‹ Œuvres complètesChapitre 130 sur 416 · ir · texte numérisé non relu

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sandro y Timoleoii Villa-Franca, neveu du con-égidor. A cette nouvelle, d'abord pâle d'étonncnient , et cnsiiile rouge de colère, après une dialrihe viruleulc contre (ont le sexe en masse, je résolus de me baltre avec mon rival, pour savoir à qui resterait sa femme. Si Paris et Mélénas avaient fait de même , ils auraient épargné bien du sang, beaucoup d'argent; et Troie, peut-être, existerait encore I Marchant d'un pas rapide pour aller diercher mon épée, je rencontrai un de mes amis qui me demanda où je courais avec i'airdu JupiterTomiant du Capilole. « .le vais foudroyer el senor don Pablo y Alessandro y TimoleOQ Villa-Franca, qui m'a ravi ma femme.— Pourquoi te lûcUer ? il le la rendra volontiers dans six ujois ; mais laissele vivre encore deux heures, et allons déjeuner chez moi ; tu en auras plus de courage et de vigueur. — Je n'ai jamais refusé un bon repas ; mais mon rival n'en moui'ra pas moins. Je suis mon ami à son logement, ou, le verre à la main , je lui contai mes amours, et leur triste péripétie. Mon Amphitryon, qui avait fait un cours de théologie à Salamaiique, et qui alors faisait un cours de philosophie pratique à l'école de Bacchus et de Cypris, me régalade très bon vin; tandis qu'il remplissait mon verre qui se vidait comme le tonneau des Danaidcs, il me cita, pour consoler mon amour, ou plutôt ma vanité, tous les exemples, puisés dans la mythologie ou dans l'histoire, des amans ou des époux trompés par ce sexe. Venus avait trahi Vulcain; AIcmène Amphitryon, Hélène IVIénélas ; te nommerai-je, disait-il, Clylenmcsire, Pompéia, fennne de Jules-César, Fansiine d'Antonin-le-Pieux'.' maintenant je vais le citer les iiifidoliiés des femmes modernes. "Arrête, lui dis-je, tu n'as pas une poitrine assez lortc pour unsi long récit; mais il me vient une idée lumineuse: peux- tu me prêter un habit noir? -Oui; pourquoi faire !' — Je suis veuf , je vais prendre le deuil de ma femme II me faut des pleui-cuses et un crêpe noir. — J'ai tout cet attirail J ton service. J'ai quitté depuis peu le deuil de mon oncle, dont j'étais héritier, et dont tu bois le vin en ce moment. — Voilà un excellent oncle, de mourir exprés pour te laisser sa cave. » Il m'alla chercher son habit itoir. Je m'en revêtis; j'attachai ù mon chapeau un crêpe d'une aune de longueur , à mes manches des pleureuses de six pouces de laige; et ainsi équipé, j'allai chez djna Maria Villa-Franca. Je la trouvai avec son époux ati milieu d'un cercle nombreux. Des[]uelle m'aperçut elle jeta un grand cri, puis, ti^ehant de se remettre, elle vint à moi , el me demanda de qui je portais le deuil. Hélas! lui répoiidis-je d'un Ion larmoyant, de feu mon épouse dona .Maria que j'ai perdue pendant mon voyageau Toboso. A ces mois elle devint rouge comme la Heur du caroubier , et s'éloigna en silence. D'antres personnes me tirent la même question, je fis la même réponse. Tous les témoins, hors les deux époux , riaient dans leur barbe, et faisaieiU leurs efforts pour ne pas éclater; moi je conservai toujours mon air grave el affligé. Lorsque j'eus a.ssez joui de ma vengeance et de mon petit triomphe, je m'éclipsai tout doucement, et j'allai promener mon deuil dans la ville. Mon veuvage devint le sujet de tous les entretiens. Ordinairement on rit des amans disgraciés qui pleurent leur infortune; mais ici les rieurs furent pour moi. Je traînai ainsi mon deuil pendant trois jours, et ne le quittai que sin- les instances de (|uelques amis que les nouveaux époux firent agir auprès de moi. »

Ce récit nous mena jusqu'à la venta Jdelcoica , qui est à deux lieues de Cordoue. C'est un vaste bAtiment où

sont attachés une chapelle et un jardin très agréable, planté de fi;;uiers et d'orangers. C'était dimanche : notre cales.scro voulut s'arrêler pour entendre la messe. Heureusement un moine récollet, qui venait d'arriver, nous offrit de la dire ; nous acceptâmes son offre. 11 prit aussitôt une vieille chasuble, se lava les mains, et nous expédia une messe en dix minutes. Pendant la célébration, j'examinai de petites planclies, où étaient peints des malades qui avaient obtenu leur guérison par le secours des aniinaibencdilas. A près la messe, nous invitâmes le récollet à déjeuner avec nous. 11 officia encore mieux à table qu'à l'église; quand il eut avalé quelques verres de vin, il nous fil des coules aussi graveleux que plaisans. Ensuite il mus parla de son patron saint Dominique, de ses miracles; il nous assura que ce saint avait prédit sa mort, et avait d?claré en mourant, à cinquante-un an.s, qu'il avait conservé .sa virginité. Don Manuel lui demanda si à sa mort il lerait le même aveu. Le recollet répondit qu'il ne savait s'il pouriait parler;^ l'article de la mort.

Au sortir de celte venta , nous passâmes le Guadalquivir sur un très beau pont. INous étions à l'entrée de cette Bétique, jadis si célèbre, si florissante, aujourd'hui semblable à un champ ravagé par le passa,",e d'une armée. Cependant en approchant d'.\ndaxar, nous trouvâmes des plaines assez bien cultivées; nous y vîmes surtout une grande quantité de melons et de citrouilles. A Guarda-Romaiia, que l'on prononce Guariamnn , nous fûmes étonnés de voir des maisons en pierre de taille et bien bâties. Elles sont réunies quatre à quatre, ont la même façade; et de petits jardins en dt'corent l'entrée : nous voyions des va.^es de [leurs sur les croisées, des berceaux d'enfant, des rouets devant les portes. Dans les jardins, des hommes cultivaient la terre , des enfaiis jouaient , couraient ou conduisaient des moutons ; des femmes propreineut vêtues tournaient le rouet ou allailaieni leurs enlans, ou avaient l'aiguille à la main. Celte lerre e licta, e diletosa, me dil le poile de la .Manche, est très poétique, e! vaut beaucoup mieux que la vallée judaïque qu'ariuse le torrent de Cédron : si j'elais le roi catholique, je peuplerais ce canton des bergers et des bergères de l'Arcadie , ou delà .Sicile.— Et moi, j'y transporterais des hommes robustes, au lieu de les envoyer exploiter des mines au Mexique ou au l'érou.

La colonie était un assemblage d'Allemands, de Français et d'Espagnols. Nous Irouvâmes devant la porte d'une maison un vieil Alsacien, assis sur un banc de pierre ; ses cheveux blancs, la sérénité de son visage, l'air riant dont il nous salua, nous engagèrent à l'aborder. Il nous dit ; Je suis un des premiers fondateurs de la colonie; nous y avons été attirés par don Pablo Olav ides, au nombre de six mille Allemands : ce pays , que l'on nous avait vanté, n'élait alors qu'une solitude couverte de forêts de sapins , le repaire des loups, des brigands, et l'effroi des voyageurs. Nous n'y trouvâmes pas même de l'eau pour boire ; aussi dans les premières années, un j;rand nombre d'entre nous ont péri de tristesse et de maladies épidémiques. J'ai échappé à la mort ; mais je travaillais tout le jour comme un esclave, et je baignais souvent de mes larmes le morceau de pain que je mangeais ; j'ai vu mourir à mes cotés ma femme de miséi e el d'excès de travail , et mon enfant âgé de deux ans. Mais enfin le ciel a eu pitié des nouveaux colons, et vous voyez qu'après tant de travaux , tant de souffrance, la colonie commence à prospérer. Kn arrivant on donna â chaque famille un pic, nue

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tifclip, une liathP, un marteau, une faux , une charrue, des vases et des plats de terre, deux couvertures de chanvre et de laine ; dans la suite on distribua par ménafïe deux vaches, cinq breliis, cinq chèvres, cinq poules, un coq et une truie pleine , du grain , des léj^nnies pour notre semence et notre nounilure. Nous félicitâmes ce bon vieillard de son bonheur. ■ Dites de mon repos, car le bonheur, je ne l'attends qu'au ciel. Il nous avoua ensuite qu'il était luthérien; cependant qu'il ne croyait pas offenser Dieu , en allant le dimanche à la messe; qu'il n'avait jamais pu .'se soumettre à la con ession ; mais qu'après quelques admonilions ou l'avait laissé tran(|uillc. Kn nous ouittant, il nous présenta un tris beau melon dont il ne voulut recevoir aucun salaire.

En continuant notre roule, nous nous élevions iusensiblerhent; les aspects devenaient plus variés, plus romantiques; en approchant de la Caroline, nous nous arrêtâmes sur le sommet d'un coteau , d'où nous aperçûmes cette ville nai.ssante : nous découvrions de tous cotés des prairies fertiles, couvertes de vaches, de poulains, de Chevaux et de jeunes mulets; nous voyions des habitations modestes . oïli de nouveaux colons, oubliant nue pairie ingrate, étaient venus en adopter une autre sous un ciel plus doux et plus ami. Don Fernandez , à l'a.spect de l'asile où était sa femme , pleura d'attendrissement ; nous avions •nis pied à terre ; et par une belle route bordée de peupliers, d'aioés, de figuiers et d'Oliviers, nous desceiidimes à la ville; il était midi lorsque nous y entrâmes. Don Fernande?, me pria d'aller chez l'alcade in'informer de l'habitation de doua Francisca; elle n'était qu'à un mille de la Caroline. Nous dinâmes à la hâte, malgré l'avis de (Ion Manuel qui disait qu'il aimait les messes courtes et les longs repas. Le diné expédié, nous partîmes pour l'habitation de dona Francisca; la route en est très agréable. Nous en étions encore ù cent pas, lorsque don Fernandez s'écria :« .le voisina femme! c'est elle-même avec sa mère ; courez mes cbers amis ; allez la prévenir ; sollicitez ma grâce, je vous attends sur cette pierre. ■

Nous trouvâmes dona Fraucisca dev ant la porte de sa maison, tenant sou enfant qu'elle l aisait sauter , en lui fredonnant une chanson : sous l'habit grossier d'une villageoi-se, l'éclat de ses yeux, sa figure noble et touchante brillaient connue une rose, au milieu des feuilles du buisson qui l'enveloppent.

^ Non copre abilo vil, la nobil Luee E quanto è in Ici daltcro di gentile.

Sa mère était à ses côtés , tournant le rouet et environnée de poulets, de poules, de canards; plus loin un Allemand robuste, leur sociétaire, tirait dé l'eau d'nn puit-s. A notre approche, dona Francisca se leva , nous regardant d'un œil étonné. .\près l'avoir saluée, je lui présentai la lettre du comte d'Avila. • Ah! s'écria-t-elle, je suis ravie d'avoir de ses nouvelles : comment se porte cet ami généreux ? • ,)e l'assurai du bon élal de sa santé; elle ouvrit aus.sit6t la lettre. Lorsqu'elle fut i cette phrase : Os messieurs vous donneront des nouvelles de votre mari; son visages'aliéra, ses mains tremblereut. .Ou est cet infortuné, dit-elle en gêmistant; que fait-il sans moi, loin de moi; m'a-t-il oubhée?de grâce ré|)0udez. — Non , madame, vous êtes toujours dans son souvenir; il vous aime toujours ; il bn'ile du dé.sir de vous revoir. — Kt pourquoi ne vient-il pas? — l\ladanie, cet ermite que vous voyez sur cette pierre est mieux instruit que nous ; il a vu

don Fernandez, lui a parlé : voulez-vous qti'il vousdontie de ses nouvelles i' — Oui . courons ; » et aussitôt elle donne son enfant à sa mère; précipite ses pas, arrive tout essoufflée, et interrogé son époux , sans faire attention ît sa figure.» IMadame, lui répond don Fernandez vivement ému et d'uue voix tremblante, sa santé a résisté à ses chagrins et à ses remords ; il bri'ile de vous voir , de solliciter à vos genoux son pardon , l'oubli de sa barbare jalousie. — Ah! qu'il vienne, qu'il m'aime, qu'il parai.sse, et tout est pardonné! • X cette exclamation don Fernandez tombé à ses pieds, et ^san3 pouvoir proférer une parole, prend sa main, la baigne de ses larmes. Dona Francisca , très étonnée, s'écrie ; » O ciel ! que faites-vous ? qui ètesvous? — Je suis ce malheureux... -Sa voix fut étouffée par ses sanglots. .Sa femme le regarde alors plus attentivement , croit reconnaitré sa voix , ses traits, mais n'ose encore se livrer â la joie, et prodiguer ses caresses. • Ah ! s'écria-t-elle avec la plus vive émotion , dissipez mon douté, mes craintes ; don Feinandez , est-ce vous? — Oui, ma chère Francisca ; c'est ton époux qui imploris ta pitié. » A ces mots, elle s'élance à son cou , l'embrasse , le presse dans ses bras, arrose son visage des larmes de la joie et de la sensibilité. Mais bientôt elle .surcombe, se trouve mal, son mari la soutient , la fait asseoir, et la rappelle à la vie par les expressions les plus tendres et lèS plus V ives caresses. La mère de dona F'rancisca accourut à cette scène, leurenfant dans ses bras ; Fernandez, oubliant son habit et sa figure d'anachorète, veut embrasser son fils qui, effrayé de sa longue baibe, comme jadis AstianaX le fut des ])lumes du casque d'Hector, recule en jetant un cri d'eîfroi. La bonne mère même rejjoussa don F'ernandez. Sa fennne , revenue de sa défaillance, lui dit : « Ma mère , c'est don Fernandez, votre fils, mon époux. » Elle ne pouvait se le persuader ; mais l'air riant et aiiimé de sa fille , les cares.ses qu'elle prodiguait à cet ermite dissipèrent tous ses doutes : et à son tour ,'ellc embrassa son gendre , qui prit son enfant dans .ses bras , le regarda long-temps , et vit avec plaisir qu'il avait le front, le nez de son père , et les beaux yeux de Francisca. Après cette scène touchante, nous primes congé des deux époux, qui nous firent promettre de revenir le lendemain diner avec eux. • 5(e« a/nâ qiiien nunca oh'idn ', dit en nous éloignant le poétè de la Manche. — Cxjuvenez, répondis-je, que le mariage à plusieurs mois de la lune du miel ? — Ouf, comme l'hiver a parfois de beaux jours. Al biien diaabrele lapuerta y para elmalo te aparcja^. — Puisque, mon cher, vous vous jetez dans les sentences, voici la mienne , Amare cl snpere vix à Deo conccdilur '. — Laquelle aimez-vous mieux de ces deux reconnaissaiiceS matrimoniales, celle de don Fernandez, ou celle d'Ulysse? — .le n'aime lii les haillons d'Ulysse , ni le pied de bœuf f|u'on lui lance à la tête , ni son combat avec le mendiant Irus, auquel il brisa la mâchoire ; je n'aime pas davanla;;e la traduction de madame Dacier. »

Ainsi devisant, nous rentrâmes dans noire auberge, la seule du pays; elle poile le nom de futula et non de posada ou venta , parce que dans la funda on vous donne à manger, ce qui arrive rarement dans les autre» aubéiges.

