CHAPITRE VII
D'un homme qui se souviendrait d’avoir reçu successivement l'usage de ses sens.
En supposant que notre statue se souvint de l'ordre dans lequel les sens lui ont été accordés,
La statue compare l'état ou elle est a celui on elle était quand elle ne connaissait rien hors d'elle.
il suffirait de la faire réfléchir sur elle-même, pour
remettre sous les yeux les principales vérités que nous avons démontrées.
$ r. Que suis-je, dirait-elle, et qu'ai-je été ? Qu'est-ce que ces sons, ces odeurs, ces saveurs, ces couleurs que J'ai pris successivement pour mes manières d’être, et que les objets paraissent aujourd’hui m’enlever ? Qu'est-ce que cette étendue, que je découvre en moi et au delà, sans bornes ? Ne serait-ce que différentes manières de me sentir ? Avant que la vue me füt rendue, l'espace des cieux m'était mconnu : avant que j'eusse l'usage des membres, jignorais qu’il y eüt quelque chose hors de moi. Que dis-je? je ne savais pas que Je fusse étendue : je n'étais qu'un point lorsque j'étais réduite au sentiment uniforme. Quelle est donc cette suite de sentimens qui m'a fait ce que je suis , et qui peut-être a fait ce qu'est à mon égard tout ce qui m'environne ?
Je ne sens que moi, et c'est dans ce que je si sens en moi que Je vois au dehors : ou plutôt je ne vois pas au dehors ; mais je me suis fait une habitude de certains jugemens qui transportent mes sensa-
. tons ou elles ne sont pas.
Au premier moment de mon existence, je ne savais point ce qui se passait en moi; je n’y démélais rien encore, je n’avais aucune conscience de moi-même ; j'étais, mais sans désirs, sans crainte; Je Jouissais à peine de moi : et si J'eusse
continué d’exister de la sorte , je n'aurais jamais soupçonné que mon existence pût embrasser deux instans.
Mais j'éprouve successivement plusieurs sensations : elles occupent ma capacité de sentir, à proportion .des degrés de peine ou de plaisir qui les accompagnent. Par là elles restent présentes à ma mémoire lorsqu'elles ne le sont plus à mon organe. Mon attention étant partagée entre elles, je les compare, je juge de leurs rapports, je me fais des idées abstraites, je connais des vérités générales. |
Alors toute l’activité dont je suis capable se porte.aux manières d’être qui m'ont plu davantage ; j'ai des besoins , je forme des désirs , j'aime, je hais, j'espère, je crains, j'ai des passions; et ma mémoire m'obéit quelquefois avec tant de vivacité, que je m'imagine éprouver des sensations que je ne fais que me rappeler.
Étonnée de ce qui se passe en moi, je m ‘observe. avec encore plus d'attention. À chaque instant je sens que je ne suis plus ce que j'ai été. Il me semble que je cesse d’être moi, pour redevenir un autre moi-même. Jouir et souffrir font tour à tour mon existence ; et par la succession de mes maniéres d'être, je m'aperçois que je dure. Il fallait donc que ce mot variât à chaque instant, au hasard de se changer souvent contre un autre, où il m'est douloureux de me retrouver.
eHes y étaient en effet, que j'ai peine à croire qu’elles ne leur appartiennent pas.
Quoi de plus simple que la manière dont j’ai appris à me servir de mes sens!
J'ouvre les yeux à la lumière, et je ne vois d’abord qu’un nuage lumineux et coloré. Je touche, j'avance, Je touche encore : un chaos se débrouille insensiblement à mes regards. Le tact décompose en quelque sorte la lumiere ; 1l sépare les couleurs, les distribue sur les objets, déméle un espace éclairé, et dans cet espace des grandeurs et des figures, conduit mes yeux jusqu’à une certaine distance , leur ouvre le chemin par où ils doivent se porter au loin sur la terre, et s'élever jusqu'aux cieux ; devant eux, en un mot, il déploie l'univers. Alors ils paraissent se jouer dans des espaces immenses ; ils manient les objets auxquels le toucher ne peut atteindre; ils les mesurent ; et, les parcourant avec une rapidité étonnante, ils semblent enlever ou donner à mon gré l'existence à toute la nature. Au seul mouvement de ma paupière, je crée ou j'anéantis tout ce qui m'environne.
