‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 14 sur 120 · XII · texte numérisé non relu

XII

D'une durée indéfinie.

. Cette durée esl pour elle une éternité,

Il y aen elle deux succes= sions,

L'une de ces

successions mesure Îles momenus de l'autre.

8a | TRAITÉ

$ 14. Apercevant cette durée comme indéfinie, elle n’y peut démêler ni commencement ni fin : elle n’y peut même soupçonner ni l’un ni l’autre. C’est donc à son égard une éternité absolue ; et elle se sent comme si elle eût toujours été et * quelle ne dût jamais cesser d’être.

En effet ce n’est point la réflexion sur la succession de nos idées qui nous apprend que nous avons commencé et que nous finirons ; c’est l’attention que nous donnons aux êtres de notre espèce , que nous voyons naïître et périr. Un homme qui ne connaïîtrait que sa propre existence n’aurait aucune idée de la mort.

$ 15. L'idée de la durée, d’abord produite par la succession des impressions qui se font sur Forgane , se conserve gu se reproduit par la süûccession des sensations que la mémoire rappelle. Ainsi, lors même que les corps odoriférans n’agissent plus sur notre statue, elle continue de se représenter le présent , le passé et l'avenir. Le présent, par l’état où elle se trouve; le passé , par le souvenir de ce qu'elle a été ; l'avenir, parce qu’elle juge qu'ayant eu à plusieurs reprises les. mêmes . sensations, elle peut les avoir encore.

Il y a donc en elle deux successions; celle des impressions faites sur l'organe, et celle des .sensations qui se retracent à la mémoire.

$ 16. Plusieurs impressions peuvent se succéder dans l'organe, pendant que le souvenir d'une même

sensation est présent à la mémoire ; et plusieurs sensations peuvent se retracer successivement à la mémoire, pendant qu'une même impression :

. $e fait éprouver à l'organe. Dans le premier cas, la suite des impressions qui se font à l’odorat mesure la durée du souvenir d’une sensation : dans le second, la suite des sensations qui s'offrent à la mémoire mesure la durée de l'impression que lodorat reçoit.

Si, par exemple, lorsque la statue sent une rose , elle se rappelle les odeurs de tubéreuse, de jonquille et de violette, c'est à la succession qui se passe dans sa mémoire qu’elle juge de la durée de sa sensation : et si, lorsqu'elle se retrace l'odeur de rose, je lui présente rapidement une suite de corps odoriférans, c’est à la succession qui se passe dans l'organe qu'elle juge de la durée du souvenir de cette sensation. Elle aperçoit donc . qu’il n'est aucune de ses modifications qui ne puisse durer, La durée devient un rapport sous lequel elle les considère toutes en général, et elle s'en fait une notion abstraite.

Si dans le temps qu’elle sent une rose elle se rappelle successivement les odeurs de violette, de jasmin et de lavande, elle s'apercevra comme une odeur de rose qui dure trois .instans; et si elle se retrace une suite de vingt odeurs, elle s'apercevra comme étant odeur de rose depuis un temps indéfini; elle ne jugera plus qu'elle

ait commencé de l'être, elle croira l’être de toute éternité.

L'idée de du- $ 17. Il n'y a donc qu’une succession d’odeurs Sue." transmises par l'organe, ou.renouvelées par la mémoire, qui puisse lui donner quelque idée de durée. Elle n’aurait jamais connu qu’un instant, si le premier corps odoriférant eût agi sur elle d'une manière uniforme pendant une heure, un jour ou davantage, ou si son action eût varié par des nuances si insensibles qu'elle n’eüt pu les remarquer.

Il en sera de même si, ayant acquis l’idée de durée, elle conserve une sensation sans faire usage de sa mémoire, sans se rappeler successivement quelques-unes des manières d’être par où elle a passé. Car à quoi y distinguerait-elle des instans ? Et si elle n’en distingue pas, comment apercevrat-elle la durée ?

L'idée de la durée n’est donc point absolue , et lorsque nous disons que le temps coule rapidement ou lentement , cela ne signifie autre chose, sinon que les révolutions quiservent à le mesurer se font avec plus de rapidité ou avec plus de lenteur que nos idées ne se succèdent. On peut s'en convaincre par une supposition.

| Emo 6 18. Si nous imaginons qu’un monde composé sible d’autant de parties que le nôtre ne füt pas plüs gros qu’une noisette, il est hors de doute que les astres s’y leveraient et s’y coucheraient des mil-

liers de fois dans une de nos heures; et qu’organisés comme nous le sommes, nous n’en pourrions pas suivre les mouvemens. Il faudrait donc que les organes des intelligences destinées à l’habiter fussent proportionnés à des révolutions aussi subites :.

Ainsi, pendant que la terre de ce petit monde tournera sur son axe et autour de son soleil, ses habitans recevront autant d'idées que nous en avons pendant que notre terre fait de semblables révolutions. Dés lors 1l est évident que leurs jours et leurs années leur paraitront aussi longs que les nôtres nous lé paraissent.

En supposant un autre monde, auquel le nôtre serait aussi inférieur qu'il est supérieur à celui que je viens de feindre , il faudrait donner à ses habitans des organes dont l’action serait trop lente pour apercevoir les révolutions de nos astres. Ils seraient par rapport à notre monde, comme nous, par rapport à ce monde gros comme une noisette. Ils n’y sauraient distinguer aucune succession de mouvement.

Demandons enfin aux habitans de ces mondes quelle en est la durée : ceux du plus petit compteraient des millions de siècles, et ceux du plus

* Mallebranche fait une pareille supposition pour prouver que nous ne jugeons de la grandeur des corps que par les rapports qui sont entre eux et nous. Recherches de la vérité, lv. 1, chap. 6.

86 | TRAITÉ grand, ouvrant à peine les yeux, répondront qu'ils ne font que de naïtre.

La notion de la durée est donc toute relative : chacun n’en juge que par la succession de ses idées; et vraisemblablement il n’y a pas deux hommes qui, dans un temps donné, comptent un égal nombre d'instans. Car il ya lieu de présumer qu’il n’y en a pas deux dont la mémoire retrace toujours les 1dées avec la même rapidité.

Par conséquent une sensation qui se conservera uniformément pendant un an, ou mille si l'on veut, ne sera qu'un instant à l égard de notre statüe: comme une idée que nous conservons, pendant que les habitans du petit monde comptent des siècles , est un instant pour nous :. C’est donc une erreur de penser que tous les êtres comptent

* La supposition de ces mondes fait comprendre que pour les imaginer plus anciens les uns que les autres, il n’est pas nécessaire d’une éternité successive dans laquelle ils aient été créés plus tôt ou plus tard; il suffit de varier les révolutions, et d'y proportionner les organes des habitans.

Cette supposition fait encore connaître qu’un instant de le durée d’un étre peut coexister, et coexiste en effet à plusieurs instans de la durée d’an autre. Nous pouvons donc imaginer des intelligences qui apercoivent tout à la fois des idées que nous n'avons qué successivement, et arriver en quelque sorte jusqu’à un esprit qui embrasse dans un instant toutes les connaissances que les créatures n’ont que dans une suite de siècles , et qui par conséquent n'essuie aucune suc— . cession. Il sera comme au centre de tous ces mondes, où l’on juge si différemment de la durée; et saisissant d’un coup d'œil

le même nombre d’instans. La présence d’une idée qui ne varie point n'étant qu'un instant à mon égard, c’est une conséquence qu'un instant de ma durée puisse coexister à plusieurs instans de la durée d’un autre.

LALLAA RAID

LR à

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