' " Bien aime qui jamais n'oublie. >

i« Ouvre la porte au bon jour, et préparè-tôi pour lé n>auvais. >< 3 . Anner et être sape est un rare bienfait des dieux.

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l^e lendemain , avant de nous rendre riiez dnn Fernandez , nous parcourûmes cette ville naissante; elle est située sur une jolie nionlafjne; elle a plusieurs f;randes rites, percéesen lignes d roi les et ornées de slalues et de ponts. Les maisons sont bSties snrun plan uniforme et sans ornement. Au centre de la ville est une place octogone entourée d'un porti((ue, c'est là oti ne lient le marché : tout le plateau de la monlanne est en polai;ers, et planté en avenues d'ormes encore hien jeunes. Les jardins des environs sont charmans. Les terres novales promettent l'abondance ; parlout on creuse des puils : on a recueilli dans les montagnes les eaux qui se perdaient en ruisseaux ; elles forEuent aujourd'hui des canaux d'irrigation , et reinpii.ssent les abreuvoirs : déjà s'élèvent cinq villages : au centre de chacun d'eux , on a bâti nue petite église avec son presbytère, une prison , la chambre de la la junte, et un ho.spice.

Vers le midi nous nous rendîmes chez don Fernandez, nous trou\ânies les deux époux occupés des apprêts de notre diné; don Fernandez avait fait .sa barbe, airan,f;é ses cheveux et quitté .son habit d'ermite : ce n'était plus le même personnage; le sale ermite était devenu un joli homme, il avait repris la fraîcheur et le coloris de la jeunesse. Je lui en fis mon compliment; le pnfete du Toboso le compara à Jason rajeuni par Médée. «Voilà, dit don Fernandez, en désignant .sa femme, la magicienne qui a opéré ce prodige. » Dona Francisca nous parut aussi briller de nouveaux charmes; le contentement, le bonheur lui avaient rendu toute sa beauté. « Vous me trouvez, dit don Fernandez, dans une oi-cupation très agréable : je suis devenu le maltre-d'liotel, le premier officier de la niai.son, et l'intendant du jardin. Chaque emploi me procure une jouissance nouvelle ; mais nous attendons pour diner notre commensal , c'est le curé. Les nouveaux colons ont été obligés de se réunir par groupes pour subsister avec plus d'aisance. — Oui, ajouta dona Francisca, nous avons associé ce curé à notre pauvreté, et il nous a rendu de grands services , celui entre autres d'adoucir mes peines, en me parlant de Dieu, de sa miséricorde, de la réconipen.se attachée à la vertu, souvent même dans ce monde : il ne m'a pas trompée, le ciel a eu pitié de moi , et m'a rendu le père de mon enfaut, l'époux qui fait le charme de ma vie. »

Le bon curé arriva ; nous nous assîmes sur des chaises de paille autour d'une table ronde de bois blanc, dans une chambre dont les quatre murs, très blancs, n'avaient pour décoration qu'une image de la Vierge : les couverts étaient de buis, les a.ssietles d'argile; deux amphores de terre contenaient le vin et l'eau, un potage à l'huile, une poule au riz et au .safran, des tomates, des irufs, du beurre , chose assez rare en Espagne , nous offrirent un festin que je trouvai délicieux, autant par l'appétit qui rassai.sonnail que par la gaité du local , la vue de la campagne, la douceur, la simplicité de ces moeurs patriarcales, et surtout par l'aspect du bonheur des deux époux, redevenus amans.

Don Manuel qui trouvait le vin bon , et qui le tempérait t-areuient par l'eau des naades, dit au curé ; • Avouez que nous avons plus d'obligation au patriarche Noé qu'à tous les saints de la légende?— Oui , il a sauvé dans son arche tout le genre humain et tous les animaux de la terre. — Tant pis , il aurait dit laisser noyer les crapauds , les taupes, les serpens, les chenilles, les araignées, les scorpions, les tigres, les léopards, les loups et tant d'autres animaux

qui désolent et infesletil i e globe sublnnaire; il aiiiait e» moins d'embarras dans .son coffre, et nous aurait rendu un service si|',nalé; mais «i ce grand patrianhe a planté la vigne, c'est par ce bienfait qu'il a mérilé notre ri(()nnai.ssance, et trouvé le secret de vivre neuf cents ans. Buvons à sa santé ! On dit que les stoïciens conseillaient de s'enivrer quelquefois pour relâcher l'âme, et que le sage Socrate avait remporté dans une orgie la palme d'un défi entre les buveurs. Allons, monsieur le curé, buvons à la santé de Socrate! Diilce est tiesipere in /<)(■<;'. — .le bois, répond le curé, à la santé du comte Ola\idés, noire protecteur, notre père, à celle de cette aunable compagnie.» rSoits répondîmes tous à cette santé, et bilnies an comte Olavidés, le bienfaiteur des humains. » Dile.s-moi , monsieur le pasleur, reprend don .\laiuiel, vous qui éles dans le secret de l'église , pourquoi les hommes n'ont pas été meilleurs après le déluge et après la mort de notre Seigneur? pourquoi, comme dit Horace, l'espèce humaine va toujours en dégénérant? Pourquoi les hommes .sont toujours méchans et fripons, et les femmes coquettes et volages?— C'est qu'ils abusent de la liberté que Dieu leur a lais,sée. — En ce cas il leur a fait un mauvais présent. Permettez-moi une autre question. Pourquoi les théologiens font-ils du Dieu d'Abraham et de Jacob un Dieu de colère, toujours armé de la foudre pour exercer ses vengeâmes et écraser de petits insectes comine nous? Il me semble que le pardon des injures est une vertu, et la clémence un des attiibuts de la Divinité?— Saint Thomas et saint Augustin vous expliqueront ces mystères; quant à nous notre devoir est de nous soumettre... • Pour changer la conversation, et tirer d'embarras ce pauvre pasleur, je lui demandai quels étaient le régime et les lois de ce nouvel établissement. « On accorde , me dit-il , vingt ou trente acres de terre à une famille, sous la condition qu'elle les fera valoir pendant dix ans. .lusqu'après ce terme, elle ne paie aucun ijupot; les dîmes ne sont perçues qu'an bout de quatre ans; les colons, on leurs héi itiers, ou leurs domestiques, ne peuvent quitter de dix ans la portion de terre qui leur a été concédée. A l'expiration de ce terme, s'ils veulent s'y fixer, la terre leur est donnée à bail, et elle paie un petit cens. Le roi fournit les semences de blé; mais, après la moisson, il faut rendre la même quantité. Le roi, de plus, donne quel ques instrumens aratoires , et les murs des maisons sont bâtis à ses frais. Il y a dans chaque district des écoles .situées à coté des églises, oii l'on apprend aux enfans la doctrine chrétienne et la langue espagnole; mais il est défendu de leur enseigner la grammaire ni aucune autre science: il ne faut au laboureur que des bras, de la religion , de la morale , et des connaissances relatives à so?i état. •

Don Fernandez nous proposa d'aller, au sortir de table, nous promener dans le district. Tout déjà prospérait dans cette terre, naguère inculte et hérissée de ronces. Elle produisait des légumes, des fleurs, du grain et du chanvre ; des vignes , des oliviers, des nuiiiers, des pommier.; et des cerisiers commençaient à s'élever, et à promettre leiirs bienfaits aux nouveaux cultivateurs. Le contentement régnait sur les visages; la plupart avaient agrandi leurs logemens , embelli leurs jardins. • Il me parait , disje au curé, que Dieu bénit leurs travaux, que la fertilit.» descend sur cette terre. Mon âme jouit à la vue decelli-

' " La folie est douce en certains niomens. •

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nouvelle création , qui semble, pour ainsi dire, sortir du seiiidu chaos el de la désolalion. — Ce canton, nie répondit le curé, nous rapelle l'Kcriture-Sainlequi décrit ainsi la vie champêtre des Hébreux : ■ La terre de Judas était fertile, chacun y cultivait son champ en paix ; les aibres portaient des fruits, et chaque habitant était assis sous fa viiine ou sous son fi!;uier. • Deux fois par an tous les colons et moi à leur tête, nous faisons le tour des campagnes en implorant les grâces et les bénédictions du ciel. Ces rogations ont été établies par saint Mamert, évéque de Vieiine. Ce saint , voyant son peuple affligé parde^ irembleniens de terre et d'autres présages sinistres, ordonna, pour tous les ans, trois jours avant l'Ascension, desjeilneset des prières solennelles. Bientôt les églises d'occident adoptèrent ces rogations; le concile d'Orléans ordonna aux maîtres d'exempter, ces jours-là, les domestiques de leurs travaux , afin que toin le peuple filt réuni pour gémir et prier". Un concile de Mayence obligea les fidèles d'assister aux prières et aux processions, couverts de cendres et pieds nus.— Ces rogations, dis-je alors , nous viennent des Komains, qui, deux fois l'année, célébraient des fêtes en l'honneur de Cérès, pour en obtenir les biens de la terre : la première se faisait au printemps, la seconde à l'éiioque de la moisson ^. »

Nous étions alors devant une habitation très bien cultivée, où je voyais un grand nombre de colons occupés aux travaux de la campagne. « Voilà , dis-je au curé , bien du monde réuni dans ce petit coin de terre? — Oui, et ce qui vous étonnera , c'est que tout ce monde n'est qu'une même famille, dont j'ai marié, la semaine passée, tous les individus à la fois. La maîtresse de l'habitation, veuve de quarante ans, par son activité, son industrie et celle de feu son mari, a fait prospérer sa concession. Elle les rassembla, il y a environ un mois, pour leur faire le partage de ses biens. Elle donna à son aine le champ qu'elle avait cultivé, parce que les lois de la Sierra-Morena en défendent la division; elle distribua aux trois autres les fruits de ses économies, soit en bestiaux , soit eu argent, en leur annonçant qu'elle allait se marier. Les trois fils aines, tout aussi portés au mariage, a» aient déjà fait leur choix, et n'attendaient que les bienfaits de leur mère pour épouser leurs maitre-sses; ils lui avouèrent leur inclination, les quatre mariages furent arrêtés, et j'ai eu le bonheur de donner la bénédiction nuptiale, le même jour, à la mère et à ses trois fils. La paix , le travail, l'amour, l'aisance, mère de la concorde, régnent dans ces heureux ménages; c'est une faible copie de l'âge d'or : mais je crains que le bonheur de nos colons ne soit pas de longue durée; déjà j'entends le bruit sourd des murmures; tous les habitaiis ne sont pas également satisfaits de leur sort. — D'où peut leur venir ce méconlentement ■' — De l'inquiétude de l'esprit humain, de la paresse.

' Charlemagne et Charles-lc-Chauve défendirent au peuple (le travailler pendant les rogations.

* Ces fêtes de Cêrês se noniniaienl umbanales : chaque père de famille fournissait une victime couronnée de feuilles de eliénc, qu'il promenait trois fois autuur de son champ, en l'arrosant de miel et de vin, et eu chantant des hymnes en l'honneur de la déesse.

A la foie de la moisson , on lui présentait les premiers fruits de la saison ; on immolait une (jéiii se ou une truie pleine , ou une brebis. Outre ces fêles parliculides , il y en avait de publiques qui avaient lieu clans l'enceinte de fionie ; les citoyens taisaient, eu chaiil;'nt des prières, une procession solennelle.

L'homme désire l'aisance, et craint la peine qui la procure; il aspire au bonheur, et ne sait pas en jouir : cependant si le pays continue à êlre cultivé, il deviendra un des plus tlorissans de l'Espagne. Mais l'avenir m'effraie : celle colonie sera un jour négligée, abandonnée. — il me semble pourtant que le gouvernement l'a prise à cœur , la protège fortement ? — Oui , à présent il la soutient, la vivifie; mais je redoule la vengeance des moines: ils sont implacables. Don Fablo Olivadcs a fait sanctionner par le roi un article qui porle que l'on ne permettra dans la colonie aucune fondation de couvens des deux sexes, sous quelque niolif ou dénomination que ce soit, et que les curés et les vicaires seuls régleraient tout ce qui concerne le spirituel. J'ai bien peur que cette clause ne renverse la colonie; le comie Olivades lui-même aperçoit des nuages; l'intrigue s'agite et travaille sourdement; les moines sont eu canipajne; mais il faut espérer que la Providence veillera sur nous, et protégera Israël contre les Philistins '.»

L'approche de la nuit nous sépara. Les adieux furent louchans ; les époux manquèrent d'expression pour nous témoigner leur recounaissance et leurs regrets de nous voir parlir si tôt. Don Manuel souhaita à don Fernandez la longévité et les nombreux troupeaux d'Abraham; et à dona Francisca, qu'elle conservât, comme Sara, sa beauté jusqu'à soixante ans. Elle lui répondit ; . One le ciel dans ma vieillesse me laisse mon époux, mon enfant et la santé, c'est tout ce que j'ambitionne. » Le pasteur promit au poète du ïoboso de prier Dieu pour lui. « Det vitam, det opes , répondit-il , je me charge du reste ^. »

En retournant à la Caroline, il me dit : « J'aimerai,t a.ssez cette vie poétique ; un jardin, une petite maison, un beau ciel, un doux loisir, tout cela est séduisant; mais je voudrais, comme les palriarches ou les musulmans, avoir dans ma chaumière un harem de trois ou quaire femmes pour égayer ma solitude et amuser le pacha Soliman. Lorsque Apollon était berger, il poursuivait une bergère; cela occupe et fait passer le temps. — Pour moi , lui dis-je , j'ignore où j'irai passer le mien ; quoique jeuue encore, ma vje a été si active, si agitée, (|n'il me semble avoir vécu, comme Nestor, trois âges d'homme. On a beau me crier aux oreilles que je suis

' Malheureusement ce bon curé a prophétisé. Un grand d'Espagne, eu qualité d'alguazil niayor de l'inquisition arrêta M. Olavidès , el le trailuisit dans les prisons du saint-oflice. Ses papiers, ses livres , furent saisis. Son procès fut instruit pendant deux ans, dans le plus grand silence. On le fit comparaître, vêtu de jaune, un cierge vert à la main , devant une asscinblte composée de quarante personnes, parmi lesquelles se Irouvaicul des grands d'iispague, des officiers généraux , des moines , des ecclésiastiques : ou lui lut sa procédure, dans lai|uelleon l'accusait d'avoir fréquenté Voltaire el Rousseau, d'avoir parlé le langage des esprits forts, et jeté du ridicule sur les pères de l'église. D'après ces accusations, ou prononça la sentence qui le déclarait hérétique , et portait la confiscation de ses biens , le condamnait à une prison de huit ans dans un monastère , à lire des livres de piélé, à faire pénitence et à se conivsser une fois par mois. Après la lecture de la sentence, et d'une abjuration solcunellc qu'il fit, il fut absous, avec tout r.ipparcil d'usage, de la censure qui le frappait. On assure qu'il y cul des juges qui opinèrent à la mort. Mais le monarque et le graiid-inqiii.sileur même avaii nt modifié celte sentence. Depuis, M. Olavidès, ayant obtenu ta perinision d'aller prendre les eauv minérales eu Cataliignc, s'échappa , et vint en France clieiclier la sécurité et le repos.