Quand je ne jouissais pas de ce sens, aurais-Je jamais pu comprendre comment, ne changeant point de place , il m'aurait été possible de connaître ce qui est hors de la portée de ma main ? Quelle idée me serais-je faite d’un organe qui saisit à une si grande distance les formes et les gran- deurs ? Est-ce un bras qui s’allonge d’une manière
extraordinaire pouraller jusqu’à elles, ou viennentelles jusqu’à lui? Pourquoi se porte-t-il au delà de certains corps, tandis qu'il est arrêté par d’autres ? Comment touche-t:l dans les eaux les mêmes objets qu'il touche encore au dehors ? Est-ce une illusion, ou en effet toute la nature se reproduitelle ?
Il me semble qu’à chaque objet que j'étudie je me fais une nouvelle manière de voir, et me procure un nouveau plaisir. Ici c’est une plaine vaste, uniforme, où ma vue passant par-dessus tout ce qui est près de moi, se porte à une distance indéterminée et se perd dans un espace qui m'étonne. Là c’est un pays coupé et plus borné, où mes yeux, après s'être reposés sur chaque objet, embrassent un tableau plus distinct et plus varié. Des tapis de verdure, des bosquets de fleurs, des massifs de bois où le soleil pénètre à peine, des eaux qui coulent lentement ou quise précipitent avec violence, embellissent ce paysage que paraïit animer une lumière qui répand sur lui mille couleurs différentes. Immobile à cette vue, tout appelle mes regards. À peine je les détourne, que je ne sais si Je les dois fixer sur les objets que je viens de découvrir ou les reporter sur ceux que je viens de perdre. Je les conduis avec inquiétude des uns aux autres; et mieux je déméle toutes les sensations dont je jouis, plus je suis sensible au plaisir de voir.
Elle se rapelle comment es plaisirsetles
peines ont été le remier mobile e ses facultés.
Curieuse, je parcours avec empressement des lieux dont le premier aspect m'a ravie ; et j'aime à reconnaître à l'ouie, à l'odorat, au goût et au toucher, les objets qui me frappent les yeux de toute part. Toutes mes sensations semblent craindre de
céder les unes aux autres. La variété et la vivacité
des couleurs le disputent au parfum des fleurs; les oiseaux me paraissent plus admirables par leur forme, leur mouvement et leur plumage, que par leurs chants. Et qu'est-ce que le murmure des eaux comparé à leurs cours, leurs cascades et leur brillant cristal | |
Tel est le sens de la vue : à peine instruit par le toucher, il dispense des trésors dans la nature ; il les prodigue pour décorer les lieux que son guide lui découvre ; et il fait des cieux et de la terre un spectacle enchanteur qui n’a de magnificence que parce qu’il y répand ses propres sensations.
$ 4. Que serais-je donc si, toujours concentrée en moi-même , je n'avais jamais su transporter mes manières d’être hors de moi ? Mais des que le toucher instruit mes autres sens, je vois au dehors des objets qui attirent mon attention par les plaisirs ou par les peines qu'ils me causent. Je les compare, J'en Juge, je sens le besoin de les rechercher ou de les fuir ; je les désire, je les aime , je les haïs, je les crains :. chaque jour j’acquiers de nouvelles connaissances; et tout ce qui m’environne devient l'instrument de ma mémoire, de mon
imagination et de toutes les opérations de mon âme.
Pourquoi faut-il que je trouve des obstacles à mes désirs ? Pourquoi faut-il que mon bonheur soit traversé par des peines ? Mais que dis-je! jouirais-je proprement.des biens qui me sont offerts si je n’avais jamais de victoire à remporter ? En jouirais-je si les maux dont je me plains ne m'en faisaient pas connaitre le prix ? Mon malheur même contribue à mon bonheur ; et la plus grande jouissance des biens naît de l’idée vive des maux auxquels je les compare. C’est au retour des. uns et des autres que je dois toutes mes connaissances, que je dois tout ce que je suis.
