CHAPITRE VIIL
Des idées que peut acquérir un homme bornéau sen du toucher.
Le plssiret © 1. Sans le plaisir, notre statue n'aurait jamais
la douleur éga-
lement rés ]a volonté de se mouvoir; sans la douleur, elle se
saires à l'instruction de la
statue, transporterait avec sécurité, et périrait infailliblement. Il faut donc qu'elle soit toujours exposée à des sensations agréables ou désagréables. Voilà le principe et la règle de tous ses mouvemens. Le plaisir l’attaque aux objets, l’engage à leur donner toute l’attention dont elle est capable, et à s’en former des idées plus exactes. La douleur l’écarte de tout ce qui peut lui nuire, la rend encore plus sensible au plaisir, lui fait saisir les moyens d’en jouir sans danger, et lui donne des leçons d’industrie; en un mot, le plaisir et la douleur sont ses seuls maitres.
lsdétermisent $ 2. Le nombre des id$es qui peuvent venir
seuls le nombre
ce téemaude par le tact est infini; car il comprend tous les
Fe rapports des grandeurs, c’est-à-dire une science que les plus grands mathématiciens n’épuiseront jamais. 1] ne s’agit donc pas d'expliquer ici la génération des idées qu'on peut devoir au toucher; il suffit de découvrir celles que notre statue acquerra elle-même. Les observations que nous avons faites nous fournissent le principe qui doit
nous conduire dans cette recherche : c'est qu’elle ne remarquera, dans ses sensations , que les idées auxquelles le plaisir et la douleur lui feront prendre quelque intérèt. L’étendue de cet intérét déterminera l'étendue de ses connaissances.
$ 3. Quant à l’ordre dans lequel elle les acquerra, 1l aura deux causes. L'une sera la rencontre. fortuite des objets, l’autre la simplicité des rapports; car elle n’aura des notions exactes de ceux qui supposent un certain nombre de comparaisons qu'après avoir étudié ceux qui en demandent moins. |
Il est possible de suivre les progrès que la seconde de ces causes pourra lui faire faire; il n'en est pas de même de ceux qu'elle devra à la première : mais c’est une chose assez inutile, et chacun peut faire à ce sujet les suppositions qu'il jugera à propos.
$ 4. Ses idées sur la solidité, la dureté, la chaleur , etc., ne sont point absolues , c’est-à-dire, qu'elle ne juge qu’un corps est solide, dur , chaud, qu'autant qu'elle le compare avec d'autres qui ne le sont pas au même degré, ou qui ont des qualités différentes. Si tous les objets étaient également solides, durs, chauds, etc. , elle aurait les sensations de solidité, de dureté et de chaleur sans le remarquer; elle confondrait tous les corps à cet égard. Mais parce qu'elle rencontre tour à tour de la solidité et de la fluidité, de la dureté et
Ordre dans lequel elle acquerra des idées.
Premières idées qu’elle acquiert.
154 TRAIÎTÉ | de lamollesse , de la chaleur et du froid, elle donne son attention à ces différences , elle les compare, elle en juge, et ce sont autant d'idées par où elle apprend à distinguer les cotps. Plus elle exércera ses Jugemens à ce sujet, plus son tact acquerra de finesse ; et elle se rendra peu à peu capable de discerner dans une même qualité jusqu'aux nuancesles plus légères. Voilà les idées qui demandent le moins de comparaison , et par conséquent les premières qu’elle aura occasion de remarquer. nié 6 5. Ces connaissances appliquent avec une grande. nouvelle vivacité son attention sur lesobjets qu’elle touche; elles les lui font considérer sous tous les rapports qui la frappent sensiblement. Plus elle en découvre, plus elle se fait une habitude de | juger qu’elle en découvrira encore , et la curiosité devient pour elle un besoin plus pressant.
, Combien elle $ 6. Ce besoin sera le principal ressort des progrès de son esprit. Cependant je n’entreprendrai pas d'en suivre tous les effets, parce que je craindrais de m’égarer dans trop de conjectures. J’observerai seulement que là curiosité doit être chez elle bien plus active que chez le commun des hommes. L'éducation l’étoufle souvent en nous, par le peu de soin qu’on prend à la satisfaire ; et, dans l’âge où nous sommes abandonnés à nousmêmes , la multitude des besoins la contraint, et ne nous permet pas de suivre tous les goûts qu’elle nous inspirérait. Mais dans la statue jé ne vois
nen qui ne tende à l'augmenter. Les sentimens agréables qu’elle éprouve souvent , et les sentimens désagréables auxquels elle est quelquefois exposée ’, doivent l'intéresser vivement à pouvoir reconnaître, aux plus lépères différences, les objets qui les produisent. Elle va donc se livrer à l'étude des corps.