'' « Ou'il me donne la vie et des richesses. »

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libre, niai(re de ma destinée, je sens en moi quelque chose qui m'entraine, me subjiijîue en dépit de ma raison et de ma volonté. » Je lui confiai alors que mon projet était daller passer quinze jours à Valence, puis, de leloiirner dans mes pénates, pour vivre dans ma terre et chercher une épouse selon mon cœur. l'eut-étre toutes les belles ne .seront pas pour moi des nymphes fugitives. — Vous avez donc, me dit-il, la fureur inatriuioniale? — Oui, je regarde le mariage comme l'état le plus prés du bonheur. — Kt moi, comme l'antipode. Pour se concentrer dans nn ménage, il faut être dans son automne, et même entrer dans son hiver : alors l'imagination est refroidie, les sens sont affaiblis, les désirs rares et modestes, et c'est là ce qui constitue un mari parfait. — Mon ami, vos paradoîies ne feront pas fortune dans le monde. Mais voici un moment cruel pour moi ; je vais partir pour Valence, on vous ne pouvez nie suivre. — Pourquoi? — ^Vous avez juré sur les reliques de saint Vincent de ne pas y reparaître de deux ans. — Bah|! s'éiria-t il, saint Vincentest un bon diable: il ne m'en voudra pas pour si peu de chose. Je brille de revoir ma chère Eurydice; comme Orphée, je m'ennuie de mon veuvage, et, comme lui, j'irais la chercher au fond des enfers Mais je moule sur le trépied; loin d'ici profanes! Oili profanuin viilgii.'! et arceo.

La nature , mère indulgente.

En nous donnant des yeux , des sens ,

Delà raison , une àme aimaule

Et des désirs vifs et pressons,

A voulu que notre existence

¥(\l un lonîî cours de jouissances ;

Que le pljisir (iUit nos ans.

ï,es hilwnx craignent la lumière, .\ son éclat ferment les yeux.

L'homme serait bien plus sot qu'eux.

Si , renfermé dajis sa lanière , Il repoussait, fuyait le jour Dont brille l'astre de l'amour.

Et sur les mers et sur la terre.

Plaisirs , amours , dieux du bonheur.

Soleils brillons de ribèrie, Hemplissez-moi de votre ardeur, Kt de votre douce ambroisie tuivrcz mes sens et mon c(rur.

'' Ce poi'lc aimable, décidé à me suivre, nous partîmes de la Caroline les premiers jours de février. Le printemps .s'annonçait. Les Giecs plaçaient le temple d'Apollon à Uélos , et celui de Vénus à Paphos ou à Cnide , et moi je choisirais l'Andalousie pour élever un temple au printemps. Celui du nord de la France a, comme certains écrivains, une réputation mal acquise; il n'y parait que voilé de brouillards, et escorté des vents et des pluies; mais dans la Bétique ce dieu arrive sur des nuages d'or , promenés par les zéphyrs; la terre est en travail, enfante, et chaque jour fait eclore une fleur nouvelle et un plaisir nouveau. • Oui, mon ami, ajouta le pocte de la Mauche dans son enthousiasme, le ciel sourit, s'ouvre, l'amour descend, et ver.se dans ma coupe un baume céleste; la belle Clara m'attend couronnée de myrtes et de roses ; je vais me précipiter dans ses bras, et me plonger dans nu torrent de délices. »

Versez ami , versez à boire ; L'heureux printemps est de retour;

L'hiver vaincu , triste el sans gloire, Fuit en grondant de ce séjour:

Le ciel sourit , et l'air s'entlamnic, La fleur renaît aux feux du jour :

.leunes beautés, ouvrez votre àme, La nature enfante l'amour.

En descendant de la Sierra-Morena , toute la belle décoration de la campagne .s'évanouit : nous traversions des pâturages déserts, des villages délabrés et solitaires: par-ci, par-là, quelques vignobles, des champs de blé ari'élent les regards et consolent tes voyageurs. Le» habitans étaient vêtus d'une étoffe grossière, et ce qui affligeait le |ilus don Manuel, c'était d'y voir les femmes enlaidies. «Ce pays, disait-il, est maudit de Dieu ; sans iloule c'est ici que s'est retirée l'une des deux tribus de Samarieque l'on cherche depuis si long-temps '. •Tout à couple fa/c.i<?ro s'arrêta et s'agenouilla devant une croix qui bordait le chemin, maruiota quelques prières, et nous coula ensuite qu'au même lieu où celte croix avait été plantée, une sorcière , qui s'élait changée en vache, avait tué un berger. Je lui demandai le motif de ce meurtre. «Elle l'aimait d'amour; mais comme elle était laide, vieille et sorcière, il ne voulut jamais l'écouter. — Cette sorcière, leprit don Manuel , était une vraie bêle à cornes : si , au lieu de se métamorphoser en vache , elle eilt pris la figure d'une jolie nymphe, le berger l'aurait tiaitée avec les mêmes égards que Jupiter eut pour la sensible Léda ou pour la belle Europe. »

Après plusieurs jours de marche, nous dînâmes à Pucnic (le la Hiquera , ville située sur une montagne. La feitilité des champs nous aimonçait déjà le beau royaume de Valence. De cette hauteur nous jouissions de la vue d'une vallée charmante; nous dinârnesà la hâte pour descendre dans ce beau jardin , semblable à celui oi'i Eve cueillit le fruit défendu, et dont Millon a fait une si belle description. Les chemins étaient boidés de groseillers, d'oliviers, de légumes, de citrouilles, d'amandiers, de mûriers, de melons et de champs de blé. Tout brillait de feitilité et de l'éclat des Heurs ; de petits canaux arrosaient ce pays enchanteur. La loute qui le traverse est une des plus belles de l'Espagne. Kous trouvions des pont-s superbes, des venta dans la situation la plus heureuse. Nous jouissions de la gaité, des chants des cultivateurs, qui suspendaient leurs travaux et leurs chansons pour nous regarder passer. Ils criaient : Fiandate. vaya itsled cou Dio.syconla /^7r^c«'. Les habitausde ces villages sont vêtus d'une chemise blanche et d'un labliei- écossais ; ils porlent des chaus.sous bleuâti'es et des .souliers de chanvic qu'ils nommtal al par galas ; ils mettent sur leurs chemises un petit gilet noir ou écarlate où sont attachées des manches flottantes. Les femmes ont des corsets bleus de toile de colon , garnis de larges rubans ; elles eutortillenl leurs cheveux derrière la tête à la manière des Grecques; elles se mettent, pour ornement, une file de grandes perles et de petits jetons d'or qui desceudent sur leur poitrine. Leurs habits propres et serrés développent l'élégance de leur taille.

INous arrivâmes le soir dans une bourgade d'un aspect enchanteur; hommes et femmes étaient assis devant leurs

' Un roi d'orient, nommé Salmaimzar, enleva dix tribus hébraïques et les dispersa dans ses états ; on ignore depuis leur destinée On prétend que plusieurs de leurs dcscendaaA habilcal la mer Caspienne, les Indes et la Chine.

- « Voyageurs, allez avec Dieu et avec la Vierge. >

VOYAGE EN ESPAGNE

portes; les chants, les giiilares, retentissaient au loin. Heureux enfans de la nature, jouissez de ses faveurs ! La terre aous prodijjue ses fruits et les talileaux les plus riants; la douceur du climat vous donne lenjoueinent et la santé; à l'ombre de l'ignorance vous jouissez de cette heureuse incurie d'où naissent la modération des dé.sirs et la quiétude de l'âme ! Nous voulûmes acheter des oranf[cs, une femme nous dit: «Venez en cueillir, et manfiezen autant qu'il vous plaira. • Nous la suivîmes, acconipagnés d'une troupe d'enfans pour qui nous étions un .spectacle nouveau: don Manuel surtout attirait lein-s rejjards. «Je suis ici, me disait-il, un phéncméue; j'ai cette ofilisalion au monticule placé sur mes épaules. «La femme qui noiis conduisait dans son jardin n'avait que dix-sept ans, et déj6 l'hymen lui avait donne trois enfans; elle nogs a^oua avec beaucoup d'ingénuité , que son petit Antonio était né avant le maria;;e; mais que son mari , très honnête homme , lui avait promis de l'épouser et lui avait tenu parole. Elle nouscuelll t les meilleures oranrjes et en refusa le paiement, en nous disant que si Dieu prodiguait i l'hounne les biens de la terre , c'était pour qu'il les partageât avec ses semblables. I/hospilalilé règne chez ceshabitaus; itiais ils regardent comme un vol le fruit que l'on emporterait dans ses poches.

Le leudeinain nous n'avions plus que trois léguas pour arriver à Valence ; les villages multipliés, la richesse de la campagne , tout annonce l'approche de cette grande ville : niQU cœur palpitait de plaisir et de tendresse en songeant que j'allais embrasser don Inigo et sa charmante fille, qui semblait ni'intéresser davantage à mesure que je me rapprochais d'elle. Don !\Ianuel trépignait aussi de joie et sentait renaître tous ses feus pour la belle Clara ; cependant , malgré .son amour, il voulut s'arrêter pour déjeuner dans une auberge d'assez belle apparence. Le vio s'étant trouvé très b m , j'eus beau l'invitera se hâter pour arriver de bonne heure , il me dit : ■ Mon ami , 5 table, fcsiina tente ;lo\il à coup l'enthousiasme le saisit, et il improvisa et chanta ce couplet :

0 mon aimable tourterelle , •leune Clara , je vais te voir :

Amour, rachc-moi sous tua aile, jSt rc'alUe mon espoir ; Échauffe son àine sensible De tes feux cOlcstL's et doux , Et rends son amant invisible A l'œil perfide des jaloux.

Nous partîmes enfin Ior.squ'il eut fini .son vin et sa chanson: à la dernière lieue nous mimes pied â terre; une superbe alloe, bordée de maisons de campagne, nous conduisit ju.squ'au faubourg. En y entrant , le bruit des métiers , la mulli|ilicilé des boutiques, des cabarets, de petits chariots, l'agitation, le mouvement et le tumulte nous annoncèrent le voisinage de la grande ville. Au milieu du fracas et de la société des hommes , je sentis mon cceur oppressé: Il me semblait qu'en quittant la campagne .son air pur, les bols, les vergers, leur calme heureux , leur douce solitude, j'entrais dans une vaste prison qui renfermait une infinité de malheureux; mais cette o|)pressi(ni cessa eu approchant de la maison de don Inigo. J'entrai dans sou cabinet .sans me taire aiuioncer ; il jeta un cri de joie eu me voyant. Je me pcàipitai dans ses bras et je l'embrassai bien lendrenient. Après nous être remis di' ce trouble si doux, je lui demandai des nou-

velles de Rosalie. « Elle vient, me dit-il , d'éprouver «jn événement qui l'attriste et me comble de joie; elle a reçu la semaine dernière, la nouvelle de la mort de son mari. Il s'était sauvé des prisons de Madrid , oii ses dettes et son libertinage l'avaient fait enfermer. Poursuivi par des alj[uaslls , Il a voulu se défendre , Il a blessé l'un d'eux d'un coup de poignard ; mais aussitôt un coup de sabre lui a tendu la télé. Rosalie n'a pu refuser de» larmes à la malheureuse destinée d'un homme qu'elle avait aimé, auquel un lien sacré l'unissait encore; et ce qui accroît .sa dc.uleur, c'est de le savoir mort sans confession , et condamné aux flammes éternelles. Elle le pleure tous les jours; mais j'esjjere que votre présence dissipera bientôt cet attendrissement et séchera ses larmes. » Alors, sans lui faire annoncer mon arrivée, il l'envoya chercher. A ma vue son émotion fut si vive qu'elle fut obligée de se jeter dans un fauteuil, en s'écriant d'une voix faible: « Que l'edo! cl seuvr caballero lion Luis! »it demandai â son père la permission de l'embrasser, ce qu'il m'accorda sans peine. Rosalie , eu rougissant , me pressa légèrement dans ses bras. Sous son habit de deuil elle me parut encore plus jolie, son regard était doux et tendre , son air mélancolique , l'aimable pudeur fleurissait sur son visage. « Vous avez donc pleuré , lui dis-je , un époux qui vous avait si lâchement abandonnée? — Oui, le malheur d'un honnne doit faire oublier ses fautes. J'ai déjà récité bien des prières pour lui, et mon père m'a promis de faire dire cent messes pour le repos de son âme, si Dieu lui a fait la giâce de ne le condanmer qu'au purgatoire. Que je serais tranquille si quelqu'un pouvait me l'assurer ! » .le lui dis que l'on devait tout espérer de la clémence du père des humains.

Je logeai chez don Inigo , qui me dit ; « Vous êtes chez vous, chez votre père; plus long -temps vous resterez avec nous , plus Rosalie et moi nous vous devrons de reconnaissance. «

Don Manuel s'était logé à l'extrémité de la ville , chez un Juif; il m'avait promis de venir ine voir le lendemain de notre arrivée: je l'attendis vainement; mais le matin du jour .suivant, il entra dans ma chambre, l'air effaré, le visage blême; je lui demandai des nouvelles de sa santé. > Ah 1 me dit-Il , je ne sais pas ce que devient mon âme, le trouble la saisit, je crois qu'elle veut m'abandonner et retourner à son premier gile. — Est-ce que dona Clara vous a mal reçu ? avez-vous à gémir de son inconstance? La chaste Pénélope n'a pas voulu reconnaître Ulysse? — Oui, c'est une volage, une perfide. Le soir même de notre arrivée, enflammé d'amour, sur les ailes de l'espérauce , je volai chez elle , déguisé sous mon uniforme nionacal ; on m'Iinrnduit dans sa chambre sous le nom du père Cltri\o^lôme ; je complais bien en avoir l'éloquence: je rue préparais à une reconnais.sance des plus pathétiques; mais cette nouvelle Dalila me regarda d'un air froid et dédaigneux. Je crus d'abord qu'elle ne me reconnaissait pas. Je me suis nommé , je lui ai demandé si elle avait oublié son poète, son ami. — Non, je me rappelle \otre figure et votre serment : vous avez juré sur les reliques de saint Vincent de ne pas reparaître de deux ans dans Valence; \ous vous parjurez, vous ))rofaiiez ce vêlement sacré , je ne vlux point pai'lager votre crime: tremblez, craijynez les foudres du ciel, on n'offense pas les saInLs impunément ; Dieu même venge les insultes faites à ses élus. Sachez que quarantedeux petits enfans s'élanl moqués du prophète Elisée, et

NOVAGE EiV ESPAGNE.

ayaut appelé chaude. Dieu envoya deux ours qui les dévorèrent (ous. • D'abord éionné , glacé de cet accueil , je suis resté muet, pétrifié ; mais bientôt liiidienalion ranimant mes esprits, je lui ai dit; • Je vois, ma belle, que si vous avez perdu la léte, vous n'avez pas perdu la luéluoire et la lariyne ; je ne vous croyais pas si savante. Qui diable vous a appris celle belle histoire de^ deuï ours?Maisjevoisquea;ttor(/i(/(>Haj agiiaenceslillo '. Au re«(e, je m'aperçois avec plaisir que de .Madeleine pécheresse, vous êtes devenue iMadeleine pénitente. Allons, touché de vos renior(js, je vais >ous donner l'absolution. » Alorij avec une sainle gravité, faisant sur elle le signe de la CFoiif , je lui ai dit: « Absoli-o te à peccaUs luis, in nomine , etc. » Je m'évadai ensuite ; car je m'apercevais au feu de ses regards que la colère bouillonnait dans ses veines, et noium qiiid possil fwininti furcm''. Je suis venu souper avec mon Hébreu. < Fils de Jacob et de Racbel , lui ai -je dit , noyons mon amour et nos soucis dans le viu. Il n'y a rien de vrai , de solide que le plaùsir et le bon vin , dissipai Evius curas edac.es. Mahomet a dit que Dieu avait fait deux beaux présens à l'homme, les femn)es et les parfums ; il .s'e«t trompé, il a voulu dire, les femmes et le viu. • Lorsque nos léles ont été échauffées des vapeurs de Bacchus, nous avons bu à la sauté du diable, et l'avons prié à souper avec nous; ensuite, %près avoir vidé nos flacons , et beaucoup ri de notre invitation au grand- maître des enfers, à minuit, à l'heure où les sorciers vont au sabbat , où les démons remontent sur la terre, nous sommes allés paisiblement nous mettre dans nos lits.

