CHAPITRE VI
Du plaisir, de la douleur, des besoins et des désirs dans un homme borné au sens du toucher. |
$ 1. Donnons à notre statue l’usage de tous ses membres; et avant de faire la recherche des con- | naissances qu’elle acquerra, voyons quels sont ses besoins. | |
Les différentes espèces de plaisir et de douleur en seront la source : car il faut raisonner sur le toucher comme nous avons fait sur les autres sens. |
D'abord son plaisir, ainsi que son existence, lui a paru concentré en un point. Mais ensuite il s'est peu à peu étendu avec le mème progrès que
le sentiment fondamental; car elle a du plaisir à remarquer ce sentiment, lorsqu'il se déméle dans les parties de son corps, pourvu qu'il ne soit accompagné d'aucune sensation douloureuse.
$ 2. Le plus grand bonheur des enfans paraît consister à se mouvoir : les chutes mêmes ne les dégoûtent pas. Un bandeau sur les yeux les cha- | grinerait moins qu'un lien qui leur ôterait l'usage des pieds et des mains. En effet c'est au mouvement qu'ils doivent la conscience la plus vive qu’ils aient de leur existence. La vue, l’ouie, le goût, l’odorat, semblent la borner dans un or- gane ; mais le mouvement la répand dans toutes les parties, et fait jouir du corps dans toute son étendue.
Si l’exercice est pour eux le plaisir qui a le plus d’attrait, 1l en aura encore plus pour notre statue : car non-seulement elle ne connaït rien qui puisse l'en distraire, mais encore elle éprouvera que le mouvement peut seul lui procurer tous les plaisirs dont elle est capable.
$ 3. Elle aimera surtout les corps qui ne l’offensent point : elle sera fort sensible au poli et à la douceur dé leur surface, et elle se plaira à y trouver, au besoin, de la fraicheur ou de la chaleur.
Tantôt les objets lui feront plus de plaisir, à proportion qu'elle les maniera plus facilement : tels sont ceux qui, par leur grandeur et leur
A se mouvoir.
A manier les objets.
A s'en faire des idées,
Elleestplusex-
usée à În dun Eur qu'avec les autres sens,
figure, s'accommoderont mieux à l'étendue et à 1: forme de sa main. D’autres fois ils lui plairont pat l’étonnement où elle sera de leur volume, et par la difficulté de les manier. La surprise que lui donnera, par exemple, l’espace qu’elle découvrira autour d'elle, conttibuera à lui rendre agréable le transport de son corps d'un lieu dans un autre.
La solidité et la fluidité, la dureté et la mollesse, le mouvement et le repos, seront pour elle des sentimens agréables : car plusils contrastent , plus ils attirent son attention et se font remarquer.
$ 4. Mais ce qui deviendra pour elle une source de plaisir, c’est l'habitude qu’elle se fera de comparer et de juger. Alors elle ne touchera pas les objets pour le seul plaisir de les manier ; elle en voudra connaître les rapports, et elle passera par autant de sentimens agréables qu'elle se formera d'idées nouvelles. En un mot les plaisirs naîtront sous ses mains, sous ses pas. Ils augmenteront, ils se multiplieront jusqu’à ce que ses forces soïent excédées. Alors ils commenceront à etre mélés de fatigue ; peu à peu ils s’évanouiront ; enfin il ne lui restera plus que de la lassitude, et le repos deviendra son plus grand plaisir:
$ 5. Quant à la douleur, elle y sera, avec le sens du toucher, plus fréquemment exposée qu'avec les autres; souvent même elle en trouvera la vivacité bien supérieure à celle des plaisirs qu'elle connait. Mais l'avantage dont elle jouit,
c'est que le plaisir est à sa disposition, et que la douleur ne se fait sentir que par intervalles.
$ 6. Avec les autres sens, son désir consistait principalement dans l'effort des facultés de l’âme, pour lui retracer une idée agréable le plus vivement qu'il était possible. Cette idée était la seule jouissance qu'elle pouvait par elle-même se procurer , puisqu'il n’était pas en son pouvoir de se donner des sensations. Mais l’espèce de désir dont elle est capable avec le toucher, embrasse l'effort de toutes les parties du corps qui tendent à se mouvoir , et qui vont, pour ainsi dire, chercher des sensations sur tous les objets palpables. Nousmêmes, lorsque nous désirons vivement, nous sentons que nos désirs enveloppent cette double tendance des facultés de l’âme et des facultés du corps. Dès lors la jouissance ne se borne plus aux idées que l'imagination représente; elle s'étend au dehors sur tous les objets qui sont à portée ; et les désirs, au lieu de concentrer notre statue dans ses manières d’être, comme 1l arrivait avec les autres sens, l’entraînent continuellement hors d'elle.
$ 7. Par conséquent, son amour , sa haine , sa volonté, son espérance , sa crainte, n’ont plus ses propres manières d’être pour seul objet : ce sont les choses palpables qu'elle aime, qu’elle hait, qu'elle espère , qu’elle craint, qu’elle veut.
Elle n’est donc pas bornée à n’aimer qu'elle ;