‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 32 sur 120 · DNS · texte numérisé non relu

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peut apprendre.

C'est naturellement, machinalement, par instinct et à son insçu, qu'elle se meut ; et il nous

reste à expliquer comment elle découvrira, d'après

ses mouvemens, qu'elle a un corps, et qu'au delà il y en a d’autres.

Si nous considérons la multitude et la variété des impressions que les objets font sur la. statue, nous jugerons que ses mouvemens doivent naturellement se répéter et se varier. Or, dès qu'ils se répètent et se varient, 1l lui arrivera nécessairement de porter, à plusieurs reprises, ses mains sur elle-même et sur les objets qui l'approchent.

En les portant sur elle-même, elle ne découvrira qu’elle a un corps que lorsqu'elle en distinguera les différentes parties, et qu’elle se reconnaitra dans chacune pour le même être sentant; et elle ne découvrira qu’il y a d’autres corps, que parce qu’elle ne se retrouvera pas dans ceux qu'elle touchera.

$ 3. Elle ne peut donc devoir cette découverte qu’à quelqu’une des sensations du toucher. Or quelle est cette sensation ?

L'impénétrabilité est une propgété de tous les corps ; plusieurs ne sauraient occuper le même heu : chacun exclut tous les autres du lieu qu'il occupe.

Cette mmpénétrabilité n’est pas une sensation.

Nous ne sentons pas proprement que les COrps , sont impénétrables : nous jugeons plutôt qu'ils le sont , et ce jugement est une conséquence des sensations qu'ils font sur nous. |

La solidité est surtout la sensation d’où nous ürons cette conséquence ; parce que, dans deux corps solides qui se pressent, nous apercevons d'une manière plus sensible la résistance qu'ils se font l’un à l’autre: pour s’exclure mutuellement. S'ils pouvaient se pénétrer, les deux se confondraient dans un seul : mais dès qu'ils sont impénétrables , ils sont nécessairement distincts et toujours déux.

Il n’en est donc pas de la sensation de solidité comme des sensations de son, de couleurs et d'odeur , que l’âme qui ne connaït pas son corps aperçoit naturellement comme des modifications où elle se trouve et ne trouve qu’elle; puisque le propre de cette. sensation est de représenter à la fois deux choses qui s’excluent l’une hors de l'autre, l’âme n’apercevra pas la solidité comme une de ces modifications où elle ne trouve qu’ellemème ; elle l'apercevra nécessairement comme une modification , où elle trouve deux choses qui s’excluent, et par conséquent elle l’apercevra dans ces deux choses. o

Voilà donc une sensation par laquelle l’âme passe d'elle hors d’elle, et l’on commence à comprendre comment elle découvrira des corps.

En effet, puisque la statue est organisée pour avoir des mouvemens, à la seule occasion des impressions qui se font sur elle, nous pouvons supposer que sa main se portera naturellement sur quelque partie-de son corps, sur la poitrine par exemple. Alors sa main et sa poitrine se distingueront à la sensation des solidités qu'elles se renvoient mutuellement, et qui les met nécessairement l’une hors de l’autre. Cependant en distinguant sa poitrine de sa man, la statue retrouvera son moi dans l’une et dans l’autre, parce qu'elle se sent également dans toutes deux. Quelqu'autre partie de son corps qu’elle touche, elle la distinguera de la même maniere, et elle s’y retrouvera également.

Quoique cette découverte soit due principalement à la sensation de sohdité, elle se fera plus facilement encore, s’il s’y joint d’autres sensations, que la main soit froide, par exemple, et que la poitrine soit chaude ; la statue les sentira comme quelque chose de solide et de froid qui touche quelque chose de solide et de chaud : elle apprendra à rapporter le froid à la main , la chaleur à la poitrine, et elle en distinguera mieux lune de l'autre. Ainsi ces deux sensations, peu propres par elles-mêmes à faiçe connaître à la statue qu'elle a un corps, contribueront cependant à lui en donner une idée plus sensible, lorsqu'elles seront enveloppées dans la sensation de solidité.

DES SENSATIONS. 139 Si jusqu'ici la main de la statue, en se portant d’une partie de son corps sur une autre, a toujours franchi des parties intermédiaires, elle se trouvera dans chacune comme dans autant de corps différens , et elle ne saura pas encore que toutes ensemble elles n’en forment qu'un seul. C'est que les sensations qu’elle a éprouvées ne les lui représentent pas comme contigués , ni par conséquent comme formant un seul continu.

