‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 67 sur 120 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Sr. Supposons que notre statue ne trouve Jamais d’obstacle à ses désirs, qu’elle ne soit jamais exposée à aucune peine pour les avoir satisfaits, et qu’elle jouisse toujours de ce qui peut lui faire le plus grand plaisir ; en ce cas elle ne connaitra pas la crainte, elle vivra sans précaution, et obéira sans inquiétude à tous ses penchans.

$ 2. A-t-elle tout à la fois plusieurs besoins également pressans? Elle a plusieurs désirs qui ” agissent avec des forces égales : aucun ne peut vaincre; elle flotte entre plusieurs objets, et elle ne se porte pas plus à l’un qu’à l'autre.

$ 3. Mais, s’il survient une circonstance qui lui retrace plus vivement le plaisir de jouir d’un de ces objets, l'inquiétude que produit la privation de ce plaisir en devient plus grande. De là naît un désir qui trouve dans les autres d'autant moins de résistance, qu’il leur est plus supérieur, et qui les soumet quelquefois si rapidement, qu'il ne parait presque pas avoir eu à les combattre.

Varions souvent les circonstances ; à chaque

. Supposition où la statue ne trouve point d'obstacles à ses

ésirs.

Où ses désirs sont en i= libre ; T

Où ils sont supérieurs les uns aux autres ;

Où ils trouvent des obstacles et l'exposent à des peines.

Elle se repent.

changement ce sera un nouveau besoin qui do-

minera, et la statue ira de désirs en désirs, sans

savoir jamais se fixer. Le goût qu'elle avait hier pour un fruit cédera à la passion qu’elle a au-

jourd’hui pour un autre, et qui demain ne sub-

sistera plus.

$ 4. Jusque-là elle n’a point occasion de dé-

libérer. Mais si, pour ne supposer que ce qui |

doit naturellement arriver, nous l’abandonnons au cours naturel des événemens, elle rencontrera non-seulement des obstacles à ses désirs, elle sera encore souvent bien éloignée de trouver quelque sorte de plaisir dans les objets qu'elle aura recherchés; quelquefois même elle éprouvera des maux auxquels elle ne s'était pas attendue.

$ 5. Dans une pareille situation elle se rappelle les circonstances où elle a été plus heureuse. Elle se souvient qu’au moment où elle s’est livrée à l’objet qui fait son tourment, 1l y en avait d’autres dont la jouissance lui était of. ferte, et qu’elle sait par expérience être propres à son bonheur. Elle juge aussitôt qu'il a été en son pouvoir de les préférer, comme en effet elle les a préférés dans d’autres occasions. Dès lors elle les regrette, et elle souffre non-seulement par les maux qui accompagnent le choix qu’elle a fait, elle souffre encore par la privation des avantages qui-eussent été la suite d'un choix différent. Or la peine qu’elle éprouve, lorsqu'elle

fait cette comparaison, et qu’elle juge qu'il n’a tenu qu’à elle de mieux choisir, la peine, en un mot, qui accompagne ses regrets, est ce que nous nommons repeniir.

$ 6. Le repentir, dont elle fait souvent l’expérience, lui apprend combien :l lui importe de délibérer avant de se déterminer.

$ 7. Lorsqu'elle a plusieurs désirs, elle les considère donc par les moyens de les satisfaire, par les obstacles à surmonter, par les plaisirs de la jouissance, et par les peines auxqfelles elle peut être exposée. Elle les compare sous chacun de ses égards. La réflexion tient la balance ; et, au leu de chercher Pobjet qui offre le plaisir le plus vif, elle observe celui où il y a le plus de plaisir avec le moins de peme, et qui, Ôtant toute occasion au repenür, peut contribuer au plus grand bonheur. Car le motif qui porte notre statue à déhbérer, ce n’est pas de jouir des plus vives sensations , c’est de faire des choix qui ne laissent point de regrets après eux.

$ 8. Elle ne donne donc plus la préférence à l'objet qui promet les sentimens les plus agréables, comme elle faisait quand l'expérience ne lui avait point encore appris à en appréhender les suites. L'intérêt qu'elle a d’éviter la douleur l'accoutume à résister à ses désirs : elle délibere, surmonte quelquefois ses passions, et préfère ce qu’elle désirait moins.

Elle sent qu'il lui importe de délibérer.

Elle délibère.

Elle résiste à ses désirs.

Les passions violentes luienlèvent seules le

ouvoir de déérer.

Danstoutavtre cas elle tient ce uvoirdes connaissances qu'elle a acquises.

$ 9. Mais, pour donner lieu à la délibération, il faut que les passions soient dans un degré qui laisse agir les facultés de l’âme. Leur violence pourrait être telle, que la statue n'aura égard ni aux moyens qu'elle peut employer, ni aux obstacles à franchir, n1 aux peines auxquelles elle s'expose : elle ne songera qu'au plaisir qu’elle désire, et elle en voudra jouir, quoi qu'il puisse arriver. Elle ne le comparera donc pas avec d’autres pour découvrir s’il en est qui méritent la préférence ; et far conséquent elle ne délibérera pas. |

$ ro. Ce cas seul excepté, elle aura toujours le pouvoir de délibérer. Il suffit pour cela de lui supposer quelque connaissance des objets parmi lesquels elle doit choisir; il suffit que l'expérience lui ait fait voir une partie des avantages et des inconvéniens qui leur sont attachés.

