ARBRE
CHAPFFRE VE.
De kb manièxe dont un homme borné au sens du toucher commence à découvrir l’espace. |
nr 1. Puisque les désirs consistent dans l'effort que les parties du corps font de concert avec les facultés de l’âme , notre statue ne peut désirer une sensation qu'au même instant elle ne se meuve pour chercher l’objet qui peut la lui procurer. Elle sera donc déterminée à se mouvoir toutes les fois qu’elle se rappellera les sensations agréables dont le mouvement lui a donné la jouissance.
D'abord elle s’agite sans but déterminé, et cette agitation est elle-même un sentiment dont elle jouit avec plaisir ;, car elle en sent mieux son existence. Si sa main rencontre ensuite un objet qui fasse sur elle une impression agréable de chaleur ou de fraicheur , aussitôt tous ses mouvemens sont suspendus. at elle se livre toute en-
tière à ce nouveau sentiment. Plus il Jui parait agréable , plus elle y fixe son attention; elle voudrait même toucher de toutes les parties de son corps l’objet qui l’occasionne : et ce désir : reproduit en elle des mouvemens qui, au lieu de se faire sans but déterminé, tendent tous à la procurer la jouissance la plus complète.
Cependant cet objet perd son degré de chaleur ou de fraicheur , et la jouissance cesse d’en être agréable. Alors la statue se souvient des premiers mouvemens qui lui ont plu , elle les désire ; et s’agitant une seconde fois sans aatre dessein que de s'agiter ,.elle change peu à peu de place et touche de nouveaux corps.
Un des premiers objets de sa surprise, c’est sans doute Fespace qu’elle découvre à chaque instant autour d'elle. Il lui semble qu’elle le tire du sein de son être, que les objets ne s'étendent sous ses mains qu'aux dépens de son propre corps ; et plus elle se compare avec l’espace qui Fenvironne, plus elle sent ses bornes se resserrer.
A chaque fois qu'elle découvre un nouvel espace, et touche de nouveaux objets, elle suspen ses mouvemens ou les règle, pour mieux jouir des sensations qui lui plaisent ; et elle recommence à se mouvoir pour le seul plaisir de se mouvoir , aussitôt qu'elle cesse de les trouver agréables.
Lorsque par ce moyen elle a découvert un certain espace, et qu'elle a éprouvé un certain nombre de sensations , elle se rappelle au moins confusément tout ce dont elle a joui. Se souvenant d’un côté qu’elle le doit à ses mouvemens, sentant de l’autre que ses mouvemens sont à sa disposition, elle désire de parcourir encore cet espace , et de se procurer les mêmes sensations qu'elle a appris à connaître. Elle ne se meut donc plus pour le seul plaisir de se mouvoir.
Mais comme elle ne passe pas toujours par les mêmes endroits, elle éprouve de temps en temps des sentimens qui lui étaient tout-à-fait inconnus. À mesure qu’elle en fait l'expérience , elle juge que ses mouvemens sont propres à lui procurer de nouveaux plaisirs , et cet espoir devient le principe qui la meut.
RULNUE $ 2. Elle commence donc à juger qu'il y a
ricsite, des découvertes à faire pour elle ; elle apprend que les mouvemens qui sont à sa disposition lui donnent le moyen d'y réussir, et elle devient capable de curiosité.
En effet la curiosité n’est que le désir de quelque chose de nouveau ; et ce désir ne peut naître que lorsqu'on a déjà fait des découvertes , et qu’on croit avoir des moyens pour en faire encore. IL est vrai qu'on peut se tromper sur les moyens. Devenu curieux par habitude , on s'occupe souvent à des recherches où il est impossible de
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æ DES SENSATIONS. 149
faire des progrès. Mais c’est une méprise où l’on ne serait pas tombé si dans d’autres occasions on n'avait pas eu des succès plus favorables.