• Mais voici le pire de mon histoire ; Un peu avant la iiaissance du jour , à l'heure des songes, je dormais piofondément , lorsque j'ai vu entrer dans ma chambre des hommes vêtus de noir , ayant des tètes de mort sur leurs habits , des cierges à la niain , et le diable à leur tète , le front armé de cornes, les yeux ardcns comme deux çscarboucles; ils ont entouré un cercueil qui était au milieu de ma chambre ; ensuite ils sont venus près de mon Ht : j'étais dans une situation terrible , je suffoquais; une «ueur froide m'inondait. Cependant voyant le diable si près de moi, j'ai fait un effort pour lui parler, et lui ai demandé, d'une voix faible et tremblante, ce qu'il voulait;—Mon cher apostat , m'a-t-il répondu , tu m'as prié hier à souper avec toi , je te remercie ; je viens à mon tour t'inviler à souper dans quatre jours dans mon palais avec Luther, Calvin, Pilale, Judas, Mahomet, l'empereur Julien, Henri VIII, Jean Hus et Jérôme de Prague; ce «ont eux que tu vois autour de moi. » A ces mois il a disparu, et laissé dans ma chambre une odeur de soufre Épouvantable ; j'étais mourant, plus froid qu'un prédicateur qui reste court en chaire, ou qu'un courtisan que son maître n'a pas daigné regarder en passant ; je n'ai pu me rendormir ; les rayons du jour ont dissipé mon effroi, j'ai déjeuné avec mon Israélite, qui , ni juif, ni chrétien, s'est moqué de mon songe, de la pythoni.sse d'Endor, de l'ombre de Saniud, qui fit si grande peur au roi Saill , et des .songes de ^abuchodonoso^ , expliqués par Daniel ; enfin sa gailé, ses plaisanteries , m'ont rendu le courage ; et pour achever agréablement la journée , je

'« Amour de femme, eau dans un panier. ■ I.c proverbe etpagiiQl dit ; . Amour d'enfant. • » > On sait (put ce que ()«ut iin« feçiimc en fureur. »

suis allé diner chez un de mes anciens amis , qui a parcouru les différens états de la vie; il a été moine, corsaire, médecin, journaliste et comédien. Aujourd'hui il mange gaiinent l'héritage de l'un de ses ondes , mort au Mexique. C'est un mécréant , grand conlempleur des saints et de leurs miracles ; je lui ai confié le serment que j'avais fait à saint Vincent, et que j'ai violé. «Rassure-toi, m'a-t-il dit; saint Vincent n'a pas en paradis d'assez bonnes Iniietles pour voir ce qui se passe sur la terre; il s'embarrasse fort peu que don Manuel , l'improvisateur , porte ses talens et sa bosse à Ispahau , à Pékin ou à Valence. Pierre Barjone a renié trois fois notre Seigneur, et n'en est pas moins un grand .saint. Moi, j'ai fait vœu de chasteté et de pauvreté; j'ai de l'argenl et une jolie maîtresse, qui me donne le paradis dans ce monde , en attendant que mon âme aille occuper sa niche dans l'autre ; le l'J avril c'est la fêle de sau fincenle; tu composeras quelques jolis couplets à sa gloire , et par-là lu feras ta paix avec lui. » de discours , qui a été suivi d'un bon diner, a apaisé quelque petite syndérè^ qui me restait sur le cœur , et le soir je suis rentré daijs ma chambre, plein de confiance , plein d'hilarilé , et avec un peu de vin dans la lêle ; mais la niiil, j'ai eu une autre vision; j'ai vu un grand taiilome velu de blanc , le chef couronné d'une auréole brillanic, qui m'a dit: "Je sui» .saint Viucent Ferrier , j'ai pilié de toi; je descends du ciel pour sauver ton âme, lu n'as plus que trois jours à rester sur la terre , repens-toi ; demande pardon à Dieu de ton impiélé, de ton liberliuage; rappelle-loi l'habit religieux que lu as porté dans la jeunesse; celle robe sacrée déposera contre toi au tribunal de l'Klernel ; tremble, implore ta grâce ou lu vas devenir la proie du démon , et tomber dans l'abime. • Je me suis éveillé en sursaut , et l'ombre s'est évanouie ; mais je l'ai toujours préseule ; j'entends toujours la voix du saint ; et cette apparition , celle du diable, l'annonce de ma mort prochaine, me troublent , enveloppent mon âme d'un crêpe funèbre, et me donnent la fièvre. • Pendant ce discours, je l'observais ; ses yeux étaient ardens, son vi-sage décomposé; son corps tremblait ; je le ras.surai autant que je pus ; je Ijui dis que ces visions étaient l'effet d'une imagination vivç et d'un sang agile, et ne méritaient pas plus de croyance que celles de sainle Thérèse ou celles du roi^Balthazar, qn vit une main écrire des mots sur une muraille, .le lui proposai de diner chez don Inigo; il me dit qu'il n'avait plus f iim , qu'il allait prendre l'air, et coiupo.ser une satire contre doua Clara, pour lui laisser eu mourant une marque de sa reconnaissance et de son souvenir. Je Uii promis d'aller le lendemain déjeuner avec lui.

Avant de diner j'allai avec don Inigo me promener daiiij la ville, et visiter les couvens et les églises qui, la plupart , au lieu de dômes , n ont que des tours hautes et minces , ornées de toutes .sortes de pilastres et de devises bizarres ; tout est peint et doré avec profusion. Je ne remarquai que le couvent des Franciscains ; il parait que ces moines sont Ires bien logés en Espagne ; le inonastèi c a une cour double, enlourée d'un portique ouvert, où .sont des fonlainesqui versent leurs eaux dans les deux cours ; nous vîmes passer l'archevêque. « Ce prélat, me dit don Inigo, e^t le fils d'un paysan , ainsi que son prédécesseur l'elail. Ce dernier a fait bâiir une riche habilation pour les franciscains qui sont les champions de l'iiumaciilée conception ; et le prélat d'aujourd'hui , dont le» dogmes sont diamétralement opposés à ceux de son pré-

\OYAGK Ei\ KSPAGNE.

tiécesseur, lu a lait aiilaiii pour les pères des écoles pies.' Lorsfiiie nous filines à peu prés au centre de la ville , il me dit: • C'est iri qc'èlait jadis la ])Oi-te par mi le Cid fil son entrée triomphale dans Valence, el termina ses exploits. Jugez combien celte ville s'est aj^randie; c'est surtout depuis l'avènement de la maison de Bourbon au trône d'Kspagne. »

INous trouvâmes une affiche de comédie dont la lecture me parut amu.sanleet bonne à retenir.

A l'impcralikc du eiel ,mére du verbe éternel , nord de loutc l'Espagne , consolai ion, fidèle sentinelle et rempart de Ions les Espagnols, la très sainte .Varie , à son profit, et pour l'augmentai ion de son plus grand culte, la compagnie des comi(jnes jouera aujourd'hui une noutelle et joyeuse comédie intitulée el Heiedero miiver.sal (le Légataire uni\ersel), de Carlos Gordoni, auteur de la Marguarita ( Marîjuerite). Le fameux Homano dansera le fandango. On prévient que la salle sera éclairée. Je dis à don Inigo : « Cet Hcrcdero universel est sans doute une traduction ou imitation du Légal aire de Regnard? — Oui, mais l'auteur se garde bien de l'avouer , ainsi que la traduction de la Marguarita qui est la Naninc française. — Si les Espagnols sont glorieux , à plus forte raison les auteurs doivent l'être. »

Nous trouvâmes, à notre retour, chez don Inigo, le curé de la parois.se qui l'attendait. Je les lai.ssai ensemble. Dés qu'il fut parti, don Inigo me fit appeler, et me dit : - Savez-vous ce qu'est venu taire ici le cure? — Kon, vraiment. — Il a apporté son registre pour inscrire les noms de toutes les personnes qui logent chez moi, et le votre aussi. — (Ju'cn veut-il fau'c? — ISous approchons de Pâques , il faut que chacun de nous lui fournisse son billet de confession et de communion , qu'il viendra chercher après ce grand jour. Si quelqu'un ne le donnait pas, il serait foudroyé des censures de l'église , sou nom affiché dans les carrefours; et s'il ne se confesse pas dans un temps donné, il est puni corporellement. — Cette loi de l'église doit cnf.inler beaucoup de sacrilèges? — IN "en doutez pas; mais nos prêtres ont pour principe qu'il faut employer Ions les moyens pour forcer les honnnes à leurs devoirs, sous le prélexte que la per.suasiou arrive tôt ou lard. An reste, ne vous alarmez pas. j'aurai un billet pour vous. — Conunent ^ous y preiidrez-vous? J'en achèterai un. Ces billets sont communs, et .se vendent à très bon compte. Des le commencement de la semaine Sainte, des femmes perdues, profanant ce que noire religion a de plus sacré, vont commun'er dans diverses églises, et retirant leur billet à chaque fois , elles le jettent dans le commerce. D'autres de ces créatures se prosliluent à des moines, qui les paient en eepapier-u)onnaie. Il est des hommes plus hardis qui , jiour épargner les frais du billet , ne craignent pas de eotmiiunier sans confession, et de devenir sacrilèges. — Ainsi c'est ^ PSqnes où se couunetlent les plus grands crimes. — 11 faut en gémir, el attendre du temps la suppression de ces abus. •

Le lendemain malin je me rendis chez don Manuel ; je le trouvai dans son lit. Sitôt qu'il m'aperçut , il s'écria ; • Mon ami, je suis mort; la fièvre me dévore; j'ai eu cette niiil d'autres visions; saint Vincent e.st ù mes trousses; il .se venge. Allez, je vous prie, me chercher un jnédccin et un confesseur. » A cette demande je compris que ses visions et la fièvre avaient affaibli sa tète , je me flattai que la présence du médecin el du confesseur la

rétabliraient bien niieu.i; que les plus belles maximes de la morale et de la philosophie. Je m'adressai , pour avoir ces deux personnages , à don Inigo, qui m'indiqua son doileur et le vicaire de sa paroisse, .le courus d'abord chez l'Esculape. • C'est bientôt , me dit-il , l'heure de mon diner ; je ne fais jamais de visite dans ce moment. — Vous viendrez , je l'espère, au sortir de table? — Non, je fais alors la méridienne. — Mais après la méridienne vous paraîtrez .sans doute? — Pas encore. Ce matin j'ai purgé l'archevêque pour une légère indigestion, je veux aller voir l'ef et de la médecine : vous sentez bien ce qu'on doit à son ousia illu\trissima. Mais dés que je l'aurai vu , je couriai chez loire malade, à la considération de mon ami don Inigo Florès. — Mais si , pendant le temps donné ;'i votre diner, à votre sommeil . à son ousia illustrissima, le malade meurt? — Ce ne sera pas ma faute, nous prierons Dieu pour lui. » J'eus beau le presser, vouloir rompre l'ordre méthodique de sa journée, il me répondit que s'il brisait .ses habitudes, troublait sa digestion et .sou repos pour .ses malades, il serait bientôt plus malade qu'eux. J'allai ensuite chez le vicaire, que je ne trouvai pas : j'y retournai le soir, et je le menai chez don Manuel. Le docteur y était déjà, il me dit à l'oreille que mon ami avait une fièvre intlanunatoire, qu'il ne répondait pas de ses jours , et qu'il fallait le faire confesser tout de suite. Dés que don iManuel aperçut le vicaire, il lui cria : • Prêtre du Seigneur, je suis perdu ; le diable m'attend demain à .souper avec Luther, Calvin , Judas, Pilate, Mahomet et Julien-l'Aposlal. " L'ecclésiastique, qui vit que son iinagiiiatiou était frappée , chercha à le rassurer par les paroles du psalmiste ; » Dieu est bon , et sa miséricorde est éternelle.» Saint Paul, ajouta-t-il, était l'ennemi de Dieu; saint Augustin était plongé dans le bourbier du vice : cependant tous deux jouissent aujourd'hui du bonheur et de la gloire des saints. Écoulez la voix de Dieu, qui vous appelle à lui comme il appela jadis trois fois Samuel , encore enfant ; n'imitez pas ce petit Samuel, qui ne reconnut pas sa voix. L'entendez-vous? la reconnais.sez-vous? — Oui, monsieur. — Le Dieu de bonté lous envoie aujourd'hui, pour votre salut, une grave maladie. — Hélas ! oui ; mais j'aurais désiré que ce fiU un peu plus tard. — Voulez-vous vous confe.sser? Vos maux s'affaiblit ont quand votre conscience sera plus tranquille. — Je le veux bien , quoique je n'aie pas eu le temps de me préparer. » Alors nous sortîmes tous, et je revins chez don Inigo, navré de douleur. Le père et la fille cherchèrent il me consoler; Rosalie me disait, non sans quelque rougeur ; • Il vous restera encore de bons amis , mon père et moi. » Je ne pus fermer l'œil de la nuit; j'avais toujours devant les yeux le poète charmant, jovial , plein d'esprit, à peine au milieu de sa carrière, et déjil dans les bras de la mort, au moment où il ne s'occupait que de plaisirs et de jouissances.

