CHAPITRE IV
Des idées d’un homme borné au sens de l’odorat.
$ 1. Notre statue ne peut être successivement de plusieurs manières, dont les unes lui plaisent
: Ïl en est de notre statue comme de tous les hommes. Nous nous conduisons d’après l’expérience, et nous nous faisons différentes règles de probabilité, suivant l'intérêt qui nous domine. S’il est grand, le plus léger degré de probabilité nous suffit ordinairement ; et lorsque nous sommes assez sages pour ne nous déterminer que sur une probabilité bien fondée, ce n'est souvent que parce que nous avons peu d'intérêt à agir.
La statue a les idées de contentement et de mécontentement.
Cd
Ces idées sont abstraites et générales,
Une odear n'est pour la statue qu'une idée particulière.
et les autres lui déplaisent , sans remarquer qu’elle passe tour à tour par un état de plaisir, et par un état de peine. Avec les unes, c'est contentement, jouissance ; avec les autres, c'est mécontentement, souffrance. Elle conserve donc dans sa mémoire les idées de contentement et de mécontentement, communes à plusieurs manières d’être : et elle n’a plus qu’à considérer ses sensations sous ces deux rapports, pour en faire deux classes, où elle apprendra à distinguer desnuances, à proportion qu’elle s’y exercera davantage.
$ 2. Abstraire, c’est séparer une idée d’une
autre, à laquelle elle parait naturellement unie.
Or, en considérant que les idées de contentement et de mécontentement sont communes à plusieurs de ses modifications , elle contracte l’habitude de les séparer de telle modification particulière , dont elle ne l'avait pas d’abord distinguée; elle s’en fait donc des notions abstraites; et ces notions deviennent générales, parce qu’elles sont communes à plusieurs de ses maniktres d’être.
$ 3. Mais lorsqu'elle sentira successivement plusieurs fleurs de même espèce, elle éprouvera toujours une même manière d’être, et elle n'aura à ce sujet qu'une idée particulière. L'odeur de violette, par exemple , ne saurait être pour elle une idée abstraite commune à plusieurs fleurs , puisqu'elle ne sait pas qu'il existe des violettes. Ce n’est donc que l'idée particulière d'une
manière d'être qui lui est propre. Par conséquent toutes ses abstractions se bornent à des modifications plus ou moinsagréables, et à d’autres plus ou moins désagréables.
$ 4. Lorsqu'elle n'avait que des idées particuheres, elle ne pouvait désirer que telle ou telle manière d’être. Mais aussitôt qu’elle a des notions abstraites, ses désirs , son amour, sa haine, son espérance, sa crainte, sa volonté, peuvent avoir pour objet le plaisir ou la peine en général.
Cependant cet amour du bien en général n’a lieu que lorsque dans le nombre d'idées que là mémoire lui retrace confusément , elle ne distngue pas encore ce qui doit lui plaire davantage ; mais dès qu’elle croit l’apercevoir, alors tous ses désirs se tournent vers une manière d’être en particulier.
$ 5. Puisqu'elle distingue-.les états par où elle passe, elle a quelque idée de nombre : elle a celle de l’unité, toutes les fois qu’elle éprouve une sensation, ou qu'elle s’en souvient ; et elle a les idées de deux et de trois, toutes les fois que sa mémoire lui rappelle deux ou trois manières d'être distinctes, car elle prend alors connaissance d’ellemême , comme étant une odeur, ou comme en ayant été deux ou trois successivement.
$ 6. Elle ne peut pas distinguer deux odeurs qu'elle sent à la fois. L’odorat par lui-même ne saurait donc lui donner que l'idée de l’umté, et
Comment te plaisir en général devient l'objet de sa voonté.
Elle a des idées de nonre,
Ella ne Îles doit qu'a sa mémoire.
Jusqu'où elle pcutles étendre.
elle ne peut tenir les idées des nombres que de la mémoire.
$ 7. Mais elle n’étendra pas bien loin ses connaissances à ce sujet. Ainsi qu’un enfant, qui n’a pas appris à compter , elle ne pourra pas déterminier le nombre de ses idées, lorsque la succession en aura été un peu considérable.
Ilme semble que, pour découvrir la plus grande quantité qu’elle est capable de connaître distinctement, il suffit de considérer jusqu’où nous pourrions nous-mêmes compter avec le signe un. Quand les collections formées par la répétition de ce mot ne pourront pas être saisies tout à la fois d’une maniere distincte, nous serons en droit de conclure que les idées précises des nombres qu’elles renferment ne peuvent pas s’acquérir par la seule mémoire.
