‹ Œuvres complètesChapitre 129 sur 416 · ESPAGNE · texte numérisé non relu

ESPAGNE

Totoque ingens exlenditur antro

« Vous venez sous le toit de la pauvreté, nous dit l'ermite, et vous ferez mauvaise chère, si vous n'apportez votre souper; je vis de peu , et je ne recois pas le i)ain de l'aumône. » Quoique ccl hounne fût revêtu d'une robe usée , qu'une barbe épaisse nous dérobât la moitié de son visage, son langage, sa physionomie n'annonçaient pas nn de ces ermites si communs en Espagne , qui ont pour vocation la paresse et un grand penchant à la friponnerie. " .\ppareninient , lui dis-je , vous cultivez un petit jardin dont les légumes et les racines suffisent à votre frugalité? - Aon, ce terrain est trop aride , trop pierreux ; c'est mon ])iuceau qui me fournit ma subsistance. Je peins de petits tableaux de saints et de .samtes, et surtout de jolies Madones, dont le débit est plus facile, et je vais les vendre à Carthagène. Je ne suis pas un .Antonio Velasques, un Francisco Goya, un Joseph Caslillo^; mais mon talent m'occupe et me nourrit. . Je lui dis alors que mon compagnon de voyage, poêle erotique, était un descendant de Joseph Castillo, et portait le même nom. A ces mots il montra un visage plus riant et plus affectueux. ■ Et vous, monsieur, me dit-il , vous êtes étranger? — Oui, je suis un otficier français. — Je suis fâché de ne pouvoir mieux traiter des hôtes tels que vous; mais je vous donnerai avec plaisir le peu que j'ai. « Aussitôt il servit, sur une table délabrée, du pain, des raisins secs et du fromage.» Ces mets, nous dit-il, sont peu restaurans, mais j'ai une bouteille de vieux Malaga , digne d'un favori des muses. »Ce nectar vint très à propos pour rétablir nos forces. Le poète du Toboso , après en avoir avalé un grand verre , nous chanla un dithyrambe impromptu en l'honneur de Bacchus , le dieu des poètes, ainsi qu'Apollon, et du patriarche Noé , le premier ivrogne qui ait paru sur la terre. Le dogue , peu sensible au charme de sa voix, l'accompagnait de son grognement. Don Manuel , ennuyé de l'entendre, s'écria;. Voilà un animal que la lyre d'Orphée ou le chant des syrènes n'aui-ait pu adoucir. — Il est, dill'ermite, fort mauvai.se compagnie avec les inconnus, mais c'est un ami ardent et fidèle. Une nuit, pendant que j'étais enseveli dans le sommeil , ses aboiemeus m'éveillèrent en sursaut ; j'écoute , j'entends que l'on enfonce ma porle. Je n'avais pour armes qu'un gros l);\lon; je n'n.sais ouvrir; mon chien hurlait , s'agitait, bri'ilail de coud)altre. Admirez son intelligence ! Vous voyez cette lucarne étroite et haute; il la regardait sans cesse , et semblait me dire; ouvrez-la, je sortirai , j'irai vous délendre. Je le compris; j'ouvre la fenêtre , je le prends dans mes bras , il saute en bas , s'élance sur l'un des assaiUans, le saisit à la gorge, le renverse par terre et le laisse pour mort. Il s'attache à la cuisse d'un autre, la déchire, et lui fait jeler des cris affreux. Le troisième assaillant, pour délivrer son complice, frappa d'un coup de poignard mon fidèle Achale , c'est le nom que je lui aj donné} qui, furieux, lâche sa proie . et .saute au visage de son agresseur, qui hurle à sou tour de toutes ses forces. Alors je sors ai-mé de mon bâton ; les assassins prennent la fuite, laissant leur camarade expirant. Je m'approche de lui, il me dit qn'il se meurt, qu'il veut se confesser. « Confessez-vous à Dieu , lui dis-je , je ne suis pas prêtre. —.Mon Dieu! mon Dieu! saiute Marie! saint jo-

' « Et son Rrand corps étendu remplit tout l'antre. » ■^ Peintres de l'école espagnole.

seph , s'écria-t-il , ayez pitié de moi ; je suis un grand pécheur, j'ai volé, couché avec des femmes, violé de jeunes filles; j'ai assassiné un homme; mais, seigneur Dieu , je vous ai toujours aimé, rcspeclé , ainsi que votre sainte mère, dont je n'ai jamais quitté le scapulaire; j'ai toujours cru votre sainle religion; j'ai fait maigre en carême, j'ai entendu la messe les fêles et les dimanches quand je l'ai pu; ainsi j'espère que vous me pardonnerez mes péchés , que vous ine recevrez dans voire saint paradis. • Après cette singulière confession, il me demanda de l'eaude-vie, je lui en donnai , et il se trouva un peu mieux. Dès qu'il fut jour, je le fis porter à l'hôpital de Carlhagène, où il se rétablit. Mais la justice s'en empara et le condamna aux présides '. Mon chien , mon sauveur, a guéri de sa blessure.— Je vois à présent, lui dis-je, que le lyran Louis XI avait raison de demander à Laurent de Médicis , un gros chien pour le î;arder dans sa chambre ; il comptait plus sur la fidélité de cet animal que sur celle de ses gardes. Je voudrais que Descartes et les autres philosophes qui prétendent que les animaux sont de pures machines, m'expliquassent comment des automates ont de la sensibilité , de la mémoire, de l'amour, de la haine, enfin des passions -. » Le poète de la Hlanche répondit que > puisque Dieu avait daigné faire un pacte avec eux , et qu'il défend , dans la Genèse , aux animaux de tuer les hommes, on qu'il en tirera vengeance, on ne pouvait douter de l'existence de leurs unies ; il ajouta qu'il y avait parmi les animaux, comme chez les hommes, des sots et des gens d'esprit , et même des gens à talens , comme le rossignol , l'Orphée des bois. Mais nous avons besoin de sommeil ; cette caverne eu parait la demeure , et comme dit Ovide :

Mons cavus , ignavi domus , pcnctralia somai.

Nous étendîmes nos manteaux sur la terre , et nous invoquâmes le dieu .Morphée ; mais il nous refusa ses pavois. Don Manuel, qui trouvait son lit un peu dur, disait que ses confrères les poêles avaient grand ton de dii-e que le sommeil fuyait les couches royales et les matelas d'cdredon ; qu'il \oudrai( bien en avoir un peur celte nuit. 'Scrior crmiUnto jaionla-l-il, est-ce par dévotion que vous vivez dans cet antre, à la manière des .saints ?— Non, seiwr poêla , ce n'est point la reli,:;ion qui m'a exilé dans celte solitude, c'est le malheur, le dégoût de la vie du monde. — Cependant le monde et la vie donneut de jolis momens; on pleure un jour, on rit l'autre; tantôt on a la fièvre , la migraine , et tantôt on boit de bon vin , on fait l'amour, et l'on arrive ainsi au terme sans s'en apercevoir. — Je vois (lue vous désirez connaître mon histoire; je consens à vous la confier , j'y trouverai quelque plaisir. Il y a long-temps (|ue je n'ai ouvert mon cour et épanche mes chagrins.

Je descends d'une famille illustre de Castille oii la noblesse est la plus ancienne de toute l'Espagne. Mou père , dévoré d'ambition, était un des plus assidus courtisans de Ferdinand VI; il ne voyait de bonheur qu'auprès du roi, et de la gloire que dans les titres, les décorations. Ce qu'il ambitionnait le plus ardemment, était d'être

' Les présides sont des bagnes de galériens établis ù Tcinnn , à Oran et à l'.Ainérique méridionale.

= Le cc'lihre Biiffon a voulu résoudre ce problènie , et prouver qu'au lien (l'une ànie les animaux ont un sens intérieur. Mais je doute (in'il s'enlendit lui-même.

tutoyé par les premières familles du royaume, de jouir des honneurs de la giandesse. Il obtint l'un et l'autre après vingt ans de sollicitations et d'a.ssiduites ; mais il manqua quelque chose à sa félicité ; il ne put acquérir avec la grnndcsse le privilège qui permet de se couvrir devant le roi '. Hélas, au moment de son triomphe, un rhumatisme goutteux l'accabla de douleurs et termina, après deux ans de souffrance, sa gloire, ses projets et sa lie. Il m'avait présenté jeune à la cour, en me disant : « Mon fils, si tu veux parvenir , profite de la leçon d'un courtisan anglais qui avait vieilli , toujours en place sous trois rois. On lui demanda comment il a\ait pu se maintenir à travers tant de révolutions el d'ora(;es ; en étant, dit-il, roseau et non pas chêne. » Je fus nonnné, à l'âge de seize ans, al ferez (enseigne) dans la garde espagnole ; j'y servais depuis deux ans , lo:'squ'uu jour me promenant au Prado - av ec un de mes camarades , j'aperçus deux femmes, la mère et la fille, fort inquiètes de la perte d'un petit épagneul égaré dans la foule. Elles allaient, venaient, revenaient, appelant Joya , bijouy : c'était le nom du petit chien. î'rappé de la beauté et de l'inquiétude de la jeune persoime, je l'abordai, et lui offris de chercher Joya. La mère et la fille acceptèrent mes offres avec l'expression de la recoimaissance. Après avoir pris le signalement de l'heureux bijou , je me mis à sa poursuite. J'eus le bonheur de le reconnaître dans les bras d'im grand escogriffe ; je l'abordai et le priai de rendre ce chien (|ui ne lui appartenait pas. 11 refusa avec audace ; mais la Mie de l'uniforme des gardes el mon épée , sur laquelle je portai la main , lui firent lâcher sa proie : je courus triomphant , la portera sa belle maîtresse. J'étais suivi d'une foule de curieux qui criaient Guapo , valiente ! et f|ui apprirent à ces deux dames comment j'aiais enlevé ce trophée. Mon zèle, mon courage et surtout la vue du charmant Joya, pénétrèrent leur cœur de joie et de reconnaissance. La jeune personne me fit les plus tendres reniercimens. Doux et cruel .souvenirs ! O doua Francisca , que tu étais belle ! quel charme ineffable t'environiiail! J'offris à ces deux inconnues de les accompagner chez elles , et je fus accepté. La mère m'aiijirit qu'elle était la femme du peintre don Moreno ; qu'ils n'avaient d'autre enfant que dona Frar.cisca et que leur unique chagrin étail de n'avoir pas de fortuncàlui laisser. «Vous avez , lui di.s-je, dans votre fille, un trésor inappréciable. Frappé d'un trait nouveau, épris déjà de cette belle enfant , elle avait à peine quinze ans , je ne pus me résoudre à me séparer d'elle pour jamais. Je dis à sa mère que j'avais du goût pour l'art de Raphaël et de l'Espagnolet; en effet, je le cultivais depuis un an , et que si son époux voulait me permettre d'aller chez lui prendre des leçons , je serais flatté de devenir l'élevé d'un si bon maître. Dona Calalma , c'est le nom de la mère, me promit de lui en parler , et m'autorisa à venir le lendemain chercher la réponse. Je passai la nuit dans la douce agi-

' Les lionneurs de la grandesse procurent le litre d'fxccUencc, mais ne donnent jias le droit de se couvrir devant le roi.

- Le Prado est une des belles promenades de Madrid : elle est ornée d'arbres, de fontaines, de .statues, et a près d'une demilieue de longueur. C'est un rendez-vous général ; ou y voit jusqu'il quatre à cinq cents voilures qui se promènent fort tristement , cl une foule de gens â pie<l. Celte superbe promenade a été encore embellie par Charles III , prince sage et sévère.

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lation d'un caui- qui s'ouvrr 5 l'amniiv l'nur la première fois. Je fu.s exacl au reiulc7.-vous; niai.s je ne vis point celle qui déjà fixait tons mes vœux. Je fus bienlôt d"aieord avec le père sur le prix des leçons. Je m'appliquai au dessin , et mon goi'il pour cet art libéral s'accrut avec mes progrès. Je me suis félicité souvent de l'acquisition rie ce peli*: lalenl ; j'y ai trouvé des consolations, un remède contre l'ennui , et des n\oyens de subsistance. Don Moreno était un peintre médiocre, grand travailleur, mais la nature lui avait refusé le fiénie ou le talent qui marche avec des ailes. Cependant il était bon maitre.et donnait d'excellens principes. A l'heure de mes leçons , je voyais rarement doua Francisca ; son père , homme grave et sévère, l' éloignait de moi ; mais doua Caralina, douée d'une lïine facile et du co'ur d'une mère, m'indiquait les églises, les promenades où je pouvais les rencontrer. Que de messes, de sermons, de vêpres, j'ai entendus pour cette fille adorée ! Les dimanches, les jours de fêtes, au sortir de l'église, nous allions nous promener tantôt sur les bords du Mancanarès , ou il la place Mayor, et plus .souvent au Prado, oii nous respirions un air pur, rafraîchi par les eaux jaillissantes des fontaines et embaumé du parfum des fleurs.

Je me traiue sur ces détails , parce qu'ils me rappellent les heures les plus fortunées de ma vie. Alors j'étais aimé. Je pa.ssais une partie delà nuit à pincer de la guitare sous le balcon de doua Krancisca. Parfois, quand elle pouvait tromper la vigilance de ses parens, elle y paraissait comme un astre qui vient embellir la nuil. Cette vie délicieu.se durait depuis quinze mois; l'amour avait triomphé de mes goi'ils. Je regardai avec dédain les plaisirs de la jeunesse; l'aïuour, la plus énergique, la plus douce, la plus terrible des passions , absorbait toute luon ûme. iVIon bonheur, mon existence, étaient dans mon amante; je ne vivais, je ne sentais , ne respirais qu'auprès d'elle; je négligeais mes devoirs militaires. Mon commandant s'en plaignit à mon père, qui nie réprimanda très vivement. J'es.suyai ses reproches en silence ; mais j'allai me jeter aux genoux de ma mère, lui fis l'aveu de ma passion et la suppliai de solliciter l'agrémenl de mon père pour mon mariage avec doua Francisca. Ma mère , aussi alarmée que surprise, joignit aux remontrances, aux reproches, les prières les plus pressantes pour me faire abjurer un attachement (|ui ferait mon iiiallieur, affligerait mon père et toute la famille. Pour toute réponse , je lui dis : • Ou la mort , ou doua Kiancisca. » Lor.squ'elle vil mon obstination , le désespoir où me jetterait un refus, elle me proiuit de parler à mon père et de solliciter son indulgente. Mon père la repoussa durement et garda avec moi un profond silence; mais trois jours après, mon colonel me fit mettre en pri.'on , avec une sentinelle à la porte. Quel coup de foudre ! Je fus anéanti. Le désespoir troubla ma raison, accabla mon âme. J'étais depuis quinze jours dans ce séjour de la douleur, où ma seule consolation était de tracer sur les luurs les traits de mon amante, lor.sque je reçus une lettre de mon père, qui me disait que ma prison ne s'ouvrirait que lorsque ma démence aurait cessé, que je donnerais ma parole de renoncer à mes folles amours et ;i un hymen qui déshonorait le sang des...., ses ancêtres.

Je lui répondis (|u'il n'y avait que lecrimequi déshonorât , et que les hommes étaient égaux. « Oui , me ditil, l'égalité règne chez les .sauvages; mais dans un état civilisé, dans une monarchie, il faut, pour l'ordre et l'har-

luoiiie de la société, une distinction dans les rangs et les fortunes. Je vous conseille, pour votre repos et votre bonheur, de changer votre philosophie contre du bon .sens ; pour moi , je ne changerai ni d'opinions ni de principes. » .le languissais depuis trois luois dans ma prison ; mon père m'envoyait demander de temps en temps si je renonçais à mes chimères, si j'écoutais la voix de l'honneur et de la raison; je répondais toujours négativeiTient. J'essayai plusieurs fois de séduire la sentinelle qui était, à ma porte; je fus obligé d'admirer la fidélité et le désintéiessement du soldat espaj',nnl : je n'en pus séduire aucun. IMais le ciel vint ù mon secours. Mon père m'envoya un franciscain , .son confesseur, pour me débiter m\ sermon sur l'obéissance que l'on doit i .ses parens , et sur les malheurs attachés aux mariages mal assortis. Pendant son discours, je le regardais attentivement; et inspiré par mon bon génie , je conçus le projet de faire servir ce moine à ma délivrance. .le feignis d'être touché de ses belles maximes, et le priai de venir me revoir. Il reparut le lendemain ; je l'attendais , muni d'un poignard que j'avais sur moi lorsqu'on m'arrêta , et que j'avai.s caché. Le bon père me dit eu entrant : «Kh bien! mon fils, avez-vous fait desanes réflexions? — Oui, mon père, ma vie est entre vos mains, et la vôtre est dans la mienne; ce que je dis en lui pré.sentant le poignard. Déshabillezvous, donnez-moi votre habit, nu vous êtes mort. Le pauvre moine, tremblant de tousses membres, me répond ; .\h! mon fils! quelle mauvai.se pensée! C'est le démon qui vous l'iu.spire! — Cela peut être; je suis ensorcelé; je ne suis plus à moi; recommandez votre âme à Dieu. En parlant ainsi, je le tenais â la gorge, de la main gauche, et de l'autre j'appuyais la pointe du poignard sur sa poitrine; j'ajoutai; « Que risquez-vous? Vous faites une bonne ceu^ re et vous sauiez un infortuné. « Le franciscain .se rendit enfin à ce raisonnement, étayé de la présence du poignard. Il se déshabilla en gémissant, en répétant cent fois ; Sancta Maria , sit noincii doniiiii bcncdictiim. J'endossai aussitôt son habit , son grand chapeau, et après l'avoir remercié, je sortis avec un air recueilli , le vi.sage baissé, les yeux attachés à la terre, sans que .s;ntinelle ou geôlier soupçonnât que leur prisonnier s'échappait. Je me réfugiai dans une église jusqu'à la nuit; alors, protégé par son obcurité, je me rendis chez donaCatalina Morciio. Mon apparition la surprit étrangement : sans autre préliminaire, je me jetai à ses pieds , et lui demandai la main de sa fille , lui disant qu'après notre luariage nous partirions pour Lisbonne. «Le temps, ajoulai-je, l'indissolubilité de nos liens, la douceur et les attraits de dona Francisca , fléchiront l'austérité, les préjugés de mou père. » Dona Catalina, effrayée d'ime telle démarche, résistait à mes prières, à mes larmes. «Appelez, lui dis-je, votre fille, et consultez .son cipur et ses intérêts, fîona Francisca parut, la douleur et l'amour animant mes traits et mon langage, je la suppliai d'écouter mes vieux , d'approuver mon projet. Elle hésitait, le trouble était dans son âme; l'amour dans ses regards. La mère dit alors ; « INous ne pouvons rien décider sans son père, allons le consulter. »Don .Moreno, flatté de l'éclat de mon alliance , n'ayant (|ue ses pinceaux et quelques portraits à laissera sa fille, après plusieurs objections que je combattis, consentit à notre union. Nous convînmes que le jour suivant, à deux heures de nuit, le père, la mère et la fille, avec un prêtre, se rendraient chez une de leurs parentes , que je m'y trouverais avec

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une Toiture ilc posle , et qm nous partirions après la célébration (lu iiiaria|;e. Je les quittai transporté d'espérance et d'amour, et j'allai diirilicr un asile chez un de mes camarades, .l'y passai la nuit et toute la journée suivante , ne voulant pas m'exposer à être reconnu par les espions que mon père devait a\ oir mis en campagne. Mon jeune ami se chargea de mes rommi.ssions, vendit quelques bijoux que j'avais , m'acheta une voiliu'e , me prêta de l'argent, et j'attendis la fin de cette journée avec le tourment de l'impatience et du désir. A l'heure indiquée, je courus à mou rendez-vous, accompagné de mon camarade. La faïudlc de dou iMoreno et un prêtre m'y attendaient. Ma chère Francisca et moi reçûmes la bénédiction nuptiale , et nous nous jurâmes une fidélité éternelle. Quel serment ! le ciel l'euleudit et ne le reçut pas. La cérémonie fut suivie d'un soupe, à minuit nous montâmes en voiture, après le^ plus tendres adieux. Le père et la mère me criaient : • Ayez soin de ma fille ; que le bon ange et la Vierge vous accompagnent ! ■ Quel moment fortuné! je possédais enfin celle que j'idolâtrais depuis deux ans. Elle est à moi pour toujours , personne ne peut me la ravir!» 0 ma chère Francisca! lui disais-je en la pressant dans mes bras, aimable, tendre épouse, nouvelle moitié de moi-même ! je respire à peine , mon âme est accablée du poids de son bonheur ! ■ Doua Francisca , émue, attendrie, ne me répondait que par des soujiirs et des pleurs. Heureuse de raappartenir, elle regrettait ses parens , sa maison , ses douces habitudes: sa timidité s'alarmait de sa démarche. L'obscurité de la nuit effrayait son ijnagination. Far malheur un orage se forme sur notre tête, les vent.s mugissent, la pluie tombe à grands flot«,les éclairs, le fracas du tonnerre épouvantent les chevaux et le postillon qui implorait à grands cris la Madone et tous Us saints de sa connaissance. Pour moi , indifférent à la tempête, je jouissais de la plus belle nuit; je rassurais dona Francisca , je couvTais de baisers ses bras , ses mains ; quelquefois ma bouche s'attachait sur la sienne, et elle me repoussait doucement. Enfin l'orage s'apaisa à la renaissance du jour , et le soleil , déployant sa splendeur sur un ciel d'azur et sur la campagne rajeunie par la pluie , offrit ù nos regards un spectacle délicieux qui ramena le calme, la sérénité dans l'âme de ma femme. • Regarde le ciel , lui disais-je , il est beau comme toi , pur comme ton cœur : il sourit à nos voeux , à notre amour. » .Alors , se jetant dans mes bras, les plus tendres caresses scellèrent notre union.

Nous nous arrêtâmes â Salvatierra , première ville du Portugal , nous y séjournâmes pendant huit jours. Jours mémorables ! heures enchanteresses et fugitives où je savourai dans im ravissement continuel tout ce que l'hymen et l'amour peuvent avoir de volupté, de délices! Après ce court période de temps, nous partîmes pour Lisbonne; je quittai mon nom et pris celui de ma femme, don Fernandes .Moreiio.

Pendant les premiers jours, nous parcourilmes la ville et ses environs. C'est avec rai.son que les anciens l'appelaient Eiysea; c'est un véritable Elysée, c'est le séjour du printemps dans sa beauté , dans sa fraîcheur. Nous allions fréquemment ù la place du Palais, située sur la rive du Tage, que les Portugais appellent le roi des fleuves". 11 a, dans cet endroit, plus d'une lieue de largeur,

' Le» poêles latins disent que c'est l'tridaa qui est le roi des Neuves. Rex £ridanus,3iàH Virgile.

où flottent une foule de vaisseaux à l'ancre. D'autres fois nous montions sur l'une des .sept collines qui nous offraient la maginfique perspective du fleuve, de la mer, de la campagne, des forts et de la ville. Ma jeune épouse qui, dans l'univers, ne connaissait que Madrid, n'imaginait rien au-dessus de la place Mayor et du Prado, ne pouvait se rassasier de cet aspect magnifique. La mer, son immense étendue , frappaient son imagination , et la faisaient frisonner , surtout lorsque cet énorme volume d'eau était agité, ou quand elle apercevait un vaisseau se balançant au milieu des vagues courroucées. Nous passâmes ainsi les premiers jours dans des courses agréables, ou tout ce que nous voyions était nouveau pour nous ; où des sensations vives, la commuuicalion intime de nos âmes, le bonheur d'être ensemble, ajoutaient un nouveau charme aux liantes de l'art et de la nature. Nous revenions, après ces exercices salutaires, dans notre humble logement, où nous faisions un repas frugal, assaisonné par l'amour et l'appétit. Ainsi , enivrés du présent, très imprévoyans de l'avenir , nous jouissions de tout caque la vie a de plus doux, de plus ra\ issant. Mais notre argent s'écoulait et le vide qui se faisait dans ma bourse, m'avertit qu'il fallait descendre de la sphère céleste, pour moccuperdes choses de la terre. J'écrivis à mon père une lettre touchante pour implorer ma grâce et ses bontés. 11 ne daigna pas me répondre. Alors , pour subsister , j'eus recours à mes petits talens. Je m'affichai (leintre de portraits. J'exerçai bientôt mou pinceau pour un chanoine de la cathédrale. Un visage ovale et plein , des joues colorées, des yeux pers, une physionomie de jubilation : voilà le premier portrait que j'eus à faire, et je réussis. Mais ce qui propagea ma réputation , ce fut le portrait de la femme d'un alcade, âgée de cinquante ans. Mon pinceau indulgent enleva quatre lustres à son visage. Cette adroite flatterie m'attira quantité de femmes surannées, fort aises de rajeunir dans leurs portraits. Pendant mon travaU, ma feuune brodait près de moi, et ses regards animaient mon pinceau. Que nous étions heureux à côté l'un de l'autre! Un jeune homme d'une fignre agréable vint me prier de faire sou portrait. Je m'aperçus que pendant les séances il ne cessait de regarder ma femme, de lui adresser la parole. Celte galanterie me déplut. Je me hâtai de finir son portrait et de le renvoyer. 11 me demanda la permission de revenir nous voir. Je la refusai , alléguant que mes occupations et ma fortune ne me permettaient pas de recevoir du monde ; je ne le revis plus. Mais un jour, en rentrant chez, moi, je trouvai son chien , un petit épagneul qui le suivait toujours. Je crus d'abord que le maiire était avec le chien. Je me trompai, je n'en parlai pas ; mais deux jours après, je revis encore ce petit animal dans ma chambre ; alors, mes soupçons se forlifièrent; je pensai que ce chien n'y viendrait pas aussi souvent si son maiire n'y venait pendant mon absence. J'abordai ma femme d'un air sombre et soucieux ; elle m'en demanda la cause avec inquiétude et attendrissement. Je lui répondis que c'était le silence de mon père qui m'attristait. Elle le crut; je conmiençais à oublier le maudit chien, lorsque pour la troisième (ois je le trouvai près de ma femme qui le caressait. A cette vue je pâUs, je frén;is. Dona Franci.sca alarmée, me demanda si j'étais malade. « Oui, madame; je souffre, lui dis-je avec humeur et dureté — Ah ! mon ami ! quittez ce ton sévère, s'écria t-elle, vous allez me donner la mort : qu'avez-vous? OuvTez-iuoi votre cœur, je vous en supplie à genoux. > Elle

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s'agenouilla cii prononçant ros mots. Je la relevai. « Vc u.s le voulez , lui di.s-je , je parlerai. Que fait ici le chien de ce jeune houime que j'ai peiut , et qui uie chagrinait par sou air galant et doucereux? S'il ne venait pas dans mon absence, le chien n'aurait pas l'iiabilude de la maison. — Ah! don l'ernandcz, quelle injine! quelle erreur est la \ otre ! Ce chien n'est plus à ce jeune homme ; il l'a troqué contre un lévrier danois, avec (elle vieille dame qui loge nu premier étage. « Confus, a'Higé, délestant ma jalousie, j'implorai mon pardon, et je l'obtins aisément. Ce nuage dissipé, nos jours en devinrent plus doux et plus sereins. Tous les soirs nous nous félicitions d'a\oir passé une journée agréable. L'ambition, l'avarice, le crime, disions-nous, cherchent le bonheur au-delà de la nature; il est dans son sein , dans les douces affeclions et les jouissances de l'âme. C'est alors que j'observai que l'honnne qui vivait de son talent, de son travail, lor.squ il ne lui manque pas, était beaucoup plus heureux que le riche oisif, assuré de sa subsi.stance. Le travail a rempli agréablement sa journée, et l'aspect de son bénéfice est |)our lui chaque jour une nouvelle jouissance. Un an s'était écoulé dans ce rêve délicieux, lorsque je reçus une lettre de doua Calalina , qui m'annonçait la mort de mon père, ajoutant que ma mère s'était retirée dans un couient, et que j étais déshérité. La pei'le de ma fortune affligea vivement dona Francisra. «Ce n'est pas .sur moi, disaitelle, que je pleure : la pauvreté fut toujours mon partage; et qu'ai-je besoin de foi'tune près de toi ? Mais je suis la cause delà ruine. Un jour, peut-éire, lu regretteras ces riche,sses, ces honneurs que tu dédaignes aujourd'hui. — Ah ! ma chère Francisca , étouffe ces vains regrets ; eu te con,sacrant ma vie, j'ai troqué une vaine opulence, nu éclat frivole contre la paix et le bonheur. Cependant, je revins à iMadrid pour tâc lier de sauver quelques débris du naufrage. Je plaidai contre mon frère pendant trois ans, et ayant obtenu de la justice quelques parcelles de biens paternels, je vins m'élablir à Tolède, où je repris mon nom. Ma femme élait dans tout l'éclat de sa beauté, ses charmes et mon nom attirèrent chez moi la noblesse du pays. Je donnai des fêtes, des bals où brillaient la légèreté el les grâces de dona Francisca. F^lle dansait souvent le fandango avec le comte d'Avila , jeune honnne dune ligure charmante, et qui avait rapporté de Paris, où il avait pa.ssé plusieurs années, la galanterie, l'inconséquence, l'urbanité françaises, et le goùl d'un fasie noble et élégant que soutenait son opulence. Il a beaucoup de grâces, d'agrément dans l'espril; mais un tort très grave le dépare aux yeux de ses compatriotes : il e.st fort prévenu pour les Anglais et les Français. L'Espagne, dit-il suuvenl, esl arriérée de deux .siècles sur ces deux nations. Le souverain bien, pour un t^spagnol , est de dnrnnr I endanl la chaleur, de respirer le frais au retour du soir, (le prendre du chocolat, de n'avoir d'autre occupation (iue la dévotion et l'amour; les Anglais et les Français jouissent de la vie amant par leurs travaux, leur activité dans les affaii-es , que par leur philosophie et le talent heureux d'embellir, de prolonger le plaisir. Ses opinions lui OUI attiré plusieurs affaires dont il s'est tiré avec honneur, yuoi qu'il en dise, si inïi nation est arriérée de deux siècles sur les Anglais et les Français pour les aris, le commerce et les jouissances de la vie, elle est à leur hauteur pour le courage , et peut-être elle les surpasse en esprit et en vertus. Au reste, ses préjugés me choquaient beaucoup moins que sa galanterie auprès dénia femme.