Mais s’il lui arrive de conduire sa main le long de son bras, et sans rien franchir, sur sa poitrine, sur sa tête, etc. , elle sentira, pour ainsi dire , sous sa main, une continuité de moi; et cette même main, qui réunira dans un seul contiu les parties auparavant séparées, en rendra l'étendue plus sensible. | $ 4. La statue apprend donc à connaitre son corps, et à se reconnaitre dans toutes les parties qui le composent ; parce qu’aussitôt qu’elle porte la main sur une d'elles, le même être sentant se répond en quelque sorte de l’une à l’autre : c'est moi. Qu'elle continue de se toucher, partout la sensation de solidité représentera deux choses qui s’excluent et qui eh même temps sont contigués, et partout aussi le même être sentant se répondra de l’une à l’autre : c’est moi, c’est moi encore! Il se sent dans toutes les parties du corps. Ainsi il ne lui arrive plus de se confondre avec ses modifications : il n’est plus la chaleur et le froid,

A quoi elle reconnait le sien.

mais il sent la chaleur dans une partie et le froid dan$ une autre.

aÉsmmenr ele $ 5. Tant que la statue ne porte les mans que

mad. sur elle-mème, elle est à son égard comme si elle était tout ce qui existe. Mais si elle touche un corps étranger , le moï, qui se sent modifié dans la main, ne.se sent pas modifié dans ce corps. Si la main dit moi, elle ne reçoit pas la même réponse. La statue juge par là ses manières d’être tout-àfait hors d'elle. Comme elle en a formé son corps , elle en forme tous les autres objets. La sensation de solidité, qui leur a donné de la consistance dans un cas, leur en donne aussi dans l’autre ; avec cette différence que le mot, qui se répondait, cesse de se répondre. |

anis S 6. Elle n’aperçoit donc pas les corps en eux-

#4 mêmes, elle n'aperçoit que ses propres sensations. Quand plusieurs sensations distinctes et coexistantes sont circonscrites par le toucher dans des bornes où le moi se répond à lui-même, elle prend connaissance de son corps ; quand plusieurs sensations distinctes et coexistantes sont circonscrites par le toucher dans des bornes où le m0oë ne se répond pas, elle a l’idée d’un corps différent du sien. Dans le premier cas, ses sensations continuent d’être des qualités à elle; dans le second , elles deviennent les qualités d’un objet tout différent.

mwrdwas S 7. Lorsqu'elle vient d'apprendre qu'elle est

quelque chose de solide, elle est, je m'imagine, bien étonnée de ne pas se trouver dans tout ce qu'elle touche. Elle étend les bras comme pour se chercher hors d’elle ; et ne peut encore juger sielle ne s'y retrouvera point : l'expérience pourra seule l’en instruire.

$ 8. De cet étonnement naît l'inquiétude de savoir où elle est, et si j'ose m’exprimer ainsi,

jusqu'où elle est. Elle prend donc, quitte etreprend

tout ce ce qui est autour d'elle : elle se saisit, elle se compare avec les objets qu’elle touche ; et à mesure qu'elle se fait des idées plus exactes, son corps et les objets lui paraissent se former sous ses mains. |

$ 9. Mais je conjecture qu’elle sera long-temps avant d'imaginer quelque chose au delà des corps que sa main rencontre. Il me semble que, lorsqu’elle commence à toucher, elle doit croire toucher tout ; et que ce ne sera qu'après avoir passé d’un lieu dans un autre , et avoir manié bien des objets, qu’elle pourra soupconner qu'il y a des corps au delà de ceux qu’elle saisit.

$ 10. Mais comment apprend-elle à toucher ?

C’est que les mouvemens que la nature lui fait faire lui ayant procuré des sensations tantôt agréables, tantôt désagréables , elle veut jouir des unes et écarter les autres. Sans doute que dans les commencemens elle ne sait pas encore régler ses mouvemens. Elle ignore comment elle doit conduire

stout ce qu'ele touche.

Effets de cet étonnement.

À cha ue chose qu'elle touche, elle croit tvucher tout.

Commentelle a appris à toucher.

La statue a le plaisir de démêler les différentes parties de son corps.

sa main pour la porter sur une partie de son corps plutôt que sur une autre. Elle fait des essais, elle se méprend, elle réussit : elle remarque les mouvemens qui l'ont trompée , et elle les évite; elle remarque ceux qui ont répondu à ses désirs, et elle les répète. En un mot elle tâtonne, et elle se fait peu à peu une habitude des mouvemens qui la rendent capable de veiller à sa conservation. C'est alors qu'il y a dans son corps des mouvemens qui correspondent aux désirs de son âme; c’est alors qu’elle se meut à sa volonté. |

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