‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 62 sur 120 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

D'un homme trouvé dans les forêts de Lithuanie.

$ r. Notre statue, comme nous l’avons remarqué, pourrait être si fort occupée du soin de sa nourriture, qu’elle n'aurait pas un moment à donner à l’étude dés objets dont elle était curieuse avant qu’elle eüt l’organe du goût. Ne vivant que pour satisfaire à ce pressant besoin, les plaisirs des autres sens n'auraient plus d’attrait pour elle ; elle ne remarquerait plus les objets qui pourraient les produire. Sans étonnement, sans curiosité, elle cesserait de réfléchir sur ce qu’elle a su , elle en oublierait bientôt une partie, elle oublierait comment elle a appris ce qu’elle sait encore, et elle ne douterait pas qu’elle n’eût toujours senti, entendu, vu et touché, comme elle sent, entend, voit et touche. Toute entière à la recherche d’une nourriture que je suppose extrêmement rare, elle

” menerait une vie purement animale. A-t-elle faim?

elle se meut, elle va partout où elle se souvient d’avoir trouvé des alimens. Sa faim est-elle dissipée ? le repos devient son besoin le plus pressant ; elle reste où elle est, elle s'endort.

Dans de pareilles circonstances, le besoin de nourriture engourdit donc à certains égards les

facultés de son âme : il tourne vers lui toute leur.

action. Il est même vraisemblable qu’au lieu de se conduire d’après sa propre réflexion , elle prendrait des leçons des animaux avec qui elle vivrait plus familièrement. Elle marcherait comme eux, imiterait leurs cris, brouterait l’herbe ou dévorerait ceux dont elle aurait la force de se saisir. Nous sommes si fort portés à limitation, qu’un Descartes, à sa place, n’apprendrait pas à marcher sur ses pieds : tout ce quil verrait suffirait pour l'en détourner.

$ 2. Tel était vraisemblablement le sort d’un enfant d'environ dix ans, qui vivait parmi les ours, et qu'on trouva, en 1694, dans les forêts qui confinent la Lithuanie et la Russie. Il ne donnait aucune marque de raison, marchait sur ses pieds et sur ses mains, n’avait aucun langage, et formait des sons qui ne ressemblaient en rien à ceux d'un homme. Il fut long-temps avant de pouvoir proférer quelques paroles, encore le fit-il d'une manière bien barbare. Aussitôt qu'il put parler, on l’interrogea sur son premier état, mais il ne s'en souvint non plus que nous nous souvenons de ce qui nous est arrivé au berceau.

$ 3. Quand on dit que cet enfant ne donnait

aucun signe de raison, ce n’est pas qu'il ne rai- ;

sonnât suffisamment pour veiller à sa conservation ; mais c'est que sa réflexion, jusqu'alors appliquée nécessairement à ce seul objet, n'avait

Enfanttrouvé dans les forêts de Lithuanie.

Pourquoi on dit qu'ilne donnait aucon signe e raison.

Pourquoi il oublia son premier etat.

point eu occasion de se porter sur ceux dont nous nous occupons. Il n'avait aucune des idées que notre statue à acquises lorsqu'elle connaissait d’autres besoins que celui de chercher des alimens ; il manquait de toutes les connaissances que les hommes doivent à leur commerce réciproque. En un mot, il paraissait sans raison, non qu’absolument 1l n’en eût point, mais parce qu'il en avait MOINS que nous.

$ 4. Quelquefois notre conscience, c’est-à-dire le sentiment de ce qui se passe en nous, partagée entre un grand nombre de perceptions qui agissent sur nous avec une force à peu près égale, est si faible, qu’il ne nous reste aucun souvenir de ce que nous avons éprouvé. À peine sentonsnous pour lors que nous existons ; des jours s'écouleraient comme des momens sans que nous en fissions la différence, et nous éprouverions des milliers de fois la même perception, sans remarquer que nous l'avons déjà eue. Un homme qui a acquis beaucoup d'idées et qui se les est rendues familières, ne peut pas demeurer long-temps dans cette espèce de léthargie. Plus la provision de ses idées est grande, plus il y a lieu de croire que quelqu'une aura occasion de se réveiller, d'exercer son attention d’une maniere particuhére, et de le retirer de cet assoupissement. Cet enfant n'avait pas un pareil secours. Ses facultés engourdies ne pouvaient être secouées que par le besoin de

chercher de la nourriture , et sa vie ressemblait à un sommeil qui ne serait interrompu que par des songes. Il était donc naturel qu'il oubliât son premier état. |

Cependant il n’est pas vraisemblable qu’il en : perdit tout à coup le souvenir. Si au bout de quelques jours on l’eût ramené dans les bois où on l'avait pris, 1l eüt sans doute reconnu les lieux où il avait vécu, il se füt rappelé les alimens dont il s’était nourri, et les moyens qu'il avait employés pour se les procurer : il n’eût pas eu besoin de s’instruire une seconde fois de toutes ces choses ; mais le souvenir en fut effacé par de nouvelles idées, et surtout par le long intervalle qui s’écoula jusqu’au moment où il fut en état de répondre aux questions qu’on lui fit. Néanmoins pour mieux s’en assurer, il eût fallu le reconduire dans les forêts où il avait été trouvé. Quoiqu'il ne se souvint pas de ces lieux quand on lui en parlait, peut-être aurait-il su les reconnaître quand il les aurait VUS.

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