Souvent il laissait échapper des traits ingénieux et flatteurs sur .ses charmes; il lui bai' ait .souvent la main, sous mes yeux, il est vrai; mais àjchaque baiser le frisson me saisissait. Cependant averli par le passé, retenu parle respect humain, ne pouvant vaincre ma jalousie, je la dissinuilai ; mais je nourrissais nue aulre cause de chagrin qui aigrissait mon caractère ; mes fonds bai.s,saient. La vanité, l'orgueil , avaient forcé ma dépense. Je sentais déjà loute l'humiliation de la pauvreté. Ma femme me demanda souvent la cause de ma tristesse. Je l'attribuai au déplaisir que j'avais de ne pouvoir embellir ses jours par une fortune plus considérable; je lui disais : «Vous êtes environnée d'une noblesse brillanle; les fennnes ont des diamans, des équipages, un nombreux domestique; et vous, l'épouse de don Fernandez... vous allez à pied, sans éclat, sans parure, comme la femme dun simple bourgeois.-Mon ann, me répondait-elle, aime-moi toujours, Ion amour sera ma plus riche parure. Le bonheur est attaché à l'union des cœurs, au charme d'une vie innocente el paisible, et non au vain prestige d'un fasIe aussi Irisleque faliisant. — J'en conviens; mais je porte un nom illustre : le plus beau nom a besoin de l'éclat de la forlune ; sans elle la grandeur de la naissance n'est qu'un tableau décoloré, terni par la poussière. — Je vois que tu envies les richesses de tes égaux, peut-être celles du comte d'Avila? — Du conile d'Avila ! m'éeriai-je , non , je n'envie ni son faste ni ses grands airs — Tu as raison : depuis que je fréquenle cette haute noblesse, je ne vois point briller dans les ménages les rayons du bonheur. Les grands seigneurs s'aiment Irop; l'orgueil, l'ambition les occuiient plus que leurs fennnes ; et celles-ci ont Irop de loisir et de vanilé pour s'attacher à leurs maris. Ensuite, elle ajoula, en soupirant; .Mon ami, un soupçon me lourmenle.— Lequel ? parle avec confiance.— Je crains bien qu'un jour tu ne m'accuses de la perle de la fortune et de ta grandeur?. A ces mots, le cœur ému, je l'embrassai tendrement et lui jurai que sa tendresse était le plus beau présent que la fortune put me faire. • Eh bien , dit-elle, reprends les pinceaux, rentrons dans l'obscurité; le grand édal du soleil éblouit et fatigue les yeux, une lumière douce les repose et rejouit l'âme. Sur le penchant des coteaux qui dominent Tolède, il y a des tisarales cliarmans ', où les rochers, les bois prêtent leur ombre à la noble indigence et à l'infortune; allons-y jouir de nous-mêmes , de notre amour et du calme de la solitude — Oui, ce plan me séduit, je vais m'occuper des moyens de l'exécuter. • Cet entretien calma pour un moment les accès de ma jalousie; mais deux jours après, le comte vint m'offrir de me prêter de l'argent , que je refusai. Celle offre réveilla mes soupçons. Je pensai que ma fenmie lui avait confié notre embarras, et que sa générosité élait l'effet de son amour. Un nouvel incident confir-ma mes donles. J'étais sorti de grand malin pour aller voir les lableaux de la cathédrale; après avoir lu l'épilaphe du lonibeau du cardinal l'orlo Carrero, qui fait naiire de tristes réflexions sur le néant des grandeurs humaines*, j'entrai dans la salle capitulaire où sont tous les portraits des archevêques de Tolède. Je les observai avec d'autant plus d'allenlion el d'inlérêt que, dans cette succession de portraits, on voit les progrès delà peinture en Espagne depuis 1085, époque de la prise de Tolède sur les Maures.

' Ce sont de peliles maisons de campagne.

* Telle est celle épitaphe ; fficjacetpuliii, cinit et nihit.

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J'étais dans relie salle depuis quelque temps, lorsque je vis entrer ma femme, le comte d'Avila et Éléonore de Galves, sa cousine. Ma présence parut les étonner: mais plus surpris encore , je sentis les frissons de la jalousie. Je m'efforçai de la dissimuler , et je demandai à dona Francisca le molif qui l'attirait dans cette éf;lise. «Dona Eleonora er le comte sont venus me demander du chocolat, et m'ont engagée à venir voir les reliques envoyées à celte église par saint Louis, roi de France. — Si j'avais été prévenu de cette partie, j'aurais été des vôtres.» Le comie me dit alors, d'un ton léger, qu'il fallait que les femmes tissent de temps en temps quelque acte de liberté pour prouver qu'elles sont libres. F.n France....» Eh, monsieur le comte 1 m'écrai-je avec humeur, nous sonmies en Espagne, et les frivolités de la France ne séduisent que les têtes légères. J'aurais vécu dix ans à Paris , que je n'en reprendrais pas a\ec moins de plaisir la caije, la montère, les mœurs et les coutumes de ma patrie. Ma femme ajouta que, née à Madrid, elle ne s'écarterait jamais des usages et des modes de son pays, surtout de ceux qui resserrent les liens du mariage. Sans doute le comte avait été offensé de l'aigreur de ma repartie ; mais je crus m'apercevoir qu'un regard de ma fenune lui avait commandé le silence. Le sacristain parut alors et nous allâmes voir les reliques de saint Louis '. Jelesquiltai ensuite sons prétexte d'aller dessiner quelques tableaux; mais loin de songer à m'occuper, j'allai me promener sur les bords du Tage, agité, dévoré de jalousie. Eh quoi! ne peut-on aimer sans nourrir ce serpent dans son cœur? Le doute faisait mon plus cruel supplice. Je crois que j'aurais préféré la certitude de savoir ma femme coupable. Enfin , pour édaircir ce terrible problème, je combinai un plan auquel je m'arrêtai. Rentré chez moi , j'eus la force d'affecter la sénérilé d'une âme tranquille. Le soir je dis à dona Francisca que le lendemain j'irais passer la matinée à la campagne , pour dessiner les ruines d'un ancien aqueduc, ou\Tage des Romains: ma fenune ne soupçonna point le piège. Cependant , enveloppé d'une cape d'euiprimt, un grand chapeau à bords rabattus sur la tête, une épée cachée sous ma cape , je me tapis au coin de ma rue, pour voir si le comte ne profiterait pas de mon absence pour venir chez ma femme. Au bout d'une heure, je vis sortir sa camarisle; je la suivis et la vis entrer chez le comte : je compris ((u'elle ^enail l'avertir de mon absence. Je retournai â mon embuscade pour attendre mon rival, et me venger s'il paraissait. Je ne me trompai point: il accourut à pied, seul, avec un air triomphant ; à cette vue , furieux , hors de moi , je fonds sur lui l'épce à la maiu , en lui criant : Traître, défends-

1 Saint Louis , en envoyant ces reliques , lîcrivit une lettre qui mérite d'être connue. « Louis , par la grâce de Dieu , roi de « France, à nos très chersctaini.s en Jésus-Christ, les chanoines .< et tout le clorgL- de Tolède, saint et dilectioii : ayant le dessein « d'enrichir votre église d'un excellent trésor , en considéra- .. tion de notre très cher et trés-amé le vénérable don luan , .. arclicvèque de Tolède , qui nous a fait de très humbles et in,s- « tantes piières , nous vous envoyons avec plaisir qnel(|ues « parties considérables des saintes reliques que nous avons eues • du trésor de l'empire de Conslanlinople, et tirées de nos sa- » erés et pieux sancluaiies. Ces reliques sont une partie de la « vraie croix de notre Seigneur , que vous recevrez et gardeo rez avec ce respect qui est dû à ces susdites reliques; nous « vous conjurons encorede vouloir bien vous souvenir de nous « dans vos messes et dans vos prières. »

O >-ijr: à ft anipes, le mois de mai de l'aniu'e VMS.

loi ! » Il voulut parler ; «Défends-toi , lui dis-je, ou je te coupe le visage! «Aces motsoutrageans, il tire son épée; je l'altaque , le presse , et animé par la rage , je lui plonge mon fer dans le sein. Il tombe mort ou mourant, je le reiommande à deux hommes qui étaient accourus; moi , troublé , égaré , je sors aussitôt de Tolède, renonçant à la perfide que j'avais tant aimée, et poursuivi par son souvenir et l'ombre sanglante du comte. Après une course rapide, je m'arrête sur le.s bords du Tage : je sonde sa profondeur d'un œil égaré. «C'est dans ces flots, me dis-je, que doivent finir ma vie et mes tourmens. » Je quitte ma cape; j'allais me précipiter. Mais la religion me cria au fond de l'âme : • Arrête! il est un Dieu vengeur qui punit le suicide. » Je vis l'enfer ou\erl sous mes pas, je m'éloignai , glacé d'horreur , d'épouvante ; et après l'agitation la plus cruelle, je résolus d'aller à Valence, m'enfermer dans une chartreuse, pour expier les égaremens d'une vie aussi coupable que malheureuse. Je marchais à grandes journées. Quelquefois je m'arrêtais dans un lieu aride et sauvage; là, au pied d'un rocher, je nommais, j'appelais ma femme en versant un torrent de larmes. Un jour, en traversant une rue de Carthagène, un chien poursui\i par un garçon boulanger, armé d'un bâton , vint se réfugier auprès de moi ; son regard implorait ma protection. Cet animal, ne connaissant ni le tien ni le mien, avait dérobé un pain. J'arrêtai la vengeance du boulan|;er en lui payant le vol ; et je laissai le chien dévorer sa proie tout à sou aise. Quand je fus hors de la ville, je m'aperçus qu'il me suivait. Je l'appelai, il vint à moi, me témoigna sa reconnaissance par l'agitation de sa queue et l'expression de ses regards. Ah! dis-je, ce chien est reconnaissant d'un léger .service, et ma femme à qui j'ai sacrifié mon état, ma fortune, les plus

belles espérances Les pleurs me suffoquaient. Je

m'assis sur une pierre ; le chien vint se coucher à mes pieds et s'endormit. « Heureux animal! lui dis-je, ni l'ambition , ni la jalousie, ni le remords, ne troublent ton sommeil. Grand Dieu' tu traites les animaux avec plus d'indulgence que l'homme , fait à ton image ! Pauvre chien , tu seras désormais ma seule consolation , mon unique ami. Je cherchai un nom pour lui , et me souvenant de mon vieux Virgile . je l'appelai y/chale.

• En traversant la chaîne des montagnes, je me trouvais vis-à-vis de cet ermitage , dont la porte était ouverte ; j'entre. Quel spectacle ! Je vois dans un cercueil un ermite mourant; l'abstinence et la vieillesse avaient desséché .son corps; il me fit signe de lui donner un crucifix qui était suspendu sur sa tête. Quand il le tint, il le baisa plusieurs fois et l'appliqua sur son cœur. Il parut faire un effort pour me parler, mais sa voix était éteinte, et il expira bientôt. J'étais indécis si j'abandonnerais ce cadavre, ou si je l'enterrerais. J'aperçus deux pâtres, je les appelai; ils accoururent; entrés dans la caverne, ils se incitent à genoux , disent des prières pour l'ermite et m'aident ensuite à l'ensevelir. Je plantai une croix sur ce tombeau, où je vais souvent jirier pour lui et rêver silencieu.sement à la rapidité, au néant de la vie. Les pâtres m'apprirent que cet anachorète habitait la caverne depuis \ iugl an^ : que tout les huit jours il allait faire la quête à Carihagene, où on lui donnait des légumes et du pain; celait la pro', ision de la semaine. Il passait sa journée dans un cercueil , lisant, relisant une Vie des saints , dont j'ai hérité, en poussant continuellement des soupirs vers le ciel ; c'est tout ce que l'on sait de lu: ; sa vie s'est écoulée

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dans l'ombre. Il est mort tout aussi avance que notre Jïtind empereur Charles-Oniut, qui a joué un rôle s' brillant sur la terre. Je passai la nuit dans cet ennilagc ; et voyant qu'il appartenait au premier occupant, je m'y établis, résolu d'embrasser la vie érémilique; je nie fis appeler comme mon prédécesseur, don Ambrosio. Je yis^ic' depuis quinze mois avec mon fidèle Acliate. La promenade, mes pinceaux, la lecture de la Vie des Saints, remplissent mes journées. Peut-être elles auraient pour moi plus de douceur , si le souvenir déchirant d'une épouse infidèle, et le remords d'un nieurti-e ne me poursuivaient dans le silence de cette solitude. »

Le poète du Tobo.so prit alors la parole et dit : « Senor don Ambrosio, il me semble que la jalousie a précipité votre jugement ; souvenez- vous du petit chien de Lisbonne, dont la physionomie avait troublé votre cervelle. Il ne faut pas accuser légèrement les femmes; et dans le doute, il vaut mieux les croire innocentes que coupables. J'ai lu que Mahomet , le prophète , étant averti que Aiesha, sa femme chérie, avait une intrigue avec un jeune Arabe, fit descendre du ciel un chapitre du Coran pour affirmer que sa femme était fidèle. Tous les maris devraient imiter la sagesse de Mahomet. • Le calessero , qui jusqu'alors avait écouté sans rien dire, s'écria qu'il avait l'espérance que le senor don Ambrosio reconnaîtrait l'inuoceuce de dona Francisca , et qu'il la reprendrait. ■ Mes pressentimens , ajoula-t-il, ne m'ont jamais trompé. Un jour, je fus arrêté par des voleurs qui me prirent cinq piastres. Allez, leur dis-je , le Ciel vous punira. Deux mois après, ils furent pris et massolés ' pour daulies crimes. Depuis cinq ans de mariage ma femme ne m'avait donné aucun enfant ; je pressentis qu'elle deviendrait enceinte si je l'envoyais à Saragosse prier Notre- Dame del Pilar. Mon pressentiment ne me trompa point; après neuf mois , elle accoucha d'un beau garçon. »

Le jour commençait à poindre; don Manuel dit alors ; « J'ai le pressentiment que nous irons ce soir coucher à Carlhagcne. Un grand saint a dit, qu'il y a deux époques dans la journée qui méritent notre attention ; le matin , pour songer à son diner ; le soir, pour penser où l'on soupera et où l'on passera la nuit *. Nous primes congé de don Ambrosio en le remerciant de l'honnêteté de son accueil. Je lui conseillai de renoncer à sa vieérémitique et sauvage, d'autant plus malheureuse que la religion, qui, s'einparant de l'imagination, change les sacrifices en jouissances, n'en était pas le principe. « Quand le cœur, me répondit-il, est déchiré par les objets de nos affections , leur abandon , leur perfidie semblent inculper tout les hommes ; nous les enveloppons dans notre haine et dans nos ressentimens. Si un jour je ne (mis supporter le poids de cette existence, que vous appelez sauvage, j'irai me réfugier dans un monastère, maisjamais je ne rentrerai dans la société. »

« 11 faut convenir, me dit dans la route le poète du Toboso, que la terre est jieuplée de fous. Dou Ambrosio vit en ours dans les montagnes, pour se punir de l'infidélité de sa femme ; son prédécesseur est resté vingt ans dans

' Massoler, c'est donner un coup de massue sur la tempe du criminel ; c'est le supplice le plus doux.

' Don Manuel a singulièrement interprété la maxime de saint Jérôme qui dit : Ditorum temporum maxime habendam curam, ma/ie et vespere, id est eorum qucc acturi sumui et eorum qua- gesserimus.

celte caverne, étendu dan.^ un ceicneil, apparemment pour aller en paradis tout couché ; un autre abandonne sa femme, ses douces habitudes, poni- aller au Mexique, chercher des richesses, des fatigues et la mort. Un fanatique se condamne, dans une chartreuse, à l'oisiveté, au jeune, au silence, pour plaire à Dieu, comme si Dieu avait créé les hommes pour vivre à l'instar des bétes fauves et des orangs-outangs. Un grand seigneur, favori de la fortune, possédant des terres, des châteaux, où il pourrait dire, comme Horace ; Hic vivo et regno (ici je vis et je règne,, court à Madrid ramper dans le palais des rois, sacrifier son temps, sa liberté, son repos, pour avoir l'honneur de baiser la main du monarque un jour de gala, de mettre son chapeau devant lui, et de le suivre à la chas.se en habit vert '. Mon ami, vive un enfant d'Apollon ! Libre comme l'oiseau, il ne fait .sa cour qu'aui Muses et à sa Corinne, et ne la reçoit de personne; il est toujours dans les régions éthérées, toujours content de lui et de ses vers. — Cette espèce de folie e,st peut-être plus agréable ; mais un pays où il n'y aurait que des poètes ressemblerait à un champ qui ne produirait que des bluets et des coquelicots. « Les cahots interrompirent souvent cet entrelien philosophique. Le chemin était âpre et rocailleux. Don Manuel criait de temps en temps à notre Phaéton ; « Hé ! calessero, ne me fais pas briser la cer\elle où réside mon sensorinm commune, si tu veux que je pense. • Enfin la route s'adoucit ; nous descendîmes dans une plaine , au bout de laquelle s'élevait Carthagène. Elle s'annonçait de loin entourée de hameaux, de vergers, de métairies, de sitios ^maisons de campagne, et de promenades charmantes. Je m'approchais avec plaisir de cette ville célèbre, jadis la plus riche après Rome, et qui me rappelait le fameux Scipion qu; la prit dans un jour, et Annibal qui l'embellil , et qui partit de la pour aller détruire Sagonte. Les lieux où les grands hommes ont vécu donnent au .souvenir un intérêt vif et touchant. L'imagination franchit les intervalles des temps, et nous rend contemporains de ces illustres personnages. Je voyais encore Scipion renvoyer à leurs parens les otages que les Carthaginois avaient exigés de la nation espagnole. J'admirais cette belle captive, dont la beauté attirail tous les regards. Scipion demande quels •sont ses parens, sa patrie; on lui apprend qu'elle était promise en mariage au jeune prince des Cellibériens. Alors il fait venir ce prince, et lui dit : «Je vous rends \ otre épouse ; sa jeunesse , sa vertu ont été respectées dans mon camp, comme dans sa maison paternelle : en la conservant dans toute sa pureté, j'ai voulu vous faire un présent digne de vous et de moi : la .seule recoimaissance que j'exige, c'est que vous deveniez l'ami des Romains. » A ce discours , le jeune prince , pénétré de joie et d'admiration , prit la matin de Scipion , et supplia les dieux de récompenser tant de magnanimité, tant de vertu. Ce général romain trouva dans Carthagène 64 bannières militaires, 276 coupes d'or, 18,300 marcsd'argent, et quantité d'autres richesses. De cette ville, il alla combattre Annibal devant les murs deCarthage. Les deux plus grands généraux de la terre sont en présence : la victoire incertaine plane entre les deux camps; elle couronna Scipion. A quoi aboutissent tant de triomphes,

' L'uniforme de chasse, à la cour d'Espagne, est un habit vert oriR> d'une large broderie ; c'est une grande faveur que la permission de le porter et d'être admis aux chasses royale».

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lant de f;1oire? De relour i Rome, il est accuse?, proscrit l)ar ses concitoyens , et il va moniir oublié dans sa lielile maison de Literne! Annibal, banni de sa patrie, poursuivi par les Romains, tralii par un roi de Bilhynie son hôte , se voit forcé, à l'âge de soixante-cinq ans, ({"avaler du poison ! Hélas !

Tout est fumée , et tout nous fait sentir L'affreux néant qui va nous engloutir.

Arrivés à là posàda à l'heure du diner , oti nous ,servit une soupe faite avec du lard rance, en nou,ç régalant d'un proverl)e espagnol ; No liai olUi siii torino , ni sermon sin Jiigiistino'. Celle soupe fut relevée d'Une omelette à l'huile, deux plats dignes des Cafres ou des Hottentols. « Consolez-vous , me dit don Manuel, ce soir vous aurez un souper aussi bon que ceux que la dame Jacinte donnait au licencié Sédillo , célébré par Gil Blas. Allez voir le port; en attendant, je ferai un peu de sieste, et préparerai ensuite les ressorts qui doivent établir notre souper. »

Le port de Carthagélie est creusé parla nature, et enfoncé dans les terres; les vents y sont nmels, le matelot y dort avec tranquillité. Tuta qnics habitat. Le célèbre André Doria disait qu'il ne connaissait que trois ports sûrs et commodes; le mois de juin , de juillet, et Carihagène. Je visitai l'arsenal , qui est immense, et fourni de tous les agrès nécessaires pour l'équipement des vaisseaux. La ville est a.ssez grande ; mais elle a peu de belles i-ues , et encore moins d'édifices remarquables. Au bas d'une promenade , fréquentée l'été, je vis une petite église érigée en l'honneur de saint Jacques, patron de l'Espagne. Une bonne lemme me dit que c'était là oii le saint avait débarqué , lorsqu'il vint de la Palestine pour convertir la nation.