$ 7. Lorsqu'elle n'avait que le sens de la vue, nous avons observé que son œil apercevait des couleurs sin$s pouvoir remarquer l'ensemble d’aucune figure, sans avoir par conséquent une idée distincte d’étendue. La main a au contraire cet avantage, qu'elle ne peut manier un objet qu’elle ne remarque l'étendue et l’ensemble des parties qui le composent : elle le circonscrit. 1} suffit,
La statue se fait des idées de figure.
pour cet effet, qu’elle en sente la solidité. En ser: .
rant un caillou notre statue se fait l'idée d’un corps différent d’un bâton qu’elle à touché dans toute sa longueur : elle sent dans un cube des angles qu'elle ne peut trouver dans un globe : elle n’apercoit pas la même direction dans un arc et dans un jonc bien droit; en un mot, elle distingue les choses solides suivant la forme que chacun fait prendre à sa main ; et elle considère, comme formant un seul tout, les portions d’étendue qu'elle ne peut séparer ou qu’elle sépare difficlement. Élle acquiert donc les idées de ligne
Je dis quelquefois, parce que si ces sentimens se répétaient trop souvent, ils éteindraient tout-à-fait sa curiosité.
En comparant les qualités contraires,
droite , de ligne courbe, et de plusieurs sortes de figures.
$ 8. Mais si les premiers corps qu’elle a occasion de toucher faisaient tous prendre la même forme à sa main, si elle ne rencontrait, par exemple, que des globes de même volume, elle se, bornerait à remarquer que l’un serait rude, l’autre poli, l’un chaud, l’autre froid, et elle ne donnerait aucune -attention à la ferme que sa main pren-
drait constamment. Ainsi elle toucherait des
globes sans jamais s’en faire ancune idée. Qu'elle manie au contraire tour à tour des globes, des cubes , et d’autres figures de diverses grandeurs, elle sera frappée de la différence des formes que prennent ses mains. Alors elle commence à juger que toutes les figures ne se ressemblent pas. Sa curiosité la porte aussitôt à chercher tous les côtés par où .elles différent , et elle s’en forme peu à peu des notions exactes. Pour acquérir l’idée d’une figure, il faut dono qu’elle en remarque plusieurs qui, au premier attouchement , contrastent par quelque endroit d’une manière sensible : il faut qu’une première différence aperçue lui fasse naître le désir d’en apercevoir d’autres. Elle ne désire, par exemple, de connaïître un cube qu'après l'avoir comparé avec un globe, et avoir trouvé dans l’un des angles qu'elle ne trouve pas dans l’autre; en un mot, elle ne cherche de nouvelles idées dans ses sensations qu’autant
qu’elle est prévenue par les premières différences qui s’offrent à elle, lorsqu’elle touche successivement plusieurs objets.
$ 9- La notion d’un corps est plus complexe, à proportion qu'elle ressemble en plus grand nombre les perceptions et les rapports que le tact déméle. Pour connaitre quelles idées notre statue se formera des objets sensibles, il faut donc observer dans quel ordre elle jugera de ces perceptions et de ces rapports, et comment elle en fera différentes collections.
$ 10. Ou les sensations qu’elle comparera sont simples à son égard, parce que ce sont des impressions uniformes, dans lesquelles elle ne saurait distinguer plusieurs perceptions; tel est le chaud ou le froid : ou ce sont des sensations composées de plusieurs autres , qu’elle peut déméler ; telle est l’impression d’un corps, où il y a tout à la fois solidité, chaleur, figure , etc. |
$ x1. Les sensations simples sont de même ou de différente espèce : c’est, par exemple, de la chaleur et de la chaleur, ou de la chaleur et du froid. Les jugemens qu’elle peut porter à leur occasion sont bien bornés. . .
Si les sensations sont de même espèce, elle sent qu’elles sont distinctes et semblables; elle sent encore si les degrés en sont les mêmes ou différens. Cependant elle n’a pas de moyen pour les mesurer, et elle n’en juge que par des idées vagues
Comment g" peut juger des idées qu'elle se
fait des corps.
Deux sortes de sensations qu’el.
le peut coumparer.
Ses jugemens sur les sen ations simples.
. de plus et de moins. Elle sent que la chaleur de sa main droite n’est pas la même que la chaleur de sa main gauche; mais elle n’en connait qu'imparfaitement les rapports.
Si les sensations sont d'espèces différentes , elle aperçoit seulement que l’une n'est pas l’autre; elle juge que le chaud n’est pas le froid : mais dans les commhencemens elle ignore que ce sont deux sensations contraires; et, pour ke découvrir, il faut qu’elle ait occasion de remarquer que le chand et le froid ne peuvent pas se trouver en même temps dans le même corps, et que l’un détruit toujours l’autre. Ainss ce jugement, # chaud et le froid sont des sensations contraires, ne lui est pas aussi naturel qu’il paraït Pétre ; elle le doit à l'expérience.
Dans toutes ces occasions il est évident qu'il hui suffit de donner son attention à deux sensations pour former tous les jugemens qu'elle est capable de porter.