De grand malin je retournai chez lui ; il était assoupi , ou l'avait saigné deux fois. Sa garde me dit qu'il avait pa;sé une nuit très agitée; qu'il sommeillait dans ce moment et rêvait, ou plutôt qu'il était dans le délire. Je m'assis auprès de .son lit, el j'attendis le moment de son réveil. Dans son délire, il nonnnait doua Clara, l'appelait sa bien-ainiée; ensuile, après un court silence, il s'écria : • Où suis-je ? Je vois les Euménides ; voilà Minos , Éacus, lîhadamanle. en robes noires, avec de longues barbes : ils jugent les pûlcs humains. » L'effroi l'éveille, et cessant de parler, il roula les yeux autour de lui , les arrêta sur

VOYAGE EN ESPAGINE.

moi ; et m'ayant reconnu , il nie dit : ■ Mon ami , je vois la mort planer sur ma tête sa faux à la main ; lont est fini ; saint Vincent me poursuit. » Pour l'apaiser, j'ai fait le vfpu,si j'en échappe, de inetire en vers sa vie et ses miracles. «Hélas! j'ai offensé fticu devant vous, je vous ai scandalisé par mes actions et mes discours , je vous en demande pardon. ■ Il me pria ensuite d'empêcher le Juif, son hôte, d'entrer dans la chambre. «Je crois voir, ditil, l'apotre qui a trahi Jcsus-t.hrist. C'est ce nouveau Judas qui a évoqué le diable que j'ai vu dans la nuil. Je lui promis d'écarter cet llél)reu. « Une autre fjrâce, ajoutal-il, que j'ai à vous demander, c'est d'emporter le manuscrit de nies vers, contenant odes, romances, épigrammes, élégies, séguidilles. Épicure, en mourant, tourmenté des douleurs de la (olique, dit que .sa .seule consolation était dans la beauté des ouvrages qu'il laissait au monde, (.'est aussî la mienne. Faites imprimer mes vers après ma mort. Mon confes.seur veut que je les condamne au feu : ainsi Dieu ordonna à .\braham le sacrifice de son fils; mais il arréla son bras prêt à l'immoler. Faites de même; sauvez mes enirailles : c'esl un service que vous rendrez à ma patrie : du produit de l'impression , vous ferez dire des messes pour ma pauvre âme , car je veux séjourner en purgatoire le moins que je pourrai. — Soyez tranquille, voire manuscrit verra le jour, et assurera voire gloire. • Je vis que l'espoir de cette gloire le consolait , en mourant, de la perte de la vie.

Le sage dit que .son ciKur la mOprise; Le sage Hienl, et ilil une sottise.

Dans ce moment entra son ami, corsaire et moine, chez lequel il avait diné. Il lui parla de la mort de Socrate, de celle d'Épaminondas. de Sénèque «Il faut, lui dit-il, mourir en philosojilie conune les sages de l'antiquité. » Il lui cita ce vers impie :

Postmortem nihil est, ipsaque mor.s uibil '.

• Monsieur, lui dis-je, pourquoi venez-vous troubler son repos? Souffrez qu'il meure eu bon chrétien : il mourra avec autant de courage que les philosophes anciens , soutenu et consolé par la religion el par l'espoir d'une vie future. — Mon ami , lui dit don Maimel , je me suis confessé , j'ai demandé pardon à Dieu, j'ai promis de renoncera la poésie, et si je fais encore des vers, ce sera pour chanter les louanges du Seigneur, el celles de sa divine mère. Cependant le roi Salomou a fait cinq mille odes , et Dieu ne l'a pas puni '-. » Le médecin arriva , l'exmoine se relira et ne revint plus. L'Esculape trouva le malade dans un redoublement de fièvre 1res violent , et il le fit saigner tout de snile. 11 me conseilla de le faire administrer dès le soir même, ou au ])lus lard le lendemain malin , m'assuraut que le danger élait imminent. Sur cet avis, je retournai chez le coiifcsseur ; sa pré::ence pai-ut faire plaisir à don Manuel. « Monsieur, lui dit-il , croyezvous que Dieu soit irrilé contre une faible créature comme moi, et qu'il me précipite pour jama s dans l'abime? Ah! mou Dieu, mon Dieu, j'implore votre miséricorde ; contentez-vous de m'envoyer en purgatoire ! — Dieu est miséricordieux , lui répondit le vicaire ; écoutez

" » Nous ne sommes plus rien après la mort ; la mort même n'est rien. « Sentence de Sènéque le tragique.

•^ Les rabbins ajoutent ([ne ce monarque a fait plus de trois mille Toinmes de paraboles. Quel écrivain !

le prophète qui dit : « Ne crains point au milieu des maux dont lu es accablé , parce que je suis ion Dieu , que je suis a\ ce toi. — Ah ! mon Dieu , mou cher Dieu , répliqua le mourant , venez avec moi, restez avec moi ! Monsieur, quel e.sl l'homme qui a dit ces belles paroles? — C'est le prophète Isaie. — R'est-ce pas celui à qui Dieu commanda d'aller tout nu et sans souliers dans les rues de Jérusalem ? — Oui , c'est lui-même ; cet ordre cachait un grand mystère. — Oui , je le crois sans le comprendre. » Je les laissai ensemble , et j'allai passer quelques heures avec don Inigo. Je revins le soir pour garder le malade pendant la nuit. Don Inigo fit ses efforts pour m'en empêcher, craignant que ma santé n'en souffrît ; mais je lui dis que l'amilié devait braver les peines et les dangers pour l'intérêt d'un ami , ou que l'on ne méritait pas ce titre.

Vers le milieu de la nuit , le paroxisme de la fièvre redoubla avec violence. Don Mamiel demanda de l'eau bénile, en fit jeter autour de sou lil et dans tonte la chambre , pour chasser, disail-il , le démon qui s'y tenait accroupi. 11 prenait le crucifix , le couvrait de baisers , et promenait à Dieu, s'il lui conservait sa vie, de faire pénitence de .ses péchés, et de vivre selon sa loi. Il tomba dans une profonde rêverie : j'entendis qu'il disait , je vois le Slyx, les flammes roulantes de Phlegélon. Cher saint Vincent , ayez pitié de moi ! ensuite : Thésée est descendu aux enfers et en est revenu. ■ Il prononça encore quelques phra.ses que je ne pus entendre.

Le viatique arriva à huit heures du malin , suivi d'une foule de femmes, d'enfans et d'hommes, portant des cierges, six hanibois maures les précédaient avec un honnue jouant d'un petit tambour. Tout ce cortège entra dans la chambre, et la remplit de fumée et de bruit; le prêlre aspergea plusieurs fois le malade d'eau bénite, en implorant pour lui la miséricorde divine. Don Manuel, pour communier, voulut absolument se metire 5 genoux sur son lit, le crucifix à la main ; son confesseur et moi nous le sonlenions; il dit d'une voix nionranle, interrompue par des sanglots ; « Je demande pardon à Dieu, à saint Vincent et à vous tous, du scandale de ma vie licencieu.se et poélique; je suis un grand pécheur : mes amis, mes frères , priez Dieu pour moi , pour qu'il me fasse miséricorde et me reçoive dans son saint paradis. Lorsqu'il eut reçu la communion , il récita des prières avec son confesseur, et tous les assis'ans leur répondirent. 11 ne put lou;;-lemi)s soulenir celle silualion, il retomba dans son lit ; lont le cortège se retira en jouant de la fliiteet du tambour. Celle scène attendrissanle m'arracha des pleurs : «Cependant, disais-je, je voudrais que l'on me laissât mourir iranquille, ces cérémonies lugubres, ces apprêts de la mort, attristent les vivaus et effraient les moiibonds. •

Une heure après celte cérémonie, la tête de don Manuel s'cmbarras.sa entièrement, le délire ne la quitta plus. Je l'entendis réciter ces yevf, qu'il composait , ou dont il se ressouvenait, et que j'ai traduits :

fjA , que l'on me donne ma lyre :

Mes amis , je veux , dans ce jour , BrUlant d'un bachique délire, Célébrtr Baccluis el l'Amour.

« Le malheureux, disais-je, meurt en rimant, comme il a vécu ; • je fondais en larmes, appuyé sur son lit. Après quelques minules de silence , il prononça le nom de dona

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Clara , de saint Vincenl . et ses dernières paroles furent ce vers-ci :

Sans le vin , sans l'amour , que faire de la lie ?

Cependant dans son agonie, demi-heure avant d'expirer, il me tendit la main, en jetant sur moi le regard le plus tendre. Il aurait voulu me parlcr,niais il n'avait plus de voix ; il reçut l'evlrénie-onclion el mourut bientôt après, à six heures du soir; il n'avait que Irente-deux ans et trois mois. Don Inigo vint ni'arracher de celle chambre, et du corps de mon ami. Le lendemain, j'assistai à son convoi; on l'enterra dans une église , par un usage en.'ore subsistant en Espagne ; je versai de nouvelles larmes sur sa tombe. • Adieu, mon ami, lui dis-je; adieu, poêle aimable, je n'entendrai plus tes chansons , je ne jouirai plus des agrémens de ton esprit , de ta gaité, des douceurs de ton aiuiiié. Adieu, adieu; que l'Être suprême reçoive ton àine auprès de lui! »

Le lendemain de celte triste cérémonie, don Inigo, pour me disiraire, me meua à la niaisou de campagne qu'il venait d'acheter. Ah ! quelle âme oppressée n'éprouve du soulagement dans le sein de l'amilié, au milieu d'un air pur, dans une douce solitude que le printemps connnence à parer de ses couleurs ! Don Inigo ne chercha point à dissiper ma trisle.sse par un flux de paroles et d'axiomes philosophiques; il me laissa rêver tout à mon aise à mou malheureux ami, et m'egarer seul dans la campagne: mais des que je sentais que la projnenade et la rêverie avaient soulagé mon cœur, je venais chercher de nouvelles consolations auprès de mes aimables hôte* qui m'altendaienl , ou sous nn berceau d'orangers , ou sur les bords d'un canal d'irrigation, quand l'ombre et la fraîcheur descendaient sur la terre. Rosalie me disait alors : • J'ai pleuré comme vous; qui n'a versé des larmes? Vous avez tari les miennes , vous m'avez consolée ; ne pouvez-vous trouver pi'es de moi les mêmes consolations que j'ai trouvées près de vous?» Je lui répondais que le charme de sa présence et de son amitié seraient toujours le baume le plus heureux pour fermer ma blessure. Un jour, son père m'ayaiit laissé un moment avec elle à la promenade , je lui dis : • Aimable Rosalie, quel charme près de vous embellit la nature! avec l'air pur et frais du ciel , je ciois respirer celui du bonheur, mon âme en est pénétrée. — La nature vous paraîtrait encore plus riante, si la belle Séraphine était à ma place. — i\on , l'amour meurt bientôt dans un ca'ur offensé , et puis vos bontés,

votre amitié pour moi — Ne remplacent pas les perles

que vous avez faites. > Klle cueillit alors un bouton de rose , me le présenta , en me disant : • Je voudrais qu'il fi)t le symbole de l'amitié, et qu'il fù\ iunnortel. » Une autre fois je la trouvai rêveuse, assise sur un banc de gazon, un livre à la main , qu'elle ne lisail pas; je lui demandai le sujet de sa rêverie. « J'ai quille, me dit-elle, mon livre pour me repo.ser, et in.seusiblement , je me suis mise à rêver à l'amitié; c'est un scnlimenl bien plus doux que celui de l'amour. — Oui, entre deux personnes d'un sexe différent , nées avec des vertus, de la délicalesse et de la sensibilité. • Elle se leva alors en mcdi.>ant ; «Je vois arriver mon père, allons le rejoindre. » Lorsque don Inigo s'aperçul que le temps afraiblissait un peu nn>n affliction , et que le calme renlrail dans mon âme , il crut le moment favorable pour me confier le« vues qu'il avait sur moi. Uh malin de ires boune heure, il enlra dans ma chamb.e, et médit : • Le temps est charmant, l'an rclentil du chant

des oiseaux, le parfum des fleurs, des végétaux, embaume l'air, le printemps a piesque toute sa parure ; allons prendre le chocolat au milieu de la pelile prairie, dont la verdure naissante est si ilouceà l'œil. Rosalie dort encore ; nous déjeunerons seuU , après quoi nous ferons une pelile promenade jusqu'au bord de la mer. » 11 me lil celle proposilion avec un air mystérieux , qui raélouna autant qu'il m'intéressa ; je lui répondis que j'étais à ses ordres , et nous partîmes. iNotre conversalion pendant le déjeuner fut laconique, et ne roula que sur des objets peu iutéressans Don Inigo avait un air pensif et circonspect, ^nand le chocolat fut pris : • Allons , dit-il , uous promener jusqu'à la mer, nous n'avons pas deux milles de chemin 1 je me plais beaucoup, sur ses bords, à jouir de sou calme et même de son agilalion. Quand j'éprouve ces momens d'ennui, de Irislesse, qui trop souvent tlélrissenl notre âme, et dont nous ignorons la cause, je vais soudain sur le rivage, où l'étendue, le mouvemeut des eaux, fixant mes regards et ma pensée, dissipent les nuages qui pesaient sur mon cueur. Là , je me rappelle ce beau passage du psalmiste ; La mer vit la puissance de l'Eternel, el elle s'enfuit. Là , nous verrous arriver les vaisseaux qui ap|K)rlenl la fortune et la joie aux habilans de Valence; nous admirerous la patience, l'industrie des |iècheurs, qui leudent leurs filets à des animaux innocens,et qui gémissent quand ils les relirenl vides de la proie désirée, ou tressaillent d'allégresse si les filelssout pleins. » Arrivés sur le rivage, nous nous assîmes sur des rochers ; j'observai quelque temps, sans parler, cet iinmen,se réservoir, cet abime profond, incommensurable, qui étonne, attache et épouvante l'iinagiualion ; j'y voyais des bateaux s'y promener, des vaisseaux fuyant dans le lointain; des poissons qui, de temps eu temps, s'élevaient, s'élançaient sur la sur, ace des eaux; j'admirais ces Sols qui .s'avançaient en groudaut, et venaient expirer à no» pieds. "Voilà, dis-je à don Inigo, une perspective qui jetle l'âme dans une rêverie profonde. — Oui, lorsqu'on n'y est pas accoulumé; mais les marins regardent la nier avec la même indifférence que les peuples du midi regardent le .soleil. L'homme sensible et réfléchi voit sur ce fougueux élément le champ de bataille où l'avarice et l'ambition viennent se disputer leur proie, et le gouffre qui engloutit une partie de l'espèce humaine : mais je vous ai amené ici , non pour philosopher, mais pour vous parler d'un objet beaucoup plus inléressant. Je me suis aperçu que ma fille avait depuis quelque temps redoublé de dévotion pour .saint Nicolas, et vous saurez que ce saiul archevêque est le patron des filles à marier, comme saint Rémond est celui des femmes eneeinles. La fêle de saiul Nicolas est célébrée ici avec de grandes cérémonies, par toutes les vierges <|ui aspirent au mariage ; voici sur quoi est fondé ce patrounage. Ce grand saint ressuscita un jour l'amant d'une jeune beauté dé.sespprfe de sa mon. Dans une autre occasion, il donna en songe une dot aux filles d'un pauvre genlilhomme. Ma fille, quoique veuve , a pen.sé que ce saint ne lui refuserait pas sa proleclion. Hier je l'ai surprise aux pieds de sa statue , qu'elle avait couronnée de fleurs : je lui ai demandé le motif de sa dévotion, et si elle avait envie de se remarier. — .le n'en serais pas fâchée, m'a-t-elle ré|X)ndu , si je trouvais un homme honnêle, aimable, dont je fusse aimée, et qui aurait votre suffrage. — Cet homme exislet-il quelque part, l'as tu démêle dans la foule? Elle a rougi, baissé les yeux el gardé le silence. Or, cet homme