Après ni'étre promené quelque temps, la nuit approchant, je retournai à \aposaila, aiguillonné par l'appel il et l'espoir de la bonne chère, promise par don Manuel. Il tint parole. Dès qu'il m'aperçut ;« Arri\ez, me dil-il; mes entrailles crient , toute la cuisine e.st en mouvement pour nous ; ciincla fcsiinat maniis. ■ Dans ce moment le po.\adero annonça à don Solano (|ue nous étions ser\ is. A ce nom , je regardai fixement le poêle du Toboso , qui, conservantsagravité,medit; ■ Allons nous mettreà table. • Ce qui m'étonna le plus, c'est la nouvelle physionomie de l'hôtelier qui, le matin, nous servait un méchant potage 3\ec un rire sardoniquc , et qui avait un air r.ant et respectueux. "0 divine influence du génie! m'écriai-je, quand nous fûmes tête à têle avec iecygne de la Manche; mon cher, v ous avez plus d'imagination à vous quHomère et r.\rio-ile ensemble. Cependant, selon moi, ces deux |)oi'les sont les plus féconds et les plus doués de cette faculté. Quel festin! — Quoi donc? Vous êtes plus étonné que saint Pierre, lorsqu'il vit descendre des (iuaire coins de la terre uuc grande nappe remplie de toute .sorte d'animaux, et qu'il ouït une voix qui lui di.sait : • Levez-vous , Pierre , tuez et mangez. » Imitez ce grand .saint. ^ — Mais comment avez-vous fait germer la générosité dans l'âme d'un aubergiste? pourquoi vous appelle-t-il don Solano? — Buvonsd'abord un verre de celte mahoisie de Catalogne, qui est un vrai nectar, et faisons une libation au docteur Esculape, fils d'Apollon

' « Il n'y a point de bonne soupe sans lard , ni de sermon sans saint Augustin , c'est-à-dire sans le citer. »

et delà belle Coron is. C'e.st à ses doctes in.spirations que je dois mon succès ; je suis encore plein de ses aphorismes! Jeune homme , écoulez et prclilez. En arrivant, j'ai appris que la femme de noire hole élait brouillée avec la santé, et c'est sur sa maladie que j'ai appuyé mes espérances. Buen priniipio , fa mitad csh écho '. Sachez que je suis le petit-fils de don Solano, grand niédecin de l'Andalousie -, .Te prévois l'heure de la fièvre; je puis annoncer à un homme qu'il l'aura à tel jour, à telle minute. — Et vous pouvez peut-être la lui donner? — Pomquoi pas ? Si je m'empare de son imagination , je puis le guérir ou le rendie malade au gré de mon art ou de ma baguette magique. Or, ma sieste finie, j'ai vu le mari de la malade; et m'annonçant comme le petit -fils de don Solano, je me suis fait rendre compte de la maladie ; el j'en ai promis la guérison au nom de mon grand-père , d'illustre mémoire. .\ ce grand nom, j'ai vu la joie et la vénération sur totis les visages. Le pnsadero m'a conduit aussitôt vers sa femme en m'aicablant de complimens, de cérémonies. J'ai tâté le pouls d'un [air méditatif, comme faisait mon aïeul don Solano. » Il est dur et fréquent, ai-je dit ; la fièvre a dii vous prendre ce [matin à onze heures, une heure plus tard qu'hier. Vous devez avoir des maux de tète. • Mon savoir les a étonnés; mais j'avais eu l'adresse d'interroger préalablement la servante. Ensuite, comme la malade est jolie, j'ai visité le siège des obstructions. « Le pilore, ai-je dit, et le mésentère soiit en lion état. Cela ne sera rien, nous terrasserons, par des boissons réfrigérantes, la fièvre qui n'est occasionée qoe par une grande effervescence du sang. Avez-vous uii médecin? — Oui, le docteur Ispalis. — Je le connais, c'est un habile homme qui a tué bien du monde ; mai» c'est ainsi qtie l'on apprend son métier. Que vous a-t-il ordonné ? — Une saignée ce soir, et nue médecine demain. — Gardez-vous-en bien : buvez de la limonade et mangez des pommes cuites. " Ensuite j'ai demandé à la malade s'il y avait long-temps qu'elle faisait lit à part avec son mari. • Il y aura quinze jours demain. — C'eSt trop, beaucoup trop. Je vous ordonne de vous réunit-: la nature nous punit lorsque nous cherchons à la corabatlre et à la vaincre. » .\ cette ordonnance , j'ai vil le sourire de la joie rayonner sur le visage de la malade ; le mari a admiré mon profond savoir et m'a offert de l'argent que j'ai noblement refusé , en disant que je visitais les malades pour mon plaisir. • 'Allons , buvons aa divin Esculape, le dieu des charlatans. Le vin ouvre l'esprit, exaile l'âme. Je suis persuadé que plus d'une prophétie est .sortie du fond d'une bouteille. — Monsieur le docteur, lui ai-je dit, prenez garde de finir comnfè votre trisaïeul Ésope, et de nous faire jeter par les fenêtres, en tâtant le pilore des femmes °, et en traitant vos malades avec des pommes cuites. — Malgré Tos railleries , un mauvais médecin n'est pas si dahgereut (|u'un certain vent d'Afrique, nommé à Sé>illec< solano. l.orsqu il Sonflle, il échauffe tellement le sang et leroeUl', que les cent yeux d'Argus ne suffiraient pas pour veiller sur lajeutiesse. —Mais où est la patente qui vous permet , d'exercer la médecine ? — 11 n'en faut point en Espagne; |l

• ■' Un ouvrage liicn commencé est i moitié fini. " 2 Don Solano était un fanienx médecin de l'Andalousie, qni a donné l'histoire de ses observations siu' le pouls. Il prédisait les crises des maladies , en déterminait le genre el l'heure à laquelle on devait les attendre. i ■ Les liatHtaus de Delphes le précipilérentdu haut d'un rocher» "

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tout le monde a le droit de sai;;iiei', de |niiT,er, e! d'envoyer vers le noir Coryle qui lion lui semble : c'est le pays de la liberté. — Oui , pour les médecins et les moines. • Dans ce moment notre hôle entra suivi d'un homme qui marchait avec peine. « Voici . dit l'auberfiisle à don Solano, mon beau-frère qui vient chercher un remède pom- la p,outte , qui le tourmente conune un demonio. «A ces mots, don Manuel Solano affectant une gravité doctorale, demande au 5;outteux si c'est la chiragre ou la podagre qui le tourmente. — Par saint Jacques ! monsieur le docteur, je n'entends pas ces mots arabes, je sais que j'ai une belle et bonne goutte. — Mon ami, la podagre est la goutte qui se fixe sur les pieds, et la chiragres'attache aux mains. — Monsieur, c'est donc la podagre que j'ai. — C'est bon. — Pas trop. — La goutte est fille de Bacchus et de l'Amour. — f'algamc (lias, la mienne est donc l)âtarde , car je bois très peu do vin ; et à l'égard de l'amour, je suis marié depuis quinze ans, et mon amour a été plutôt usé que mon habit de noces.— Que faites- vous quand vous souffrez? — Je crie, j'enrage, je jure, et parfois je bals ma femme. — C'est bien ; continuez : l'exercice atténue et divise les humeurs, cause efficiente de la goutte. Cependant , mangez des pommes cuites, et à toutes les heures buvez un verre d'eau de fontaine dans laquelle vous ferez infuser de la racine de patience. Si vous suivez mon ordonnance, la goutte déloi;era de chez vous , ou bien elle a le diable au corps. J'ai guéri, avec celle recette, un prieur des cordeliers qui ne pouvait plus aller, tous les malins, boire le chocolat chez une dame de qualité ; un financier (|ui ne pouvait plus rien prendre a\ec ses mains; un chambellan que la douleur empêchait de rester detiont dans l'anti-chamhre du roi , et qui à présent s'y tient sur ses deux pieds pendant toute la journée. J'ai aussi rendu l'usage de la main droite à un cardinal qui ne pouvait plus donner deiK-nédiction, ni écrire des sermons et des billets galans à une duchesse. » I^e goûteux , très persuadé de l'efficacité du remède, offrit à don Solano une piastre gourde; mais il la refusa, en disant que c'était dégrader la noble profession de la médecine que d'exiger un salaire, comme un simple artisan. «Apollon chez Admèle, s'écria-t-il , ne faisait payer ni ses vers ni ses ordonnances. » Cet homme se retira émerveillé du savoir et surtout de la générosité de ce grand homme : el nous, nous allâmes réparer nos forces et chercher le sommeil dans des lits dignes d'un chanoine de la cathédrale de Madrid.

Le chant du coq nous avertit du lever de l'aurore ; il fallut s'arracher à la plume oise;ise. L'aubcrgisie nous vit partir avec regret. Il refusait son paiement; mais moi, qui ne voulais pas vivre à ses dépens, je l'obligeai de l'accepter. La roule, au sortir de Carthagène, est agréable pendant deux lieues; mais ensuite des montagnes, des sentiers étroits el escarpés , la rendent très pénible. Cependant nous égayions le chemin par le récit des prouesses du révérend père don É.sope , et des aphorismes du docteur don Solano. Après le passage des montagnes , le beau chemin recommence, et bientôt on aperçoii de loin la ville de Lorca, assise sur la croupe d'une montagne. Cette ville était liche, populeuse sous la domination des Maures; mais sa splendeur s'est éclipsée comme celle de toute l'Andalousie. Lorca n'est plus habitée que par des laboureurs desceiidans des Maures, aujourd'hui nouv eaux chrétiens ; mais le baptême, au lieu de la circoncision,

n'a pas fructifié : ils n'en sont ni moins grossiers ni moins voleurs. C'est un assemblDije d'hommes que les Espagnols appellent Bohémiens. Kous nous trouvâmes dans la a enta, au milieu d'un cercle d'ânes , de mulets, de nmletiers. Au coin d'un leu alimenté par la bouse de vaches, était un nouvellisie enfermé dans sa cape; à ses cotés un aveugle qui . de temps en temps , faisait résonner sa guitare et chantait du nez un air tendre et laugoureux. Deux petites filles de dix à douze ans et un petit !;arçon du même âge, n'ayant pour vêtement qu'une chemise qui n'atteignait pas les genoux, allaient, venaient, faisaient cuire une morue dans une huile dont l'âcreté irritait vivement l'odoral. Ce tableau , réjouissant et grotesque, aurait mérité le pinceau d'un peintre flamand. Pou Manuel, redevenu le chantre des Mu.ses, s'empara de la guitare de l'aveugle, et nous chanta une romance. L'holelier, sa femme , les enfans , les muletiers , élaient dans le ravissement. L'hôte fut si enchanté, qu'il nous régala à souper d'un morceau de cochon el d'une bouteille de vin de la Manche. Je doute que la harpe de David, qui calmait les fureurs de Said, eill produit un effet si prodigieux , et je ne suis plus étonné que la lyre d'Orphée ail ému Us rochers.

Pendant que nous exploitions notre souper, le nouvelliste nous conta que le roi d'Espagne allait faire la guerre à l'empereur de Maroc , pour exterminer tous ces chiens de nuisulmans , qui ne croient pas en Dieu , et qui sont excommuniés par le pape. « De plus, ajouta don Manuel , sa .saimelé a envoyé à sa majesté calholique une épée et une trompette bénites. Dès que l'épée touchera un Maure, il tombera mort; et dès que la trompette sonnera, les murs de Maroc s'écrouleront. » Ces bonnes gens n'osaient le croire ; mais don Manuel les assura que pareil cas était arrivé plus d'une fois. Cette nouvelle fit grand plaisir à toute la société; car la vieille haine contre les Maures, nourrie par la superstition, vit encore dans le coeur dejj Espagnols. La romance de don Mamiel nous valut une peiile chambre, celle de l'hôte, avec un matelas de quatre pieds de long. A notre lever, le posndero nous conseilla d'aller voir à la cathédrale les portraits de saint Ambroise , de saint Jérôme et de saiut Augustin. Don Manuel lui répondit qu'il aurait tout le temps de voir les originaux en paradis.

Nous parlimes au grand jour, et imus arrivâmes à Cuadix par de mauvais chemins. Cette ville est située sur une haute montagne, entourée de promenades agréables, qui furent souvent arrosées du sang des Maures et des chréliens.

De Guadix à Grenade la roide devient horrible. Notis traversions des inoulagnes, marchant au bord des précipices; le jour était sombre, et les nuages nous versaient de la neige fondue. Le cnlcsscio invoquait la Madone, saint Antoine , caressait et encourageait sa nude qui lirait a\ec de grands efforts.

Le poète du Toboso, fort mal à son aise, disait que c'étaient les Maures ou le diable qui avait fait ce chemiu. Les prièi-esdu cedessero ne purent nous sauver du naufrage. Nous versâmes rudement auprès d'un précipice. Par bonheur, un rocher qui le bordait empêcha la voiture d'y rouler. Don Manuel , dans sa chute, s'écria ; «Jésus, Vierge Marie, ayez piiié de moi ! » Mais, relevé, et revenu de sa frayeur, il demanda si sa tête était encore entière ; «Je ne savais plus, disait-il, quand j'étais à terre, ce qu'était devenue n oi âme.— ,Ie suis bien aise, luidis-je,

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de vous voir reprendre votre gaîlé et votre rouraye ; mais convenez que vous avez eu peur, car vous avez invoqué la Vierge et Jésus, que vous négligez hors du péril et en pleine santé. — Ma foi ! dans le doute de ce qui se passe là-haut , je ne suis pas fâché de mourir dans les règles. J'aime bien à vivre comme Horace , Anacréon elTibulle; mais je voudrais sortir de ce monde par la p(nte du christianisme, comme les Paul et les Augustin. • th, maraud ! cria-t-il à noire Phaéton, tâche de ne pas nous envoyer chez la belle Pi osei'pine avant le temps fixé par la destinée. » Enfin, harassés, impatientés, nous arrivâmes , sans autre encombre , à un village éloigne de cinq lieues de Grenade. Nous y passâmes la nuit dans un gite, digne repaire du muletier et de sa mule.

Le lendemain nous filmes dédonnnagés des peines et de l'ennui de la veille. Nous voyagions dans une campagne que la nature a\ ait choisie pour étaler son luxe et sa fécondité, où nos yeux étaient sans cesse trappes par des objets imprévus. Sur la roule un laboureur nous aborda en nous disant : Deo gratiax. Le plaisant don Manuel lui répondit ; Cum Spiritu tiio. Cet homme nous demanda une prise de tabac. Son accoutrement était bizarre : une peau le couvrait des pieds jusqu'à la télé; je croyais voir Robinson Crusoé : c'est le costume du paysan andalous. Lorsqu'il nous eut quittés, je dis à don Manuel : « (Juel dommage que ce beau pays ne soit pas peuplé des bergers deThéocrite et de X'irgile ! — Et des naïades et des nymphes de la cour de Vénus. Mais nous voici à Grenade. »

Cette ville, partie de l'ancienne Bétique, était, sous le règne des Maures , le paradis terrestre; elle est située au pied de la Sierra Nevada (montagne de neige;. LesMaures la bâtirent au dixième siècle. Elle eut bientôt plus de trois lieues de circuit ; mille et trente tours furent élevées pour sa défense ; de superbes vignobles paraient les montagnes et les vallées; une prodigieuse quantité d'arbres étalaient dans les plaines et dans les jardins les fleurs et les fruits. Les Maures étaient si enchantés de cette belle contrée, qu'ils s'imaginèrent que le paradis terrestre était perpendiculairement situé sur Grenade. On peut dire de cette ville ce qu'Énée disait d'Hector ; Qaanlum mutata ub illa. On lit sur la porte de la plupart des maisons, ces mots écrits en gros caractères rouges: Ai/c , Maria puiissinia, sin peccatio concebida '. Celte province est encore une des plus fertiles de l'Espagne. On y recueille du vin , de l'huile , du chanvre , de la cannelle, du lin, du sucre, des oranges et des amandes. Les citronniers , les figuiers , les mûriers y surchargent la terre. Les figues surtout y sont en telle abondance, que Jean 11, roi de Castillc, ayant mis le siège devant Grenade , les Maures achetèrent la paix par un présent de douze mulets chargés de figues, dont chacune contenait un double ducat. Sa latitude est de 37» 30'. Le climat est un des plus salubres et des plus tempérés du royaume. Nombre des sources d'eau vive entretiennent la fraîcheur dans la campagne, et la couvrent de fleurs et de verdure. Dans les montagnes on trouve des vallées délicieuses. L'homme n'aurait plus rien à désirer dans ce nouvel Éden, si son inquiétude, le vague de ses désirs,

« C'est le cri des franciscains qui , vainqueurs des enfans de sîîDt Dominique qui nient l'inmiacultc couccplion , ont fait adopter leur doctrine à tuule rtspaRiic. Tous les ordres militaires de l'Espagne jurent , à leur réieplion , de défendre , de paroles et d'ailions, la croyance lie la conception immaculée.

ne le poursuivaient au milieu des jouissances et de ta situation la plus heureuse. On assure que les Arabes regrettent plus Grenade que toutes les autres possessions d'Espagne; et que tous les vendredis , dans les prières du soir, ils demandent au ciel leur rétablissement dans cette ville; mais les chrétiens célèbrent celle conquête tous les ans , au 2 janvier. Le dernier roi maure , surnommé el cinquilo (le petit), à cause de la petitesse de sa taille, en (|uiltant ce fortuné séjour, chassé par Ferdinand , s'arrêta sur une hauteur pourvoir encore une fois la ville qu'il abandonnait , et s'écria en vei'sant un toiTent de larmes : ' 0 seigneur ! 6 Dieu des batailles ! ■ Sa mère lui dit avec aigreur ; «0 mon fils! il vous sied bien de pleurer en femme la perte d'une couronne que vous n'avez pu défendre en homme et en roi I • Ce beau royaume contenait alors trois millions d'habitans.

Après avoir réparé, par un long sommeil, nos forces épuisées, j'allai, avec le poi-te du Toboso, visiter la cathédrale. En chemin , je lui demandai des nouvelles de l'archevêque de Grenade et de ses homélies, dont Gil Blas admirait l'élégance du style. • Vous trouverez, me dit-il , les homélies du prélat , avec les comédies du poète Eabrice, et les ordonnances du docteur Saugi'ado. «Je comptai cinq nefs dans cette cathédrale, mais le ddme est ce qui frappe le plus. Il est soutenu par vingl-deux colonnes d'ordre corinthien , qui portent sur leurs architraves les statues colossales et dorées des douze apôtres. Ce dôme a soixante pieds d'élévation , et quatre-vingts de diamètre. Deux grands tombeaux de marbre attirèrent nos regards. C'était le dernier séjour de Ferdinand et d'Isabelle. Des harpies occupent les deux coins de ce monument. A l'opposite on y voit des figures de saints, étrange contraste. J'en demandai l'explication à don Manuel, qui prétendit que les harpies étaient là pour marquer la rapacité des rois, et les saints pour empêcher que ces chiennes , filles de Jupiter et de Junon , n'enlevassent les osscmens des deux époux. Ordinairement , sur la londje des morts célèbres, on éprouve quelque émotion; pour moi , aussi froid que le marbre qui les couvrait , je dis avec Malherbe :

Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines Font encore les vaines , Ils sont rongés des vers.

Je fus tenté d'interroger les mânes de Ferdinand et d'Isabelle, dont l'ambition , la politique et l'avarice agitaient l'existence et fatiguaient le monde. Voilà donc, disje , l'abime oii vont s'engloutir tant de vastes projets, tant de grandeur, de travaux, d'espérance! Ferdinand était d'une taille médiocre, avait le teint brun, les yeux noirs et vifs, et sa physionomie respirait toute la gravité espagnole. Nalurellement sobre, il ne mangeait que de deux mets, ne buvait que deux fois dans ses repas. Il était jiiand polilique ; mais taux, astucieux, dévot sans vertus, et ambitieux sans élévation dans l'âme. Sa femme Isabelle était de petite stature , mais bien faite. Elle avait les che- ' veux presque rouges ; les yeux verts et pleins de feu , et le teint olivâtre. Sa physionomie était imposante et agréable La hauteur, la fierté dominaient dans son caractère. Ses taleiis en politique, en administration, égalaient ceux de Ferdinand. Jalouse à l'excès , à sa mort elle exigea de son époux le serment qu'il ne contracterait pas de nouveaux liens. Elle mourut âgée de cinquante-quatre ans. Les deux époux établirent l'inquisition. Quel titre de (

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gloire et de reconnaissance pour la postérité ! Auprès de ces deux monarques on voit , sur une tombe senil)lable à la leur, les effijyies de Fhilippe-le-Bel, d'Aulriche, et de Jeanne sa femme, .le lus sur une des ailes de la nef une ordoDuanee qui fulminait la plus forte excommunication contre les iudévots qui parleraient dans la chapelle avec une femme , ou seraient dissipés et peu recueillis ; mais, de peur que les foudres spirituelles fussent insuffisantes, on condamnait les délinquants à quatre ducats d'amende.

Au sortir de la cathédrale, nous allâmes voir ce fameux Alhambra, ce palais mar,nifique, dont les jardins, enrichis par Part et la nature, étonnent encore l'imagination. Nous y arrivâmes par une promenade délicieuse , on , comme dans les Champs-Elysées de Virgile, on foule des tapis de verdure. Dans ces allées champêtres et sinueuses, on trouve ce qui manque aux Champs-Elysées : des fontaines, des eaux jaillissantes, qui, tombant du sommet des rochers, vont y porter la fraîcheur et la fécondité. Une de ces fontaines fut construite sous le rèjïue de Charles-Quint. Klle est ornée d'aif;les impériales et de bas-reliefs. Auprès de cette source est la porte principale du château, élevée en 12138, par un roi maure, pour servir de tribunal . suivant la coutume des Arabes et des Hébreux, qui érii;eaient les tribunaux à la porte des villes ' . On lit sur cette porte plusieurs inscriptions arabes. Voici la iilus courte : Loiutugc à Dieu. Au-dessus de l'inscription sont une clef et une main ouverte, deux grands symboles de la religion musulmane. Le Coran parle sans cesse de la main toute-puissante de Dieu , qui conduit les croyans dans la boime voie , et de la clef de Dieu qui leur ouvre les portes du monde et de la religion *. Koiis entrâmes dans une grande salle nonmiée Comaics , A'nix la vue embra.sse une partie de la ville, les coteaux et les montagnes qui l'environnent. Elle est chargée d'inscriptions morales et religieuses. J'en ai transcrit quelques-unes.

«Par le soleil , par la lune , par le jour, lorsqu'il parait avec € toute sa pompe, parla nullqui leCiiche, par le ciel et celui qui

• l'a créé, par la terre et celui qui lui donna l'étendue, par

• l'âme et celui qui la prédestina; il n'y a pas d'autre Dieu que ■1 Dieu. •

AUTKE INSCRIPTION.

• Ma paix est avec Dieu ; c'est à lui que je suis attaché , je « me suis mis sous sa tutelle. •

€ Il n'ya pas de véritable grandeur, sinon en Dieu, le grand « et le justicier. »

A cette lecture, don Manuel me dit que le saint-office avait tort de faire brûler des gens si pieux, si pénétrés de l'existence de la Divinité , qui en parlent si magnifiquement, « Allez, lui dis-je, adresser vos remontrances au grand-inquisiteur. — J'attendrai qu'il soit à Londres ou à Paris. »

De cette salle nous montâmes, par un petit escalier, dans une galerie au fond de laquelle est une espèce de

' C'est cet ancien usage qui a fait donner le nom de la Parle à la cour du grand-seigneur.

' La clef est â peu prés chez les musulmans ce que la croix est chez les chrétiens ; c'est le signe principal de leur foi ; comme les clefs dcsuml Pierre, elles ouvrent et ferment le ciel.

cage fermée d'une grille de fer. C'était la prison de la reine, femme d'Abdali , dernier roi de Grenade, accusée, par les Comels et les Zégris , d'un commerce illicite avec les Abencerrages , objets de leur jalousie et de leur haine. Les accusateurs produisirent des témoins qui attestèrent avoir vu un jour de fête , sous un berceau de roses , Albin Hamète dans les bras de la reine. Le crédule Abdali jura aussitôt la perle de cette puissante famille. Les Zégris lui conseillèrent , pour assurer sa vengeance , de les attirer dans le piège les uns après les autres. F-e roi , écoutant ce conseil , se rendit dans l'Alhambra avec un bourreau et trente soldats de sa garde. Les Abencerra;',es, mandés successivement , étaient décapités en arrivant. Il y avait dans cette cour une coupe d'albâtre , qu' fut bientôt remplie du sang et des têtes des proscrits. Déjà trente-cinq avaient péri , et toute cette famille allait être immolée , lorsque le page du dernier mort , entré avec son maître , eut le bonheiu- de s'échapper sans être aperçu. Il court avertir les Abencerrages, qui prennent les armes, parcourent la ville avec leurs partisans, en criant; «Vengeance! Trahison ! Meure le roi, qui a fait assassiner les Abencerrages! • Le peuple, qui les aimait, se range en foule autour d'eux ; ils marchent vers l'Alhambra , à la tête de quatorze mille hommes, criant, répétant ; Meure le roi! Abdali , désespéré de voir .son crime découvert , fait fermer les portes du palais ; mais on y met le feu. Malahusen , qui avait été forcé d'abdiquer en faveur d'Abdali son fils, entendant, du château où il s'était retiré , les clameurs , les vociférations de cette multitude, se présente pour apaiser sa furie. Klle l'entoure aussitôt, l'élève en l'air, en crianl ; • Voilà notre roi ; nous n'en voulons pas d'autre ; vive .Malahusen ! ■ Les Abencerrages lui donnent une garde, et pénètrent avec lui dans l'Alhambra , escortés de cent soldats. Us n'y trouvent que la reine au milieu de ses femmes, tremblante , effrayée d'un tumulte dont elle ignore la cause. Ils demandent le roi ; on leur répond (|u'il est dans la cour des Lions ; ils y volent. Cette cour était défendue par les Gomels et les Zégris. Les conjurés en égorgèrent deux cents ; mais Abdali s'évada. Les corps des Al)encerrages décapités furent portés dans la ville étendus sur des draps noirs. Musa , frère d'Abdali , après tant de victimes sacrifiées à leur vengeance, parvint à les apai.ser; aimé dn peuple pour ses belles qualités et sa vaillance, il alla chercher son frère, réiugié dans une mosquée; et il le ramena au château.

Pendant plusieurs jours on n'entendit que des gémissemens ; le deuil couvrait toute la ville. Abdali refusa de voir la reine ; ses ennemis persistaient dans leur accusation d'adultère, et offraient de la soutenir les armes à la main. Le roi tint un grand conseil, oii la reine fut condamnée à être bridée vive , si , dans trente jours, quatre guerriers ne venaient défendre sa cause , et prouver son innocence , les armes à la main. Après cet arrêt , la reine fut renfermée dans la tour de Comarés. Plusieurs guerriers maures se présentèrent pour condjatlre ses accusateurs; mais elle n'osa leur confier .ses intérêts : elle avait une si haute opinion des chevaliers espagnols , de leur générosité, de leur foi et de leur vaillance, qu'elle ne voulut pas d'autres défenseurs. Elle écrivit secrètement à don Juan Chacun , gouverneur de Carthagène , pour le prier d'embrasser sa défense, et d'amener avec lui, au joui' fixé, trois braves chevaliers, pour combattre ses accusateurs. Don Juan Chacon répondit qu'il était trop

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heureux de combattre pour une cause si juste et une si belle reine , e! qu'il seiait e\ait au rendez-vous avec trois compagnons d'armes. Le jour fatal arriva, et le peuple, Hui aimait la reine , était au désespoir de ne voir parailrc aucun gueii'ier pour sa défense, ftlusa et trois autres ïlaures présentèrent en vain leurs épées , d'autres champions offrirent aussi leurs services ; cette princesse, ne doutaut point de la foi des chevaliers espagnols , persista dans son refus.