De là mes besoins, mes désirs, et les différens intérêts qui sont le mobile de mes actions; en sorte que je n'étudie les choses qu’à proportion que j'y crois découvrir des plaisirs à rechercher ou des peines à fuir. Voilà la lumière qui éclaire les objets suivant les rapports qu’ils ont à moi : elle répand sur eux différens jours pour me les faire distribuer en différentes classes; et ceux qui sont soustraits à ses rayons sont ensevelis dans des ténèbres où je ne puis les découvrir. |
J'étudie les fruits et tout ce qui est propre à me nourrir; je cherche les moyens de m’en procurer la jouissance : j'étudie les animaux , j'observe ceux qui peuvent me nuire, j'apprends à me garantir de leurs coups : enfin j'étudie tout ce qui
flatte ma curiosité : je me fais selon mes passions
des règles pour juger de la bonté et de la beauté des choses. Tantôt je prends des précautions que
Elle réfléchit sur les jugemens dont elle s'est fait une habitude.
je crois nécessaires.à mon bonheur, tantôt j'invite les objets à y travailler eux-mêmes; et 1lme semble que je ne suis entourée que d'êtres amis ou ennemis.
Instruite par l'expérience, j'examine, je délibére avant d’agir. Je n’obéis plus aveuglément à mes passions, je leur résiste, je me conduis d’après mes lumières, je suis libre, et je fais un meilleur usage de ma hberté, à proportion que j'ai acquis plus de connaissances.
$ 5. Mais quelle est la certitude de ces .connaissances ? Je ne vois proprement que moi, je ne jouis que de moi; car je ne vois que mes manières d’être, elles sont ma seule jouissance , et si mes jugemens d'habitude me donnent tant de penchant à croire qu'il existe des qualités sensibles au dehors, ils ne.me le démontrent pas. Je pourrais donc être telle que je suis, avoir les mêmes besoins, les mêmes désirs, les mêmes passions, quand même les objets que je recherche ou que
‘J'évite n'auraient aucune de ces qualités. En effet,
sans le toucher, j'aurais toujours regardé les odeurs, les saveurs, les couleurs et’ les sons comme à MOI , jamais je n’aurais jugé qu'il y a des corps odoriférans, sonores, colorés, savoureux. Comment donc pourrais-je être assurée de ne
DES SENSATIONS. . 305 me pas tromper, lorsque je juge .qu'il y a de l'étendue ?
Mais il m'importe peu de savoir avec certitude si ces choses existent ou n'existent pas. J'ai des sensations agréables ou désagréables : elles m’affectent autant que si elles exprimaient les qualités mêmes des objets auxquels je suis portée à les attribuer, et c'en est assez pour veiller à ma conservation. À la vérité les idées que je me forme des choses sensibles sont confuses, jen’en marque les rapports qu'imparfaitement. Mais je n’ai qu’à faire quelques abstractions pour avoir des idées distinctes , et pour apercevoir des rapports plus exacts.. Aussitôt je remarque deux sortes de vérités : les unes peuvent cesser d’être, les autres ont été , sont et seront toujours.
6 6. Cependant si je connais imparfaitement les objets extérieurs, je ne me connais pas mieux moi-même. Je me vois formée d'organes propres
à recevoir différentes impressions ; je me vois en-
vironnée d'objets qui agissent tous sur moi , chacun à sa maniere ; enfin dans le plaisir et dans la peine qui accompagnent constamment les sensations que j'éprouve, je crois apercevoir le principe de ma vie et de toutes mes facultés. Mais ce moi qui prend de la couleur à mes yeux, de la solidité sous mes mains, se connaît-il mieux pour regarder aujourd’hui comme à lui toutes les parties de ce corps auxquelles il s'intéresse, et dans lesquelles