$ 3. Il n’était peut-être pas impossible que lorsque notre statue recevait successivement les autres sens , l'habitude de passer par des manières d’être toujours différentes ne lui en fit soupconner d'autres dont elle pourrait encore jouir ; mais ne sachant pas comment elles devaient lui arriver , et n'ayant aucun moyen pour en obtenir Ja jouissance , elle ne pouvait pas s'occuper à découvrir en elle une nguvelle manière d'être. Il était bien plus naturel qu’elle tournât tous ses désirs vers les sentimens agréables qu’elle connaissait, C'est pourquoi je ne lui ai point supposé de curiosité.
$ 4. On sent que ha curiosité devient pour elle un besoin qui la fera continuellement passer d’un lieu dans un autre. Ce sera souvent l’unique mobile de ses actions. Sur quoi 1l faut remarquer que je ne m’écarte point de ce que j'ai établr, lorsque j'ai dit que le plaisir et la douleur sont la seule cause du développement de ses facultés. Car elle n’est curieuse que dans l'espérance de se procurer des sentimens agréables, ou d’en éviter qui lui déplaisent. Ainsi ce nouveau principe est une conséquence du premier, et le confirme.
& 5. Dans les commencemens, elle ne fait que se trainer; elle va ensuite sur ses pieds et sur ses
Elle ne l'était pas avec les autres sens.
La curiosité est un des principaux motifs de ses actions.
Ea douleur suspend le désir de se mouvoir.
‘ mains; et rencontrant enfin'une élévation, elle est curieuse de découvrir ce qui est au-dessus d’elle , et elle se trouve, comme par hasard , sur ses pieds. Elle chancelle , elle marche, en 5 appuyant sur
tout ce qui est propre à la soutenir ; elle tombe, se heurte, et ressent de la douleur. Elle n'ose plus se soulever , elle n'ose presque plus changer de place : la crainte de la douleur balance lespérance du plaisir. Si cependant elle n'a point encore été blessée par les corps sur lesquels elle a porté la main, elle continuera d'étendre les bras sans défiance : mais,.à la première piqüre, cette confiance l’abandonnera, et elle demeurera immobile. | K aa ne $ 6. Peu à peu sa douleur se dissipe , et le sougéée it venir qui lui en reste, trop faible pour contenir le désir de se mouvoir, est assez fort pour la faire mouvoir avec crainte. Ainsi il ne faut que disposer dès objets qui l’environnent, et nous lui rendrons sa premiére sécurité par des plaisirs capables d'effacer jusqu’au souvenir de sa douleur , ou nous renouvellerons sa défiance par des sentimèns douloureux.
Si nous laissons les choses à leur cours naturel, les accidens pourront être si fréquens, que la défiance ne la quittera plus.
Circonstmes $ 7. Si même, au premier instant, nous l'avions
où la crainte l'aurait entie-
l'aurait entie- placée dans un lieu où elle n’eût pu se mouvoir, sans s exposer à des douleurs vives, le mouvement
aurait cessé d’être un plaisir pour elle; elle fût demeurée immobile , et ne se füt jamais élevée à aucune connaissance des objets extérieurs.
$S 8. Mais si nous veillons sur elle, pour qu’elle
n'éprouve que de légères douleurs, ét que ces à
douleurs soient même encore assez rares, alors elle désirera de se mouvoir; et ce désir sera seulement accompagné de temps en temps de quelque défiance de ses mouvemens. Elle ne sera donc plus dans le cas de demeurer pour toujours immobile ; si elle craint un changement de situation, elle le désire toutes les fois qu'il peut la soulager, et elle obéit tour à tour à ces deux sentimens. | | De Îà naîtra une sorte d'industrie , c’est-à-dire, l'art de régler ses mouvemens avec précaution, et dé faire usage des objets qu’elle découvrira pouvoir servir à prévenir les accidens auxquels elle est exposée. Le même hasard, qui lui fera saisir un bâton, lui appraggra peu à peu qu'il peut l'aider à se soutenir, à juger des corps, contre lesquels elle pourrait se heurter, et à connaître les endroits où elle peut porter le pied en toute
assurance. .
Crainte qui
onne occasion
à one sorte d'inwsirie,
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