Alors les juges firent conduire la reine dans la grande place, ou était dressé un échafaud tendu de noir. A la vue de cette reine infortunée, parée de sa douleur et de sa beauté , loule la place retentit de cris et de lanientalious ; le peuple voulait l'arracher à ses persécuteurs : il ne fut contenu qu'avec peine. Dés que les juges furent assis, vingt trouipel les annoncèrent l'arrivée das quatre accusateurs. Ils s'avanceni armés de pied en cap, montés sur les pins beaux chevaux de r.\ndalousie; des touffes de plumes flottaient sur leurs chapeau),; denx épées ensanglantées étaient peintes sur leurs boucliers, avec ces mois : Noui les lirons pour la vérité. Us étaient suivis de la foule de leurs parens et de leurs amis. Le peuple, inipalienl , jelait à tout moment les yeux sur la porte du camp par où devaient cnlier les défenseurs de la reine. Personne ne parut depuis huit heures du malin jusqu'à deux heures après midi; la princesse, pâle, tremblante, commençait à se croire abandonnée. (Juatre nouveaux champions mauresques vinrent la supplier de les accepter pour défenseurs de son innocence; elle promit de les agréer, si dans deux heures nul autre guerrier ne se présentait. Dans ce moment on entendit un grand bruit : quatre Tiircji , à cheval , s'avançaient dans la place en caracolant; l'un d'eux demanda aux juges la permission de parler à la reine ; elle fut accordée. Alors tous les quatre mirent pied à terre, et le même Turc qui avait porté la parole, dit à haute voix à la reine, que lui et ses compagnons, nés musulmans, étaient venus en Espagne pour coinbaltre les chevaliers chréliens; mais qu'instruits des malheurs d'une si belle princesse , ils accouraient pour punir ses ennemis, si elle daignait agréer leurs services. Pendant ce discours, il laissa tomber sur ( es genoux de la reine la leltre quelle avail .^crile à don Juan. La reine, reconnaissant les chevaliers espa;',nols qu'elle allendail, accepta leurs offres, et les juges du camp, ayant solennellemeni annoncé son choix , firent sonner la charge. Le combat fut terrible, et la vicloire long-temps incertaine; enfin les Espagnols Iriomphèrenl. Dieu , dit un manuscrit arabe, mit le courage dans leurs âmes, et la force dans leurs bras. Leurs adversaires reçurent la mort; le plus coupable, Mahomet 2égri, blessé dangereusement, el affaibli par la perle de .sou sang, tomba aux pieds de son vainqueur, qui , le pressant de son genou , cl lui tenant la pointe de son épéeà la gorge, le somma de confesser la vérilé s'il voulait qu'il lui accordât la vie. • Hélas ! je vais mouiir, répondit Zégri , et délivrer ma pallie d'un monstre odieux, .le déclare, en expirant, que, sans motifs que la plus noire einie, j'ai njéchanuneni calomnié les Abencerrages et la reine, dont aucune tache n'a jamais souillé la venu. J'implore d'elle mon pardon à mon dernier soupir ! » Les juges vinrent recevoir .sa déposition. L'innocence de la reine fut annoncée au peuple . qui . transporlé de joie, fil relenlir la place des plus vives acclamations. La reine fut reconduite en triomphe au palais. Abdali, navré de repentir.

vint se jeter à ses pieds , \es, baigner de ses pleurs, en la suppliant de lui rendre son amour; mais elle fut inflexible. Elle se retira chez un de .ses parens , et ne voulut plus avoir aucune relation avec son faible et cruel époux. Les chevaliers s'éloignèrent à l'instant de Grenade, sans avoir été reconnus que de la reine; et bientôt après les amis noiidjreiix des Abencerrages abandonnèrent la ville : leur émigration priva le roi de puissans secours pour défendre sa couronne. La prise de Grenade , le 2 janvier 1492, suivit bientôt cet événement.

Cette cour des Lions, théâtre du carnage, est d'une grande beauté. Elle est pavée de marbre blauc, soutenue de soixante colonnes fort élégantes, environnée de bassins de marbre blanc, d'oii tombent des cascades qui s'élancent en jets d'eau. Mais le plus bel ornement, d'où dérive son nom, est une coupe d'albâtre d'une seule pièce, de six pieds de diamètre, ornée d'arabesques, et supportée par douze lions. On y voit une inscription en quatre-vingts vers , sans doute digne de mémoire, mais je n'ai pas eu le temps d'en charger la mienne.

Dans la salle des Abencerrages, ainsi nommée parce qu'elle fut le lieu de leur supplice, nous rencontrâmes le curé, dont le logement est conligu à cette salle. C'était un beau vieillard , d'une physionomie pleine de candeur et de béatitude, âgé de vingt lustres moins trois ans, n'ayant d'autre intirinilé que la perte de ses dents, et l'oreille un peu dure; d'ailleurs encore agile, et ferme sur ses jambes. Je lui demandai quel était son régime pour conserver une si bonne santé. « Je n'ai ni crainte ni remords; j'ai mis ma confiance en Dieu; je remplis exaclement tous mes devoirs; je rends service à mon prochain autant que je le puis; je dis tous les jours la messe à huit heures du malin; après un déjeuner sobre, je fais une longue promenade; et depuis trente ans je ne VIS que d'ail, de tomates, de morue et d'ognons ; j'attends la mort sans effroi , je l'envisage comme un asile où va se reposer l'homme de bien.» Le poète du Toboso, ravi de la saine el douce philosophie de ce bon prêtre, lui dit : " Si vous faisiez des vers et l'amour, je voudrais vous ressembler. » Ce pasteur nous assura que , pendaul des siècles , le sang des Abencerrages avail coloré la coupe d'albâtre , et qu'il n'était effacé que depuis peu de Icmps. « Mais un plus grand prodige, ajoula-l-il , est celui (|ui s'opérait dans mon presbytère; trois de mes prédécesseurs en ont été les témoins. Le premier voyait toutes les nuilsdes monstres gais qui dansaient dans sa chambre, el cherchaient à lui jouer quelque bon tour. Le second curé, couché sur un matelas dans cette même chambre, V il entrer une procession de moines franciscains, tous un cierge à la main, qui, après l'avoir salué poliment, se rangèrent le long des murs , et puis l'un après l'autre sautèrent à pieds joints par-dessus lui, et s'en retournèrent processionnellemeut comme ils étaient venus. — Quoi! dis-je au curé, vous n'avez pas reçu cette visite? — Non, cir tous les jours, avant de me coucher, j'arrose ma (liambre et mon lil d'eau bénile; mais j'ai souvent en- Uiidu, dans la cour des Lions, une confusion de voix et de clameurs ; je pense que ce sont les âmes des Abeucerrages décapités qui viennent se plaindre de leur supplice. » Je conqiris à ce discours que la crédulité et la simplicilé de ce centenaire avaient aulanl contribué ù sa longévité el à la vigueur de sa constiluti(ni quesa sobriété et ses longues promenades. En le quittant, nous nous recommandâmes à ses prières. Nous ne plumes voir la salle des

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Nymphes , où sont deux statues de marbre blanc , toutes nues, et très belles; l'archevêque de Grenade en avait emporté la clef, craignant que la nudité et la morbidezza ( la mollesse ; de ces deux fi(;ures ne fissent des impressions trop vives sur la jeunesse, déjà trop susceptible.

De l'Alhambra nous montâmes au Généraliffe. Ce mot sifinifie, en arabe, palais de la danse, du plaisir et de l'amom-. C'était la résidence des sultans dans les mois d'avril et de mai. Ou y arrive par une montagne fort élevée , où les eaux vous environnent de toute part. Elles courent en torrent, vont former des cascades dans les cours, les jardins, les salles du palais. Les jardins sont en amphithéâtre, et les mêmes arbres prêtent encoie aux chrétiens les ombrages dont les Maures avaient joui autrefois. Nous nous a.ssimessous deux amiques cyprès, unmiiiés cyprès de la Sullane, parce que les Goinel affirmaient que c'était sous ces arbres que la reine donnait ses rendez- vous à un Abencerrage. « Ah ! s'écria don Manuel , l'arbre du deuil , le beau et malheureux Cypalisse, couvrait de son ombre les mystères de l'amour ! Heureux enfans d'ismail ' , vous saviez jouir de la vie! mais vous avez disparu ! Et toi , Grenade , ville superbe , reine du monde, lu n'es plus aujourd'hui qu'une beauté négligée et Hétrie!»Je lui dis qu'elle avait encore de beaux restes, qui méritaient nos regards. En effet , sur les hauleurs de l'Alhambra, vers la fin de décembre, nous jouissions des charmes du primemps. Un grand concours de monde, assis sur le gazon, s'y livrait à la joie et au repos. Nous voyions circuler les marchands de liqueurs , de gâteaux et d'autres friandises , et des femmes charmantes achevaient d'embellir ce lieu de délices.

Grenade a douze portes; elle est assise moitié sur les montagnes, moitié dans la plaine, et divisée en quatre quartiers. La noblesse, les négocians, habitent celui qu'on appelle Grenade. Les maisons en sont belles ; chacune a sa fontaine et son jardin. Les principales rues sont voûtées, à cause des canaux qui conduisent l'eau dans les maisons : voilà pourquoi il est défendu aux carrosses d'y passer. On compte dans la ville, ou dans ses environs , jusqu'à dix mille fontaines. Sa population est de cin- <iuante mille habitans, dont presque lesdeut tiers sont gens inutiles et désœuvrés, tels que gens de loi, moines et mendians. l'oiir achever cette agréable journée , nous allâmes à la comédie. La salle est d'une construction bizarre; les hommes occupent le rez-de-chaussée, et les femmes sont placées en haut, dans des galeries assez maus,sades. Nous ne pûmes rien entendre; la voix des acteurs était couverte par le bruit des briquets que les spectateurs battaient tour à tour pour allinner leurs pipes : c'était un feu roulant. Le dénoùment de la pièce fut amené par un capucin monté .sur un âne; après mainte* grimaces et bouffonneries , il réunit les acteurs et les actrices deux à deux, et leur donna la bénédiction nuptiale-

Je dois citer une inscription qui honore la piété et l'humanité de ces Arabes dont les Espagnols abhorraient le culte, et qui pourtant adoraient le mêiiie Uieu ; elle se trouve au-ilessus de la porte d'une maison particulière, qui jadis fut un hôpital :

«Louange à llieul Cet hôpital, asile de miséricorde, fut • construit pour les pauvres malades Maures. Il est là pour « servir de monument à la foi et à la charité de son fondateur,

' Les Arabes descendent d'ismaël , lils d'Abraham et de sa servante Agar.

« il sera sa récompense, lorsque Dieu héritera <lc la terre et de . tout ce qui est en elle. Ce fondateur est le Rrand, le renommé, « le vertueux Abi-Abilallad Mahomad ; qu'il piospfre en Dieu, « ce roi zélé, ec bienfaiteur de .son peuple' que Dieu soit lou-

• jours avec Mahomet et ses adhérens ' »

Voici une autre inscription aralie que nous trouvâmes sur la porte d'un c<mvent de franciscains , bSli sur une ancienne mosquée :

« Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu ; que ces paroles soient

• sur ta bouche comme dans ton eaur ! Dieu , à la sollicitation « de son envoyé , abrégea le nombre des prières ; ne songe pas « à les diminuer '. •

Je voulais partir le lendemain ; mais don Manuel me demanda encore vingt-quatre heures pour reconnaître les dehors charmans de la ville. - On voit bien, lui dis-je, que doua Clara n'est pas à Cordoue ; vous seriez plus attiré par ses charmes que par ceux de Grenade : mais moi , la belle Séraphine, l'amour et l'hymen m'y attendent. — Mon cher, eroyez-moi , calmez votre impatience ; les fruits que l'on cueille dans l'été et l'automne ne valent pas les espérances du printemps. Au reste , un seul jour nous suffira pourvoir les naïades de la ville et de la campagne. Je voudrais y trouver les deux fontaines dont parle l'AriosIe, l'une qui inspire l'amour, l'autre qui l'éteint. — Et de laquelle boirait votre seigneurerie? — De la première, quand l'amour me rirait; de l'autre, quand il me porterait trop à la tête. Cependant, pour vous engager à m'acrorder cette journée, je vous promets un bon diner chez leshiéronymites, qui ont un beau couvent que lair a fait bâtir le grand capitaine Goiisalves de Cordoue. — Vous connaissez donc un de ces cénobites? — Oui, le révérend père gardien ; c'est une connaissance nouvelle , d'hier seulement. — Et où l'avez-vous vu ? — Nulle part , lui-même n'a jamais entendu parler de moi ; cependant , demain, je .serai au nombre de ses amis, et il nous donnera un bon dîner, ce qui est une preuve irréfragable d'amitié. Il se nomme le père Polycarpe; c'est un véritable élu; il n'a ni l'éloquence, ni l'ambition de saint Bernard, ni les visions de saint Jérôme, ni les ardeurs de saint Augustin ; mais il a le zèle, la simplicité de saint Polycarpe son palnm. 11 a un frère à Barcelone , nommé don Parome , qui porte l'unifoi-nie des cordeliers. — Vous connaissez sans doute ce frère? — Pas plus que saint Polycarpe et saint l'acome ; mais j'ai su hier soir qu'il est au nombre des moines et des animaux vivans; dès que j'ai connu son existence et sa profession, je me suis lié d'amitié avec lui. J'ai appris qu'il aime beaucoup le café et la Malvoisie de Catalogne; qu'il a une très belle voix de chapitre: et que don Polycarpe, son frère, compose des homélies dans le goût de feu l'archevêque de Grenade. — Comment savez-vous tout cela? avez-vous eu une révélation? Oui, mire posailcro e>i\ l'ange qui ma tout révélé. C'est un homme essentiel ; il a la mémoire d'un botaniste on d'un nomenclateur romain , et la curiosité et le parlage d'une sn'ur nrsnline. Mais pour finir , demain je vous donne à diner à onze heures chez don

' Mahomet raconte dans un Siira que , transporté dans le ciel , Dieu lui dit qu'il voulait que les vrais crovans priassent cent fois par jour. Mahomet trouva que c'était beaueonp; mais, conseillé par Moïse , il pria Dieu de réduire ce nf)nibre à quatre fois. I,a prcnnére au lever du soleil , la seconde à nudi, la troisième m foled courh.!nt,<'i la ilcrnièic à niinuil.

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VOYAGE EIN ESPAGNE

Pohcarpe. " Aux petits des oiseaux, Dieu donue la pâture. • — Mais souvent il la refuse aux liommes. »

Le lendemaiu , après avoir joui d'une matinée éclairée d'unlieau soleil d'automne, et parcouru les environs de la ville, nous nous rendîmes au monastère des hiéronymites. Je me prétais avec peine aux tours , aux plaisanteries du poète du Toboso ; mais il était si gai , si pressant , si séduisant , qu'il m'entrainait malgré moi. Nous demandâmes don Polycarpe : un petit frère nous conduisit à sa cellule. iNous le trouvâmes occupé à l'éducation d'un perroquet, auquel il apprenait à prononcer .Vip, Maria purissima: Veo grattas. Dès qu'il nous aperçut, il quitta son élève, nous salua, et nous demanda le motif de notre visite. Le fils d'Apollon lui dit , d'un air modeste et mesuré, que son frère don Pacorae l'avait chargé de le voir en passant par Grenade, pour lui donner de ses nouvelles, et lui demander des siennes et de ses homélies. — Quant à ma santé , grâces à Dieu , elle est bonne ; mes homélies, j'en suis assez content. Vous venez donc de Barcelone? pourquoi ne m'a-t-il pas écrit? — H avait une légère indisposition , causée , je crois , par l'usage immodéré du café. — Je le reconnais là ; il n'e^t pas de lettre où je ne lui recommande d'y renoncer , ou d'en prendre rarement: mais je ne suis pas plus écouté que jadis le prophète Isaie dans Jérusalem, Il prétend que le café ouvre l'esprit, en donne même au besoin. Chimère : est-ce que j'en prends pour composer mes homélies ? — Votre réflexion est juste. — 11 ajoute, pour se justifier, que les plus grands saints ont eu leurs faiblesses ; que saint François de Sales aimait les fleurs; saint François Xavier, les voyages; sainte t"atherine,les visions; sainte Thérèse, les romans; saint François d'Assise, les bétes; et moi, dit-il en riant , j'aime le café. Mon frère fait de bonnes homélies, et moi de bon café. — linons a fait espérer que vous voudriez bien nous faire goOter quelques-unes de vos spirituelles productions. — Je ne ressemble pas au mauvais riche, je donne volontiers les fruits de mon jardin. Mais vous entendez la cloche qui nous a\>pelleau réfectoire; dluez tous les deux avec nous. A quatre heures, je dois débiter une de mes homélies dans notre église; j'aurai une assemblée nombreuse de femmes et d'enfans. Je parlerai aujourd'hui de saint Polycarpe, mon patron, qui est resté quinze années sans se coucher, et qui s'asseyait sur une pierre, sans s'appuyer, lorsqu'il était vaincu par le sommeil. — Ce grand saint , répondit don Manuel, mérite d'avoir un lit de plume en paradis. » 11 lui parla ensuite de la voix sonore et brillante de don Pacome. • Vous savez, lui dit-il , que l'on court en foule à l'église pour l'entendre officier? — 11 me mandait , dans sa dernière lettre, que sa voix était un peu bais,sée. — H a eu un léger enrouement , mais de peu de durée. 'Aujourd'hui, quand il chante au chœur, il fait encore trembler les vitres. — J'aurais besoin du charme de sa voix et de la vigueur de sa poitrine pour soutenir mes homelies : • phrase qu'il prononçait d'un ton modeste; mais cette modestie extérieure n'étouffait pas l'amour-propre de l'écrivain.

Nous deseendimcs au réfectoire, occupé déjà par une vingtaine de moines qui nous accueillirent avec jubilation, présentés par le père gardien coiume des amis de son frère, don Pacome. Nous dînâmes sur une table à part avec le père gardien; la chère fut assez bonne; le vin encore meilleur. On nous servit au dessert une assiette de glands dont le goût est plus agréable que celui de la uoisette.

Nous ne connaissons pas en France cette espèce de glands; c'est apparemment celle que portait, dans l'âge d'or, l'arbre de Jupiter, et qui nourrissait les hommes de ce siècle fortuné,

Où , sous un chêne, on soupait galamment Avec de l'eau , du raillcl et du gland '.

Nous bûmes à la santé de don Pacome et des cordeliers; don Manuel et moi portâmes ensuite celle de don Polycarpe, de saint Jérôme et des hiéronymiles. Le père gardien nous entretint de l'Alhambra, de la conversion des Maures et du cardinal Ximénès, qui, après la prise de Grenade, en avait fait baptiser cinquante raille. «Ce pieux cardinal, continua- l-il, voulut forcer tous les habitansdu quartier nommé VJIbcrjarin d'embra&ser notre saintereligion. Ils se soulevèrent; mais ils furent bientôt réprimés et condamnés comme criminels de lese-majesté. Le cardinal, sensible et miséricordieux, et qui voulait conquérir des âmes à Dieu , fit proposer aux rebelles la mort ou le baptême. Dieu toucha leurs coeurs , et tous acceptèrent le baptême-. Un jour, le saint cardinal, après avoir gagné les imans et les docteurs mahométans , se fit apporter tous les Corans, tous les livTes arabes, quelque sujet qu'ils traitassent, et les fit brrtier publiquement, sans épargner, malgré les plus pressantes prières, les reliures enrichies d'or et d'argent. Quelques livres de médecine échappèrent seuls à cette proscription ^. — Certain Omar, dis-je alors, jadis en fit autant en Egypte. J'ai oui dire que cette éminence était sujette à des accès d'une mélancolie .si noire, qu'elle était insupportable aux autres et à elle-même. — Je ne sais, reprit don Polycarpe, mais nous aurions besoin d'un autre Ximénès qui condamnât aux flammes ces romances , ces comédies . ces ségiiidilles et tous ces méchans vers qui inondent et corrompent l'Espagne. -Vous avez bien raison , dit don Manuel ; vos homélies suffiraient pour éclairer et sanctifier le monde. — Sont-elles un peu connues à Barcelone? demanda le père. — Sans doute ; elles y sont plus goûtées que le café. » Ce joli trait de flatterie fit sourire le bon père, et nous valut encore une bouteille de .Malaga.

D'abord après diner, don Polycarpe nous mena à l'église pour nous faire voir le tombeau de Gonsalves de Cordoue, sur lequel était une inscription latine, dont voici la traduction :

• Ici repose (Jonsalves Fernand de Cordoue, le plus grand ■ capitaine de l'Espagne , et la terreur des Français cl des < Turcs >'

* Anciennement, chez les Arcadiens et les Espagnols, le gland était regardé comme un mets délicieux. Pline rapporte que de son temps les Espagnols en servaient sur leurs tables , cuits sous la cendre; mais ces glands sont d'une qualité supérieure à ceux desehênes de nos climats.

- En 1726, l'inquisition , autorisée par le gouvernement , fit ■ arrêter trois cent soixante mille familles soupçonnées de mahomélisnie, et confisqua tous leurs biens, évalués â douze millions de piastres, qu'elle a pieusement conservés.

= Ce cardinal si bon, si miséricordieux , selon don Polycarpe, était dur, ambitieux , opiniâtre et fanatique, il disait qu'avec sou cordon il menait les grands d'Espagne , et qu'il les écrasait averses sandales. Les cinquante mille Maures qu'il fit baptiser étaient de tJrenade et des villages voisins. Un édit de 1561 leur ordonna de faire baptiser leurs enfans. Les Maures , pour éluder la loi, se prêtaient les enfans nés â peu près au même temps, i>our les présentera l'église; et souvent un seul enfant recevait plusieurs baptêmes.

VOYxVGE EN ESPAGNE.

Je m'avisai de demander à don Polycarpe s'il croyait que ce grand capitaine fi'it en paradis. 'Per Clirhlof s'écria-t-il, qui pourrait en douter? Il a battu les Turcs et fondé ce monastère. » Il prit alors congé de nous pour aller faire un peu de sieste, en attendant l'heure de l'homélie, nous priant de ne pas y manquer. « Mais, dit-Il à don Manuel , donnez-moi votre nom , alin que je parle de vous à mon frère , et que je le remercie de in'avoir procuré voire connaissance. — Je m'appelle don Estevan, y Francisco y Antonio Caracalla. » Le gardien écrivit ce nom sur ses tablettes. Lorsqu'il fut parti , je restai quelque temps rêveur devant la tombe de Gonsalves. « A quoi rêvez- vous? me demanda don Manuel. — Je cherche une inscription pour ce tombeau; au lieu de celle que nous y lisons, je voudrais y graver la maxime favorite de ce fameux personnage ,

La toile de l'honneur doit être grossièrement lissue '.

Je n'éprouvai pas, près de ce tombeau, la plus légère émotion ; j'aurais gémi sur celui de Cicéron , de Virgile, de Christophe Colomb; j'arroserais de mes larmes la tombe de Louis XII et de notre Henri IV; mais celles de Ferdinand, d'Isabelle et de Gonsalves ne m'inspiraient aucun intérêt. C'est que le génie, les talens, dépouillés du charme de la vertu et de l'humanité, attristent, révoltent le C(eur, loin de l'intéresser et de l'émouvoir -.

« Eh bien! me dit le poète de la Manche, ètes-vous content de don Polycarpe, de dou Antonio Caracalla? — Oui, j'en suis très satisfait. Votre beau génie aurait inventé le cheval de Troye,si vous aviez été dans l'armée des Grecs. Revieudrez-vous entendre l'homélie de ce grand prédicateur?— Qui, moi? me répondit-il, agité comme la Pythie sur son trépied ,

Non , vous verrez plus tAt l'avare , au fond de l'ime. Préférer A l'argent les vertus et l'honneur .• Vous verrez bien plus tôt un époux et sa femme , Brûler, après div ans, d'une constante flamme; Un pocle modeste , un grand , plein de candeur , Une belle , à trente ans, nous avouer son âge , Que vous ne me verrez , de ce vieux sermonneur , Revenir écouter le pieux radotage.

Nous sortîmes enfin de Grenade; le premier regard de l'aurore nous vit en chemin pour nous rendre à Cordoue , où tendaient tous mes vœux , où la fidèle Séraphine devait me faire oublier les peines du voyage, m'enivrer des délices de l'amour. Nous traversâmes la plaine de la Vega (verger), qui a huit lieues de large et vingt-sept de circonférence. Elle est environnée de montagnes, de collines couverles d'oliviers, de mûriers, de vignes, de citronniers, arrosée de |ilusieurs rivières et de quantité de ruisseaux qui serpentent sur des prés toujours fleuris. La nature y répand avec profusion ses richesses et tout son luxe, et cependant cette plaine délicieuse est le lieu de la terre où le sang humain a coulé avec le plus d'abondance, dans la longue lutte des Maures et des chrétiens. Le fameux don Rodrigue, roi d'Espagne, qui avait déshonoré

' Ce général gagna , par ruse , deux batailles sur les Français dans le royaume de Naples. Il les surprit en les amusant par des traités de paix.

' Le maréchal de Luxembourg, dans son lit de mort, ré|)ondit !i ceux qui lui parlaient de ses exploits cl de sa gloire : • J'aimerais mieux avoir secouru quelques malheureux , que celle gloire dont vous me parlez. »

la fille du comte Julien, y livra aux Maures la plus terrible des batailles : elle dura huit jours, d'un mercredi à l'autre; la nuit séparait les combattans, et la mêlée recommençait au lever du soleil. Rodrigue combattit en héros; il disparut et l'on n'a jamais su sa destinée. Au souvenir de tant de sang et de carnage, au milieu de ce verger si riant et créé pour les jouissances de l'homme, j'éprouvais un sentiment de tristesse; mon imagination voyait des torrens de sang, des membres épars et sanglans, des cadavres infects qui couvraient ces riches tapis de verdures et de tlems. Et ce qui m'affligeait le plus, c'est que ce tableau m'inspirait de l'aversion et du mépris pour l'espèce humaine.

