme aperçoit, pense, doute, croit, raisonne, connaît , veut, réfléchit; que nous sommes convaincus de l’existence de ces opérations, parce que nous les trouvons en nous-mêmes, et qu'elles contribuent aux progrès de nos connaissances : mais 1l n’a pas senti la nécessité d’en découvrir le principe et la génération, 1l n’a pas soupçonné qu'elles pourraient n’être que des habitudes acquises ; il parait les avoir regardées comme quelque chose d'inné, et il dit seulement qu’elles se perfectionnent par l'exercice.
J'essayai en 1746 de donner la génération des facultés de l’âme. Cette tentative parut neuve, et eut quelque succès ; mais elle le dut à la manière obscure dont je l’exécutai. Car tel est le sort des découvertes sur l'esprit humain : le grand jour dans lequel elles sont exposées les fait paraitre si simples, qu'on lit des choses dont on n'avait jamais eu aucun soupçon, et qu’on croit cependant ne rien apprendre.
Voilà le défaut du Traité des Sensations. Lorsqu’on a lu dans l’exorde : le jugement, la réflexion, les passions, toutes les opérations de l'âme, en un mot, ne sont que la sensation même qui se
transforme différemment, on a cru voir un paradoxe dénué de toute espèce de preuve; mais à peine la lecture de l'ouvrage a-t-elle été achevée, qu'on a été tenté de dire : c'est une vérité toute simple, et personne ne l’ignorait. Ben des lecteurs n'ont pas résisté à la tentation. »
Cette vérité est le principal objet de la prem ière partie du Traité des Sensations. Mais comme elle peut être démontrée en considérant tous nos sens à la fois, je ne les séparerai pas dans ce moment, et ce sera une occasion de la présenter daus un nouveau jour.
Si une multitude de sensations se font à la fois avec le même degré de vivacité, ou à peu près, l’homme n'est encore qu’un animal qui sent :
l'expérience seule suffit pour nous convamcre qu'alors la multitude des impressions ôte toute action à l'esprit.
Mais ne laissons subsister qu’une seule sensation, ou même, sans retrancher entièrement les autres, diminuons-en seulement la force ; aussitôt l'esprit est occupé plus particulièrement de la sensation qui conserve toute sa vivacité, et cette sensation devient attention, sans qu'il soit nécessaire de supposer rien de plus dans l’âme.
Je suis, par exemple, peu attentif à ce que je vois, je ne le suis même point du tout, si tous mes sens assaillissent mon âme de toutes parts ; mais lessensations de la vue deviennent attention,
dès que mes yeux s'offrent seuls à l’action des objets. Cependant les impressions que J'éprouve peuvent être alors, et sont quelquefois si étendues, si variées et en si grand nombre, que j'aperçois une infinité de choses, sans être attentif à aucune ; mais à peine j'arrête la vue sur un objet, que les sensations particulières que j'en reçois sont l'attention même que je lui donne. Ainsi une sensation est attention, soit parce qu’elle est seule, soit parce qu’elle est plus vive que toutes les autres.
Qu’unenouvelle sensation acquière plus de vivacité que la première, elle deviendra à son tour attention.
Mais plus la première a eu de force, plus l’impression qu’elle a faite se conserve. L'expérience le prouve.
Notre capacité de sentir se partage donc entre la sensation que nous avons eùe et celle que nous avons; nous les apercevons à la fois toutes deux, mais nous les apercevons différemment : l'une nous parait passée, l’autre nous paraît actuelle.
Apercevoir ou sentir ces deux sensations, c’est la même chose : or ce sentiment prend le nom de sensation lorsque l'impression se fait actuellement sur les sens, et il prend celui de mémoire lorsque cette sensation, qui ne se fait pas actuellement, s'offre à nous comme une sensation qui
s’est faite. La mémoire n’est donc que la sensation transformée. | Par là nous sommes capables de deux atten-
üons ; l’une s'exerce par la mémeire, et Fautre
par les sens.