Or quelles que soient.ses connaissances, nous

* avons vu qu'elle en sait assez pour être sujette au

repentir : elle en sait done assez pour avoir occasion de délibérer.

Supposons qu'étant dans un lieu où elle trouve de quoi se nourrir sans avoir rien à craindre , le goût qu'elle a pour un fruit l’engage à passer dans un autre où elle court des dangers : elle juge qu’il ne tenait qu’à elle de rester où elle était, comme 1l dépend d’elle d'y retourner. Revenue dans ce premier lieu , le désir de ce fruit

peut renaitre. Alors elle balance le plaisir d’en manger avec le danger auquel il faut s’exposer. Elle délibere, et le désir vaincu est souvent l’effet de cette délibération. Son expérience lui confirme donc dans mille occasions qu’elle peut résister à ses désirs, et que, lorsqu'elle à fait un choix, il était en son pouvoir de ne le pas faire.

$ 11. Par conséquent il n’y a aucune de ses Ellesencon-

séquence le pou-

actions , si elle les prend chacune à part, qu’elle Ris" ne puisse considérer comme n'ayant pas lieu, et par rapport à laquelle elle ne puisse se réduire au seul pouvoir. En effet quand elle est en repos, elle est organisée comme quand elle marchait : il ne lui manque rien de ce qui est nécessaire pour marcher. De même quand elle est en mouvement, il ne lui manque rien de ce qu'il faut pour rester en repos. Voilà le pouvoir : il emporte deux idées; lune , qu’on ne fait pas une chose, l’autre, qu'il ne manque rien pour la faire.

= $ ra. Dès que notre statue se connaît, un pareil Elle sit done pouvoir , elle se connaît libre : car la liberté n'est que le pouvoir de faire ce qu’on ne fait pas, ou de ne pas faire ce qu’on fait.

$ 13. Mais ce serait une absurdité à elle d’ima- :, Pouvoir qui giner qu’elle peut se réduire au simple pouvoir aire albert par rapport à deux actions contradictoires ; qu'elle peut, par exemple, au même instant vouloir et ne pas vouloir se promener et ne pas se promener. Le choix entre ces actions est l'effet de sa liberté:

Pouvoir qui constitue la lirté.

L'exercice de

re pouvoir sup

ose des con- Laissances.

mais elle est nécessairement voulant ou ne voulant pas, se promenant ou ne se promenant pas.

$ 14. Il ne faut donc pas demander en général si on a le pouvoir de vouloir et de ne pas vouloir : mais il faut demander si, quand on veut, on a celui de ne pas vouloir; etsi, quand on ne veut pas, on a celui de vouloir.

$ 15. Si on ne délibère pas , on ne choisit pas : on ne fait que suivre l'impression des objets. En pareil cas la liberté ne saurait encore avoir lieu.

Mais pour délibérer, il faut connaître les avantages et les inconvéniens d'obéir à ses désirs ou d’y résister: et la délibération, comme nous avons vu, suppose de l'expérience et des connaissances. La liberté en suppose donc également.

Si notre statue , ayant un besoin, ne connaissait eucore qu’un seul objet propre à la soulager , et ne prévoyait aucun inconvénient à en jouir, elle s’y porterait non-seulement sans délibérer, mais même sans en avoir le pouvoir; car elle n'aurait

pas de quoi délibérer. Elle ne serait donc pas libre.

L'expérience lui montre-t-elle de nouveaux objets qui peuvent aussi la satisfaire ? elle a, dans les avantages et les inconvéniens qu'elle y découvre, de quoi déhibérer. elle a donc tout ce qu’il faut pour examiner si elle se portera à ce qu’elle désirait d'abord, ou si elle ne s’y portera pas, si elle le voudra, ousi elle ne le voudra pas. Elle est libre.

Les connaissances la dégagent donc peu de l'es-

clavage auquel ses besoins paraissent d’abord l'assujettir : elles brisentles chaines qui la tenaient dans la dépendance des objets, et lui apprennent à ne se livrer qu'avec choix, et qu'autant qu’elle croit trouver son bonheur.

$ 16. Mais il faut remarquer que, n’étant nécessaires à la liberté que pour donner le pouvoir de délibérer , les moins exactes y contribuent aussi bien que les autres. Nous n’en sommes donc pas moins hbres pour avoir quelquefois des idées peu justes. Notre conduite en est seulement moins sûre. Cherchons donc à acquérir toutes les connaissances nécessaires à notre état, afin de faire le meilleur usage possible de notre liberté. Dieu luimême n'use si bien de la sienne, que parce que, connaissant tout, il ne fait jamais que ce qui est le plus digne de lui.

$ 7. La liberté ne consiste donc pas dans des déterminations indépendantes de l’action des objets, et de toute influence des connaissances que nous avons acquises. Il faut bien que nous dépendions des objets par l'inquiétude que cause leur privation, puisque nous avons des besoins ; et il faut bien encore que nous nous réglions d'après notre expérience sur le choix de ce qui peut nous être utile, puisque c’est elle seule qui nous instruit à cet égard. Si nous voulions une chose indépendamment des connaissances que nous en avons, nous la voudrions, quoique per-

Les connaissances les plus exactes font faire le meilleur usage de la liberte.

Dépendance qui n'est pas contraire à la liberté.

En quoi consiste la liberte,

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