On compte vingt-deux lieues de Grenade à Cordoue : nous dinâmes à Alcala la Real ; notre calessero nous proposa d'apprêter notre diner, eu nous ùiaanl-.i Pereza Uiwc de Pobrcza ' . » Cet homme , âgé d'environ trente ans, avait un air robuste, des sourcils épais qui ombrageaient deux pelits yeux pélillans, une barbe noire et touffue, un front vaste et proéminent, de larges épaules et une physionomie pleine de mouvement. Tout annonçait un tempérament ardent et une âme vigoureuse. Pendant toute la matinée, il avait marché à cfilé de sa mule, l'air sombre et réfléchi, sans prononcer nue parole. En préparant pour nous du moulon grillé, il apprêtait pour lui une soupe de pain assaisonnée avec de l'huile et trente gousses d'ail. "Comment! lui dis-je, vous comptez vider cette vaste marmite? — Par saint François, le fondateur des franciscains et mon patron ! je la digérerai aussi facilement que le prophète Mahomet digérait son diuer, quoiqu'il mangeât pour trois persoimes, et que sa digestion se fit dans trois heures. — Voilà imegrande faveur du ciel, lui dit don Manuel, surtout lorsqu'il donne les moyens d'acheter des vivies. Mais , senor Francisco , vous êtes bien savant ; comment connaissez-vous le grand prophète des croyans? — Debaxo (te main capo , .suele avcrbucit vifUlo -, répondit le docte muletier. Mais le diner est prêt , dinous ; nous avons du chemin à faire. » Ce repas fut aussi vile expédié que la messe d'un aumônier de château , et nous remontâmes en voilure. En gravissant par un chemin pénible et rocailleux, nous mimes pied à terre pour être moms secoués et faire jaser ce Francisco, qui paraissait avoir de l'esprit et une certaine éducation. Il nous dit , en nous entendant pester contre le chemin : « Alança qitieii no causa''. — Francisco, lui dis-je, convenez-en franchement, vous n'avez pas toujours mené la mule et endossé le sarrau? ~ Non, par saint Jacques! tel que vous me voyez, j'ai i)orléle froc ei la barbe de capucin. — Vous, capucin? — Oui, j'ai vécu quinze ans dans une capuciiiière, et neuf mois dans une fosse qit'ils nomment in puce, 011 ces boucs me firent jeter. — 11 est donc vrai que cet horrible supplice existe dans les couvens? — Oui, j'en frémis eiicoie de rage , et je me cache sous cet habit pour me venger de tous les capucins que je rencontrerai. Cada hormiga tiene su ira '. — Veuillez nous donner quelques délails sur cet horrible supplice. » Alors Francisco, après avoir lancé un coup de fouet à sa mule et l'avoir exhortée dans son langage à doubler le pas , commença ainsi ,sa narration : « L'(« pace est une fosse creusée en terre à quarante pieds de profondeur, sur trois ou quatre de lar-

*« La paresse est la clef de la pauvreté. »

2 « Souvent un bon vivant est caché sons un mauvais habit. »

= ■ Qui ne se lasse point , vient à bout de tout. >

< u Chaque fourmi a sa colère. »

VOYAGE EJ\ ESPAGrSE.

fieur; c'est l'anlre des taupes, inaccessible au jour, où l'on ne respire qu'un air lunnide et pernicieux '. Avant de m'y descendre, on nie fît comparaître devant le chapitre des lonîjues barbes. Je m'assis sur une sellerie, e' Ion me lut ma semence. Je ne sourcillai pas; je jetai seulement sur mes jnjjes un œil de méprise! d'indignation. Après celte lecture, on nie mena en procession, la croix précédait ; chaque capucin , tenant un cierge, p.salmodiait \f Libéra. Knsuite, après m'avoir aspergé d'eau bénite, on me descendit dans cet abime infernal, où l'eau et un pain grossier étaient ma .seule nourriture. — 0 fortune! o vanité des vanités! s'écria don Manuel, un capuciu devenir muletier! Ainsi Denys le jeune fut maitre d'école à Corinllie; ainsi Persée, roi de Macédoine, fut promené en esclave dans Rome devant le char de son vainqueur. — Ainsi, ajodtai-je en riant, Cléopâtre et Marc-Antoine à Alexandrie, Pompée sur son rivage, Marius à Minlurues, éprouvèrent les caprices de la fortune. — Oui , vous avez raison, et cela est si commun, que ce n'est pas la peine d'en parler. — Je vivais, continua Francisco, dans la rage et le désespoir, implorant la mort à grands cris. Vingt fois j'ai voulu me briser la tête contre le mur; mais la religion , la penr de l'enfer et l'espoir de la vengeance me retenaient. Je n'étais plus qu'une momie, une ombre, lorsque la discorde vint souffler son venin dans l'àme de ces bipèdes enfroqués. Il s'agissait de nonnuer un supérieur : de là les cabales, l'ambition, les injures, la haine; les partis en vinrent aux mains, armés de bâtons, de chaises et de bréviaires qui volaient à la tète des uns et des autres. Pendant ce combat, un jeune moine de mes amis vint ouvrir mon cachot. Hélas! ma vie était épuisée, mes yeux ne pouvaient supporter la lumière, et mon libérateur était obligé de me trainer. A cent pas de la maison, je m'évanouis; henreusement nous étions près dun rui.sseau : le jeune moine me baigna le visage, et la fraîcheur de l'eau me rendit à la vie. Enfin nous parvînmes à la chaumière d'un pay.san charitable, qui ine cacha dans son grenier pendaut trois semaines. Une nourriture saine, abondante, rétablit bientôt mes forces, et l'ardeur de la vengeance donna à mon âme une nouvelle énergie. Malheur aux capucins que je rencontrerai! J'en demande pardon à Dieu et à la Madone; mais je suis Espagnol et moine, et dussé-je péiir, je les assommerai ou les couperai comme des chevaux entiers! «Cet lionnne pensait comme la Cléopâtre de Corneille :

Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge!

Nous lui demandâmes s'il pouvait nous confier la cause de sa haine et du crime de ses confrères. « Vous paraissez des gens d'esprit incapables de me trahir, et la sérénité de votre physicmomie inspire la confiance. Mes pareus étaient pauvres et très pieux. J'avais à peine atteint ma septième année, que je fus dévouéà saint François, et revêtu d'un petit habit de capucin. A quinze ans j'entrai dans cet ordre; j'étais doué d'une excellente constitution, d'un tempérament nionacal qui se développait et

' Le nom d'//f pace, donné aux cachots des eouvens, vient de cette plirase, vudc in pace, que l'on dit aux malheureux que l'on jette ilaiLs celle fosse. Ces affreuses prisons étaient eoiinucs (tansl'anliqniw; les Romains y enterraient les "Vestales vivantes. .UiruiIIui j finit sa vie dans le désespoir. Louis XVI, sur les nistances d'.Antonictle, sa femme, ordonna, sous peine des ehàtimens les plus rib'ouieux, l'alwlition de cette barbarie,

s'irritait avec l'âge. Troublé , agité de mes nouveaux besoins, je les combattis avec courage et opiniâtreté. La religion, sans réprimer mes sens, jetait l'eft roi dans mon âme. Je souffrais, ma tête s'égarait ; si je rencontrais unp jeune femme, elle me paraissait environnée d'étincelles. Je frémissais , je rugissais ; la nuit , les songes épouvantaient ma conscience. Je me levais alors, je me jetais au pied de la croix, et demandais pardon à Dieu du crime de la nature. J'eus des accès violens de frénésie. On me lia, deux saignées copieuses calmèrent mes sens et rétablirent ma raison. Les pères me disaient que c'était le démon qui s'était emparé de moi, et que leurs prières l'avaient chassé de mon corps; mais ce démon revint bientôt avec la santé. Enfin, me promenant un jour à quelque dislance du couvent, j'aperçus une jeune fille assise devant sa chaumière ; elle .se leva et vint me Jjaiser la main. Mille étincelles sortirent de ses yeux ou des miens; éperdu, hors de moi , je la serrai dans mes bras et mes lèvres pressèrent les siennes. Je ne vis, je n'enlendis plus rien; mon âme .s'évanouit. La jeune tille apercevant sa mère, m'en avertit et s'éloigna. Je me relirai poursuivi de limage de la belle Anionia, et enflammé du baiser brillant que j'avais savouré. Plus de repos, mon sang coulait à flots précipités et bouillonnait dans mes veines. Dans le silence de la nuit, je brûlais, je soupirais, je poussais des cris de fureur. Quelquefois j'étais près de succomber; mais la religion, armée de ses vengeances, m'arrêtait sur le bord de l'abime. Quelquefois cependant je me disais:» Les patriarches, ces élus du seigneur, avaient des femmes , des concubines ; Abraham reçut Agar dans son lit: Rachel et Lia, femmes de Jacob, lui ainenèrenl deux servantes. Les gens du monde ont des épouses, des maitres.ses et le paradis sur la terre; moi, mon partage est l'enfer dans l'un et dans l'antre monde. » Je restai trois jours dans cet état convnisif, consumé, comme nn tison ardent, dénies propres feux. Le quatrième jour je sortis de grand matin , entraîné malgré moi, ignorant où j'allais, tremblant de tous mes membres. Je nie trouvai, sans le savoir, à la porte delà jeune Antonia. Elle était a\ec sa mère, qui me recul ayec le respect dit à la barbe et à la robe d'un capucin; mais le sourire de la fille me loucha plus que la vénération île la mère, qui sorlit heureusement pour aller puiser de l'eau. Je demandai à Antonia si je pourrais la voir en particulier. «Oui, me dit-elle; je vais porter des fromages à la ville, je passerai par le pelit bois, vous pourrez m'y attendre. • Sur cet avis . je pris congé de la mère , et je courus au rendez-vous. Ce bois était au pied d'une colline, l'ombre épaisse et solitaire en faisait l'asile du mystère et du plaisir. J'attendis Antonia en me promenant à grands pas dans une agitation, dans une lutte cruelle entre la crainle, le remords et le cri de la nature. Elle parut ; l'élincelle qui met le feu au canon ne produit pas une explosion plus rapide que celle que j'éprouvai 5 l'aspect de cette nouvelle Rulh. L'ivresse, le délire suspendaient toutes les facultés de mon âme; je m'égarai dans un ravis.sement extatique. Depuis ce jour mou existence fut changée: j'habitai un monde nouveau; le calme, la sérénité, rentrèrent d'us mon âme; mmi sommeil devint plus Iranquille; la nature s'embellit à mes yeux; mes affections furent plus douces; j'aimais tous les hommes, je chérissais, la vie dont le fardeau m'avait accablé; j'eus plus d'amour pour l'Être suprême; mon cœur satisfait, au lieu de prières, de vaux sombres cl fanatiques, lui of-

VOYAGE EN ESPAGiNE.

frail l'hymne de la reroiinaissance; j'étais heureux; mais je cueillais des Heurs sur un vokan. Le père gardien, rusé scélérat, suspectant le niolifde mes fréquentes promenades, fit suivre mes pas ; on découvrit le fortuné trésor que renfermait une pauvre cabane ; ce vieux sycophante résolut de me l'enlever, ou du moins de le partager avec moi. Il m'envoya avec un compagnon , sous un mauvais prétexte, à O.ssuna, où nous avons un couvent. Le supérieur de cette comnmnauté me retint quinie jours; et n'ayant nul motif de me garder plus longtemps, il m'accorda mon retour, que je ne ces,sais de solliciter. Rentré dans ma capuciniere, je me hâtai d'aller revoir ma chère Antonia; elle m'apprit les fréquentes visites du gardien, ses projets de séduction, son cynisme, .ses promesses, ses offres pécuniaires pour ébranler sa fidélité. ■ Ma mère, me ditelle, le reçoit avec vénération ; elle croit recevoir dans sa mai.son un envoyé du ciel , un saint Vincent, un saint Antoine. > Je lui demandai à quelle heure il venait ordinairement chez elle; c'était l'aprè.s-dinée. « Eh bien! lui dis-je, la première fois qu'il viendra, retenez-lejusqu'à la nuil. • Elle me le promit. D'après cette instruction, je guettai mon renard ; et le jour que je le vis partir pour la chaumière, j'allai me tapir en embuscade derrière un rocher qui borde la route. Là je quittai ma robe, mes sandales, el, vêtu à la légère, armé d'un gros bâton , j'attendis ce hideux pécheur. Le crépuscule régnait lorsqu'il parut; je m'élance sur lui , et je donne à ses épaules une leçon qui dut faire une forte impression sur sa vieille âme. 11 beugla, il cria au meurtre, à l'assassin. (Juand je crus la correction assez forte, assez mémorable, je revins deriiére mon rocher, repris mes habils, et, par un sentier délourué et plus court, je gagnai le couvent d'mi pas rapide. Lorsque le révérend arriva, nous étions au rélecloire; il entre pâle, défait, se traînant avec peine. Nous l'environnons ^ l'interrogeons; il répond qu'il a fait une chute dans nu fossé, et qu'il a le corps brisé, moulu. Je lui conseillai d'aller se mettre dans son lit, et de se faire frotter la partie souffrante avecde l'eau-de-vie. Il me remercia avec l'air de l'aniilié. Huit jours s'écoulèrent sans qu'il laissât échapper aucun signe de ressentiment. Je me crus hors du soupçon; je repris ma sécurité, et retournai au petit bois consacré à l'amour. Des témoins apostés veillaient sur moi. Depuis quelques jours un ex-voto d'argent avait dispaiu d'une chapelle de la Vierge. L'infâme hypocrite a.ssembla les vieilles barbes conventuelles, et fit entrer des témoins qui dénoncèrent mon libertinage. Le gardien s'écrie alors ;« Un crime en entraine un autre, allons voir si Vex-voto enlevé dans l'église n'aurait pas été volé par ce faux frère, qui, comme Judas, vendrait Jésus-Christ pour trente deniers. • Il pari soudain à la tête de ces vieux boucs; on entre dans ma cellule , on fouille , et l'on Irowe Vex-voto dans ma pailla.sse, où ce misérable l'avait f.aché. Mon libertinage, mon vol prouvés devant ce consistoire infernal , ma perle fut décidée. A minuit, lorsque j'élais plongé dans un profond sonnneil , quatre frères entrent dans ma chambre, se je'leat sur moi, me lient les mains, et, après les cérémonies dont je vous ai parlé, je fus descendu vivant dans mon tombeau. Depuis, j'abhorre tous les capucins, tous les moines, el même je ne crois plus â la religion; je vis comme une bête , et je serai damné conmie un chien.— Ah! père Francisco, .s'écria le poêle de la Manche, pourquoi damnezvous les chiens? Il n'y a chez eux ni capucins, ni in pace, ni saint office ; ils ne font mal à personne et vivent en

honnêtes gens. Je crois que ce drôle-là, me dit don Manuel tout bas est né sous le signe du scorpion.— Laissons cela, reprit l'ev-capucin ; j'aperçois de loin la pena de los Eiiamorados (le rocher des Amoureux) ; je vais vous couler leur histoire, plus tragique que la mienne. La bucna posa quebra cl dia '. l'ans le temps que les Maures régnaieut encore à Grenade , un chevalier français fut fait prisonnier. Celait un homme d'une ligure si agréable, il avail tant de grâces dans l'esprit et les manières, que le roi lui laissa la liberté, et le traita avec beaucoup de doureui-. Ce monarque avait une fille charmante, qui était à cette aurore de la jeunesse où l'amour est le premier besoin du cœur. Bientôt, éprise de ce jeune Français, elle trouva moyen de le voir et de lui découvrir ses sentimens. Il l'aima à son tour; la confiance, le plus grand charme de l'amour, resserra leur chaîne , el accrut leur bonheur. Ils en jouissaient en secret, sans penser que le glaive élail suspendu sur leur tête. L'envie a sa demeure dans le palais des rois. Les courtisans soupçonnèienl l'intelligence des deux amans. Le soupçon malin est toujours cerlitude ù la cour. Le bruit de cette intrigue mysiérieuse parvint aux oreilles du monarque. Une des femmes de la princesse l'avertit de te malheur. A celle nouvelle, tremblante, épouvantée, elle vil que la fuile seule pouvait sauver ses jours el ceux de .son amant; elle le fit avertir. Celui-ci , au milieu de la unit, vint l'attendre â une porte secrète du palais. La princes.se arrive seule, moule en croupe, et, sous la garde de l'amour, ils courent dans la campagne. Hélas! l'amour les abandonna: ils étaient imur.suivis. A la pointe du jour, se voyant au moment d'êlre alleinis, ils gravirent sur ce rocher fort élevé, qui lut bientôt enlouré par les salelliles du prince. Alors ces tendres el malheureux amans, morts à l'espérance, aub(mheur, se font les adieux les plus touchans, se donnent les deiniers baisers; après quoi , enlacés, serrés dans les bras l'un de l'aulre, ils se précipilent du haut du rocher; la mort termina leur amour et leur vie. Mais, ■iciwres, conlinua le père Francisco, remontez dans la voilure, et marchons : les oiseaux coimnencent à chauler; ils nous annoncent le coucher du soleil , el nous devons sou|)cr à la Baena. »

>oiis y arrivâmes épuisés de fatigue el de faim. Le cabaret et le souper étaient, comme a l'ordinaire, fort mauvais; maisl'ux-capucin nous amusa far ses récits.

11 nous éveilla des l'aube matinale en nous criant : Hxarge Domine. Notre toilette fut bientôt faite, et uous voilùen marche pour Cordoue. J'étais radieux de joie et d'espérance; j'allais enfin revoir la beauté que j'aimais, que j'adorais, et qui allait combler mes vœux, me donner une nouvelle existence. Vers le .soir , lorsque j'aperçus les tours de la ville, je m'écriai ; « Je jouirai de sa présence! — Nous voici, me dit don Manuel , chez les desceudans des Vandales , qui appelèrent ce royaume Nandalousie, d'où dérive le nom d'Andalousie. Votre belle Séraphine descend peut-être d'un Vandale. —Mon cher poêle, nous venons tous de loin, et nous devons tous être également fiers ou également humbles. »

Il était nuil close quand uous enlrânies dans la ville. Descendus à la poaailu, nous fîmes nos adieux à l'excapnciii , en lui recommandant la toi.sou de ses confrères. Il nous promit de les tondre en habile barbier, et de se faire un oreiller de leurs barbes.

' « La bonne convcrsalion abrège le jour. •

VOYAGE EN ESPAGNE

Si près de l'objet de mes vneux , au moment de le revoir, il élail difficile de jouir du sommeil : loule ma nuit fut agitée par les rêves de l'espérance, par l'image de Séraphine , et l'alteute d'im jour si forluné. Ces pensées, mon impatience , relardaient la marche des heures : je craignais une nuit éiernelle. Faligué de ma couche, j'épiai ft ma fenéire le lever de l'aurore. Dès qu'elle parut, je commençai ma toilette; je me promenai dans ma chambre, en altendani la neuvième heure. Enfin elle sonna , et je partis. Don Manuel me recommanda de ne pas l'oublier dans l'ivresse de l'ainoui-. Vous savez qu'Horace a dit :

Nil ego coiilulerim jucuiido sanus aniiœ.

— Et notre La Fontaine, répliquai- je :

Qu'un ami véritable est une douce chose !...

Ainsi croyez , mon cher Manuel , que l'amour ne fera nul torlàl'amilié. <

Je prends un guide, je cours dans les rues sans rien voir, rien entendre. Kh! qui n'est pas en délire, qui peut avoir plus d'une pensée au moment de revoir, après une longue absence, un objet adoré? J'arrive tout palpitant chez don Pacheco, je le demande: on m'iniroduit dans sa chambre, il prenait son chocolat; à mon aspect il jette un grand cri de joie, renver.se .sa ta.sse, et vient à moi les bras ouverts , en s'écriaiit : • Cher chevalier, à la fin vous voilà! soyez le bien-venu; et vite, .\nlonio, du chocolat pour le cher capitaine. » On apporte le chocolat. Pendant que je le prenais , don Pacheco me fit cent questions sur ma sanlé, mon voyage , mais il ne me parlait pas de sa fille, bnpatienlé, jeu demande des nouvelles. ■ Ah! s'écria-l-il, oubliez -la, é iina itcsilicada c'est une malheureii.se •. Elle n'est plus dans la maison. Où donc est-elle? repris-je en tremblant? «Elle est avec son mari; c'est une ingrate , une pei'fide. » A ces mots je pâlis , mon sang se glace dans mas veines; je veux parler, ma voi.x expire; enfin je prononce eu soupirant ;. Quoi! elle est mariée? — Oui , depuis quinze jours, sans mon consentement. Elle m'a fait manquer à ma parole; mais je suis fiiilalgo , homme d'honneur, militaire; je me battrai avec son indigne mari : si je le tue, connue cela doit être, vous épouserez sa veuve. » J'écoulais, morne, accablé et presque inanimé. Enfin, reprenant mes esprits, je lui dis ; « ÎNon , scnor, je ne veux pas exposer votre vie, pas même la mienne ; je renonce à votre fille. — Cher chevalier, vous êtes trop généreux ; je suis dé.sespéré de ne pas vous avoir pour gendre. - Elle a donc osé se marier sans l'aveu de son père ? — Vous connaissez nos usages , nos lois religieuses, qui neulralisent l'autorité des parens, et permettent aux enfans de se marier au gré de leurs caprices : mais vous n'achevez pas votre chocolat ? — J'en ai assez. — -Allons, scnor cnpitano , remettez -vous; courage! Vous avez fait six campagnes, vous avez bravé le canon ; ne vous laissez pas abattre par l'infidélité d'une petite fille, indigue, par sa conduite, d'être la femme d'un chevalier français. Imitez-moi ; je suis plus offensé que vous , et j'ai supporte ce revers avec fierté et courage. J'ai dit ; • Dieu l'a voulu ; » celle pensée console et fortifie l'âme. Voici comme la chose s'esl passée.

• C'était un jour de fête , je revenais de la grand'messe ;

je trouve chez moi un ecclésiastique qui m'attendait : i'

«lait député par le graiid-vicaire de ma paroisse. Je le

eçois avec les égards et le respect que l'on doit à tout

homme honoré du sacerdoce. Il me dit qu'il venait chercher ma fille de la part du grand vicaire. — Eh! pourquoi? Quel rapport a-l-il avec elle? — Il va la déposer chez votre tante dona Elvira. — Et la raison ? ma tanle radote, elle a quatre -vingt-cinq ans, et que fera ma fille chez elle ? — Dona Seraphina a promis sa foi à don Juan y Alonzo délia Roca; ils sont liés par de,s engagemens, par des promesses réciproques; et l'église va resserrer et confirmer leurs nœuds. — Quoi ! sans ma permission , .sans m'avoir consulté? Quel est donc cet homme, ce don Juan de la Roca? je ne connais pas ce nom. — C'est le fils d'un riche négociant de Cadix. — Comment! un commerçant , un roturier ose aspirer à la main de la fille de don Pacheco y Nunez y Garcie Lasso, coude de MoiUijo, de la orden de Santiago, gentilhonnne de la chambre du roi ! et que diront mes ancêtres, don Gonsalve et don Garcie Lasso, si fameux dans l'hisloire par leur bravoure et leur loyauté? INon , je ne le souffrirai jamais. — Monsieur le comte, les mariages soiil écrits dans le ciel; si celui de

votre fille est sur celle feuille — Il faut la déchirer,

m'écriai-je vivement. — Il se fera malgré vous ; devant Dieu et la religion les hommes sont égaux. Don Juan a déclaré à notre graud-vicaire qu'il aimait dona Seraphina, qu'il en était aimé, qu'ils désiraient leur union mutuelle, il a montré des lettres qui manifestaient les vœux de votre fille. Cependant le grand-vicaire l'a interrogée secrèteineut, e! dona Seraphina a tout avoué. Vous voyez , monsieur, que ce mariage est de toute nécessité. — J'avais promis ma fille àunchevalier français, joli homme, brave militaire; il l'aimait, il en était aimé. — Apparemment que votre fille a fait des réflexions plus sages, plus solides ; nous n'avons pas besoin en Espagne de militaires français qui viendraient y répandi-e des semences d'incréiiulité et d'irréligion. Enfin , monsieur, vous ne pouvez refuser dona Seraphina sans encourir la censure de l'église. Je fis alors appeler ma fille; mais on m'annonça qu'elle était chez sa tante. "Puisque la malheureuse, disje au prêtre . brave l'autorité paternelle, et ce qu'elle doil à sa naissance, au sanjs des Lasso, mariez-la; je la donne à l'église , au commerçant la Roca et au diable ; mais je ne la verrai jamais.

Dès que cet ecclésiastique fut sorti , je mandai Margarita, la duègne de Séraphine : je la croyais coupable, je voulais la punir; mais elle se justifia. EJIe me conta que depuis deux mois un jeune homme venait loules les nuits jouer de la guitare et chanter des romances sous le balcon de ma fille. • D'abord, m'a-t-elle dit, je n'ai prêté aucune altention à ses chansons; mais l'ayant surprise deux fois sur le balcon, je la grondai fortement, et la menaçai de vous informer de sa conduite. Elle me supplia de garder le silence , me promettant pour l'avenir plus de réserve et de sagesse. Ce matin elle a > oulu aller à confesse ; au sortir de l'église , un vieillard avec un jeune hounne nous ont abordées; le vieillard m'a dit qu'il arrivait de Badajos, mon pays, et que mes parens l'avaient chargé d'une lettre pour moi. A ces mots , pleine de joie, car j'aime beaucoup ma famille et ma patrie, j'ai demandé la lettre. Il m'a dit qu'il l'avait laissée chez lui , ne comptant pas me rencontrer à l'église , mais qu'il me l'apporterait. Alors nous avons beaucoup parlé de mes neveux de Badajos, ville charmaïue, oii pendant ma jeunesse j'avais eu tant d'agrément et reçu tant d'hommages. Le vieillard se souvenait encore de m'avoir vue à l'âge de quinze ans, et m'assuraii que j'étais une des plus jolies personnes de la

ville. Pendant <ju'il me rappelait des souvenirs si doux , le jeune liomnies'enlreleuait, loin de nous, avec Sérapliine. Je m'en suis aperçue e( je l'ai appelée. Alor.s le vieillard m'a dit : ce jeune hounne est mon fils , il sort de l'université de Salamanqne. Il est doux , modeste, sajje , plein de candeur; mais il me donne bien ducliafjriu : animé de l'esprit de la religion, il veut entrer dans l'ordre des Chartreux. Quel malheur pour un père qui. n'a que cet enfant! je gage qu'il ne parle à votre demoi.selle que de son amour... pour Dieu et les saints. Lai.ssons-les un peu jaser ensemble; que je serais heureux si la belle Séraphiue pouvait le dissuader, et le dégoûter de l'état monastique ! Il a des visions : il prétend que la sainte Vierge lui est apparue, et lui a ordoinié de renoncer au monde. Il préfère l'ordre des Chartreux , parce qu'il s'est aperçu qu'il était enclin à parler beaucoup, et pour se mortifier il choisit ini couvent où la règle condamne ;'i ini éternel silence. J'avoue que j'ai été un peu trop crédule et facile; il présent je m'aperçois que le vieillard élait un fourbe, et le jeune homme l'amant de votre fille. Ils m'ont jouée; je vous en demande pardon , mais je ne leur pardonnerai de ma vie. Séraphine eu rentrant m'a dit qu'elle allait se retirer dans sa chambre pour faire la pénitence que son confesseur lui avait imposée. Je suis revenue une heure après, elle u y était plus; je la croyais avec vous. Je juremonsieur, sur ma conscience, sur ma part du paradis, que je viens de vous déclarer la simple vérité. »

IMa fille et son amant , après avoir reçu la bénédiction nuptiale, m'ont envoyé diverses personnes pour solliciter leur pardon ; je suis resté inexorable. Je ne reconnaîtrai jamais pour mon gendre un roturier, un homme de commerce, et je ne pardonnerai jamais îi Séraphine cette alliance qui méfait manquer de parole à un genlilhonnne de votre mérite, que j'aime et auquel je dois de la reconnaissance. Mon cher don Louis, agréez mes excuses. - Monsieur, lui dis-je , vous n'avez aucun tort, vous et moi avons été trompés. Voilà le fruit de vos préjugés, de votre soumission aveugle à vos prêtres. Les Gaulois ou les Celtes avaient jadis des druides aussi puissans, aussi dangereux que vos gens d'église; comme vos inquisiteurs, ils sacrifiaint à Dieu des victimes humaines; ils empruntaient de l'argent poui' le rendre dans l'autre monde, c'est à peu près ce que font vos moines en vous rançormant pour les âmes du purgatoire". —Senor capitano, s'est écrie don Paeheco! ne voudriez- vous pas que je laissas,se brûler dans le purgatoire l'âme de mon ))ère, de ma mère, et la mienne pendant des siècles entiers ? — Non , senor ; la vôtre est trop belle pour que Dieu la condanme au fendu purgatoire. Ce petit compliment calma don Paeheco qu'avait un peu énm la comparaison des druides avec les inquisiteurs, comparaison sans doute indiscrète; mais que mon dépit m'avait arrachée. Après cet entretien, don Paeheco m'offrit un logement chez lui, en me disant que les Espagnols étaient reconnai.ssans, et qu'il n'oublierait jamais les bons offices que je lui avais rendus à Perpignan. Je le remerciai , et lui dis que la blessure était trop récente pour que je pusse loger dans la mai,son qu'avait habitée sa fille; que son souvenir m'y pour- .suivrait avec plus de vivacité et de douleur ; j'ajoutai que j'avais un ami avec moi, dont les consolations, dans ce moment d'anxiété , m'étaient nécessaires. — Et quel est

i On voit bien i ce propos que le chevalier de Saint-Gervais eut protestant.

cet ami, me dit-il? — C'est le poiHe don Manuel Castillo, homme aiuiablc et de beaucoup d'esprit. — Je fais plus de cas d'un grenadier que d'un poêle; mais il est voire ami , à ce titre je le verrai avec grand plaisir; et puisque vous refusez un logement chez moi, j'espère qu'aumoins vous accepterez ma table , et ((ue vous m'amènerez votre ami. Allez le chercher, je vous attends tous les deux à diner. Après ces mots, il m'embrassa tendrement, en me répétant qu'ilse battrait contre ce picaron (ce coquin) de roturier qui avait séduit sa fille. ; ■ )

Je retournai tristement à l'auberge, accablé de l'inconstance de Séraphine. Mon orgueil, autant que mon'amour, s'irritait quand je songeais que j'avais quitté ma patrie, traversé l'Espagne, essuyé tant de désagrémens et de fatigue, poiu- la trouver dans les bras d'un autre. Ainsi l'amonr-propre se mêlait aux regrets de l'amour. La raison devrait sans doute , en pareil cas , consoler notre orgueil; car la trahison d'une belle ne ternit pas notre mérite et ne prouve pas celui du rival préféré. J'entrai chez don Manuel , soucieux, rêveur, le visage abattu. Eh quoi, s'écria-t-il à cette vue! qu'acez-vous fait de la joie de ce matin ? Avcz-vous trouvé la belle Séraphiue borgne, aveugle, enlaidie? — Hélas! pis que tout cela! je la crois plus belle que jamais ; mais c'est une ingrate, une perfide ; elle est mariée avec un don Juan de la Roca. — Ah ! ah ! elle n'a pas eu la patience de vous attendre? je n'en suis pas surpris : les filles d'Espagne sont de bonnes ménagères qui aiment à cueillir le fruit lorsqu'il est mûr. Au reste, con.solez-viius; le premier mois du mariage, selon un auteur persan , est la lune de miel ; il y a un proverbe qui dit : qu'il vaut mieux être oiseau de champsque oiseau de cage. Vous conserverez votre liberté ; le plaisir de la possession d'une fenune s'affaiblit tous les jours, et la liberté au contraire nous devient tous les jours plus chère. Pour moi, je jure, par les cornes de Jupiter-Ammon , que je ne me marierai que lorsque je v errai tous les maris contens de leurs femmes. — J'admire, lui dis-je , la malignité de mon étoile! Mon père m'empêche d'épouser la première fille que j'ai aimée : la tendre Cécile, second objet de mon inclination, en aimait un autre et lui donne sa main; devenue mon amie, j'ai le malheur de la perdre; et cette belle Séraphine, que j'adorais, dont j'ai été l'amant chéri , n'a pas eu assez d'amour et de patience pour m'atleudre quelques mois. Ah ! l'infortune sera toujours mou partage ! — Mon ami , ne jugeons pas un drame avant le dènoûuient : vous n'avez que vingt-sept ans, vous commeucez votre vie; quelques coups de vent sur mer n'empêchent pas toujours d'arriver au port. Mais je vais composer une élégie sur votre malheur, elle fera pleurer les rochers. — Eh ! quel bien me fera voire élégie? — Vous me l'entendrez chanter dans le genre chromatique. La douleur neré.sistc pas au charme .sentimental de la musique et de la poésie. Cependant voulez-vous écouter un bon conseil, partons demain pour Séville; le mouvement, la variété des objets, la fati{;ue, le besoin de repos, agitent l'âme et l'arrachent à sa situation , à ses tristes pensées. Le trajet est de vingt-trois lieues , nous y serons dans deux jours. Cette ville mérite vos regards; deux vers espagnols disent :

Ouien non a visto a Sevilla , Non a visto maravilla '.