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mys(érieux qu'elle n'ose nominer, mon cher chevalier, c'est vous ; ma fille entraînée par la reconnaissance , par vos vertus, votre aimable caractère, ne voit le bonheur dans un nouvel hymen qu'avec vous. Si vous pensez de même , si votre coeur répond au sien , je vous offre sa main avec ma forlune ; je ne m'infoinie pas de la vôtre : moins vous en aurez , plus vous serez riche pour moi : je joui» environ de vingt mille livres de rente, vous voyez que nous aurons de quoi subsister tous les trois dans une douce ai.sance, surtout dans un pays où la fertilité de la terre nous donne .ses productions à un prix très modéré. Je pourrais , en continuant mon commerce, augmenter mon opulence; mais qui désire toujours, ne jouit jamais. La soif de l'or e.st la maladie des connnerçans et des gens d'affaire , ce ne .sera jamais la mienne. » Ma réponse fut l'expre.ssion d'un citur plein de reconriai.ssanceetdejoie. «Mais, ajoutai- je, vous savez l'obstacle qui peut s'opposer à mes vœux : ma relijjion diffère de la vAire, elle est proscrite dans voire pays : Rosalie, attachée par l'éducation, par le préjugé, et encore plus par son âme imbne de la religion de ses pères, frémira à l'idée d'épouser un calviniste: voici deux obstacles difficiles à surinoBler, l'é{;lise et Rosalie. — A l'égard de ma fille , j'espcj-e que l'amour , soutenu de mes conseils , triomphera de sa prévention. Vos vertus, la noble,s,se de votre âme parlent déjà en votre faveur : je lui répèle tous les jours que c'est à Dieu seul à juger les opinions religieuses , et que nous devons tolérer , chérir même l'tomme vertueux , quels que soient sa croyance et .son culte. Et quant ^ l'opiwsition de l'église , i| serait temps que toutes les sectes du christianisme, qui ne diflèretit que par quelques opinions peu importantes et quelques rites, vinssent se perdre dans un accord général , et que larehgion chrétienne, conservant l'esprit de charité et de sagesse qui l'anime, uniforme, invariable, devint celle de toute l'Europe. — Même celle des Turcs. Non ; mais je les renverrais en Asie. Eu attendant que ce projet de réunion , peut être aussi cliiméi ique que celui de la paix universelle de l'abbé de Saiut-I'ierre, puisse s'effectuer, je me charge d'obtenir la permission de votre mariage. Le grand-vicaire de notre archevêque est un ecclésiastique sage, éclairé, tolérant, déplus il a de l'amitié pourmoi, et j'espère qu'en ma faveur il conciliera la discipline de l'église avec l'inlêrét de la société. Maintenant que nous sommes d'accord, je vais rejoindre Rosalie, qui doit avoir quelque inquiétude sur cette longue conférence; je vais la lui révéler, et la préparer adroitement à vous paidonner votre protestantisme. La brise du malin rafraîchit l'horizon, le soleil est voilé; allez , en attendant, vous promener dans la liuerta (jardin ; de Valence; une belle campagne, im lieau jour inspirent des rêveries tendres et riantes. • Il s'éloigna à ces mots, et moi j'allai rêver à notre entretien, à mou hymen futur et â t'aIfflaMe Rosalie, que l'espoir de la posséder me rendait déjà plus chère. Quelle foule de réflexions se succédaient dans ma tête! J'étais si enfoncé dans ma rêverie, que je tombai dans un canal d'arrosage plein d'eau ; deux jeunes femmes accoururent à mon secours et m'aidèrent à en sortir, non sans rire de tout leur cœur de ma chute et de ma figure trempée, et dé;iouttant l'eau comme un dieu marin, je retournai bien vite au logis. Cependant don Inigo parlait i sa fille; dès qu'elle t'apcrrut seul, elle lui demanda ce que j'étais deveim. « Oh ! lui dit-il . don Louis a bien des ciioses dan* U tête ! en ce moment il rêve

à toi, à la proposition que lui ai-je faite. — Quelle proposition ? — De t'épouser. — M'épouser ! et qu'a-t-il répondu? — Mille choses tendres et flatteuses. Il a montré une joie ineffable , et puis tout à coup il est tombé dans la tristes.se; après quoi il m'a dit, avec un profond soupir : « Je tremble de ne pouvoir être heureux, une barrière me ferme le chemin du bonheur. ^ — Est-il possible ? Quelle barrière peut s'élever entre nous ? n'est-il pas célibataire el maitre de sa destinée ? — Oui , mais il pense que l'opposition viendra de toi, de tes préventions. — lise trompe; et s'il m'aime, je crois que je l'aimerai aussi. — Fort bien ! Mais si le hasard eût voulu que sa famille fiM de race juive, que lui-même professât le judaïsme?-- Ah! Jésus! Jésus ! Que dites - vous ? La chose est impossible ! Un jeune homme si aimable , si poli , ne serait pas chrétien ? — N'est-il pas vrai que tu ne l'épouserais pas ? — Oh ! non, je n'en aurais jamais le courage ni la force. Moi , la femme d'un juif ! Non, je n'o.serais jamais l'embrasser, j'aimerais mieux inourir.Que je suis malheureuse! Quoi ! don Louis, ce brave militaire, n'est qu'un juif! Comme la physionomie est trompeuse! • (}uand don Inigo vit la douleur et l'effroi de sa fille à leur apogée , il lui dit , en lui prenant la main : « Rassure-toi, ma chère enfant , don Louis n'est pas Hébreu , il est très bon chrétien.— Ah ! que vous me faites plaisir ! j'étouffais! — Mais ce n'est pas un chrétien de l'égli.se romaine, il est protestant.» A ces mots, Rosalie, qui avait frémi de me voir de la race d'Abraham et de Jacob , se trouva trop heureuse que je fusse un enfant de Calvin. Elle demanda si les protçstans étaient daniués. . Non , ma fille , je ne le pense pas. Quand ils sont vertueux , Dieu leur fait mi.séricorde. — Ah! je le crois, je l'espère; je serais trop malheureuse en paradis miînie, si je savais mon mari aux enfers. Mais ne peut-il pas quitter sa fausse religion pour la notre? — Un honnête homme n'abjure la religion de ses pères , qu'après une intime conviction de ses erreurs : sa conversion sera ton ouvrage quand lu .seras sa femme.— Ah ! oui. Je l'aimerai tant, je le prierai tant, que, peut-être, je le convertirai. • Don Inigo vint aussitôt me raconter cet entretien avec sa fille , et ni'annoncer son con.senteinent. U me conduisit auprès d'elle; quand je lui eus témoigné ma joie et ma reconnaissance , elle me demanda si j'avais entièrement oublié la belle Séraphine? « Nou ; elle demeurera long-temps dans ma mémoire , mais elle n'est plus dans mon cœur. » Le reste de la journée s'écoula dans la douce ivresse de la joie; mon hymen s'annonçait sous les plus heureux auspices ; la vertu, la tendresse, la reconnaissance en formaient les nœuds , et l'espérance emliellissait l'avenir de ses brillantes couleurs.

Le lendemain, don Inigo et moi nous nous rendîmes chez le grand-vicaire pour le consulter sur notre position, et le prier d'aplanir les obstacles qui s'opposaient à mou bonheur. « Monsieur, me dit-il, ne pouvez-vous abjurer vos erreurs? abandonnei' le calvinisme? — [Non, monsieur. Quel jugement porleriez-vous d'un homme qui,paramourou par intérêt , renoncerait i la religion de ses pères? Vous penseriez qu'il deviendrait aussi mauvais catholique qu'il était mauvais protestant, et qu£ .sans doute il est indifférent à tous les cultes. — Et dans lequel êlèverez-vous vos enfans? Nés en Espagne, et d'une niere catholique, enviropnés de catholiques, je leur l^isseiai embras.ser la religion dominante : dans l'âge de raisoti, ils seront les maitreis de chQiÉf entre Uteuève et Rome. « Le grand-vicaire, satisfait de mes réponse» , oie

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demanda deux jours pour consulter quelqiies théologiens et solliciter la permission de l'archevêque. Les théologiens me furent déavorables; mais le prélat, homme sage, pieux et tolérant , éclairé des lumières de son grandvicaire et charmé d'obliger don Inip.o , donna sa sanction à mon mariage, avec cette clause que mes enfans seraient élevés dans la religion romaine, et que mes noces ne seraient célébrées qui la fin de l'aimcc du veuvafie de Rosalie. Je .souscrivis sans peine à ces condmons.

L'amour nait au sein de l'espérance , et le pla-sir d être aimé développe son accroissement : je n■a^als .sent, jusqu'alors pour Rosalie , que ce tendre intérêt qu msp.re la jeunesse et la beauté malheureuses; je dcvms alors amant passionné et l'amitié briMa des flammes de l'amour. Il est vrai que les aveux inoéuus de Ro.salie, sa douce joie, ses timides caresses, son embarras touchant nourrissaient dans mou âme ce feux si doux. Elle-même embellissait tous les jours; une sérénité nouvelle, un enjouement paisible respiraient sur son visaf;e, l'animaient, le coloraiem; son esprit acquérait de la svûccdela faciliie; et son âme expansive semblait se rppaudrc dans loules ses actions, dans tous ses discours. Je lui en parlai. Elle me répondit ; « Le bonheur est le soleil du printemps qui ranime la nature et l'embellit. . 0 destinée incomprehen- .Kible, qui nous conduit à ton but par les détours d'un labyrinthe obscur!

Ducimur ut nervis alienis mobile lignum ".

Aurais-je pu prévoir quand j'étais à Lyria , courant après Séraphine, briMant d'amour pour elle , que la jeune inconnue avec qui je soupais, à laquelle je donnais des secours par des senlimens d'humanité, de commisération était lépouse que le ciel me réservait , et que d'une situation si triste et si déplorable naîtrait notre félicite respective ! Je me rappelai alors , non sans éîonnement, l^s prédiclions des deux Bohémiennes ; comme elles nous l'avaient annoncé, l'infortuné don Manuel élait mort dans le sein de la religion, purifié par elle et par son repentir; moi je faisais un mariage riche et flatteur. Alors s'effacelent entièrement de mon âme les derniers trails de l'image de Séraphine , non (|ue nul souvenir ne me la rappelât, mais il était sans charme, sans intérêt ; et celui ile Cécile , de cette lendie amie, bien ioiu de s^affaiblir , ne se présentait à mon esprit que mêlé d'amertumes et de regrets.

Jlon hymen arrêté , nous con\ inmes avec don Inigo , que j'irais en Fram e chercher les papiers nécessaires et donner ma démission du service : j'avais payé par deux blessures et six campajines ma dette à la patrie ; je devais à mon épouse et à moi le reste de mon exislence.

.le fixai mon déparl au iO avril, le lendemain de la fête de Sainl-Viucenl que l'on voulait me faire voir, et je prmnis d'êlre de retour avant le ISaoï-it, pour assister à la ïête de l'Assomption, l'une des plus magnifiques de Valence. Fendant mon séjour, je parcourus le manuscrit que mou pauvre ami don Manuel destinait à l'impression. Mais dans Dut cet immense recueil , il y avait tout au plus dix â douze pièces de vers que l'on pût lire avec plaisir. Elles avaient cette facilité aimable, ce molle alqiie faielum quHorace trouvai! dans Virgile. Ces pièces avaient été travaillées à loisir, la lime y avait passé : dans

' «Nous sommes comme des marionnettes mues par uu fil caché. . HOKVCE.

tout le reste qui avait été impvoVisé , on trouvait âu lieu d'idées , des mots harmonieux , une infinité de redondances et encore plus de négligences et d'amphigouris, défaut* communs aux improvisateurs ; ainsi je n'ai pu remplir sa volonté dernière, et vendre son manuscrit pour lui acheter des messes. J'aurais sans doute ete assez rénêreux pour sauver son âme à mes dépens ; mais en ma qualité de proleslaut , la foi me manquait; Rosalie, a qu' j'en fis la confidence , suppléa secrèlement à mon omission et le nombre de messes a élé célébré.

Le 20 avril amena la fêle de Saint-Vincent. La veille mon cher hôte me conduisit sur la place San-Domingo „ù l'on avait élevé uu théâtre sur leciuel parut ce saint, grand comme nature ; à ses cotés on voyait des marionueltes dmit les ressorts étaient cachés sous les planches; ces figures marchent , font des gestes , et représentent les miracles du saint, au grand contentement, à la grande ioie du peuple qui fait retentir la place de cris , de clameurs et des vwa san fincente. C'est tout ce que je trouvai de curieux dans celle lête.