Dès qu’il y a double attention, il y a comparaison ; car être attentif à deux idées ou les comparer, c’est la même chose. Or on ne peut les
comparer, sans apercevoir entre elles quelque différence ou quelque ressemblance : apercevoir
de pareils rapports, c’est 7uger. Les acuons de comparer et de juger ne sont donc que l'attention même : c’est ainsi que la sensation devient successivement attention, comparaison, jugement. Les objets que nous comparons ont une multitude de rapports, sort parce que les impressions qu'ils font sur nous sont tout-à-fait différentes, sait parce qu’elles différent seulement du plus au moins, soit parce qu'étant semblables elles se combinent différemment dans chacun. En pareil cas l'attention que nous leur donnons enveloppe d’abord toutes les sensations qu'ils oaccasionnent. Mais cette attention étant aussi partagée, nos comparaisons sont vagues, nous ne saisissons que des rapports confus, nos jugemens sont imparfaits ou maäl assurés : nous sommes donc obligés de porter notre attention d’un objet sur l’autre, en considérant séparément leurs qualités. Après avoir, par exemple, jugé de leur couleur, nous
jugeons de leur figure, pour juger ensuite de leur grandeur ; et parcourant de }a sorte toutes les’ sensations qu'ils font sur nous , nous découyrons par une suite de comparaisons et de jugemens les rapports qui sont entre eux, et le résultat de ces jugemens est l’idée que nous nous formons de chacun. L’attention ainsi conduite est comme une lumière qui réfléchit d’un corps sur un autre pour les éclairer tous deux, et je l'appelle réflexion. La sensation, après avoir été attention, comparaison, jugement, devient donc encore la réflexion même. |
En voilà assez pour donner une idée de la manière dont les facultés de l'entendement sont développées dans le Traité des Sensations, et pour faire voir que ce n’est pas l'envie de générabser qui a fait dire qu’elles naissent toutes d'une même origine. C'est là un système qui s’est en quelque sorte fait tout seul, et il n’en est que plus solidement établi. J’ajouterai un mot pour rendre également sensible la génération des facultés de la volonté. |
Les sentimens qui nous sont le plus familiers sont quelquefois ceux que nous avons le plus de peine à expliquer. Ce que nous appelons désir en est un exemple. Mallebranche le définit /e mouvement de l'âme, et il parle en cela comme tout le monde. Il n’arrive que trop souvent aux philosophes de prendre une métaphore pourune notion
exacte. Locke cependant est à l'abri de reproche ; mais en voulant définir le désir, il l’a confondu avec la cause qui le produit. L’inquiétude:, dit-il , qu’un homme ressent en lui-méme par l'absence d’une chose qui lui donnerait du plaisir si elle était présente, c’est ce qu’on nomme désir. On sera bientôt convaincu que le désir est autre chose que cette inquiétude. - |
Iln y adesensations indifférentes que parcomparaison : chacune est en elle-même agréable ou désagréable : sentir et ne pas se sentir bien ou mal, sont des expressions tout-à-fait contradictoires.
Par conséquent c’est le plaisir ou la peine qui, occupant notre capacité de sentir, produit cette attention d’où se forment la mémoire et le jugement. |
Nous ne saurions donc être mal ou moins bien que nous avons été, que nous ne comparions l’état où nous sommes avec ceux par où nous avons passé. Plus nous faisons cette comparaison, plus nous ressentons cette inquiétude qui nous fait juger qu'il est important pour nous de changer de situation : nous sentons le besoin de quelque chose de mieux. Bientôt la mémoire nous rappelle l’objet que nous croyons pouvoir contribuer à notre bonheur, et dans l’iristant l’action de toutes nos facultés se détermine vers cet objet. Or cette action des facultés est ce que nous nommons désir.
£ Liv. ar, ch. 20,6 6.
Que faisons-nous en effet lorsquenous désirons? Nous jugeons que la jouissance d'un bien nous / ue est nécessaire. Aussitôt notre réflexion s’en oc- + -.: cupe uniquement. S'il est présent, nous fixons les yeux sur lui, nous tendons les bras pour le saisir. S'il est absent, l'imagination le retrace, et peint vivement le plaisir d’en jouir. Le désir n’est donc que l’action des mêmes facultés qu’on attribue à l’'entendement, et qui étant déterminée vers un objet par l'inquiétude que cause sa priation, y détermine aussi l’action des facultés du corps. Or du désir naissent les passions, l'amour, la haine, l'espérance, la crainte, la volonté.
Tout cela n’est donc encore que la sensation transformée.
On verra le détail de ces choses dans le Traité des Sensations. On y explique comment en passant de besoin en besoin, de désir en désir, l’imagination se forme, les passions naissent, l'âme acquiert d’un moment à l’autre plus d'activité, et s'élève de connaissances en connaissances.
C’est surtout dans la première partie qu’on s’applique à démontrer l'influence des plaisirs et des peines. On ne perd point de vue ce principe dans le cours de l’ouvrage, et on ne suppose jamais aucune opération dans l’âme. de la statue, aucun mouvement dans son corps, sans indiquer le motif qui la détermine. |
On a eu encore pour objet dans cette première XII. 2
LS
partie, de considérer séparément et ensemble l'odorat, l’ouie, le goût et la vue ; et une vérité qui se présente d’abord, c’est que ces sens ne nous donnent par eux-mêmes aucune connaissance des objets extérieurs. Si les philosophes ont cru le contraire, s'ils se sont trompés jusqu'à supposer que l’odorat pourrait seul régler les mouvemens des animaux, c’est que faute d’avoir analisé les sensations, ils ont pris pour l'effet d’un seul sens des actions auxquels plusieurs concourent.
Un être borné à l'odorat ne sentirait que lui dans les sensations qu’il éprouverait. Présentez-lui des corps odoriférans , 1l aura le sentiment de son existence ; ne lui en offrez point, il ne se sentira pas. Il n'existe à son égard que par les odeurs, que dans les odeurs ; il se croit et il ne peut se croire que Îes odeurs mêmes.
