CHAPITRE V
D'un aveugle-né, à qui les cataractes ont été abaissées.
$ 1. Chezelden, fameux chirurgien de Londres, a eu plusieurs fois occasion d'observer des aveugles-nés, à qui il a abaissé les cataractes. Comme il a remarqué que tous lui ont à peu près dit les mêmes choses, 1l s'est borné à rendre compte de celui dont il a tiré le plus de détails.
C'était un jeune homme de 13 à 14 ans. Il eut de la peine à se prêter à l'opération; il n'imaginait pas ce qui pouvait [ui manquer. En connaitrarje mieux, disaitil, mon jardin? M'y prome-
L'aveugle-né ne voulait pas se prêter à l'opération.
Frensagions ilos., n°402 ne 1738. °
nerai-je plus librement? D'ailleurs n’ai-je pas sur
les autres l'avantage d'aller la nuit avec plus d'assurance ? C'est ainsi que les compensations qu'il trouvait dans son état lui faisoient présumer qu’il était tout aussi bien partagé que nous. En effet, il ne pouvait regretter un bien qu'il ne connaissait pas.
Invité à se laisser abattre les cataractes pour avoir le plaisir de diversifier ses promenades, il lui paraissait plus commode de rester dans les lieux.qu’il connaissait parfaitement ; car il ne pouvait pas comprendre qu'il püt jamais lui être aussi facile de se conduire à Pœil dans ceux où 1l n'avait pas été. Il n’eût dônc point consenti à
230 | TRAITÉ l'opération, s'il n'eût souhaité de savoir lire et écrire. Ce-seul motif le décida , et l’on commença par abaisser la cataracte à l’un de ses yeux.
Étut dus $ 2. Il faut remarquer qu'il n’était point si
Prune aveugle, qu’il ne distinguât le jour d’avec la nuit. Il
discernait même à une grande lumière le blanc, le noir et le rouge. Mais ces sensations étaient si différentes de celles qu'il eut dans la suite, qu'il ne les put pas reconnaitre.
Aprlopére- à $ 3. Quand il commença à voir, les objets lui
tion les objets
iparsisentaa Darurent toucher la surface extérieure de son œil. La raison en est sensible.
Avant qu'on lui abaissât les cataractes, 1l avait souvent remarqué qu'il cessait de voir la lumière aussitôt qu'il portait la main sur ses yeux. Il contracta donc l'habitude de la juger au dehors. Mais parce que c'était une lueur faible et confuse, il ne discernait pas assez les couleurs pour découvrir les corps qui les lui envoyaient. Il ne les jugeait donc pas à une certaine distance, 1l ne lui était donc pas possible d'y déméler de la profondeur , et par conséquent elles devaient lui paraître toucher immédiatement ses yeux. Or l'opération ne put produire d’autre effet que de rendre la lumière plus vive et plus distincte. Ce jeune homme devait donc continuer de la voir ‘où il l'avait jugée jusqu’alors, c’est-à-dire contre son œil.
Par conséquent il n’apercevait qu'une surface égale à la grandeur de cet organe.
$ 4. Mais il prouva la vérité des observations que nous avons faites : car tout ce qu'il voyait lui paraissait d'une grandeur étonnante. Son oil n’ayant point encore comparé grandeur à grandeur , il ne pouvait avoir à ce sujet des idées relatives. Il ne savait donc point encore déméler les limites des objets , et la surface qui le touchait devait, comme à la statue, lui paraître immense. Aussi nous assure-t-on qu'il fut quelque temps avant de concevoir qu'il y eût quelque chose au delà de ce ce qu'il voyait.
$ 5. Il apercevait tousles objets péle-mêle et dans la plus grande confusion , et il ne Les distinguait point, quelque différentes qu’en fussent la forme et la grandeur. C’est qu'il n'avait point encore appris à saisir à la vue plusieurs ensembles. Comment l’aurait-il appris ? Ses yeux, qui n'avaient jamais rien analisé, ne savaient pas regarder , ni par conséquent remarquer différens objets , et se faire de chacun des idées distinctes.
Mais à mesure qu'il s’accoutuma à donner de
Ei fort grands.
part. 3,ch.3,
Il ne les discerne. ni à Ja forme ni à la
gandeur.
la profondeur à la lumière , et à créer pour ainsi
dire un espace au-devant de ses yeux, il plaça chaque objet à différentes distances , assigna à chacun le lieu qu'il devait occuper , et commença
à juger à l'œil de leur forme et de leur grandeur relative.
IN n'imagine
$ 6. Tant qu'il ne se fut point encore familia- Pin peut être
risé avec ces idées , il ne les comparait que dif-
à la vue plus petit que l’autre.
h n’apprend à voir qu à force d'étude.
Objets qu'il voyaitavec plus de plaisir.
238 TRAITÉ ficilement ; et il était bien éloigné d'imaginer comment les yeux pourraient être juges des rapports de grandeur. C’est pourquoi, n'étant point encore sorti de sa chambre, il disait que quoiqu'il la sût plus petite que da maison , ilne comprenait pas comment elle pourrait le lui paraître à la vue. En effet son œil n'avait point fait jusquelà de comparaisons de cette espèce. C'est aussi par cette raison qu'un objet d’un pouce, mis devant son œil, lui paraissait aussi grand que la maison. |
& 7. Des sensations aussi nouvelles , et dans lesquelles il faisgit à chaque instant des découvertes, ne pouvaient manquer de lui donner la curiosité de tout voir et de tout étudier à l'œil. Aussi lorsqu’on lui montrait des objets qu'il reconnaissait au toucher, il les observait avec soin pour les reconnaître une autre fois à la vue. Il y apportait même d'autant plus d'attention , qu'il neles avait d’abord reconnus ni à leur forme ni à leur grandeur : mais il avait tant de choses à retenir, qu’il oubliait la manière de voir quelques objets, à mesure qu'il apprenait à en voir d’autres. J'apprends, disait-il, mille choses en un jour , et j'en oublie tout autant.