. Nous y passerons une quinzaine de jours , vous aurez ' « Qui n'a pas vu Séville , n'a pas vu une merveille. »

VOYAGE EN ESPAGNE

alors habitué votre douloiir à l'inconstance de votre Hélène ; et vous reverrez don Pacheco, Cordoue et Sérapliine même, avec le sanîj-froid d'nn Spartiate qui se réjoui.ssait de voir sa feninie dans les bras d"un beau jeune homme.

— Je n'ai pas encore atteint ce haut de^^ré de stoïcisme , mais je suivrai votre conseil , et nous partirons pour Sé- Tille. «Don Manuel se chargea des apprêts du voyage, de prévenir don Pacheco, et de lui faire agréer mes excuses, si je n'allais pas diner chez lui.

Resté .seul dans l'auberge , je m'abandonnai aux plus tristes réflexions; je maudissais l'amour et Séraphine. Cependant en la maudissant , le souvenir de ses charmes, du bonheur d'avoir été aimé, ses tendres regards, ses douces paroles toujours présentes mêlaient à mon dépit, à mes regrets, une douceur qui en tempérait ramerlunie. Passant d'un mouvement à l'autre , tantôt je lui pardonnais son inconstance, tantôt je voulais l'accabler de reproches , et me venger de mon rival. C'est en me promenant à grands pas dans ma chambre, que ces pensées, ces divers sentimens, agitaient et tourmentaient mon âme. Fatigué de cette promenade , et opjiressé de la tristesse de mes réflexions, je me mis à la fenêtre pour respirer, et voir si don Manuel ne revenait pas. Une petite scène qui se passa dans une boutique vis-à-vis de ma fenêtre, attira mon attention et me fit connaître le respect que les Espagnols ont pour les femmes. Un cordoimier grondait et laltait la sienne qui jetait les hauts cris: un voisin accourut , demanda au frappeur la cause de son courroux , et d'un traitement si barbare. « C'est une paresseuse , dit-il, qui néglige son ménage. — C'est une femme, répond le voisin ; il n'est pas permis de la battre.

— Elle est restée trois heures au marché , et n'a rien apporté.— Soit ; mais c'est une femme. — La folle m'a perdu une piastre que je lut avais donnée. — Elle a tort; mais c'est une femme. — Elle a trente ans ; elle est laide, sèche comme une morue ; elle a encore des prétentions, et joue de la prunelle avec tous les hommes. — C'est une femme.

— Elle me fait mourir de faim pour s'acheter des habits et des colifichets.— C'est une femme. — Elle parle, bavarde à tort el à travers , dit du mal de toutes .ses voi.sines. — C'est une femme. — Kon , s'écria l'époux impatienté, es un demon.io y no unn mitgucr (c'est un dJmon et non une femme). Plût au ciel que ce fiit la vôtre et non la mienne ! » Le voisin se retiia. mais la remontrance ne fut pas inutile; les mauvais traitemeus ces-sèren t. Moi-même je profitai de la leçon et je dis à mon tour ; « Séraphine m'a abandonné, trahi ; mais c'est une femme. »

Don Manuel rentra, et me dit: « .l'ai vu don Pacheco y Nunès y Garcie Lasso; je me suis fait annoncer comme votre ami. Il m'a demandé si j'étais le poile don Manuel. Losoy, .scHO/, ai-je répondu. — J'en suis ravi, je fais grand cas des poètes, ce sont les pompons de la société.

— Et souvent, ai-je ajouté fièrement , la gloire de leur patrie et les tromi>ettes de la renommée:- mais brisant ce dialogue , j'ai parlé aussitôt de votre douleur et de votre départ pour Séville. A ces mots , il s'est déchainé contre sa fille. •• .\u moins , s'écriait-il , si elle avait épousé un hidalgo I mais sacrifier un brave chevalier à un commerçant de Cadix '. — Senor don Pacheco, lui ai je répliqué, êles-vous assuré que votre gendre ne descende pas d'Amilcar, de Scipion , de Sertorius ou de quelque grand seigneur Goth ou Vandale? De quelle couleur est-il? — On dit qu'il a le teint blanr et les cheviux blonds.— Eh bien ! il tire à coup sitr son origine d'un prince Goth. Ce

peuple avait la barbe et les cheveux blonds . et la peat! blanche. — Par saint Jacques, qu'il descende d'un Goth ou d'Abraham , je ne veux pas l'avoir pour gendre. Depuis quatre cents ans , le sang le plus noble coule dans mes veines ; ma quadrisaïeule a porté la première , sous Charles-Quint , une robe de i-elours , qui a servi de génération en génération aux nouvelles mariées de ma famille; je l'ai encore, mais ma fille n'est plus digne de la porter; je la brûlerais plutôt '. Sachez pourtan! , monsieur, que mon plus grand chagrin est de me voir forcé de manquer de parole à don Louis de Saint - (Jervais , vaillant chevalier, qui m'a rendu de grands services, et que j'aime tendrement. Qu'il aille à Séville passer quinze jours , mais qu'il revienne me consoler de sa perte , je vous prêterai mes chevaux pour le voyage. Demain à la pointe du jour, le cocher, le carosse seront à votre porte , et cette après-dinée j'irai embrasser ce tendre ami , lui souhaiter un bon voyage. Après ce long discours, ajouta don Manuel , j'ai pris congé de lui. — J'eusse été trop heureux, dis-je alors, d'avoir un tel beau-père. Il est entiché de sa noblesse . mais ce préjugé, loin d'affaiblir ses vertus, les fortifie et les exalte. Ah ! cruelle Séraphine, pourquoi m'avez-vous oublié? — Mon cher don Louis , la mémoire est un don de Dieu, qui sans doute avait ses raisons pour priver les femmes de cette faculté en amour. » L'aubergiste en ce moment vint nous annoncer le diné. IVous fûmes étonnés de la délicatesse et de l'abondance du repas. Nous buvions de la Malvoisie délicieuse , et l'hôte nous invitait à ne pas l'épargner. Don Manuel ravi, louait l'excellence des mets , et assurait l'hôtelier qu'il irait en paradis sans pas.ser par le purgatoire.

L'après-dinée j'écrivis 5 don Inigo Flores, cet ami sensible et généreux , pour lui faire part de mon arrivée à Cordoue. el de l'inconstance de Séraphine. Je lui disais que si j'étais près de lui, je trouverais des consolations au sein de l'amitié et dans le cœur de l'aimable Rosalie. .le finissais ma lettre, lorsque don Pacheco entra; il me sauta au cou , en m'appelant son fils , pestant toujours contre sa fille qui l'avait rendu infidèle 5 sa parole pour la première fois de ,sa vie. « Mais, me dit-il , j'ai une nièce Ji Madrid, fille de ma sœur; .son père est hidalgo, et d'une famille de vieux chrétiens. Il descend par les femmes du marquis de Casiellar, qui, en 1746, investi dans Panne, 0(1 il commandait cinq mille hommes , par toute l'armée ennemie, aima mieux, en véritable Espagnol, hasarder sa vie que de se rendre prisonnier de guerre. Il anime ses soldats , se met à leur tête ; ils sortent de la villle là baïonnette au bout du fusil , percent l'armée ennemie, se battent pendant vingt heures: et poursuivis six jours dfe suite, ils arrivent à Plaisance. Toute l'Europe admira la ^ aleur es|)agnole , et le nom du marquis de Castellar fut gravé au temple de la gloire. Ce héros est l'aïeul de mil nièce. Je vous offre sa main , sa fortune ne répond pas à sa nais,sance, maisje lui assurerai tout mon bien en faveur de votre mariage. Par-là , j'acquitte ma promesse et la dette de la reconnaissance. » Je remerciai cet hommfe généreux avec toute la vivacité du sentiment. ■ Mais, liii di,s-je, je n'accepterai jamais la dépouille d'un héritier légitime ; sa jouissance empoisonnerait ma vie. — Que puis-je donc faire, pour vous dédommager des peines

' C'était l'usage en Espagne: parmi la haute noblesse , une jeune mariée mettait , te jour de sa noce, la robe de velours qu'avait portée sa mère, son aïeule , sa bisaïeule et au-del.t.

VOYAGE EN ESPAGNE

(l'un lonj; voyaoc, et réparer les loris de ma fille?— Lui pardonner, reeonnaîlre voire gendre , et ni'honorer toujours de voire amitié. — Oui , j'en jure par saint .)ac<|ues et par l'âme de mes aieux , je vous regarderai toujours comme mon fils, comme l'ami le plus tendre; à l'égard de Séraphine et de son époux le eommerçani, je ne < eux pas les voir; ils ont une fortune suffisante pour exister; le luxe, l'opulence ne conviennent qu'à la haute noblesse. Revenez de Séville le plus tôt qUe vous pourrez; une ingrate, une perfide ne mérite pas vos regrets. Je me flatto qu'à votre retour vous logerez chez moi, avec le seigneur don Manuel. Il est ici dans la pairie de Gonsalve , un des grands capitaines de son siècle; je l'invite à faire un poème épique sur ce héros, que je préfère de beaucoup au pieux Éilée dont on m'a fatigué les oreilles pendant mon enfance. Je me suis toujours rappelé ces bribes de vers:

At plus jÊiieas tendens ad sidéra palmas , Sic fatur lacrynians '.

Morbleu ! il faut combattre et non pleurer. J'ai reçu à l'année une blessure très grave ; un bourreau de chirurgien m'a déchiré la chair, et je n'ai pas jeté un seul cri. Je voyais la gloire auprès de moi. «Après cette longue tirade , il m'embrassa tendrement , et me répétant plusieurs fols que Dios gitarde a ousia, rogare Dios per ousia. (je prierai Dieu pour vous ).

Après son départ.je restai rêveur, silencieux, le Cd'ur navré. Le poêle duToboso se rappelant que la harpe de David avait chassé du corps de Saûl le mauvais esprit que Dieu lui avait envoyé, prit sa guitare; et, pour chasser l'espril malin qui m'obsédait, il improvisa et chaula les amours et les malheurs de Pyrame et Thisbé. Nous étions dans l'obscurité; les seuls rayons de la lune répandaient quelque clarté dans la chambre. Insensiblement la douceur de sa voix, la mélodie touchante et triste de .son chant, le récit de la mort funeste des deux amans, la lumière pâle et tendre de la lune , remplirent mon cœur de cette mélancolie si douce, si chère aux âmes malheureuses et sensibles ; des larmes coulèrent de mes yeux , soulagèrent mon cœur. Le cocher de don Pacheco interrompit celle scène louchante; il venait demander l'heure de notre départ pour le lendemain. En même temps il posa sur la table une grande corbeille pleine de chocolat , de biscuits et de bouteilles de Malaga, présent du généreux don Pacheco. Nous voulûmes, avant de nous mettre au lit, payer notre hôlelier : nous lui demandâmes son compte. • Avezvous été (Onlens du repas? — Émerveillés; vous êtes le premier aubergiste de l'Europe, lui dit don Manuel: Dieu vous bénira , mais que vous faul-il '.' — iVatla ( rien ). — Comment, rien ? Est-ce la ville ou les pères de Saint-François qui nous régalent .' — Non ; c'est le coinle don Pacheco ; c'est lui qui a envoyé le diné ; c'est un seigneur noble, magnitique, etlwn chrétien. Autrefois, quand ma lemme vivait , il me faisait l'houneui- de venir souvent chez moi ; il nous aimait beaucoup. — Gage que votre femme élait jolie, lui dit le poète?— Oui ; c'était une rose, une perle fine; c'est dommage qu'elle soit morte, elle m'atlirait beaucoup de chalans. Adieu, messieurs: demain vous avez une longue journée à faire ; ainsi couchezvous et dormez promptement. »

* « Mais le pieux Énée , levant les mains aux ciel , parla

ainsi en pleurant....»

Nous suivîmes son avis ; mais le sommeil descendit lard sur ma paupière. Je m'endormis enfin, et un songe bienfaisant fit goûter à mon âme un moment de bonheur. Ce songe me transporta dans les montagnes de Barèges, auprès de la tendre Cécile qui cueillait des fleurs. Elle était parée du négli;ié le plus modeste. « D'où venez-vous, lui ai-je dit ? il y a bien long-temps que je ne vous ai vue. — Oh ! oui, bien long-temps ; je viens de très loin. — Pourquoi m'avez- vous quitté? Est-ce que vous ne m'aimez plus ?— Par quel motif me diles-vous cela ? Je vous aime toujours ; la preuve en est que je reviens pour vous. — Permet lez-moi donc de vous endjrasser. — J'y consens; je vous aime trop pour vous refuser. « J'allais cueillir ce doux baisse, lorsqu'on frappa rudement à ma porte; et le baiser, Cécile et mon bonheur s'évanouirent. Ainsi dans la vie, un peu de bile , un vain propos , la moindre circonstance dissipent le rêve du bonheur. J'entendais don Manuel qui criait à ma porte: «Allons, debout! le chant du coq a retenti trois fois ; les chanoines sont à matines. » Quel Irisle réveil ! Le souvenir cle la mort de de Cécile succéda à la joie de l'avoir retrouvée. Je crus la perdre une seconde fois. • Adieu , chère et tendre amie, ni'écriai-je, adieu, adieu poui- jamais. . La trahison de Séraphine acheva de coulrisler mon âme. Cependant don Manuel criait à la porte:» Dépéchez -vous, les chevaux, le cocher, le chocolat, tout est prêt et vous attend. .Je fus bientôt sur pied, et nous partîmes.

Pendant la route, le poêle du Toboso, pour dissiper ma lriste,s.se, mechanla son élégie sur l'inconstance de Séraphine. Il me cila ensuile toutes les femmes qui avaient trahi leurs époux on leurs amans. Hélène, Clylemnestre, Pénélope ', Belsabée et la femme de Cé,sar, celle de Marr- Antoine; et que direz-vous de l'empereur Marc-Aurèle qui non-seulement toléra avec un stoïcisme admirable lès désordres de sa femme Faustine, mais qui, après sa mort, lui fit décerner les honneurs divins par le sénat , et ordonna à toutes les jeunes filles romaines de venir , la veille de leurs noces, avec leurs futurs époux , offrir un sacrifice à la nouvelle déesse , que l'on pouvait nommer la déesse de l'impiidiciliP Ainsi consolons-nous, ajoutait-il , dans les bras de la philosophie, ou plutôt aimons les belles sans leur demander de la fidélité. — Vos exemples, lui dis-je, ne me consolent pas: une infinité d'hommes ont la goulle, cela n'empêche pas celui qui en est atteint de sentir sa douleur et de se plaindre. »

Nous arrivâmes a|irès six heures de marche à la venta Ilim slosa. Nous en Irouvâmes l'hôte plonjîé dans une grande afiliction. Mais le pire , disait don Mamiel , c'est que sa cuisine est le temple de la famine. Le traître a laissé éteindre le feu sacré. En effet , il n'y avait dans cet asile ni vivres, ni feu. Je demandai à cet homme la cause de son chagrin. > Hélas ! nous dil-il , c'est ma pauvre feunne que je pleure ; je l'ai enterrée hier matin. — Mon ami , lui dit le poète de la Manche , je conçois votre douleui'; c'est perdre quelque chose que de perdre sa fenniie; mais n'avez-vous rien à nous donner à manger? — Non , senor. — .\llons,toul esl pour le mieux. De heimbre a nadie vi morir, de miicito coiner'cien mil^. Nous avons des biscuils, du chocolat, du bon vin. Je vais faire

' Quelques écrivains ne sont pas de l'avis d'Homère , et ont entaché la fidélité de cette rciue d'Ithaque.

^ • .le n'ai vu mourir personne de faim, mais bien cent mille d'avoir trop mangé. »

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le chocolat , et nous le prendrons sous ce petit bosquet d'arbres où serpente un joli ruisseau. SNous ferons un repas tel que celui des bergers d'Arcadie sur le mont Ménale; notre chocolatière , nos tasses, comme leurs coupes, seront de simple argile , et comme eux, nous aurons le gazon pour siège, le ciel pour lambris, et la campagne pour salle à manger. »Le chocolat fait , nous nous assîmes sur ce tapis charmant ; et tandis que l'hiver , entouré de neiges , de frimas , contristait , désolait le nord de l'Europe, nous, sur un lit de verdure, nous jouissions de la température d'un beau jour de printemps. -Les Andalous, disais-je, sont les enfans du soleil et les favoris de la nature. — Aussi , répondit don Manuel, toute leur vie est une jouissance. La musique, les fêtes, l'amour surtout remplissent le cercle de leurs journées. »

Don Manuel invita Alessandro , notre hôte, à déjeuner avec nous. 11 répondit que la douleur l'empêchait de manger. . Mais elle n'empêche pas de boire. Avalez un verre de vin. • 11 se résigna aisément. Quand il eut vidé le verre, don Manuel lui dit : . Vous regrettez donc beaucoup votre femme? — Assurément , je ne me consolerai jamais de sa perte ; elle avait mille boimes qualités ; elle m'aidait dans mon ménage ; ses manières accortes , son joli minois attiraient les voyageurs: si vous aviez vu sa gentillesse quand elle me donnait de petits soufHets , et quand je courais après elle pour me venger ! Ah ! oui , je la pleurerai toujours. » Don Manuel l'invita A boire encore un verre de Malaga à l'honneur de la défunte.. Volontiers; il est fort bon. — De quoi est morte cette épouse chérie?— Pcr Chrislo, je n'en sais rien; le médecin l'a purgée et saignée si souvent, elle a tant jei'iné. qu'elle n'avait plus rien dans le corps , ni sang dans les veines. La pauvre femme ! — Allons , achevons la bouteille. » Lorsqu'un nouveau verre de vin eut traversé le gosier d'Alessandro , don Manuel lui demanda comment il se trouvait. • Par saint Jacques , très bien ; je sens la consolation descendre dans mon eoeur.— La défunte était donc jolie?— Oui ; quand je l'épousai , c'élait une rose ; mais elle commençait à vieillir; c'était d'ailleurs une bonne femme, mais capriciensecomme une chèvre et colère comme un dindon.— Cependant, vous la regrettez beaucoup?— Oui , je ne me consolerai jamais.

— Allons, encore un verre de vin en son honneur.— Par la Vierge céleste, on ne peut vous refuser; à toi, ma chère Thérèse ! je bois à ta santé. — Vous devez savoir quelque chanson bachique ? - Oui, parbleu ; j'en sais plus de trente, car j'ai toujours été un bon vivant, ,1'ai aimé le vin et les femmes, sans être moins bon chrétien. J'aime bien Dieu et sa divine mère —<^a, régalez-nous de quelque chanson.

— Avec plaisir. » Aussitôt , d'une voix pleine et sonore , il entonna ces couplets :

Fêtons , chantons le dieu dn vin , C'est le patron de tous les âges ; Dans leurs ennuis, dans leur chagrin , Il console les fous, les sages ; Et i'aimc mieux, c'est mon refrain , Malgré l'attrait du mariage, bans ma cave d'excellent vin , Qu'une femme dans mou ménage.

Bravo! senor Alessandro ! Allons, continuez.

Un buveur est toujours en train ; Que la terre soit plate ou ronde.

Pourvu qu'elle porte du vin , Tout va pour lui le mieux du monde ; Et j'aime mieux , c'est mon refrain, etc.

Le vin toujours pétille et rit

Quand ou le verse dans mon verre ;

Mais ta femme biciUot s'aigrit ,

Et près d'un époux ne rit guère;

Et j 'aime mieux , c'est mon refrain , etc.

Dans la bouteille , en vieillissant ,

le vin gagne et se bonifie ;

Mais une femme, en mûrissant.

Est tous les jours plus enlaidie;

Et j'aime mieux , c'est mon refrain , etc.

• Vous voyez, me dit tout bas don Manuel , à quoi tiennent les grandes afflictions ; quelques verres de vin changent la tristesse en jubilation ; la nature est une bonne mère, elle place le remède à coté du mal. —Messieurs , demanda l'aubergiste, comment trouvez-vous ma chanson?

— Très agréable, lui dis-je; la chantiez- vous à la défunte ?

— A ! ne m'en parlez pas , vous me déchirez le citur ! vous me rappelez qu'il faut que je porte de l'argent à l'église pour lui faire dire des messes : je ne voudrais pas que la pauvre femme restât long-temps en purgatoire !

— Et condiien ferez vous dire de messes? —Je lui en ai promis cinquante ; mais ce sera assez d'une douzaine : les messes sont chères aujourd'hui. . 11 nous quitta en nous disant: Dlos vos bcndiga; et nous remontâmes en ^ voiture.

Le reste du voyage jasqu'à Séville ne mérite aucun détail ; seulement nous rencontrâmes le soir, à l'auberge, un soldat nonagénaire qui avait servi sous Philippe V, et qui nous en parla beaucoup. «C'était, dit-il, nu prince bon et généreux , brave comme le Cid ; toute l'armée se serait fait hacher pour lui. Je m'engageai en 1701 ; j'avais seize ans. Je me suis trouvé à la bataille d'Almanza en 1707, où nous frottâmes joliment les Anglais et les Autrichiens : Barwick nous commandait. Avec Vendôme et le roi eu personne, nous gagnâmes la bataille de Villa- Viciosa ; j'y fus blessé ; nous y fimes des merveilles; Philippe combattait à notre tête. Après la bataille, Vendôme, voyant que Philippe était accablé de lassitude, lui dit: Sire , je vais vous faire dresser un lit tel qu'un roi n'en eût jamais de plus beau ; aussitôt il fit un malelas des drapeaux pris sur les ennemis, et notre bon prince y dormit environ deux heures '. Par le fils de Dieu, le beau rêve qu'il dut faire ! qu'il devait être joyeux à son réveil ! — L'armée devait bien aimer son général, lui dis-je. — falgame la madré dcDios! quel capitaine que Vendôme ! il était affable , il aimait le soldat , vivait avec lui en camarade , lui laissait faire tout cequ'il voulait. Je crois le voir encore ; c'était un homme pas trop grand , un peu gios , mais vigoureux et leste. En 1714, commandés par Barwick, nous primes Barcelone.

.J'ai servi ensuite en Italie sous l'infant don Carlo», brave homme ; nous primes Naples et la Sicile. La paix se fit en 1736. Quatre ans après , me trouvant dans l'âge, chargé d'une femme et de trois enfans , et ne pouvant plus me battre, je résolus de prendre congé de la troupe ; mais en quittant je voulais avoir une peusion. J'écrivis au nnnistre de la guerre , qui ne me répondit pas ; cependant je l'avais appelé eccelenza. Après avoir attendu

• Philippe V , après cette victoire, disait au duc de Vendôme : « Il est étonnaiU que vous , HIs d'un homme borné , vous ayiez un si beau génie pour la guerre. . «Mon génie, lui répondit le duc.vientdeplus loin. « C'est qu'iUlail petit-fils d'Henri IV.