On a peu de peine à reconnaitre cette vérité, quänd il ne s’agit que de l’odorat et de l’ouie. Mais l'habitude de juger à la vue des grandeurs, des figures, des situations et des distances, est si grande, qu'on n’imagine pas comment il y aurait eu un temps où nous aurions ouvert les yeux sans voir COMME NOUS VOYONS.
Il n'était pas difficile de prévenir les mauvais raisonnemens que le préjugé ferait faire à ce sujet, puisque j'en avais fait moi-même dans l’Essaë sur l'origine des connaissances humaines. On n’a pas cru devoir y répondre dans le Traité des Sensa-
tions, c’eût été se perdre dans des détails qui auraient fatigué les lecteurs intelligens. On a pensé que les réflexions qui avaient été faites sur l’odorat et sur l'ouie pourraient écarter toutes les préventions où l’on est sur la vue. En effet il suffirait pour cela de raisonner conséquemment : mais ce n’est pas demander peu de chose, quand on a des préjugés à combattre.
Si l’odorat et l’ouie ne donnent aucune idée des objets extérieurs, c'est que par eux-mêmes bornés à modifier l’âme, ils ne lui montrent rien au dehors. Il en est de même de la vue : l’extrémité du rayon qui frappe la rétine produit une sensation; mais cette sensation ne se rapporte pas d’ellemême à l’autre extrémité du rayon ; elle reste dans l'œil, elle ne s'étend point au delà, et l’œil est alors dans le même cas qu’une main qui, au premier moment qu'elle toucherait, saisirait le bout d’un bâton. Il est évident que cette main ne connaitrait que le bout qu’elle tiendrait : elle ne saurait encore rien découvrir de plus dans sa sensation. Le chapitre vrrr de la 2° partie du Traité des Sensations a été fait pour montrer combien cette comparaison est juste, et pour préparer à ce qui restait à dire surlavue.
Mais, dira-t-on, l’œil n’a pas besoin d'apprendre du toucher à distinguer les couleurs. Il voit donc
au moins en lui-même des grandeurs et des figures. ;
Si par exemple on lui présente une sphére rouge
Eine... -
sur un fond blanc, il discernera les limites de la sphère.
Discernera ! voilà un mot dont.on ne sent pas toute la force. Le discernement n’est pas une chose innée. Notre expérience nous apprend qu'il se perfectionne. Or, s'il se perfectionne, il a commencé. Il ne faut donc pas croire qu'on discerne aussitôt qu'on voit. Si par exemple, au moment qu'on vous montre un tableau, on le couvrait d’un voile, vous ne pourriez pas dire ce que vous avez vu. Pourquoi ? c’est que vous avez vu sans discerner. Un peintre discernera dans ce tableau plus de choses que vous et moi, parce que ses yeux sont plus instruits. Mais, quoique nous en discernions moins que lui, nous en discernerons plus qu’un enfant, qui n’a jamais vu de tableaux, et dont les yeux sont moins instruits que les nôtres. Enfin, si nous continuons d’aller de ceux qui discernent moins à ceux qui discernent moins, nous jugerons qu’on ne peut commencer à discerner quelque chose, qu'autant qu’on regarde avec des yeux qui commencent à s’instruire.
Je dis donc que l’œil voit naturellement toutes les choses qui font quelque impression sur lui, mais j'ajoute qu'il ne discerne qu’autant qu'il apprend à regarder, et nous démontrerons que pour discerner la figure la plus simple, il ne suffit pas de.la voir.
Rien n'est plus difficile, dit-on encore, que
d'expliquer comment le toucher s'y prendrait pour enseigner à l'œil à apercevoir si l'usage de ce dernier organe était absolument impossible sans le secours du premier ; et c'est là une des raisons qui font croire que l'œil voit par lui-même des grandeurs et des figures ’. Cette chose si difficile sera expliquée dans la troisième partie.
Enfin le dernier objet de la première partie, cest de montrer l’étendue et les bornes du discernement des sens dont elle traite. On y voit comment la statue, bornée à l’odorat, a des idées particulières, des idées abstraites, des idées de nombre; quelle sorte de vérités particulières et générales elle connaît ; quelles notions elle se fait du possible et de l'impossible ; et comment elle juge de la durée par la succession de ses sensations.
On y traite de son sommeil, de ses songes, et de son mn0i, et on démontre qu’elle à avec un seul sens le germe de toutes nos facultés. |
De là on passe à l’ouie, au goût, à la vue. On laisse au lecteur le soin de leur appliquer les observations qui ont été faites sur l’odorat : on.ne s'arrête que sur ce qui leur est particulier, ou si l'on se permet quelques répétitions, c’est pour rappeler des principes qui, étant mis de temps en temps sous les yeux, facilitent + l'intelligence de tout le système. .
Il me suffit d'indiquer ces détails, parce qu ls
: Lettre sur Les aveugles, p.171.
sont développés par une suite d’analises dont un extrait ne donnerait qu'une idée fort imparfaite.