Je partis le 21 avril. Kos adieux furent touchans sans être irisies ; nous ne nous séparions que pour nous réunir à jamais. Rosalie me dit, en membras,sant : « Je pleure; mais mes larmes sont douces : vous emporlez ma joie et mon bonheur, mais vous me les rapporterez ; cet espoir me soutient, me console; je prierai imis les jours pour votre heureux voyage. - Vos prières, lui d.s-je comme celles des anges, doivent plaire à l'Eternel. -Don Imgo me dit • . Sachez . mon cher fils , que celui qui attend s'impatiente beaucoup plus que celui qui voyage. Le mouvement les objets nouveaux distraient le voyageur, occupent sa iiensée , amuscut sa curiosité; l'autre demeure en place a loul le temps de réfléchir , voit les mêmes choses, les mêmes lieux qui lui rappellent sans cesse l'objet aime et son absence. » . ,

Je ne m'arrêterai pas sur mon voyafie; je passai 1 Ebre dans une petite bourgade nommée Amposlo , sur deux barques liées ensemble par des ais qui formaient un plancher Ces barques allaient tantôt à la rame, tantôt avec laide de deux mulels qui les tiraient du rivage. Un ecclesia.stique d'environ quaraiiie ans passa la rivière avec son âne et nous. En descendant du bateau il monta sur sa bêle, et je le suivis quelque temps à pied. Il m'apprit qu'il avait étudié à l'université à-Jlcala de Benares , (ondée par le cardinal Ximénes qui, de simple moine, élait devenu, à l'âge de .soixante ans, archevêque de Tolède puis cardinal. Cet ecclésiastique élait de mauvaise humeur contre le concile de Trente qui avait condamne les pi êlres au célibat. « Dans la primitive église, disait-il. on nous toleiail des concubines. Dans la Cene*e il est dit • . 11 n est lias bon que I homme vive sans compagne. . Le célibat des prélrej* n'a jamais élé uu iirécepte divin, mais une institution des hommes ou de l'Église, fixée par le concile de li eute, ou plutôt par le pape Pie IV qui craignait que les prêlres maries fussent moins dependaus de Rome. • La plupart des apoires élaienl dans les liens du mariare Saint Jérôme assure que saint Pierre et quelques amres apôtres n'avaient pas plus quitté leurs femmes que leurs filets. Un evêque de Saragosse, marié, obtint du pape Pelage, après de longues et vives sollicitations, sa lonfirmat.on à l'episcopat. Ce qui motivait le long refus du pape, ('est qu'il craignait que les biens de l église ne ,,assassent dans la iamiUe de l'evéque. Au concile de ^.cée la quesliou du célibat fut agitée, et le concile déclara qu il

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laissait à chaque ytvdre la lil)erté de garder sa feiuiiie, on de vivre dans le célibat. Saint Jérôme se contentait de défendre la biganiie aux prOtres, aHlori«ée chez les juifs- Saint Paul dit : « Élevez-vous, si Dieu vous en fait la (frâce, jusqu'à l'état pur et saint qui \ous délarliera des cho.ses terrestres; mais n'oubliez pas que vous éles frajjile.s, et que si vous n'avez pas reçu le don de continencevous êtes en danger d'être dévore par un feu secret, dont l'auteui- même de la nature entretient le foyer pour la propagation de l'espèce. • Dans ce moment son âne aperçut une ânesse , et fit retentir les airs de sa voix pleine et bruyante.—" Votre âne, lui dis-je, aurait été un mauvais préire, il est dans la classe de ces êtres fra;',iles dou^ parle l'apolre. — Et moi, connue lui, je suis l'enfant de la nature ; je l'écoute en bénissant Dieu, en m'appliquanl à mes devoirs. Si parfois des remords me reprochent ma faiblesse, j'imite Philippe V, un de nos rois, qui, en revenant de chez sa maiticsse, recevait l'absolution de .son confes.scur qui l'attendait ; on ajoute même qu'un médecin l'attendait aussi pour lui tâter le pouls, cérémonie dont je me dispense ; car je ne me porte jamais mieux qu'après ma chute ".Je lui demandai alors oii il allait ainsi avec sî raouture.-C'était. nie dit-il, celle de Jésu.s-Christ, elle convient â un pauvre curé.Je vais dire la messe au village voisin et {;a,n,ner trois réaux ( 1.5 sous ). Comme le pape et nos seigneurs les cvéques , je subsiste des fruits de l'autel. — Êtes-vous de ce canton ? — Ron, je suis né à Valladolid , je vis à Amposlo , et je mourrai ou Dieu voudra. • I.eciu'é et son âne prirent ici une autre roule. En le quittant, je lui prédis qu'un jour le célibat des prêtres finirait. « Je n'en doute pas, me dit-il, mais je ne serai plus. » Je remontai dans ma voilure et continuai mon chemin '. En arrivant auprès de Barcelone, je repassai le pont superbe de Lobregal. Alors la chaîne des montagnes dont je sortais , sembla s'ouvrir pour présenter à mes regards une vallée magnifique. Le soleil descendait à l'horizon; l'air devenait plus frais, la lumière plus douce, le niouvemeut d'une nombreuse population donnait à ce tableau plus d'intérêt el de vie; une belle allée de peupliers me conduisit en ligne directe à la ville : la chaussée élait couverte d'hommes, de voitures, et ornée de deux cotés de jardins et de jolies maisons de campagne. Tout y respirait l'aisance, la vie et la gaité. Je voyais devant moi les tours, les lortificatiousde la ville, et dans le lointain l'amphithéâtre des montagnes : j'étais ravi ; mes yeux ne pouvaient se lasser de voir, mon esprit d'admirer, et mon cœur de jouir. J'entrai par la porte Hospitalière, et de là je m'enfonçai dans des rues étroites. Eu traversant le Mue/le lie San-Luis^ j'eusencore un quart d'heure d'enchantement ; le .soleil était derrière le mont Joui, la mer balançait mollement .ses flots étiiicelans des feux du couchant; des vaisseaux entraient dans le port à voiles déployées, et ses bords étaient couverts des femmes, des enfans, des parens, des amis des navigateurs, et d'un nombre infini de curieux. Les ombres s'épaississaient par degré; les lumières brillaient de toute part; la musique,

> Au commencement du treizième siècle , la cour de Rome tolérait les coiicubmes aux eeclésiastiques. Eu Alleniaguc , les prêtres s'aUressaieiil à leur ordinaire pour obtenir la permission d'en avoir une; et les évèques, en la leur accordant , les obligeaient .1 lui être fidèles et ù nourrir leurs enfans. Ce concubinage étail une espèce de mariage licite qui conciliait rauslèrité des canons de l'église , avec les lois plus ini|iérieuse.s de la nature.

la danve , les chants semblaient célébrer la fête de la nature, et adresser, par tant de merveilles, l'hymne de la reconnaissance à l'Être créateur qui , nous environnant de plaisirs, de jouissances , appelle à lui notre admiration et notre amour. Je ne restai qu'un jour à Barcelone; le souvenir du saint-office m'avait gâté cette ville , et je n'y trouvai pas l'aimable M. Aubert, qui m'avait arraché si adroitement des serres de l'inquisition. Il avait obtenu un congé pour aller en France, où sa femme l'avait suivi. Cependant j'allai le matin me promener au couvent des Capucins, situé .sur la montagne : j'y jimis d'une vue magnifique; elle embrassait le port, la ville de Barcelone et la campagne. Le jardin des révérends pcres est sur la pente de la montagne. J'y trouvai des promenades délicieuses, ombragées par des arbres superbes et toujours verts ; des ruisseaux d'une eau fraîche et limpide s'y précipitaient de tous côtés. Cet aspect me parut romantique. Je lue crus transporté dans lesjardinsd'Alcine; mais tout à coup mon illusion s'évanouit, quand j'aperçus un groupe de capucins à longue barbe, qui se promenaient sous ces ombrages; alors je crus voir des satyres dans les bosquets de Paphos. Mais ce qui m'amusa, ce fut de voir des eaux qui jaillissaient des yeux d'une petite iMadeleiue, et des sligmates d'un grand saint François : tant la super.stition inspire de folies!

Arrivé à Perpignan , où mou régiment élait encore , je donnai ma démission; mes camarades fireut tous leurs crforts pour me retenir ; • Mes chers amis , leur dis-je, je ne puis ine résoudre à végéter de garnison en garnison; les Grecs et les Romaiusà la paix déposaient leurs armes , et s'adonnaient à d'autres professions. Voici quelle sera la mienne : associé à une femme cliarmanle, je ferai valoir mon bien ; je lirai auprès d'elle , je méditerai , j'aurai du repos, j'appelle cela travailler et avoir un état. Tous les rois de la terre ne pourraient me faire une plus belle destinée. Si la guerre se rallume, si l'on attaque nos foyers, et que ma patrie ait besoin de inoi,je volerai à sou secours. Je restai huit jours à Perpignan, où je fus fêlé par mes camarades et mes supérieurs. Je logeai à la même auberge de Noire-Dame, où j'avais vu pour la première fois don Pacheco et la volage Séraphine ; j'eus un moment d'attendrissement. Ah! le souvenir d'une femme que l'on a atmée, et qui a partagé notre tendresse , laisse toujours daus le eu ur des traces de regrets et de sensibilité !

J'allai joindre ma mère, qui fut ravie de me revoir et charmée de mon bonheur. Elle-même élait heureuse; elle avait épousé un ancien lieutenant -colonel plus riche d'honneur que d'argent : toute sa fortune consistait dans une pension assez modique ; mais ils avaient l'abondance que donne la campagne : sans luxe, sans superHuités, ils jouissaient avec leurs amis de leur petite fortune , et même ils donnaient encore du pain à des malheureux. Je leur abandonnai ma terre de .Saint-Gcrvais, ce qui accrut leur aisance , sans altérer leur simplicité et irriter leurs désirs; je reslai deux mois avec eux. Je reçus dans ce temps-lâ une lettre du vicomte de Beaupré, qui m'invitait â venir dans sou château. J'hésitais de me rendre à cette invitation ; je craignais de rouvrir ma blessure, et de recommencer des pleurs que le temps, un objet chéri, devaient faire cesser : une seconde lettre plus pressante me décida. Je fis mes adieux à ma mère et à son mari. rsotre séparation les attendrit vivement; mais je promis de leur ameuer ma femme.

Quand j'entrai dans la terre du vicorate, que je m'ap-

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prochai du rbâteail , je spntis une palpitation de rcrur qui m'obligea de m'arr<>ter. .le \oyais ou croyais voir l'ombre de Cécile, aux mêmes lieux où je m'étais promené avec elle; je me rappelais sa voix touchante, ses paroles si douces, si pleines de raison ft de sentiment, ses f;esles, ses regards si tendres , si expressifs. Un domestique du vicomte m'aperçut , et courut l'avenir. Il vint à moi d'un pas rapide, et me trouva as,«is sur un banc. Nous nous précipitâni&s dans les bras l'un de l'autre , et , dans les plus douces étreintes, nous versâmes des pleurs sans proférer une parole. Enfin , quand notre cœur fut moins oppressé, le vicomte, après m'avoir remercié de ma visite, me prit par la main, et me dit avec un profond soupir : • Allons la voir. • Nous montâmes , silencieux , sur une petite colline couverte de pins et de cyprès; au centre était la tombe de l'infortunée Céci'e. Lorsque nous y frtmes arrivés, le vicomte me dit tout en pleurs; «Elle est là, c'est là qu'elle dort. < Et ne pouvant en dire davantage, il s'agenouilla , et baisa la pierre qui la couvrait. Je l'imitai ; prosterné sur cette pierre , je la baisai trois fois en criant trois fois : 'Cécile, Cécile, Cécile! < Après cette lugubre et touchante cérémonie , nous nous assîmes sur un banc de gazon en face du tombeau. « Je viens souvent ici, me dit le vicomte, pour lui parler; il me semble qu'elle m'entend et qu'elle me répond. L'autre jour je lui apportai son enfant , la cause de sa mort; je le mis sur sa tombe; "Tiens, lui dis je, chère Cécile, voilà l'enfant de notre amour. • A peine, eus-je achevé ce» mots, j'entendis un soupir, une espèce de murmure; le cœur me battit, mon sang se glàca. • Ah ! m'écriai-je , tendre épouse , ma bienaimée, èsl-ce toi? est-ce Ion ombre qui me répond?» Mais je n'entendis plus rien , et je versai un torrent de larmes. » Pour terminer cette scène déchirante, je dis au malheureux époux : ■Retirons-nous, ne troublons pas sou repos , son âme céleste est avec les anges ; elle est heureuse ; un jour nous la reverrons. • De retour au château, le vicomte me pré.senla son enfant ; il avait les yeux, le front et la bouche de sa mère. Je le pris dans mes bras , et l'accablai de baisers. Le vicomte me dit : • J'avais désiré un garçon , sans doute par un mou>ement d'orgueil, pour transmettre mon nom ; mais aujourd'hui je préférerais une fille, elle me représenterait mieux sa mère. »

Pendant les cinq jours que je restai cher, le vicomte, tous les matins j'allai visiter la dernière demeure de Cécile. Un jour que le vicomte fut occupé, j'y restai quatre heures : j'y lus les IVititt d'Yotm^ , j'y plantai deux rosiers, et je composai cette épitapheque le vicomte fit graver sur sa tombe ;

Ici dort , .sous cette pierre.

Le plus bel ouvrage des dieux; t'était un ange sur la terré; Il retourna trop vite aux cieux.

Le vicomte \oiilut m'accompagner jusqu'à Toulouse. Cécile, ses propos, ses actions, sa grâce, le charme de sou âme , de sa ligure, nous occupèrent pendant toute la route. Si (|uelque objet nous distrayait , nous occupait un moment , nous revenions bientôt à notre pensée chérie. A Toulouse nous nous séparâmes, nu plutôt nous nous arrachâmes des bras l'im de l'autre en nous jurant une amitié éternelle.

Je revolai à Valence, où m'attendait une autre Cécile, car Rosalie , dans les traits , dans le caractère, avait bien des rapporU avec elle ; et c'est sans doute celte analogie

et son amour pour moi, qui allumèrent mes nouveau! feux. Dans l'excès de mon contentement , souvent je m'écriai :• Enfin je .suis aimé! quel bonheur, quel attrait plus entraînant que celui de rencontrer, au miheu d'une foule d'individus tous indifférens, tous occupés d'euxmêmes, un cœur qui vous distingue, qui s'attache à voiw ne pense qu'à vous , et vous préfère à tout! •

J'arrivai à Valence le 10 aoiH fort tard, je couchai à l'auberge. Don Inigo était à la campagne; j'y couru» de grand matin ; j'allai droit à sa chambre. Mon arrivée le combla de joie. Après nos embrassemens et nos épancheniens de cipur, il me dit ; «Rosalie était inquiète; son amour , son impatience vous accusaient ; suivez-moi , elle est encore dans son lit ; j'entrerai le premier pour lui épargner une trop vive émotion. «Eh bien, tu dors? lui criât-il en entrant. — Non , mon père. — Voici une lettre de ton chevalier, de don Louis.— Ah ! voyons, que dit-il, pourquoi ne vient-il pas?— Mais il est en route; il peut arriver à tout moment , ce soir, demain. — Ah ! plût au ciel que ce fût tout à l'heure. Mais voyons sa lettre.— Je la cherche; jecraius de l'avoir égarée— O ciel ! chei-chez-bien , je vous prie.— Mais n'entends-tu pas marcher? Écoutons; quelqu'un monte ; si c'était lui? — Ah! comme je serais heureu.se! — Je n'entends plus rien. (Dans ce moment je fi.< du bruit).— Ah! oui, mon père, on marche, on monte. • A ces mot.s je me précipite dans la chambre; Rosalie jette un grand cri : je l'embrasse bien tendrement. «Nous vous tenons présentement, me dit don Inigo; j'espère que Vous ne nous échapperez plus. Mais laissons-la s'habiller; allons l'attendre pour déjeuner au salon d'Apollon, car je fais le petit Lucullus. «Ce salon était une petite chaumière faite de branches d'arbres entrelacées, dans laquelle il y avait une statue d'Apollon de stuc; elle était tapissée en sparterie; deux grenadiers et deux orâiigers, placés aux quatre coins, la couvraient de leur ombre. Les chaise», les tables, les meubles étaient analogues à la simplicité de cet asile. Ro.salie ne tarda pas d'arriver : Je ne l'avais jamais vue si belle, si séduisante. Don Inigo en bonnet blanc, en redingote grise, respirait le contentement et la gaité. On apporta le chocolat, et le domestiqué renvoyé, nos âmes s'ouvrirent à la confiance; elles s'épanchèrent, se communiquèrent leurs sentimens, leur» idées; nous jouissions du bonheur de nous revoir, et de la certitude de passer, de finir nos jours ensemble. Quel» dons de la fortune, quelles fêtes, quels plaisirs bruyan» peuvent égaler la félicité des jouissances du coeur, lorsqu'elles sont pures et légitimes! Le 15 août je vis la fêté de la Vierge et je terminerai mon voyage par le récit dé cette cérémonie.

