‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 101 sur 120 · DE M. L'ABBÉ DE CONDILLAC A L'AUTEUR DES LETTRES A UN AMÉRICAIN · texte numérisé non relu

DE M. L'ABBÉ DE CONDILLAC A L'AUTEUR DES LETTRES A UN AMÉRICAIN

Oui , Monsieur , je ne puis regarder que comme un bon office le soin qu'on prendra de me détromper; et, puisque vous êtes persuadé que je ne suis point jaloux de mes opinions, vous ne devez pas douter que je ne les abandonne si vous me faites connaître qu'elles ne sont pas fondées. Je vous avoue que ce que vous venez d'écrire contre mon Traite des Animaux ne m’a point encore éclairé sur mes erreurs; Je désire de les connaître, et mon amour pour la vérité m'engage à vous communiquer des observations, afin que vous puissiez m'attaquer avec plus de succès lorsque vous critiquerez mon Traite des Sensations.

Quand, au lieu de peser les principes et les expressions d’un écrivain, on se contente de lire rapidement, d’en transcrire des phrases ou des pages, quon examine en elles-mêmes, sans égard pour ce qui précède et pour ce qui suit, on rend obscur ce qui est clair, on rend vague ce qui est précis, et on combat des fantômes qu'on a soimême formés. Le système le plus lié est un ouvrage

décousu aux yeux du critique qui n’en saisit pas l'ensemble. Il croirale combattre lorsqu'il omettra des choses essentielles , et lors même qu'il ajoutera des -expressions qui changeront entièrement la pensée de l’auteur. Il doit donc lire avec attention ; et vous, Monsieur, vous le devez jusqu’au scrupule, puisque votre dessein est de faire voir que les-principes que vous combattez entraïnent après eux des conséquences dangereuses. Cependant vous transcrivez ainsi une de mes notes (neuvième partie, page 26 ): «S'il n’y a point d’étendue, « dira-t-on peut-être , 1l n’y a point de corps: je ne « dis pas qu'il n'y a point d’étendue , je dis seule- « ment que nous ne l’apercevons que dans nos « sensations... n’y eüt-il point détendue ailleurs » que dans nos sensations ; c’est apparemment ce qu'il veut dire... Si vous citez exactement, il est évident que je suppose de l'étendue aux sensations et à l'âme ; mais, Monsieur, les lignes que vous avez omises , et le mot ailleurs que vous avez ajouté et interprété, changent entièrement ma pensée. C’est ainsi que ( page 75 ) vous jetez du ridicule sur une transition que vous m'attribuez. 1° Vous ne copiez pas exactement mon texte, et cependant vous accompagnez votre citation de guillemets. 2° Il me parait fort étonnant que vous tiriez du milieu d'un chapitre une phrase que vous donnez pour transition au sujet de ce chapitre même.

En vérité, Monsieur , la forme que vous faites

prendre à mes principes les déguise tout-à-fait, et il n’est point de lecteur intelligent qui ne puisse s’'apercevoir que ce n'est pas moi que vous combattez. Vous prétendez, m'objectez-veus ( p. 30), que Je vois les trois dimensions dans les façons d’être de mon äme, dans les modes par lesquéls elle se sent exister. Elles y sont donc au moins, si elles ne sont nulle part ailleurs. Je réponds, Monsieur , qu’à la précision que je tâche de donner à mes principes, vous substituez un vague très-favorable aux conséquences que vous en voulez tirer. Si je dis que nos sensations nous donnent une idée de l’étendue, c’est uniquement lorsque, les rapportant au dehors, nous les prenons pour les qualités des objets. Mais j'ai prouvé bien des fois qu'elles ne donnent point cette idée, lorsque nous les considérons comme manières d’être de notre âme.

Faites-moi la grâce de conclure d’après ce que je dis : 1l ne tiendrait qu’à vous de prouver que tous les philosophes sont des matérialistes. Vous pretendez , leur diriez-vous, que les couleurs sont des modes de notre äme. Or vous ne pouvez pas disconvenir qu'on ne voie de l'étendue lorsqu'on voit des couleurs. Donc l'âme a des modes étendus ; donc elle est étendue elle-même.

M. l'abbé de Condillac, dites-vous ( page 36 ), est fonde dans le reproche qu’il fait à M. de Buffon , de donner à la machine une qualite essentielle aux esprits , la sensibilité : et M. de B. aurait également