Voyage en es pagne.

assez loiifi-temps, je résolus de m'atlresser au roi luiniémp , soldat ainsi que moi ; décoré de mon vieil uniforme, que je ne portais plus que les dimanelies, je partis pour Madrid. A mon arrivée , après avoir bu une bouteille de vin, j'allai droit au Biieii Heliro ' ; je demandai à voir le roi : un î;arde me répondit qu'on ne le voyait pas. > Per Chri.sto , il a tort ; et pourquoi veut-il se eatlier, lui qui se montrait de si bonne f;râce à l'ennemi ? » Le garde me dit alors que sa majesté allait partir pour la chasse, et que je pourrais le voir passer. Je l'attendis. Il parut bientôt, entouré de seigneurs, de pages et de chiens. Je n'en fus point déconcerté : j'avais vu des batailles , et je n'avais pas eu peur. Je veux aborder Philippe; mais un garde me repousse en me disant qu'on ne parlait pas au roi. • Pourquoi? lui dis-jeen colère; est-ce qu'il n'a point d'oreilles? Malgré toi je lui parlerai: quand on s'est battu quarante ans pour lui , on a, parbleu! le droit de lui dire deux mots. » Le roi m'entendit, et ordonna qu'on me laissât approcher. Je m'avance le chapeau bas, je le salue respectueusement, cl je lui dis : Sii-e, votre majesté e^t bien assise sur le trône d'Espaijne, j'en suis ravi ; vous êtes un brave houniie et un bon roi ; mais, sans reproche, j'y ai contribué un peu. J'ai combattu pour vous à la bataille d'Almanza , de Villa-Vicioiia; j'étais au siège de Barcelone; j'ai fait les campagnes d'Italie : enfin , j'ai servi quarante ans voire majesté. J'ai été blessé trois fois ; mais cela fait honneur; j'ai de la gloire, et je n'ai point d'argent ; j'ai écrit .^ voire minisire pour lui demander une pension, il ne m'a pas répondu : alors j'ai pris mon parti , et j'ai imaginé qu'il valait mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints. J'ai une femme et irois enfans qu'il faut que je nourrisse ; si la guerre revient , si vous avez besoin de moi , quoique vieux, je puis vous être utile encore, je donnerai l'exemple aux jeunes gens. » Ce bon roi m'écoula sans m'inlerronipre; et quand j'eus fini ma harangue, il me dit : «Mon ami (remarquez ce mot d'ami), voire demande est juste; portez demain, de ma part, au ministre les certificats des colonels sous lesquels vous avez servi , et soyez assuré que vos services seront récompensés.» Après ces mois , il continua son chemin , et tous les grands seigneurs me regardèreni comme un oiseau rare. Le lendemain j'allai chez le minislre avec mes papiers; d'abord un valet de chambre, selon la coutume, me dit qu'il n'était pas visible. — Allez lui dire que c'est un ami du roi qui veut lui parler, et que je viens de sa part, il courut m'annoncer, et je fus introduit sur-le-champ. — « Vous êtes donc l'ami du roi? me dit le ministre. — Oui, eccelenza; tous les Espagnols sont ses amis, et verseraient leur .sang pour lui. • Le minislre, en me donnant un petit coup sur l'épaule, me dit : Bimo soldado! Il prit mes papiers, et huit jours après j'eus une pension de soixante piastres. Je voulais aller remercier Philippe; mais il était part; pour Saiut-lldephonse. • Je souhaitai à ce brave et vieux guerrier encore vingt ans de vie pour jouir des bienfaits de son roi.

Nous arrivâmes à Séville le lendemain 1res lard. Un long et doux sommeil nous refit de nos fatigues. Le poète du Toboso à son réveil , s'écria : . Debout , debout ! le soleil brille ; allons voir celte fameuse cité fondée par Hercule, qui dans ses courses s'auuisait à bâtir des villes, ce qui est plus humain que de les piller et de les dé-

' C'étaU un assez triste palais où Philippe V a passé sa vie.

truire '. » Séville est dans Une vaste plaine, sur la rive gauche du Guadalquivir, autrefois le Bétis. Elle est entourée de loursetde fortes murailles; on y compte douze portes ; elle passe pour la plus grande ville d'Espagne. Philippe y ré.sida pendant plusieurs années; on dit qu'il pa.ssail .son temps à dessiner sur des planches de sapin avec la fumée d'une lumière, ou à pêcher à la ligne des tanches dans un petit réservoir.

.te plains l'homme accablé du poids de son loisir.

Ferdinand , roi d'Aragon , la prit sur les Maures en 1248, après un siège de seize mois. Cent mille Maures , soit de la ville, soit du royaume, en sortirent, emportant des richesses immenses. Philippe 111 , en 1609, ne donna que trente jours à cinq cent mille Maures pour quitter l'Espapagne -. Ah! Platon, que diriez-vous, vous qui voulez la philosophie sur le trône I Nous commençâmes nos courses par la cathédrale, qui est au milieu de la ville. Je fus frappé de la beauté de cet édifice, et de cette fameuse tour nommée la Giralda, (\ui sert de clocher. L'église a deux cent quarante pieds de longueur sur cent vingt-six de largeur. Le jour y entre par quatre-vingts fenêtres dont les verres sont peints, et par neuf portes proportionnées à la grandeur du local. La tour est formée de trois tours entées les unes sur les autres, et dont l'élévation est de deux cent cinquante pieds. On y monte par un escalier en spirales et sans marches; elle est percée de quatre grandes fenêtres qui ont des galeries et des balcons ; j'y comptai vingt-quatre cloches. Sur le sommet de celte tour est une statue de bronze représentant la Foi; elle tient un guidon à la main, qui marque les aires de vent Les rues de la ville sont étroites et tortueuses, mais ornées de maisons assez belles. A chaque pas, nous trouvions des moines bigarrés de toutes les couleurs; on assure que c'est la ville d'Espagne où ils abondent le plus. Nous pas.sâmes devant l'hôtel de l'inquisition, ses murailles porlent l'empreinte du temps ; les fenêtres ne sont que des soupiraux. Cet aspect sauvage et les souvenirs qu'il rappelle, impriment la terreur. ..Marchons vile, me dit don Manuel, je crois passer devant les bouches du Ténare. Hinc exaudiri gemiius et sœfa sonare ver bera '.

Séville fut la première ville d Espagne où ce tribunal vint s'établir et forger .ses foudres. Il aurait dû plutôt aller se fixer dans les iles Éoliennes, où Vulcain avait ses forges. Non loin de la cathédrale est l'Alcazar, ancien palais des rois maures ; c'est là où régnaient avec eux le luxe, les arts , les plaisirs et la galanterie ; il a plus d'un mille d'élendue en y comprenant les jardins. INous vîmes dans une salle de petites statues, repré.senlant les rois d'Espagne, depuis les rois goths jusqu'à Philippe IV: où sont tant de projets ambitieux , tant de faste et d'orgueil? A peine pomrail-on retrouver la poussière de tous ces monarques. On montre auprès de cette salle qui sert de

' D'autres prétendent qu'elle a été fondée par les Phéniciens, qui la noniniérent llispulis. Les Romain.'î l'appelèrent Julia

■ Ces malheureux proscrits demandèrent à Henri IV un asile en France, offrant de cultiver les landes de Bordeaux, à condition qu'il.s pourraient professer leur religion. Le sage Henri n'osa les recevoir. Les temps de la philosophie et de la tolérance n'étaient pas encore arrivés. Ces Maures se réfugièrent en Afrique et en .Asie.

2 . Là nous entendions les gémissemenset le bruit des fouet» barbares. »

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fliapelle, la chambre où don Piilre le-tlriicl fil assassiner ses deux Ircres. Ce lyran faroiulic avait oidonne, par son U'slauieut, qu'on l'enlerrai revélu de l'habit de Saintl-'rançois, comme si ce vêlement rcii|iitn\ ouvrait les portes du ciel : cependant , un jour il montra quelque respect pour la justice; il aimait, comme Néron, à courir dans les rues, el à s'amuser aux dépens des passans. Un savetier qu'il attaqua, se défendit visoureusemeuî , et le maltraita beaucoup; le roi eut la cruauté de le tuer. Une vieille femme, maigre l'obscurité delà nuil, reconnut l'assassin elle dénonça aux magistrat.? qui se présentèrent devant le monarque, et lui demandèrent s'il était coupable de la mort du savetier; il en convint,et pour expier son crime et satisfaire la justice, il fit couper la tête à son effigie. Un autre arrêt, plein de jugement et d'équité, honore la mémoire de ce prince. Uu pauvre cordonnier apporta un jour des souliers mal faits à un chanoine de la cathédrale de cette ville, très recherché dans sa parure, et qui se piquait surtoutd'élre bien chaussé. Il entra dans une telle fureur en essayant ses soulieis, qu'à force de coups sur la télé il tua ce malheureux. 11 laissait une 1 euve , quatre filles el un garçon de quatorze ans ; ils portèrent leurs plaintes au chapitre, qui condamna le chanoine à s'abstenir du choeur pendant un au. Le jeune cordonnier grandit au sein de la misère. Un jour de téle- Tlieu, il voyait défiler la procession, assis sur les marches de l'église, lorsqu'il aperçut l'assassin de son père; à cet aspect , l'amour filial , son indigeuce , le désespoir irritant dans son sein la soif de la vengeance , il s'élance sur lui , le Irappe, et retend à ses pieds; il fut arrêté, et son procès bientôt fait : on le condamna à être écartelé. Cette affaire parviut aux oreilles de Pierre-le-Cruel, alors à Séville; après s'en être fait rendre compte , il se chargea de prononcer le jugement. Il révoqua d'abod l'arrêt de mort, et ayant demandé au jeune homme quelle élail sa profession, il lui défendit de faire des souliers pendant un an'.

Charles-Qi'mt embellit l'Alcazar; on y voit partout l'aigle impériale, avec la devise fameuse de ce prince; l^itus ullrà. (Juand il la taisait graver, il ne songeait pas l:u monastère de Sauit-Just, où devaient se terminer son ;unbition et sa vie. Cependantce monarque si vain, si ambitieux, qui combattif François 1" avec tant d'achar. nement, fui assez juste , a.ssez grand pour s'écrier à sa mort ; 11 vient de mouiir un roi d'un mérite si émineut, (|ue je ne sais quand la nature en produira un semblable.

INous vîmes daus le jardin quelques statues de mauvais goiit ; mais l'on est bien dédommagé par la beauté des canx, la quantité de citronniers, d'orangers, de myrtes qu'on y voit , et par la pureté de l'air. L'âme dans ce beau lieu jonit d'une sérénilé, d'un enchanlemeiil céleste. Les heureux habilans y viennent en foule respirer le repos ou rêver à leurs amours. Philippe V habila long-temps ce palais, il projetait même de faire de héville la capitale de son empire, projet brillant qiù aurait égalé cette ville ."(tçllede Londres ou de Paris, et l'aurait peut-être élevée .■\ii-dpssus des plus belles de l'Eprope, par les avantages du site, la beauté du climat et la prodigalité de son

' Ces traits sembleraient jusliSer la mémoire de don Tèdre , et accufïer de calomnie ses accusateurs. Les Andalou.s le nommaient Pedro ti jiislicUro. Mais Henri de Transtamarc, sou a.ssassin , ayanl détruit sa famille et tous ses adhérens, poursuivait la répulaliou de son frère, sans que pcrçonueosàl (aire l'apologie du mort.

terroir. 11 es! vrai que le C.uadalquivir, qui portait les grands vaisseaux jusque dans Séville, n'est plus navigable pour eux qu'à la distance de quinze lieues , mais on transporte les marchandises sur de petits bâlimens jusque dans le port nounné V Arcnal. La fertilité de la terre est célèbre; ou la nommait jadis le /ar</i>i t/'//ere«/e. Le vin, le blé, l'huile surtout, enfin tout ce qui peut contribuer au soutien et aux délices de la vie, enrichit celte belle contrée. INon loin de la ville, il y a un bois d'oliviers de trente mille pas d'étendue.

De l'Alcazar nous allâmes au fauliourg de Triana, dans lequel est un cours où l'on entre par un beau pont sur le Guadalquivir. On trouve à l'entrée une superbe fontaine ornée des statuts d'Hercule et de César, le premier comme fondateur; le second comme restaurateur delà ville. Apres les avoir considérées avec ce respect machinal que l'on a jjour les héros des temps passés, je demandai à don Manuel lequel des deux il aimait le plus. « C'est , me dit-il, Homère et Virgile; je préfère le soleil qui fait éclore les Heurs à celui qui les briile. » Nous rencontrions à chaque |ias, dans cette promenade, de jeunes filles avec leurs duègnes, des dames avec leur cortejos; d'autres escortées par des moines; de vieilles duchesses promenant leur confesseur dans un vieux carrosse trainé par des mules. Deux jolies femmes à pied, suivies de deux laquais à livrée, passèrent à côté de nous; lune d'elles dit en me regardant :« Je gage que voilà un Français.» Lorsqu'elles furent éloignées, le poète du Toboso me proposa de les aborder. « Elles sont charmantes, disait-il en les suivant des yeux. — Je n'eu ai nulle envie; ni mon esprit ni mon cœur ne sont assez libres pour faire de nouvelles connaissances : mais si vous voulez égayer vos loisirs, déployer vos talens et les charmes de votre esprit présentez-vous tout seul , vous n'avez nul besoin d'un second; vous me rejoindrez à l'auberge. Il me quitta; je le vis aborder ces dames d'un air aisé, riant , et il me parut quelles l'accueillirent le sourire sur les lèvres. Je continuai seul ma promenade, et me rendis au couvent des Franciscains. Il est bâti au milieu d'une grande enceinte nommée la place de Saint-François, et partagé en trois corps de logis. Le doitre, du coté du jardin, est entouré d'une belle colonnade de marbre: les myrtes, les citronniers, les orangers embellissent ce jardin , an centre duquel est im magnifique réservoir : quatre lions de bronze et un enfant placé au milieu y versent des eaux abondantes. En le parcourant , je me disais ; " Est-ce ici le séjour de la pauvreté, l'asile des frères mendians, ou le jardin d'Aristippe ou d'H.irace? Hélas ! non ; au lieu de ces aimables philosophes, je ne vois que des franciscains! «C'était l'heure i\u spaiimeul ; les uns jouaient à la boule , les autres aux quilles; ceux-là se promenaient : quelques-uns, assis sue des bancs, s'entretenaient delà qualité des vins du pays, on des stigmates de saint François, imprimés par Jésus- Christ lui-même '. Ufi seul de ces moines, d'une physionomie calme et vénérable, récitait son bréviaire en marchant. Lorsqu'il fut près de moi, il ferma .son livre, me demanda le motif qui m'amenait dans le couvent, et s'il pouvait m'être utile. «Je suis un étranger, lui dis-je, curieux de voir cette belle maison. » Il m'offrit de me

' Des incrédules préicndcul que ce fut saint Doininique qui iinpruna à saint François ces stigmates, avec une broche, dans une dispute survenue eutre ces deux saints.

Tanta?ne animis coelestibits irœ?

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rninliiirp, ce ([w j'aoceplai aver jilair.ir. Apros nous èli-e promenés quelque temps, il ni'mvila à nie reposer sous un berceau d'oranjiers. Il me demanda si j'avais vu la calliédrale, et ce qui m'avait le plus frappé dans ce superbe édifice. «C'est, lui dis-je, la vétusté dont les murs sont revêtus. J'ai vu les Maures accourant dans cette mosquée pour adorer le même Dieu que nous. Je voyais ensuite la foule des chrétiens, trente itéuéralions se succédant, se poussant tour à tour dans la tombe, et ce temple toujours debout. Je me suis arrêté queUpie temps devant le modeste tombeau de Christophe Colomb, et ayant lu l'inscription sur la pierre qui le couvrait ' , je lui al dit : «Grand honune, par la découverte d'un nouveau monde tu as augmenté nos connai.ssances et nos besoius, sans accroître notre bonheur.» — Vous avez sans doute vu la chapelle où sont enterrés saint Ferdinand et Alphonsele-Sage? — Oui, mon père, j'ai même lu l'épilaphe pompeuse du premier, et la liste de tous ses titres. — Ce Ferdinand est un des plus fjrands rois qui aient existé : il était cou.sin germain de saint Louis, roi de France. Ces deux cou.sins, modèles de piété, de vertu, étaient aussi hraves que les Alevandie et les César. Ferdinand marchait un jour dans le pays ennemi, escorté .seulement de dix-huit hommes; l'un d'eux aperçut un parti maure de cent trente soldats; on le presse de .se retirer. « Non, ditil, je ne fuirai point, je les attends; il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu. » Les Maures, intimidés de la conleuance et de la fierté de cette petite tioupe, craiivnaiit quclipie ambuscade, hésitèrent et finirent par se retirer. — CHlc intrépidité e.sl semblable i celle de notre Henri IV ; j'admire connue vous votre roi Ferdinand, mais je trouve sa religion bien exagérée, lorsque dans un auto-da-fé oii l'on brûlait des Albigeois, il se faisait un honneur de porter des fagol.s sur ses épaules pour alliser et nourrir le feu. Marc-Aurèle et Trajan l'auraient fait éleindre. Je lui en veux aussi d'avoir fait chasser, après la conquête de Séville, quatre à cinq cent mille Maures, et privé l'Espagne de tant de citoyens actifs, industrieux, dont les fils ou les petils-fils auraient lot on tard embra.s.sé la religion dominante. Je désapprouve aussi beaucoup ce que disait saint Louis, qu'il ne fallait pas disputer avec les hérétiques, mais leur passer l'épée au travers du corps; et je le plains lorsqu'il se fait donner la discipline tous les vendredis par sou confesseur. — Ces faînes , si ce son l des faules, .sont celles de son siècle; rhomme reçoit sa constitution de l'iulluence du climat, et son caractère moral des opinions et des préjuges qui l'entonrenl ; d'ailleurs c'est l'enlhousiasme qui fait les saints et les héros; sans lui, la vertu, le génie ne produiraient que des fruits acerbes ou sans saveur; et sans lui, le chrétien loniherait dans la tiédeur et le rehVhement. Mais la cloche nous appelle au réfectoire; je suis obligé de vous quitter : demain matin, si vous voulez me faire l'honneur de venir prendre du chocolat dans ma cellule, je serai charmé de faire plus ample connaissance avec vous. » Je lui demandai .son nom. • Don Augustin. — Vous en avez les lumières et l'esprit. » Il répondit en rougissant : « .le \ oudrais en avoir la piété. »

Je retournai à la poxaila , où bientôl arriva don Ésope du Toboso. « Dinons, cria-t-il en entrant, la faim dévore

' A Casiillo y Aragon OIro mundo <lio Colon.

« Colon donna un aiide monde à la Casiille et à l'Aragon. ■

mes eniraillc:; —Eh quoi ! a\;cc voire esprit et vos lalens , vous n'avez pas pu engager ces dames à \ous rclenii' à dincr:'— Kon , mais je suis invité ce soir avec vous, pour le refrcsco, chez la comtesse Eleonora, dont le mari est à Madrid. — Peul-on savoir sous quel prétexte vous avez abordé ces dames, et par quels moyens vous avez si bien réussi à faire votre cour? — Je leur ai demandé si l'une d'elles n'était pas la marquise Cécilia Padilla; observez que c'est nue des belles femmes de Séville. Kon, m'a répondu l'une d'elles avec un doux .sourire; elle est à Burgos depuis un mois.— Pardon, mesdames ; sur le portrait que l'on m'en a fait, j'ai cru la trouver parmi vous. Je suis au désespoir de son absence; j'avais une lettre de recommandation pour elle, et je comptais sur ses bontés pour passer quelques jours agréables à Séville. — Vous connaissez donc, lui di.s-je, cette belle marquise?— Comme j'ai connu la seuora Vauozia, niaitre.sse du pape Alexandre VI, dont il eut quatre enfans; ou la belle Betsabé, qni se lavait sur son toit devant le roi David ; mais , dès que j'arrive dans une ville, je fais jaser l'aubergiste, .l'ai su de lui que doua Padilla était belle et tendre comme Magdeleiue, pieu.se comme .sainte Thérèse,- et qu'elle avait couru précipitamment à Burgos pour secourir son amant, attaqué de la petite vérole. Mou embarras, mes regrets ont touché la belle àme de la comlesse Éléonore , qui m'a offert de remplacer la marquise Cécilia, son amie. Vous voyez que, dans ma fiction, la ressemblance poétique est très bien ob.servée. Doua Eleonora m'a demandé si vous n'étiez pas Français; j'ai dit votre nom, et raconté vos infortunes. — Ce qui était fort inutile. - Pardonnez-moi. J'ai lu, dans les Éthiques d'Arislole, que les malheurs de l'amour touchaient vivement le conir des femmes , et que rien n'est plus inléres,saut pour elles qu'un amant malheureux. Ces daines vous ont trouvé un air scutimental , une figure agiéable, et je suis chargé de vous amener ce soir à kuvrefrc.ico. .Je refusai, et priai don Manuel de m'excuser auprès de ces dames, .le lui dis (|ue j'avais fait la connaissance de don Aiigu.stiu, de l'ordre de St. -François, hounnc d'un grand nierile. . Par Baccbus! je ne quitterais pas une jolie femme pour saiut Auiïuslin lui-même et son fils Deodalns'. -On nous servit à dinerdc l'excellent poi.sson de mer. Il remonte le (juadalquivir jusqu'à dent lieues au-dessus de Séiille.

Lorsque nous crûmes les méridiennes finies, nous retour nâmes au faubourg deTriana, où nous trouvâmes plus nond)rense compagnie que le matin. C'est la promenade la plus fréquentée. A l'extrémité de ce cours est une char ircuse nommée /«.s Guaus, habitée par dix-sept enfans de .saint Bruno, tous gens de qualité, servis par leurs valets. Des pauvres assiéiieaient la porte du couvent; deux économes, aidés d'un frère, disiribuaieni .i chacun d'eux un poisson cuit , une mesure de vin , et trois petits pains. «Ces pieux cénobites, me dit don Manufi, nourrissent le Lazare des miettes de leur table. — l'aimerais mieux qu'ils donna.ssent des pensions à de bons laboureurs, à des pères de famille, au lieu d'enirelenir la mendicité et la paresse. »

Nous entrâmes dans le jardin, qui n'est pas aussi beau (|ue celui des Franciscains. Don Manuel aborda l'un de ces pères, qni avait l'air absorbé dans ses méditations, et lui demanda s'il était permis de voir le jardin. Le fils de saint

■ Saint Aupjuslin avait un fils nommé Deoitatus, qui mourut .leiiiie, et qu'il regretta vivement.

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Bruno lui répondit par un sir,ne emblématique , une inflexion approbalive de tête, et soudain lui tourna le dos. Apparemment , dit le poêle de la Manrhe, que Dieu, comme l'empereur des Turcs, a des muets à son service. Nous sortîmes bientôt de ce temple du Silence, où Ovide aurait logé le Soramiil, si ces asiles avaient existé dans s«n temps.

Nous allâmes voir los Cannas de Cannona; on appelle ainsi un aqueduc de six lieues de lonijeur , ouvrage des Maures. Lorsque nous eûmes assez examiné cet antique monument, je dis au poêle duToboso : > Le jour touche à son déclin , le refresco et les dames vous atlen- (Ipiit. — Et vous, quels .sont vos projets? Vous allez vous creuser la cervelle, et rêver à votre iufîrate Séraphine?

Je vais écrire des lettres , et mettre en ordre des notes

que j'ai prises dans mon voyage; peut-être un jour j'en composerai un gros livre.— Y parlerez-vous d'Angélique Paular votre conquête ?— Pourquoi pas? — Et moi, paraitrai-je sur la scène ? — Sans doute ; vous serez mon héros ; je remplirai mes pages de vos sentences, de vos bons mot.s, de vos amours; mais je voudrais bien, pour jeter plus d'intérêt dans mes récits , y parler de votre conversion.—Différez encore trente ans l'achèvement de votre ouvrage, je me convertirai in extremis.

laterea dum fata sinunt jungamus amores, Jam veniet teaebris mors adoperta caput '.

Et d'ailleurs pourquoime convertir? ne savez-vous pas que, selon Pythagore, l'âme des poètes passe dans le corps des cygnes? Horace n'a-t-il pas dit : Album mutor in alitem.'' Les empereurs romains devenaient dieux après leur mort ; un enfant d'Apollon est bien au-dessus d'un empereur de Rome. • Après cet éloquent discours , il me quitta et se rendit chez la comtesse Éléonore: je regagnai tristement mon gile, en rêvant, malgré moi , à l'inconstance et à l'ingratitude de Séraphine, et cherchant de,s consolations dans la raison, dans la philosophie, et n'y trouvant que de belles paroles qui ne me consolaient pas. Don Manuel revint fort tard, je me couchai sans l'avoir vu. Le matin j'élais éveillé depuis long-temps lorsqu'il vint dans ma chambre. Il me dit qu'il avait passé une soirée délicieuse, au milieu d'un cercle de jolies femmes; qu'il avait improvisé, chanté, pincé de la guitare; et que tout le monde l'avait trouvé charmant. 11 me proposa d'aller prendre du chocolat chez la comtesse ; mais je lui dis que je déjeunais chez don Augustin. Il me promit de venir diner avec moi , et de ne pas me quitter du reste de la journée.

