CHAPITRE IV
Pourquoi on est porté à attribuer à la vue des idées qu'on ne doit qu’au toucher. Par quelle suite de réflexions on est parvenu à détruire ce préjugé.
Pourquoi on
$ r. Il nous est devenu si naturel de juger à pose ee que
l'œil des grandeurs , des figures, des distances et
a besoin
d'a spprentissage
des situations qu’on aura peut-être encore bien de la peine à se persuader que ce ne soit là qu’une habitude due à l'expérience. Toutes ces idées paraissent si intimement liées avec les sensations de couleur, qu’on n’imagine pas qu’elles en aient jamais été séparées. Voilà, je pense, l’unique cause qui peut retenir dans le préjugé; mais pour le détruire tout-à-fait il suffit de faire des suppositions semblables à celles que nous avons déjà faites.
Suppositions $ 2. Notre statue croirait infailliblement que déruire «Pr Les odeurs et les sons lui viennent par les yeux, si, lui donnant tout à la fois la vue, l’ouïe et l’odorat, nous supposions que ces trois sens fussent toujours exercés ensemble ; en sorte qu’à chaque couleur qu’elle verrait, elle sentit une certaine odeur et entendit un certain son, et qu’elle cessât de sentir et d'entendre lorsqu'elle ne verrait rien. C’est donc parce que les odeurs et les sons se transmettent sans se méler avec les couleurs , qu’elle déméle si bien ce qui appartient à l’ouie et à l’'odorat. Mais comme le sens de la vue et celui du toucher agissent en même temps, l’un pour nous donner les idées de lumière et de couleur, l’autre pour nous donner celles de grandeur, de figure, de distance et de situation, nous distinguons difficilement ce qui appartient à chacun de ces sens, et nous attribuons à un seul ce que nous devrions partager entre eux.
Ainsi la vue s'enrichit aux dépens du toucher, parce que n’agissant qu'avec lui, ou qu’en conséquence des leçons qu’elle en a reçues, ses sensations se mêlent avec les idées qu'elle lui doit. Le tact au contraire agit souvent seul, et ne nous permet pas d'imaginer que les sensations de lumière et de couleur lui appartiennent.
Mais si la statue ne voyait jamais que les corps qu'elle toucherait, et ne touchait jamais que ceux qu’elle verrait, il lui serait impossible de discerner des sensations de la vue de celles du toucher; elle ne soupçonnerait seulement pas qu’elle eût des yeux. Ses mains lui paraïîtraient voir et toucher tout ensemble.
Ce sont donc des jugemens d'habitude qui nous font attribuer à la vue des idées que nous ne devons qu'au tact.
& 3. Il me semble que lorsqu'une découverte est faite, il est curieux de connaître les premiers soupçons des philosophes, etsurtoutles réflexions de ceux qui ont été sur le point de saisir la vérité.
Mallebranche est, je crois, le premier qui ait dit qu'il se mèle des jugemens dans nos sensations. Il remarque que bien des lecteurs seront choqués de ce sentiment; mais ils le seront surtout quand'ils verront les explications que ce philosophe en donne, car il n’évite un préjugé que pour tomber dans une erreur. Ne pouvant comprendre cormiment nous formerions nous-
Soupçonsetre-
exions qui ont amené cette découverte.
De Mallebranche.
Recherc. de la Vér.,liv.s.ch.g.
Nos 26e143.
De Locke.
232 | TRAITÉ mémes ces jugemens , 1] les attribue à Dieu : manière de raisonner fort commode, et presque toujours la ressource des philosophes.
« Je crois devoir avertir, dit-il, que ce n’est « point notre âme qui forme les jugemens de la « distance, de la grandeur, etc. des objets; « mais que c’est Dieu, en conséquence des lois de « Punion de l’âme et du corps: c’est pour cela que « j'ai appelé naturels ces sortes de jugemens, pour « marquer qu’ilsse fontennous, sans nous et malgré « nous... Dieu seul peut nous instruire en uneins- « tant de la grandeur, de la figure, du mouvement « et des couleurs des objets quinousenvironnent. »
Il explique encore plus au long dans un éclaircissement sur d'optique, comment il imagine que Dieu forme pour nous ces jugemens. .
Locke n'était pas capable de faire de pareils
, systèmes. Il reconnait que nous ne voyons des
Essai philos., liv.2, ch. 9, 4 8.
figures convexes qu'en vertu d’un jugement que nous formons nous-mêmes, et dont nous nous sommes fait une habitude. Mais. la raison qu'il en donne. n’est pas satisfaisante.
« Comme nous nous sommes, dit:l, accou- « tumés par l’usage à distinguer quelle sorte d'1- « mage les corps convexes produisent ordinaire- « ment en nous, et quels changemens arrivent « dans la réflexion de la lumière, selon la diffé- « rence. de la figure sensible des corps, nous « mettons aussitôt à la place de ce qui nous pa-
« raît, la cause même de l’image que nous voyons, « et cela en vertu d’un jugement que la coutume /« nous a rendu habituel; de sorte que joignant à
«la -vision un jugement que nous confondons « avec elle, nous nous formons l’idée d’une figure « CONVEXE.... »
Peut-on supposer que les hommes connaissent les images que les corps convèxes produisent en eux, et les changemens qui arrivent dans la réflexion de la lumière, selon la différence des figures sensibles des corps?
Molineux, en proposant un problème qui a nDemoliseur. donné occasion de développer tout ce qui concerne la vue, paraît n'avoir saisi qu’une partie de la vérité.
« Supposez, lui fait dire Locke, un aveugle de nu.
« naissance, qui soit présentement homme fait, « auquel on ait appris à distinguer par l’attouche- « ment un globe et un cube de même métal, et « à peu près de même grosseur... On demande « si, en les voyant, il pourra les discerner? »
Les conditions que les deux corps soient de mème métal et de même grosseur sont superflues; etda dernière paraît supposer que la vue peut, sans le secours du tact, donner différentes idées de grandeur. Cela étant, on ne voit pas pourquoi Locke et Molineux nient qu’elle puisse toute seule discerner les figures.
D'ailleurs ils auraient dû raisonner sur les dis-
234 TRAÎTÉ
tances, les situations et les grandeurs, comme sur les figures; et conclure qu’au moment où un aveugle-né ouvrirait les yeux à la lumiere, il ne jugerait d'aucune de ces choses. Car elles se retrouvent toutes en petit dans la perception des différentes parties d’un globe et d’un cube. C’est se contredire que de supposer qu'un œil, qui discernerait les situations, les grandeurs et les
distances, ne saurait discerner les figures. Le doc-
De Barclai,
Liv.2,ch.0, $ 9°
teur Barclai est le premier qui ait pensé que la vue par elle-même ne jugerait d'aucune de ces choses.
Une autre conséquence qui n'aurait pas dû échapper à Locke, c'est que des yeux sans expérience ne verraient qu'en eux-mêmes la lumière et les couleurs, et que le tact peut seul leur apprendre à voir au dehors.
Enfin Locke aurait dû remarquer qu'il se mêle des jugemens dans toutes nos sensations, par quelque organe qu’elles soient transmises à l'âme. Mais 1l dit précisément le contraire.
Tout cela prouve qu'il faut bien du temps, bien des méprises et bien des demi-vues, avant d’arriver à la vérité. Souvent on est tout auprès, et on ne sait pas la saisir. |
LL EE VIRE ANR LR VAR LR Q/R LR RE LR/R VAN D LAS LR BRL /R LR RER,