$ 8. Dans cette situation, les objets qui réfléchissent le mieux la lumière et dont l'ensemble se saisit plus facilement devaient lui plaire plus que les autres. Tels sont les corps polis et réguliers. Aussi nous assuré-t-on qu'ils lui paraïssaient plus
agréables : mais il ne put en rendre raison. Ils lui plaisaientmême déjà davantage dans un temps
où il ne savait point encore bien dire quelle en.
était la forme :.
$ 9. Comme le relief des objets n’est pas aussi sensible dans la peinture que dans la réalité, ce jeune homme fut quelque temps à ne regarder les tableaux que comme des plans différemment colorés : ce ne fut qu’au bout de deux mois qu'ils lui parurent représenter des corps solides ; et ce fut une découverte qu'il parut faire tout à coup. Surpris de ce phénomène, il les regardait , il les touchait , et il demandait quel est le sens qui me trompe ? Est-ce la vue ou le toucher ?
$ 10. Mais un prodige pour lui ce fut le portrait
: Je crois devoir avertir que ce n’est pas là précisément ce que rapporte Chezelden. Car en même temps qu’il dit que ce jeune homme ne pouvait discerner lés objets, quelque différentes qu'en fussent la forme et la grandeur, il assure qu’il trouvait beaucoup plus agréables ceux quifétaient réguliers. Pour moi cela me paraît tout-à-fait contradictoire , et Chezelden ne s’est pas expliqué avec assez de soin. Il était naturel que ce jeune homme ne distinguât ni forme ni grandeur au premier moment qu’il vit la lumière ; mais il ne lui eût pas été
Son étonnement à la vue d'un relief peint.
A la vue d'un portrait en miniature,
possible de trouver plus de plaisir à voir des objets réguliers,
si sa vue eût continué d’être aussi confuse. Il n’a donc pu ?es
juger plus agréables que lorsqu'il commençait à déméler des |
formes et des grandeurs. Il avait sans doute de la peine à expliquer à ses observateurs les différences qu’il remarquait alors:
et c’est peut-être ce qui a fait juger qu'elles lui avaient échappé jusqu'à ce moment.
Prévention où il était,
Il y avaitpour lui plusieurs mauières de voir.
Lenoir uiétait désagréable.
en miniature de son père. Cela lui paraissait aussi extraordinaire que de mettre un muid dans une pinte : c'était son expression. Son. étonnement avait pour caüuse l’habitude que son oil avait prise de lier la forme à la grandeur d’un objet. Il ne s'était pas encore accoutumé à juger que ces deux choses peuvent être séparées. |
$ 11. Nous avons du penchant à nous prévenir, et nous présumons volontiers que tout est bien dans un objet qui nous a plu par quelque endroit. Aussi ce jeune homme paraissait-il surpris que les personnes qu'il aimait le mieux ne fussent pas les plus belles ; et que les mets qu'il goûtait davantage ne fussent pas les plus agréables à l'œil.
$ 12. Plus 1l exerçait sa vue, plus il se félicitait d’avoir consenti à se laisser abaisser la cataracte; et il disait que chaque nouvel objet était pour lui un délice nouveau. Il parut surtout enchanté lorsqu'on le conduisit à Epsom, où la vue est très-belle et três-étendue : il appelait ce spectacle une manière de voir. Il n'avait pas tort, car il y a en effet autant de manières de voir qu’il entre de jugemens différens dans la vision : et combien n'y en doit-il pas entrer à la vue d’une campagne fart vaste et fort variée ! Il le sentait mieux que nous, parce qu'il les formait avec peu de facilité.
$ 13. On remarque que le noir lui était désagréable, et que même il se sentit saisi d'horreur la première fois qu'il vit un nègre : c’est peut-être
parce que cette couleur lui rappelait son premier état.
$ 14. Enfin plus d’un an après on fit l’opéra- menti tion sur l’autre œil, et elle réussit également. Il Fins vit de cet œil tout en grand, mais moins qu'il" n'avait fait avec le premier. Je crois déméler la raison de cette différence : c’est que ce jeune homme, prévenu qu'il devait voir de la même maniére avec celui-ci, mêla aux sensations quil lui transmettait les jugemens dont il s'était fait une habitude avec celui par où on avait commencé l'opération; mais comme il n’y pouvait pas porter du premier coup la même précision, il vit de cet œil les objets encore trop grands. La même prévention put aussi les lui faire voir moins confusément qu'il n'avait fait avec le premier, mais on n'en dit rien.
Lorsqu'il commença à regarder un objet des deux yeux il crut le voir une fois plus grand. C’est qu'il était plus naturel que l'œil qui voyait en petit ajoutât aux grandeurs qu'il apercevait, qu’il
n’était naturel que celui qui voyait en grand en
retranchàt. |
Mais ses yeux ne virent point double, parce que le toucher, en apprenant à celui qui venait de s'ouvrir à la lumière, à déméler les objets, les lui fit voir où il les faisait voir à l’autre.
$ 15. Au reste Chezelden remarque que ce qui nifécuéquil
avait a diriger
embarrassait peaucoup les aveugles-nés à qui 1l “‘7**