" Elle commença par une procession solennelle. Les rue» étaient jonchées de fleurs, les balcons ornés de riches tapis, et les boutiques, déglaces. Là procession réunissaft tout ce qui peut flatter les sens, et accroître les iilusionà religieuses. Une musique harmonieuse et bruyante, des nuages d'encens , les superbes vétemcns des prêtres^, l'élégance, la blancheur de ceux des jeunes lévites et de» jeunes vierges, tout concourait à séduire, à enchanter l'imagination. Ce qui me frappa le plus, et ce qui dlstin- .lua cette procession des autres ; ce fut de voir des nûagé» flottaiis dans les airs , portés par des hommes cachés sôuj des rideaux, qui les faisaient mouvoir par un mécanisme intérieur. Au sonunet de ces nuages planait majestueusement l'image bril aute de la Vierge, qui semblait sourire à ce peuple assemblé. Don Inigo, Rosalie « méS

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suivîmes relié pt'oeession , et entrâmes à sa suite dans l'église 01"! elle se termine. Tous les piliers élaient couverts de damas vermeil, toutes les statues, toutes les images jllumint'es par des girandoles; le choeur était rempli d'orangers et de citronniers; et le maiire-aulel. chargé d'une pyramide de lampions, resplendissait de la lumière la plus éclatante. On lâch» une multitude de serins qui voltigèrent dans l'église. On leur avait attaché à la queue ime hande de papier doré. Don Inigo m'avertit qu'il était de la galanterie espagnole d'attraper un de ces serins pour l'offrira la saa enumormla {.son amoureu.se). La chasse fut générale ; tous les jeunes gens , et même les hommes âgés, car en Kspagne l'amour est de tous les âges, couraient après ces oiseaux. Je fus assez adroit })Our en saisir un très joli , et je vins le présenter à ma chère Rosalie. Au sortir de l'église, nolie allei;resse fut troublée un moment par une rencontre inattendue. Je donnais le bras à Itosalie . et nous nous trouvâmes face à face avec la senor Angelica Paular, de fâcheuse mémoire. Elle jeta sur nous des regards de fureur au.s.si ardcns que ceux d'une chatte à qui l'on ravit ses petits. La timide Rosalie en pâlit d'effroi; je tâchai de la rassurer en lui disant que les traits du courroux de cette belle n'étaient pas plus dangereux que ceux de son amour. Mais ce qui la rassura davantage, c'est que son père lui apprit que son frère don Alessandro y César Paular était parti pour le Mexique

" La matinée de cette fête fut consacrée aux cérémonies religieuses, mais l'après dinée fut destinée aux plaisirs: il y eut des courses de chevaux, des arbres de cocagne, des combats à coups de |X)ings; j'assistai à des danses, à des ballets â la mauresque : toute la ville était en mouvement, la foule bruyante, joyeuse se pressait, s'entassait dans les rues et sur les places. La nuit vint brillante d'étoiles ; toute la ville fut illuminée de lampions , de transparens : les clochers étaient en feu ; la joie allait jusqu'à l'ivresse. Enfin celle journée si pieu.se, .si profane, si pompeuse, fut terminée par un feu d'artifice. »

Rentré au logis, don Inigo me demanda ce que je pensais de celte fête. — J'y trouve , lui dis-je , quelque chose de sublime et de touchant : l'idée d'une vierge belle , modeste, et mère d'un Dieu, est une des plus heureuses de la religion chrétienne; c'est parler aux sens pour arriver au cjpur. — Mon cher ami, vous parlez en protestant; par bonheur, Rosalie ne vous entend pas; vous lui feriez (le la peine , et elle vous gronderait.

Cependant je briUais de célébrer une fêle bien plus intéressante pour moi, celle de l'hymen. Heureusement, sur nos instances, on compta l'année de viduité de Rosalie du jour de l'abandon de son époux ; elle expirait en septembre. Don Inigo s'occupa des apprêts de la noce, .r avais fait part de mon mariage au généreux don Paclieco, et j'étais étonné de n'en point recevoir de réponse, mais je fus bien plus surpiis, lorsqu'un matin je le vis entrer dans ma chambre. Je viens , dit-il en m'embrassant , assister à la noce de mon fils. Après que je l'eus remercié avec tome la reconnaissance que m'inspiraient son amitié et ses bontés , que je lui eus témoigné tome la joie que sa présence me causait, je lui demandai des no;ive!les de Séraphine. Elle me parle, dit-il, souvent de vous; mais elle a une grosse.sse un peu faiigiianle ; ce qui m'afilige, c'est que mon petit-fils ne pourra porter mon nom , et ne sera pas inOuie gentilhomme. Mon nom va s'cteindre ; c'est un malheur pour la nation, que les grandes fa-

milles décorent et soutiennent. Je lui proposai de le présenter à don Inigo, qui fut enchanté défaire sacoiinaissance, le força d'accepter un logement chez lui, le traita avec l'a:fection la plus intime, et l'urbanité la plus aimable.

Enfin le ciel brilla pour moi d'une sérénité nouvelle ; le jour du bonheur parut , je menai Rosalie à l'autel , le premier octobre , jour de ma naissance : une couronne de jasmin et de roses, un voile , un habit blanc composaient .^a parure; son trouble, son louchant embarras, sa modestie l'oinaient mieux encore. Pour moi , je me parai , pour la dernière fois, de mon uniforme. Don Pacheco avait mis un habit écarlate, brodé en or, des boucles de diamans, et de grandes plumes au chapeau; il n'avait pas oublié sa croix de Calalrava et sa clef de chambellan. Mon beau-père avait un habit neuf de soie d'une couleui- modeste. Ma femme, au sortir de l'église, me dit : • Mon ami , je l'ai juré devant Dieu et devant témoins, amour et fidélité, je le répète ici ce serment; il est gravé dans mon ciKur, que tu remplis de tendresse et de félicité. » Don Pacheco lui fit présent d'une très belle paire de boucles d'oreilles de diamans.

INous célébrâmes la fêle d'hvmen à la campagne , au milieu de celle des vendanges : la joie, les chants, les cris des vendangeurs', se mêlaient, se confondaient avec nos chants d'hyménée et de plaisir. Ojour heureux! Ah! qui n'a pas aimé mie Valencieniie, n'a jamais senti ce que l'amour a de pénétrant, de sublime! elles seules connaissent et font éprouver ces jouissances intimes , ces extases , ces égaremcns suivis de ce calme plus doux, plus voluptueux que l'ivresse, parce que l'âme rendue â ellemême , plus rt cueillie , connaît son bonheur, en jouit avec réllexion. I es Valencieunes doivent sans doute ce bienfait de la nature à un climat inspirateur, à une religion mystérieuse :1a Vierge, ses miracles, son fils bien-aimé, les cérémonies touchantes et pompeu.ses de l'église exaltent leurs âmes, qui unis.sent , fondent ensemble les sentimens de la relifjion avec ceux de l'amour et de la volupté. Enfin un homme épris d'une Espagnole et aimé d'elle, a déjà bu dans la coupe céleste oii boi\ent les anges et les élu». Don l'acheco nous quitta deux jours après la noce; en me jurant une amitié immortelle, et promettant de venir nous voir de temps en temps.

Il y a vin;',t ans que j'ai formé cet heureux lien; je ne m'en suis pas repenti un seul jour. La tendresse, la douceur, les vertus , les soins touchans de ma femme m'ont prouvé que les talens, le savoir d'une épouse, sont des ornemens inutiles; nu superflu , qui a souvent les iuconvéuieus du luxe : et que la sensibilité, la raison éclairée, sont les premiers élémeus dont se compose le bonheur d'un ménage : déplus, j'ai senti, depuis mon hymen, condiien nous devons d'indulgence à la faiblesse de ce sexe , et même de tous le^i hommes. La faute de Rosalie à son premier mariage l'attachait encore plus à son devoir, la rendait plus soumise à son père et à son mari.

Depuis mon séjour dans cette terre promise, je n'ai jamais poussé un soupir vers la richesse, vers les honneurs, ces vieilles bagatelles, comme les nomme Balzac: par une faveur spéciale du ciel , j'ai toujours su apprécier le prestige et la fumée de la gloire. Pétrarque a dit, peut-être encore agité du désir de s'immortaliser: Ma s'I i,aliiio , e'I l.reco Parlai) di nie dopo la morte , e un venlo '.

I « Si les Latins et les Grées parlent de moi après ma mort , ce ne sera que du vent. •

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J'ai eu saus doute dans ma retiaile des momens de laiiftue'.ir, que le Iravail, la leclure, ou un regard de Rosalie dissipaient bientôt ; je lis beaucoup sans chercher à devenir savant , associant autant que je le puis la philosophie de Zenon à celle d'Épicure. .le tâche de savourer toutes les -douceurs delà vie, et je marche vers la mort, sur un chemin de fleurs, saus croiie que mes plaisirs offensent la Divinité, et qu'elle exi,f;e de nous , chétifs mortels , des privations et des pénitences absurdes et cruelles, .l'aime Dieu avec la confiance d'un fils pour un bon père. Je chéris la vertu, je la pratique autant que ma faiblesse me le permet. Je suis un vrai quiélisle : j'ai dix ans de plus que ma femme, et je dois finir avant elle. Souvent dans cette pensée , je lui traduis ces vers de Tibulle:

Te spcctcm suprema milii cum venerit hora , Te tencam moricns déficiente manu '

Une fille est le seul fruit de mon mariage: elle fait mon bonheur et celui de .sa inere ; sa fijiure est aimable; elle a plus de grâce que de beauté. Le sentiment brille dans ses regards, et donne une âme à sa physionomie; elle chante avecgoiU et justesse, sans élude et sans méthode; elle a la naivelé de sou â(;e et d'un bon naturel; elle ne possède ni beaux talens, ni grandes connaissances ; son esprit n'en est que plus facile, plus enjoué , son amourpropre plus raisonnable, et son âme plus sensible. Si les femmes se bornaient aux études proportionnées à la force de leur esprit, analogues à leur place dans le monde, elles seraient plus aimables et plus savantes; car ce que l'on sait mal est une superfélation qui défigure.

Mon beau-père ne vieillit point, .sa sa;^ps.^e, le calme de son âme. sa sobriété, et sa» >■ doute son boniieur, maintiennent sa constiiulion, romme un arbre né sous un beau climat, à l'^^ride l'impétuo.sité des vents, fructifie et garde l&ng-lemps la force et la pompe de sa jeunesse.

Ma femme, .'i son septième lustre, a perdu la fraîcheur et le coloris de son printemps; mais .ses beaux yeux, la douce expre,s.siou de sa physionomie, la placent encore au rang des jolies femmes. Je n'ai point cherché à altérer sa religion, mais j'ai tâché de la rendre pieuse et non dévote; je lui dis souvent ; Toutes ces pratiques minutieuses et multipliées, ces chapelets, ces longues et insipides prières, toutes ces momeries monacales cl superstitieuses, annoncent plutôt la faiblesse de l'esprit, que l'amour de Dieu et de la religion. Il faut â une femme raisonnable, une dévotion de sentiment, plus que de pratique. Elle n'a plus cherché à me convenir, parce que je l'ai désabusée de ma damnation, et qu'elle est aujourd'hui persuadée que l'ttre suprême nous jugera sur nos actions , et non sur nos opinons.

' Voltaire a imité ces vers dans uue pièce charmante.

.le veux , dans mes derniers adieux , Disait Tibulle à .son amante, Attacher mes yeux sur les yeux , 'le presser de ma main mourante.

Je ne finirai pas sans parler de la iiuoce buena ( la boime nuit), ou autrement de la fête de Noël, fêle de.* p:us agréables qui amène le printemps au milieu de l'hiver. La veille de INoùl , on se promène dans les rues au milieu des bosquets, des guirlandes de Heurs, de myrte , de ro.ses , et des arbres fleuris. Toute la ville respiie la gaité et le plai.sir ; dans tous les marchés on avait construit de petits théâtres, aux pieds desquels les> musiciens font résonner leurs instrnmens, et des voix fraîches chantent des pastorales ; cependant les pétardii, les cris de joie retentissent de tout coté; toutes les maisons opulentes déploient Icin' magnificence. Les terrasses sont illuminées par des lampions et des transparens de cent formes diverses; mon beau-père donna un grand soupe à linslar de tous le* gens aisés. Après soupe, on dansa, on chaula; ensuite nous allâmes \isiter nos voisins et nous promener dans les rues au son des instruniens el à la clarté des flambeaux que l'on portait devant nous. Dans celte course nocturne, on s'agace, on s'attaque a^ec des confitures, des dragées et des greloLS que l'on s'envoie avec de grands éclals de rire. Les Grecs et les Romains n'avaient pas de fêtes si riantes, et une dévotion si tendre et si gaie. Don Inigo me conduisit sur une hauteur pour me faire jouir Ju coup d'œil des illuminations ; cette vue est magnifique; je voyais une étendue immense de feux que iraveisaient des fusées et des globes enflammés; j'cniendais un murmure, un nmgisseinent .semblable à celui de la mer ; c'est dans cette agitation , dans ces plaisirs que nous attendîmes le lever de l'aurore, et l'heure des matines. Nous entrâmes avec la foule dans les églises resplendissantes de lumières; la gatté y suivit le peuple, el tempéra l'austérité de la dévotion: on .se jetait à la tête, des noisettes, des oranges, et les ])rétres o;ficiant en étaient frappés comme les autres. Je doule qu'à la vue d'une fête si joyeuse , les .sociniens fussent revenus de leur incrédulité, ils croiraient plutôt que c'est une fête de Vénus; car dans le délire de la joie, les amans se cherchent , se trouvent, le tumulte les favorise. En Espagne il n'est point de cérémonies religieuses où l'amour ne se mêle et ne joue le rôle le plus intéressant. Dans ( elle fête-ci , toutes les sirènes , toutes les Circé de la ville se répandent dans les rues, tendent leurs filets, vous appellent par ces mots laconiques, commigos '. Malheur, dit-on , à qui n'a pas les oreilles bouchées avec de la cire. M'éiaut sépare nu moment de don Inigo et de ma femme, une de ces nymphes me sauta au cou , me cou\ rit de baisers malgré ma résistance , en me disant ; .th hijo de mi tdina , corne le lialia.s queritlo, ven leitgo una cainita incomparable -. J'eus bien delà peine à me débarrasser de ses bras et de ses baisers.

Mais j'ai déjà parcouru un espace immense ; il est temps de rentrer dans mon colombier, de laisser reposer mes ailes et mes lecteurs.

' « Avec moi. » Ce qui se dit par ellipse , el signifie : voulezvous venir avec moi?

■ « Fils <ic mon âme, comment me Irouves-lu ? Viens, j'ai un lit iucompara}>le. >

FIN DU VOYAGE EN ESPAGNE

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