Or, en disant un et un, j'ai l'idée de deux; et en disant un, un et un, j'ai l’idée de trois. Mais si Je n'avais, pour exprimer dix, quinze, vingt, que la répétition de ce signe , je n'en pourrais Jamais déterminer les idées : car je ne saurais m'assurer par la mémoire, d’avoir répété ur autant de fois, que chacun de ces nombres le demande. Il me paraît même que je ne saurais par ce moyen me faire l’idée de quatre; et que
‘ai besoin de quelque artifice, pour être sùr de n'avoir répété ni trop ni trop peu le signe de l'unité. Je dirai, par exemple, un, un, et puisun,
DES SENSATIONS. 97 um : mais cela seul prouve que la mémoire ne saisit pas distinctement quatre unités à la fois. Elle ne présente donc au delà de trois qu’une multitude indéfinie. Ceux qui croiront qu’elle peut seule étendre plus loin nos idées, substitueront un autre nombre à celui de trois. 1l suffit, pour les raisonnemens que j'ai à faire, de convenir qu'il y en a un au delà duquel la mémoire. ne laisse plus apercevoir qu’une multitude toutà-fait vague. C’est l’art des signes qui nous a appris à porter la lumière plus loin. Mais quelque considérables que soient les nombres que nous pouvons démèéler, il reste toujours une multitude qu’il n’est pas possible de déterminer, qu'on appelle par.cette raison l'infini, et qu’on eùt bien mieux nommée l’indéfini. Ce seul changement de nom eüt prévenu des erreurs :.
Nous pouvons donc conclure que notre statue n’embrassera distinctement que jusqu’à trois de ses manières d’être. Au delà elle en verra une multitude , qui sera pour elle ce qu’est la notion prétendue de l'infini pour nous. Elle sera même bien plus excusable de s’y méprendre: car elle est incapable des réflexions qui pourraient la tirer
* Principalement l'erreur de croire que nous avons une idée positive de l'infini; d’où quantité de mauvais raisonnemens .
de la part des métaphysiciens, et quelquefois même de celle des géomètres.
Elle à l'idée d'une duree passee.
D'une durée À venir.
blablement assez de force pourluirendreprésentes deux sensations qu'elle a eues et qu'elle n’a plus.
Mais ce qui me paraît plus probable, c’est que l'habitude où elle est de juger.que ce qui lui est arrivé peut lui arriver encore, renferme l’idée du possible ; il est bien difficile qu’elle ait occasion de former des jugemens où nous puissions retrouver l’idée que nous avons de l'impossible. Il faudrait pour cela qu’elle s'occupät de ce qu’elle n’a point encore éprouvé; mais 1l est bien plus naturel qu'elle soit toute entière à ce qu'elle éprouve.
$ 11. Du discernement qui se fait en elle des odeurs, nait une idée de succession : car elle ne peut sentir qu’elle cesse d’être ce qu’elle était, sans se représenter dans ce changement une durée de deux instans.
Comme elle n’embrasse d’une manière distincte que jusqu’à trois odeurs , elle ne démélera aussi que trois instans dans sa durée. Au delà elle ne verra qu'une succession indéfinie.
Si l’on suppose que la mémoire peut lui rap-
.peler distinctement jusqu'à quatre, cinq, six ma-
nières d'être, elle distinguera en conséquence quatre, cinq, six instans dans sa durée. Chacun peut faire à ce sujet les hypothèses qu'il jugera à propos, et les substituer à à celles que j'ai cru devoir préférer. |
$ 12. Le passage d’une odeur à une autre ne donne à notre statue que l’idée du passé. Pour en
DES SENSATIONS. &r
avoir une de Fl'avenir, il faut qu’elle ait eu à plusieurs reprises la même suite de sensations, et qu’elle se soit fait une habitude de juger qu’après une modification une autre doit suivre,
Prenons pour exemple cette suite, jonquille, rose, violette. Dés que ces odeurs sont constamment liées dans cet ordre, une d'elles ne peut affecter son organe, qu'aussitôt la mémoire ne lui rappelle les autres dans le rapport où elles sont à l'odeur sentie. Ainsi qu’à l’occasion de l’odeur de violette, les deux autres se retraceront comme ayant précédé, et qu’elle se représentera une durée passée; de même à l'occasion de l’odeur de jonquille, celles de rose et de violette se retraceront comme devant-suivre, et elle se représentera une durée à venir. . |
$ 13. Les odeurs de jonquille, de rose et de violette, peuvent donc marquer les trois instans qu’elle aperçoit d’une manière distincte. Par la
même raison, les odeurs qui ont précédé, et celles.
qui sont dans l'habitude de suivre, marqueront les instans qu’elle aperçoit confusément dans le passé et dans l'avenir. Ainsi, lorsqu’elle-sentira une rose, sa mémoire lui rappellera distinctement l'odeur de jonquille et celle de violette; et elle lui représentera une durée indéfinie, qui a précédé l'instant où elle sentait la jonquille, et uriè durée indéfinie, qui doit suivre celui où elle sentira la violette.