Sesiugemas 0 12. Quand deux objets font chacum une sen-
sur les sensations compo-
sées. sation composée, elle aperçoit d’abord que Fun n'est pas l’autre : c’est là son premier jugement. Mais nous avons vu que l'attention diminue a proportion du nombre des perceptions entre lesquelles elle se partage. Elle ne peut donc embrasser toutes celles que produisent deux corps, qu'elle ne soit faible à l’égard de chacune. La statue ne se formera par conséquent les no-
tions de deux objets qu’autant que le plaisir bor-
era successivement son attention aux différentes .
perceptions qu'elle en reçoit, et les lui fera remarquer chacune en particulier. Elle juge d’abord de leur chaleur, en ne les considérant qu’à cet égard ; elle juge ensuite de leur grandeur , en
ne les considérant que sous ce rapport : et
parcourant de la sorte toutes les idées qu’elle y remarque, elle forme une suite de jugemens, dent elle conserve le souvenir. De là résulte le jugement total qu'elle porte de l’un et de l’autre, et qui réunit dans chacun les perceptions qu’elle y a successivement observées. Elle analise donc naturellement ; et cela confirme ce que j'ai démontré dans ma logique, que pous apprenons l’analise de la nature même.
$ 13. Les jugemens qui lui donnent les notions composées de deux corps ne sont donc qu’une répétition de ce qu'elle a fait sur les perceptions, qu'elle regarde comme simples. C’est l'attention donnée d’abord à deux idées, ensuite à deux autres, et. ainsi successivement à toutes celles qu’elle.est capable d'y remarquer : et s'il en reste dont elle n’a pas jugé, c’est qu'elle ne leur a point encore donné d'attention, c'est qu'elle ne les a pas remarquées.
Par conséquent, lorsqu'elle compare deux objets, qu’elle en juge, et qu’elle s’en forme des
notians complexes, il n’y a point en elle d'autre
Pour les unc et pour les autres l'opération de l'esprit est La inème,
160 TRAITÉ opération que lorsqu'elle juge de deux perceptions simples : car elle ne fait jamais que donner son attention.
jme $ 14. Quand elle n’avait que l’odorat, elle conréflexion. duisait son attention d’une idée à une autre; elle en remarquait la différence, mais elle ne faisait pas des collections dont elle déterminät les rapports.
Avec la vue, elle pouvait à la vérité distinguer plusieurs couleurs qu’elle éprouvait ensemble, mais elle ne remarquait pas qu’elles formassent des tous figurés ; elle sentait seulement quelle était tout à la fois de plusieurs manières.
Ce n’est qu'avec le tact que, détachant ces modifications de son moi, et les jugeant hors d'elle, elle en fait des tous différemment combinés, où elle peut déméler une multitude de rapports.
L’attention dont elle est capable avec le toucher produit donc des effets bien différens de l'attention dont elle était capable avec les autres sens. Or, cette attention , qui combine les sensations, qui en fait au dehors des tous, et qui, réfléchissant, pour ainsi dire, d’un objet sur un autre, les compare sous différens rapports : c'est ce que j'appelle réflexion. Ainsi l’on voit pourquoi notre statue, sans réflexion avec les autres sens, commence à réfléchir avec le toucher :.
© * La réflexion n'étant dans l’origine que l'attention même, on pourrait la concevoir de manière qu’elle aurait lieu avec chaque sens. Mais pour être d’accord sur les questions de cette
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\ 11ES SSENSATIONS. 161
$ 15. Lait, pa jqu ellée, le conh’est donc à son égard que ‘eme. } ceptionscomphndeur, de solidité, de dure moyic., qu ’ellàns gt réunies : c'est là tout ce que re tact lui décou. L et elle n’a pas besoin, pour former un pareil jugèment, de donner à ces qualités un sujet, un ‘soutien , ou, comme parlent les philosophes, ur ubstratum. Il lui suffit de les sentir ensemble. :
$ 16. Autant elle remarque de collections de cette espèce, autant elle distingue d'objets ; et elle ne les compose pas seulement des idées de grandeur, de solidité, de dureté, elle y fait encore entrer la chaleur ou le froid, le plaisir ou la douleur , et en général tous les sentimens que le tact lui apprend à rapporter au dehors. Ses propres sensations deviennent donc les qualités des objets. Si elles sont vives, telle qu’une chaleur violente, elle les juge en même temps dans sa main et däns les corps qu’elle touche; si elles sont faibles, telle qu'une chaleur douce, elle ne les juge que dans ces corps. Ainsi elle peut bien quelquefois cesser de lesregarder comme à elles; mais elle ne cessera plus de les attribuer aux objets qui les occasionnent. C’est une erreur où les autres sens n’ont pu la faire tomber , puisqu'elle n’apercevait jamais ses sensations, que comme son ñn0ë modifié différemment.
espèce , il suffit de s'entendre. Je fais cette note pour prévenir
les disputes de mots : inconvénient fort ordinaire en métaphy-
sique, et contre lequel on ne saurait trop se tenir en garde. III. 11
Ce qu'est ua co Corps à son
és
De quelles quaités elle corm-
pèse les objets.
File se fait des idées abstraites.
Ou n'en saurait déterminer re.