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droit de reprendre son censeur sur ce que celui-ci accorde à l’äme ce qui convient uniquement a la machine ; je veux dire les trois dimensions. Cependant cette contrariêté de sentimens prouverait que l'abbé de Condillac n’a pas tiré du quatrième volume de l'Histoire Naturelle l’idee de son Traité des Sensations.. Quelle preuve! Est-ce donc sérieusement que vous parlez? Non, car vous ajoutez : Une conformité de penser de la part de ces deux auteurs dans un point qu’on peut regarder comme l'essentiel du Traite des Sensations, m'a fait quelque peine ; c’est lorsque l’un et l’autre entreprennent d'expliquer la manière dont nous formons l’idée de l'étendue. Vous croyez donc avoir lu cette explication dans M. de B. ; l'avoir lue telle que je la donne, et cela vous fait quelque peine. Consolez-vous , Monsieur, vous ne l’avez pas lue, et vous confondez deux choses bien différentes. Bien loin d'entreprendre d’expliquer comment nous formons par le toucher l’idée de l'étendue, M. de B. suppose que l’odorat et la vue la donnent naturellement. 11 croit qu’un animal qui vient de naître, peut juger à l’odorat seul de la nourriture et du lieu où elle est; qu'un homme qui ouvre les yeux avant d’avoir rien touché, discerne la voûte céleste, la verdure des prés, le cristal des eaux et mille objets divers, et que, prenant toutes ces choses pour des parties de lui-même, il ne regonnait ce qui appartient en effet à son corps qu’au-

tant que ce que sa main touche rend sentiment pour sentiment. J ’applaudis avec vous à cette expression, etje conviens que j'ai dit la même chose en d’autres termes ’. Mais faire voir à quel signe nous reconnaissons les parties de notre corps, est-ce expliquer comment nous formons l'idée de l'étendue? Est-ce se rencontrer sur ce qui fait le point essentiel du Traité des Sensations ?

On sera étonné quand on comparera le peu d'attention que vous donnez à une lecture , avec l'impgrtance des décisions que vous hasardez. Votre négligence est telle, qu’il vous arrive quelquefois de ne juger que sur le matériel des mots. J'en donnerai deux exemples.

J'ai dit : Z/ y a en quelque sorte deux moi dans chaque homme; et vous remarquez (page 84) : Ceci n’est qu’une faible imitation de l’homme double de M. de Buffon. Cela est vrai, si vous vous arrêtez aux mots; mais, si vous allez jusqu'aux idées, vous trouverez deux pensées bien différentes.

J’ai dit encore que le perroquet n’entend pas notre langage d'action parce que sa conformation exterieure ne ressemble point à la nôtre. Vous avez lu quelque part dans l'Histoire Naturelle le mot de conformation; et vous dites (page 82) : Voilà une des raisons de M. de Bufjon.

Æt je crois plus exactement ; car rendre sentiment pour sentiment peut se dire de deux personnes.

11 y a encore, Monsieur, un autre défaut dans votre manière de critiquer, c’est qu’au lieu de considérer un raisonnement tout entier, il semble quelquefois que vous aimiez à vous arrêtef sur chaque proposition, et vous vous pressez de conclure avant que les principes soient entièrement développés. C’est le vrai secret de trouver des contradictions où 1l n’y en a pas. À peine, par exemple, avez-vous commencé la lecture du chapitre où j'explique comment l’homme acquiert la connaissance des principes de la morale, que vous vous hâtez de conclure : Æinsi point de loi naturelle. Mais comme vous êtes de bonne foi, vous rapportez mon raisonnement jusqu’à sa conclusion, qui est, qu'il y a une loi naturelle; que Dieu seul est le principe d’où elle émane; qu’elle était en lui avant qu'il créät l’homme ; que c’est elle qu'il a consultée lorsqu'il nous a formés ; et que c’est à elle qu’il a voulu nous assujettir. | LL |

L’analogie m’a conduit à reconnaître une âme : dans les bêtes. Ce sentiment vous choque; et, pour le combattre, vous dites que je ne saurais prouver que cette âme diffère essentiellement de celle de l’homme. A vant que de vous répondre, je citerai un passage des Mémoires de Trévoux. Il déterminera l’état de la question. |

L'auteur, c’est de moi dont on parle, dit partout qu’il ne sait rien de la nature des êtres... . Ce qui n'empêche pas d'assurer que la bête et l’homme

diffèrent par leur essence... . On peut donc demander commentces choses se concilient, et voict notre pensée à cet égard. L'auteur entend sans doute qu’il n’a sur les natures et sur les essences aucune connaissance parfaite, complète, intuitive; qu’il ne juge d'elles que par leurs opérations , leurs facultés , leurs rapports : ce qui s'appelle juger à posteriori, remonter des effets à la cause, trouver le principe.par les conséquences : espèce de lumière qui autorise à dire qu’on sait quelque chose de la nature des êtres, quoique, dans le sens explique plus haut, il ne soit pas moins vrai qu’on n’a aucune connaissance sur ce point. (1755. Déc. pag. 2935.) Vous voyez, Monsieur, qu'il dépendait du journaliste de me laisser en contradiction avec moi-même. Mais son procédé n'en est que plus honnête : on voit en lui un homme d'esprit qui saisit tout un système, et qui ne s'arrête pas sur un mot. Ce savant journaliste a encore suppléé à d’autres omissions de ma part; je les adopte toutes, et je suis charmé d’avoir cette occasion de lui témoigner ma reconnaissance.

Exigez-vous de moi, Monsieur, que je montre la différence de l’âme des bêtes, en la considérant dansson principe? Vous medemandez l'impossible. Exigez-vous que je la démontre, en remontant des effets à la cause, en cherchant le principe dans les conséquences ? Je l'ai fait. Mais, direz-vous , plus ow moins de besoins, plus ou moins de moyens de multiplier les combinaisons d'idées , un corps humain,

ur corps antünal, tout cela est accidentel à la nature des esprits ; l'auteur en conviendra avec nous. Je ne suis pas bien sûr de l’idée que vous attachez au mot accidentel. Tout ce dont je conviens, c’est qu'il ne paraît pas y avoir de rapport essentiel entre la nature des esprits et ces besoins, ces moyens de multiplier les idéks, etc. ; mais il y a au moins des rapports de convenance. Ge n’est pas sans raison, etencore moins contre toute raison, que Dieu unit deux substances. Il consulte sans doute a nature de l’une et de l’autre. Il ne bornera pas dans le corps d’une bête une âme qui, par son essence, serait capable de toutes nos facultés; et il ne donnera pas à un homme une âme dont l'essence ne renfermerait pas le germe de toutes les facultés, au développement desquelles notre corps peut donner occasion. Ainsi, puisque les corps different essentiellement, je suis en droit de conclure qué les âmes diffèrent par leur nature.

N’inférez point de là, comme vous faites , que lâme d’un imbécile serait différente par sa nature de celle d’un homme sensé. Il ne serait pas bien à vous de me faire une difficulté à laquelle vous savez ce que je dois répondre. Persuadé que toute substance spirituelle est naturellement capable de connaître et d’adorer Dieu, vous remarquez avec raison que l'exemple des insensés ne prouve rien contre vous, parce qu’# annonce plutôt un désordre

dans la nature, dont Dieu n’est point l'auteur, qu’un

480 LETTRE plan particulier choësi par sa sagesse. (Huitième partie, page 191.)

Je serais trop long, Monsieur, si je voulais faire voir toutes les négligences qui vous échappent ; mais si c’est par les conséquences que vous voulez combattre le Traité des Sensations, je vous prie de l’étudier mieux que vous n'avez fait. Tout ce que vous dites, dans ce que vous venez d'écrire contre moi, parait prouver que vous n'avez pas apporté assez de soin pour pénétrer dans ma pensée ; et je crois que les méprises où je fais voir que vous êtes tombé me dispensent d'entrer dans de plus grands détails. Mais je ne veux pas finir sans vous indiquer une voie courte pour me combattre , une voie dont j'ai toujours fait usage quand j'ai voulu détruire des systèmes. Bornez-vous à l'examen des principes d’où je pars : ne croyez pas les renverser en disant qu'ils sont sirguliers, inouës, bizarres : faites voir qu'ils sont faux , ou du moins inintelligibles. Alors je serai le premier à les aban:donner : mais s'ils sont vrais, adoptez-les vousmême ; et soyez persuadé qu'il n’en pourra rien résulter de dangereux pour la religion. La vérité ne saurait être contraire à la vérité ; et, lorsque l'erreur paraît naître d’un bon principe, c’est que nous raisonnons mal. Tant que vous ne fonderez vos critiques que sur des conséquences, vous multiplierez les questions sans rien résoudre, et vous laisserez subsister les principes. Je dis plus : vous

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entrez mal dans les intérèts de la religion lorsque votre zèle vous fait cheicher des conséquences odieuses jusque dans les ouvrages de ceux qui la respectent et qui la défendent : car de quoi s'agit-il entre vous et moi? Du système -de Locke, c’està-dire d’une opinion au moins fort accréditée. Or je demande qui de nous deux tient la conduite la plus sage? Est-ce vous qui, laissant subsister les

principes de ce philosophe qui n'a pas toujours .

été conséquent, entreprenez de faire voir qu'ils mènent au matérialisme ? Ou moi » qui; comme vous le reconnaissez, ne suis passionné pour Locke que parce que je crois rendre un service important à la religion en lui conservant la philosophie de cet Anglais, en l’expliquant de manière que les materialistes n’en puissent abuser? Je loue votre zèle ; mais un zèle éclairé ne doit pas voir du danger où il n'y en a pas. Croyez-vous pouvoir faire une injustice aux ouvrages d’un écrivain sans en faire à sa personne ? Je vous invite donc, Monsieur, à être plus réservé et plus sûr dans vos critiques. Vous le devez à la religion, à ceux dont vous combattez les sentimens, et à vous plus qu’à personne: car votre réputation en dépend.

Au reste, je ne me suis fait un devoir de vous répondre que parce que la religion y est intéressée. Dans tout autre cas j'aurais attendu sans impatience que le public eût jugé entre vous et moi. Si vous montrez le faux de mon système, je

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