Je me rendis chez don .\uguslin; je lui trouvai une physionomie encoie plus ouverte que la veille ; j'y déim^lai , fondu ensemble , la sérénité du sage, et le recueillement de la piété. Il me dit : Vous déjeunerez seul : je n'ai pas encore dit ma messe. Je trouvai son chocolat excellent, et je lui en fis l'éloge. «Je le fais, me dit-il, fabriquer sous mes yeuï : c'est une petile sensualité que je nie pardonne. Je ne suis pas l'austérité de saint .\uguslin rpii .se reprochait le plai.sir qu'il trouvait à manger et à boire. Mais permettez une question indiscrèle; je ne vous trouve pas cette hilarité, cet air de contenlement qui anime ordinairement la physionomie d'un Français de votre âge;

' « Mais tandis que le de.sl in le permet, unisson.'! nos amours; la mort, enveloppt'c de son crêpe funèbre, ne lardera pas d'arrîNwr. ..

vous paraissez nourrir quelque chagrin; je vous avouerai même que c'est votre air mélancolique qui m'a porté hier à vous aborder. » Je lui répondis que mon caractère était plus gai que triste et morose ; mais qu'un malheur imprévu remplissait mon âme de douleur et de dépit. Je lui contai alors la cause de mon voyage en Espagne, le cruel dénortmenl de mon amour pour Séraphine. • Je conviens, me dit-il, que celle aventure est fâcheuse, d'autant qu'elle blesse autant votre amour-propre (|ue votre sensibilité. Mais à travers les nuages de l'adversité, on peut toujours voir reluire des layons d'espérance : songez d'ailleurs qu'une fennnesi légère, si versatile, ne pouvait faire votre bonheur; les soucis, les soupçons, la jalousie seraient eiUrés avec elle dans voire ménage : un homme raisonnable ne doit pas regretter ce que la fortune lui refuse, car il ignore si l'objet qu'il désire fera son bonheur ou non. Fiez-vous à la Providence qui vous donnera non ce qui flatle vos désirs, mais ce qui vous convient. Pardon, je suis obligé de vous laisser. Je m'en vais dire la messe. L'avez-vous entendue? — Non, mon père. — Elle est aujourd'hui d'obligation. — Vos lumières, vos vertus m'inspirent une eulière confiance; je vous avouerai que je suis calviniste. — J'en suis fâché ; mais je ne m'intéresserai pas moins à vous. Dieu est le père de tous les humains ; c'est à lui à juger ses enfans. Allez en m'altendaiit vous promener dans le jardin. — Non, mon père, j'entendrai votre messe : nous différons de quelques points dans notre croyance, mais nous adorons le même Dieu '. » J'assistai à la messe de ce digne prêtre , qui la dit avec une piété exemplaire. Il paraissait anéanti devant la Divinité. De retour dans sa cellule, je lui dis que j'étais étonné de la quaiilité de messes qu'on avait célébrées en même temps que la sienne. — Vous seriez encore |)lus surpris du nombre des messes de la cathédrale, qui a quatre-vingts autels où l'on dit cinq cents messes par jour, oulre trois cent cinq grandes messes par an, et douze mille messes basses jjour le repos de ses bienfaileurs. —C'est beaucoup. — Ce n'est jamais Irop; elles sont fondées par la piélé et la reconnaissance.— Daigneriez-vous me dire si la messe est d'institution divine; si elle a été célébrée dès la nais,sance du christianisme? Non, elle ne fut d'abord qu'une cène, peu à peu elle devint grand'messe qui se disait dans chaque église : elle fut uniquejusqu'aux cinquième et sixième siècles, que s'introduisirent les messes bas.ses. — Pennetlez-moi de vous conunuuiquer nue remarque que j'ai faite pendant l'office divin. Vous accusez les Français d'incrèdulilé, ou tout au moins de tiédeur pour la religion; j'ai ob.vervé pourtant qu'il y a plus de décence et de recueillement dans nos églises que dans les vôtres. — Celte ob.servallon est |jeut-êlre juste ; nos temples sont des lieux de rendez-vous ; la jcunes.se y porle sa dissipation , sa légèreté; mais c'est un mal sans remède, et nous préférons l'abus de la chose à son auéanlissemenl. L'on abuse, mais on croit, et la religion subsiste. Les F'raucais font à noire église un aulre reproche, c'est l'oubli des paroles de

' l*s calvinistes lejcllenl la confession auriculaire, les indulfienct'S, le purgatoire, la messe, la hiérarchie des l'gli.scs el ses et'rénujnies, ;es Meiix nionasliques , le ccMibat de.< prêtres ; ils acinietleni la préilesliiialion cl prétendent que Dieu a i-rùé la plupart des hommes |X)iir les damner ; ils nienl la présence réelle dans l'eueliaristie, et disent que Dieu ne .se communique à nous (pie par la foi. Les luthériens prélendeni que .lésus-t;lirist est dans les espèces consacrées , comme le feu est dans le fer entlanimé cpn snlisistent ensemble.

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.lésus-Christ , qui dit : N'amassez pas des biens sur la terre , la rouille et les vers les consument ; et cependant noire cathédrale , ainsi que la plupart des ordres religieux, possèdent des richesses immenses : noire prélat jouit de cent mille piastres de renie; la fabrique de l'église en a trenle mille; et les chanoines, au nombre de quarante, ont chacun trente mille réaux ( quinze mille livres). Outre ces quarante chanoines, la cathédrale nourrit encore quarante prébendiers, vlugl semi-prébendiers, vingt chapelains, qui sont à la nominalion duchanire, avec l'altache du chapitre, et vingt aulres chapelains obligés d'assister au cliœiu'. -Voilà bien du monde payé pour chanter les louanges du Seigneur. — Dans le temple de Salomon , les lévites élaienl encore beancnn]) plus nombreux; vingl-huit mille vivaient des fruits de l'autel ' . Mais ce que vous ignorez peut-être , et ce qui fait grand honneur à nos prélats, c'est que la majeure partie de leurs richesses s'écoule en bonnes œuvres : ils soutiennent des manufactures, dotent des couvens de filles, des hôpitauï , donnent pour la confection des chemins; ils suivent les préceples de Julien, surnommé Wlposlat , qui disait qu'il faut qu'un ministre des autels fasse l'aumône même de son nécessaire; il les appelait les iuierprètes des dieux auprès des hommes, et les cautions des Iwmmes auprès des dieux. Mais si vous blâmez l'opulence de nos églises, vous applaudirez à celle des nombreux hôpitaux de cette ville, tous richement dotés; la police et le régime de l'un d"eux n'ont de modèle nulle part; tous les malades ont leur chambre séparée, oii on leur sert en particulier les remèdes et les mets ordonnés par les médecins. Cet hôpital est destiné aux gentilshommes et aux étudians de l'université. Mais descendons au jardin, l'exercice doit vous être agréable; et moi, dorile aux préceples de l'hygiène , je me promène tous les jours pendant une heure avant mon diiié. Le mouvement du corps donne de la vivacité à l'esprit. Je ne suis pas de l'aiis de Phne le naturaliste, qui se refusait le sommeil et la promenade , et qui disait à son neveu ; Le temps de vos promenades pourrait être mieux employé. < es deux fameux personnages étaient affamés de gloire. Celle soif de renommée est la folie des grandes âmes. Démoslhène fut ravi de joie, parce qu'une vieille femme avait dit en le désignant du doigt : f'oilà Dcmostliène- Pour moi, renfermé dans mon obscurité, je me borne à bien vivre, à entreteiiir ma .santé, à me délasser du travail par le repos, par des plaisirs bonnéles, et à remplir exactement mes devoirs; quand la journée est froide ou pluvieu.se , au lieu de promenade dans le moment de la récréation, je lis Virgile. Je n'ai pas les .scrupules de mon patron saint Augustin, qui se défendait cette lecture qu'il avait beaucoup aimée dans sa jeunesse, avouant que la mort de Didon lui avait fait répandre bien des larmes. »

INons rencontrions dans le jardin des groupes de franciscains ; je dis en riant à don Augustin ; « Voilà bien des pères qui laissent reposer leur esprit. — La plupart ne >e fatiguent pas beaucoup; tous ne sont pas comme disait Jésus-l.hrist, le sel de la terre et la lumière du monde. Notre maison est fort nombreuse : elle contient

' Du temps de Salomon, on comptait trente-huit mille lévites en élat de servir. Ce roi en destina vingt-quatre mille à servir sous les piètres ; six mille pour juger les causes peu importantes delà religion; quatre luillc pour être twrllers et veiller sur les trésors du temple , et le reste pour faire l'office de chantre.

deux cent cinquante pères ou gens affiliés à notre ordre. Je conviens avec \ ous qu'il y a en Espagne trop d'asiles ouverts à la dévotion et peut-être à la paresse; mais cette exubérance n'est pas un aussi grand mal que vous le supposez en France : c'est par-là que se soutient la religion; c'est ce corps nombreux et vigilant qui a éteint le flambeau de l'hérésie prêt à incendier nos provinces, comme il a incendié celles de l'Allemagne et de la France. Au reste, ne soyez pas surpris de la population de nos monastères; notre état, qui vous parait pénible, a ses douceurs; un couvent est une retraite et non une solitude; exempts des pompeux embarras de la société, de ses dégoûts et de ses soucis , nous jouissons d'une honnête et sage oisiveté occupée par la religion et nos études ; assujettis à une règle invariable , nos devoirs, nos austérités même se changent en habitude , et deviennent un besoin. Ce qui contrisie la vie des gens du monde , c'est le vide de leurs journées, ou la frivolité de leurs occupations; c'est une mulliplicité de prétendus devoirs et de visites réputées indispensables, qui les arrache à eux-mêmes, et souvent à leurs plaisirs; c'est, à leur réveil , l'incertitude de ce qu'ils feront de leur temps. Celui d'un religieux est plus doux : sans inquiétude sur l'emploi de sa journée, il est assuré de la passer avec ses amis et ses livres. J'ai vécu long-temps à Madrid, je ne voyais sur le visage des gens de la cour et des hommes du monde nul enjouement , mais souvent des nuageS d'humeur, et l'heureuse sérénité d'une âme tranquille sur ceux de nos pères. INe croyez pas aussi que la paresse soil toujours la divinité de nos gens d'église et de la nalion espagnole. Nicolas Antonio, chanoine de cette cathédrale, a relevé la gloire de l'Kspague dans sa bibliothèque des écrivains espagnols, imprimée en 1672. Depuis celte époque , nous avons eu des auteurs très distingués ; le plus grand homme de la nation , car c'était le plus humain, a reçu le jour dans Séville ; c'est Barthélemi de Las Cazas, évêque de Chiuppa, ville du Mexique. Il plaida pendant cinquante ans la cause de l'humanité, mais sa voix .se perdit dans le désert; il a fait une relation de la barbarie des Espagnols en Amérique, qui respire la sensibilité, la piété et la vertu. On prétend qu'il a exagéré leurs cruautés, mais même en adoucissant les couleurs, l'Espagne serait encore bien coupable. Ce saint évêque, désespérant du succès de ses rêclamalionset de ses plaintes, exténué par ses travaux, par ses voyages, revint dans sa patrie en 1521 , se démit de son évéché, et mourut à Madrid en 1566, âgé de (|uatre-vingt-douze ans. On m'a demandé une inscription pour son portrait, j'ai donné ce vers de Virgile que saint Augustin aimait beaucoup :

Quique sui memores , alios feœre merendo '.

On peut appliquer à cette âme héroïque les paroles de .saint Luc ;

(iusiavil donum cœleslc '.

Dans ce moment deux religieux passèrent auprès de nous; l'un d'eux, après avoir salué don Augustin d'un y^ie Maria, dit à l'oreille de son compagnon : ^lli esta un gatacho (voilà un gavache). Je l'entendis, et de-

' « Tous ceux qui , par leurs bienfaits , ont mérité de vivre dans la mémoire des hommes »

- « Il a goûté le don céleste. >

eio

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mandai â don Augustin l'étymologie et la significalionde ce mot, dont rEspaijnol ;;iatilie le Français. «Il faut, dit-il, nous pardonner le terme insignifiant, que l'on vous applique sans intention de tous offenser : on prétend que sein origine vient d'une défaite que les Français essuyèrent au pied des Pyiénées. Les babitans de ces montagnes , du côté de la France, donnent à leurs torrens le nom de gaves , et de ce mot on a formé le sobriquet de gaiaclie ; d'autres disent qu'il sijjnifie gueux, sobriquet que portaient les seigneurs soulevés en Flandre contre le roi d'Espagne. Mais je suis curieux d'avoir des nouvelles de Voltaire ; coiunient se porle-t-il ? — Ce n'est pas le saint de votre nation. Il jouit d'une santé assez fermé; quoique sous le poids de quatre-vingts ans, il crie toujours qu'il a un pied dans la fosse. — (Juel dommage qu'un aussi beau génie attaque la religion avec tant d'acharnement ! — C'est moins chez lui impiété que préveution, qu'une trop vive sensibilité pour les malheurs et les crimes causés par le fanatisme ou par les J)assions , sous le manteau de la religion ; mais il a toujours reconnu un Être suprême. — Qu'est-ce qu'un Dieu sans culte, sans autels? C'est le dieu d'Épicure, un être indifférent qui abandonne les hommes à leur instinct et à leurs passions; le théisme, ou la religion naturelle, ne parle point au cœur, laisse l'imagination froide, et n'attache l'homme à ses devoirs , à la vertu que par un lien bien délié . et presque imaginaire. Les sages de l'antiquité respectaient la religion de leur pays : Xénophou était fort religieux , Plutarque exerçait la grande prêtrise d'Apollon ; Pline le jeune regardait les dieux comme les auteurs de tous les biens dout il jouissait; il leur bâtit nu temple dans une de ses terres. L'homme qui n'admet aucun cidic ressemble , dit un proverbe de .Salomon , à une ville ouverte de toute part '. La morale qui n'a pas cette base est bien facile il s'écrouler. — Je vous demande grâce pour ce paradoxe : quoique je pense que toule idée de vertu , de morale, doive s'appuyer sur la Divinité, je méfierais plus à la morahté d'un homme né vertueux , mais égaré dans le scepticisme par l'impénétrabilité des mystères de la reUgion et de la nature, qu'à celle de l'homme qui n'aurait d'autre frein que la crainte de Dieu et la peur de l'enfer. Si l'incrédulité le gagne un moment, ou bien s'il compte sur la rémission facile de ses pérliés , il n'est plus d'obstacle qui l'arrête : voilà pourquoi l'on a dit si souvent qu'il fallait une religion au peuple. — Et c'est en quoi l'inquisition a rendu un grand service à l'Espagne; elle a opposé des barrières à l'incrédulité, aux nouvelles erreurs. Voltaire lui en veut beaucoup; mais les inquisiteurs sont ici ce que les censeurs sont à la t'.hine : ils veillent sur le culte et sur les mœurs, contiennent les peuples dans l'obéissance , et les rois même dans leurs devoirs, dans le respect des hommes et des lois. Deuin tune et mandala ejus ob.sena ,hic est eiiiin totus hoino ^ , a dit rEcclésiasti(|ue. Voltaire, pour parler son langage , n'a ^ u que le bec et les serres du sainl-o, fice , et n'a pas aperçu son milité. Les inquisiteurs sont des despotes qui vous mettent des ,ers aux pieds pour vous empêcher de courir. Mais est-il vrai que ce beau génie , à la moindre maladie . est agité par la peur du diable et de l'enfer? — Non, c'est une calonuiie inveinee par .ses en-

' Urbs païens et absque murorum ambilu. ' « Crains Dieu , observe ses commandemcns. C'e,-t là tout l'homme. •

neinis ; je n'osais pas dire par les moines. J'ai oui cdrilër à .11. Tionchin , célèbre médecin de (Genève , qu'il l'avait observé dans le cours d'une maladie très grave, et qu'il ne lui avait jamais vu aucun signe de faiblesse et de frayeur. — Tant pis , car j'aime à espérer que Dieu laissera tomber sur ce grand homme un rayon de sa grâce : saint Augustin et saint Paul sont rentrés dans la voie du salut. » On vint chercher ce vénérable religieux delà part de son supérieur, et il me congédia en m'invitant à revenir le \ oir pendant mon séjonr à Séville. Je sortis pénétré de la sagesse et de la piété de ce père de Saint- François. Il faut rendre justice aux moines espagnols; il s'en trouve un grand nombre qui joignent les lumières, le savoir à la pureté des mœurs et au zèle de la religion. De retour à l'auberge, je trouvai don Manuel se promenant , dans sa chambre , à grands pas , l'œil en feu , les cheveux hérissés, et plein du dieu de la poésie. « Ah ! ah ! lui dis-je . votre verve s'échauffe ; la belle comtesse Éléo-

nore — Oui, je lui ai promis une romance pour ce soir.

—Je vous en félicite ; je vois que vous commencez le siège de la place. — Par la barbe de tous les capucins du monde, je risquerais volontiers mon salut avec elle. Quels appas doux et piquans ! je doute que Sara, si belle encore à l'âge de soixante ans , ni aucune des onze mille vierges de Cologne, eussent l'éclat, la beauté, les grâces de la belle comtesse. Oui, charmante Éléonore, tecuni vivereamem, ter uni obenni tibens ' ! Feu Salomon , de joyeuse mémoire, a dit : Je reconnais qu'il n'y a rien de meilleur à l'homme que de se réjouir dans ses œuvres. Dieu aurait-il déployé dans le ciel sa magnificence , donné au soleil sa splendeur, enrichi la terre des fleurs du printemps, des moissons de l'été , des trésors de l'autonme ; aurait - il formé d'un rayon céleste , non de la cote d'un homme , ce sexe enchanteur qui pare la terre , comme les anges parent le ciel , pour nous faire un crime de la jouissance de ses bienfaits? — J'admire votre douce faconde, et j'espère qu'un jour vous nous donnerez une religion où vous ne piêcheiez qu'amour et plaisir. — Ma foi , je pense que j aurai pour moi tous les sages de la terre, et Dieu luimême. Mais j'ai promis de vous mener ce soir chez la comtesse à son lertulia { assemblée ' ; elle m'en a prié mstanmient: elle aime beaucoup les amans malheureux. — Je suis très peu flatté d'intéresser à ce titre; n'importe, je ne >eux point me donner l'air d'un sauvage: je vous accompagnerai. » Dans ce moment nous vîmes entrer un moine, qui, après nous avoir salués d'un Aie, Maria puri.ssiina, nous présenta un petit Jésus caché sous sa robe, en nous signifiant qu'il viendrait le chercher le lendemain. Nous voulûmes le lui rendre; mais il était déjà bien loin. L'habillement de ce petit Jésus était bizarre ; il avait l'imitorme de la marine, et une petite perruque bien poudrée, à laquelle était attachée, par-deri'ière, une bourse a cheveux. i\ons riions de ce petit Jésus transformé en militaire marin ; don Manuel prétendait que c'était le grand-amiral d'Espagne qui venait nous rendre visite; mais noire hôte nous expliqua l'énigme. « On vous laisse, dit-ii, ce petit Jésus pour que vous mettiez dans la bour.se une aumône abondante, et le couvent priera Dieu pour vous. . Don MaiHiel voulait mnpiir la lionr.se de chardons; mais je m'y opposai. « Ne n. us brouillons pas , lui dis-je , avec les moines ; le courroux de Jupiter est moins terrible , lorsque d'uu mouvement de ses sourcils il

' • Avec toi je voudrais vivre, ava' loi je voudrais mourir.»

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ébranle l'univers. » Je mis quelque argent dans la bourse du petit Jésus, et chargeai l'hôfe de le rendre à son maître.

L'aprés-dlnée, nous voulions voir la grande manufacture de tabac; il fallait un billet pour y pénétrer : don Manuel, toujours fécond en ressources, me promit sa protection pour m'en ouvrir l'entrée Je m'y laissai conduire. Arrivés à cet holel, le portier nous demanda notre billet. «Je n'en ai pas besoin, répond fièrement don Manuel ; comment ,se nomme votre directeur ?— Don Pepe Bruna. —Eh bien , va dire à don Pepe Bruna que le comte César del Rio-Frio, cousin de l'archevêque, demande à voir cette manufacture, avec un gentilhomme français de ses amis. » Cet homme , frappé de l'éclat de ce nom, et de la parenté avec l'archevêque, courut sur-le-champ, et revint bientôt avec le directeur don l'epe Bruna, qui assura le comte de Rio-P"rio qii'il était à ses ordres et à ceux d'oiisia illustrissiina '. Ce galant homme nous conduisit d'abord dans la .salle où l'on travaille le tabac. « Il Vient, nous dit-il , de la Havane ; mais nous n'en manipulons qu'une certaine quantité, fl'est avec l'ocre que nous lui donnons cette couleur lougeâlre ; quand celte mixtion est faite , nous l'enfermons dans des boites de fer-blanc , dont chacune a sou éliquelle, et nous les expédions dans toute l'Espagne. Sa majesté catholique s'est réservé le privilège de la vente , qui lui doiiTie de grands bénéfices. Nous avons mille ouvriers, qui gagnent quatre à six rèaux par jour, et qui travaillent environ neuf heures. Cent ({iiatre-vingts mules lOui-nent continuellement >ingt-huit moulins ou machines â moudre ou à mêler le tabac avec la terre rouge de l'almazarron { l'ocre). Dans les manufactures, il nous est défendu d'en vendre en détail. Son prix courant est de trente-deux réaux de Veillon la livl-e-. «De celle salle, don Pepe nous conduisit dans toute la maison ; dans une chambre nous trouvâmes qLiaIre cent soixante ouvriers occupés à faire des rigarros^, et â les lier en faisceaux ; il y en avait un amas prodigieux. «Je vois votre élonncment , nous dit don Pepe; eh bien , malgré l'assiduité et l'activité des ouvriers, la manufacture ne peut suffire au débit. »

Après que nous ertmcs tout vu, tout visité, don Pepe nous accompagna jusqu'ù la porte , et pria le comte de Rio-Frio d'assurer de ses humbles respects son oiisifi îlluslrissima , et de le remercier de lui avoir procuré l'occasion de lui proiner son entier dévouement. Lors- (Ju'il nous eut quittés, je demandai à don Ésope, à don Sblano, au comle de Rio-Frio, dans quel royaume se trouvait son comté. « Sous la ligne de démarcation , me dit-il, tracée par le pape Alexandre VI, pour donner l'ofccident à l'Espagne, et l'orient au Portugal. Au reste. TOUS voyez que je connais les honnnes; si je m'étais anijoncé comme b?l esprit et poite, honnne d'honneur et de probité , on m'eilt renvoyé au Parnasse ou dans mon galéla.s. Cependant un poiHe vaut mieuxqne vingt comtes. CharleS-Ohint a dit qu'il pouvait faire autant de grands d'Espagne qu'il voudrait , et que Died seul pouvait créeiun Lé Titien. Oui , ajolltà-t-il , avec l'enthousiasme d'un ph)phéte, le poi'te est l'homme par excellence, il est le fils, le nourrisson des Jluscs. Voyez quel respect avait l'antiquité pour les poètes; n'a-t-elle pas attaché la lyre

' C'est le titre que l'on donne aux archcvêiiucs et évêqucs. ^ Le réal (te Vcilloil Viinl 5 sons: celui de l'Iai.T Ktsmis. ' Ce sont lie pLiils touIlmux iiiic l'on fmnc sans pipe.

d'Orphée au firmament? Pourquoi dit-on le divin Homère? Pourquoi lui a-t-on élevé des statues, des temples? IN'est-ce point parce que .son âme est une émanation de la Divinité? Mens agitât inolem. L'Être suprême est lui-même doué du génie de la poésie : quelle idée poétique et sublime, quelle fécondité d'imagination , que la conception des astres, des planètes, de ce globe immense de feu qui crée tout, anime tout , donne la vie à la nature ! IS est-ce pas Dieu qui a entlannné du feu de la poésie le législateur des Juifs, leurs prophètes, et David et SalomonPMais depuis cette inspiration divine, passant de cerveau en cerveau , s'est aftaiblie comme la mèche enflammée qui circule de main en main.— Mais croyez-vous, lui dis-je , que le divin Homère soit en paradis? — Oui , >raiment: malheur i qui oserait en douter! 11 est à la tête des anges , qui chantent les louanges du Seigneur. — Mais calmez-vous , descendez de la sphère céleste ; nous voici à la porte de la comtesse Éléonore, qui n'est qu'une simple mortelle. —Mes vers en feront une déesse. Alexandre pouvait donner le monde à sa maîtresse ; nioi je fais plus, je lui donnerai l'innnorlalilé. »

La comtesse me reçut avec une ((race, une aménité très aimables; elle me dit qu'elle aimait beaucoup les officiers Français qui étaient aussi galaiis que valeureux ; que son aïeul avait servi sous le duc de Vendôme , qui l'honorait de son amitié, .le répondis à ce compliment par des éloges mérités de la nation espagnole ; je louai sa bravoure , sa fidélité , son amour pour .ses rois, sa probité, la noblesse de ses sentimens. Après ces propos on me fit as.seoir devant un cercle de jolies femmes, rassemblées pour entendre l'improvisateur don Manuel ; après que l'on eut servi le chocolat et les confitures, que le poète de la Manche eut fortifié, par celte collation , .sa poitrine et .sa voix , il préluda sur sa guitare, et, enflammé par l'amour et la gloire , il entonna sa romance. Tontes les oreilles .s'ouvraient , tous les yeux étaient sur lui ; on respirait à peine; sa voix se déployait, s'aiiiniait, lorsque tout it coup une voiture s'arrêta devant la maison. On entendait les cris, la rumeur des gens , le hennissemeuL des chevaux. « Ah ! s'écria la comtesse avec vivacité, c'est mon mari , c'est lui ! » Elle se lève, mais il entre aussitôt et s'élance dans ses bras. Toutes les daines l'entourent , le félicitent. 11 les embrasse les unes après les autres. Pendant ce inouvemenl, je m'approchai du poêle du Toboso, dont la figure me parut allongée ; et je lui dis tout bas ; « Voici un beau sujet de romance; un époux qui tombe des nues, coinine une bombe au milieu d'une fête. Ulysse n'arriva pas plus mal à propos à Ithaque pour les poursiiivans et peut-être pour Pénélope. — Patience; ma romance est faite ; elle restera toujours. — Nous sommes ici très inutiles. Filons tout doucement; cest l'heure du bcrjîer pour le mari; la vôtre n'est pas encore venue. » Nous nous échappons ; personne ne prend garde à nous ; je demande dans l'anti-chambre le nom du comte, dont la fijiure , la politesse m'avaient frappé; on me répond que c'est le comte d'Avila. Ce nom nous étonne singulièrement ; nous nous demandons si c'est ce comte d'Avila qu'avait tué l'ermite Ambrosio. Don Manuel disait que c'était .son ombre qui revenait exprès de l'autre monde po'ir troubler ses amours. Tout nous portait à croire l'identité du personnage, et j'aurais dit volontiers à l'erinile :

l.(S ;;ensqne vous tuez , tninsirai', se portent liirn.

VOYAGE KN ESPAG^K.

Nous finiines la soircc dans noire chambre, don Manuel en (lianlant sa déconvenue sur sa nnilare, et moi en lisant et en rêvant à linconstance de Séraphine. Aous interrofieâmes laubcr!;iste sur l'existence du comte ; ce que nous apprîmes nous confirma que c'était le rival de l'ermite, qui heureusement ne l'avait pas bien tué.

Le lendemain à notre déjeuné, don Manuel et moi délibérions si nous informerions le comte de la retraite, de la vie érémitiqiie de don Fernandez , lorsque nous reçûmes de sa pari un billet d'invilalion pour diner ; nous acceptâmes, et nous voilà encore plus embarrassés pour résoudre notre problème : afin d'en avoir la solution , je crus devoir recourir an père don Anfjnstin. Don Manuel me dit qu'en m'attendant, il irait à la messe pour voir de jolies femmes, et que nous nous rejoindrions à l'auberge. . .

Je me rendis chez don Au^uslin ; je lui contai I nistoire de don Fernande/. , sa jalousie , son combat , sa retraite dans une caverne , et le priai de m'éclairer de ses conseils. « Mon avis, me dit-il, est d'avouer tout au comte; il est loyal, généreux, et loin de poursuivre don Fernandez, il cherchera à lui rendre service. 11 faut arracher ce malheureux époux de son antre ; je n'approuve pas la vie érémilique ; nous en avons l'obligation à saint Paul de la Thébaide. Celte existence sauvage est inutile à la religion ; tous les miracles opérés dans les déserts me paraissent peu dignes de notre croyance. Je n'aime pas ce corbeau qui apporte tous les jours un pain à saint Paul, et deux lorsque saint Antoine vient lui rendre visite. Saint Jérôme offense aussi la raison , et infirme sa véracité lorsqu'il nous dit qu'il a rencontré un satyre dans le désert. — Mon père, j'admire vos lumières et votre piété dégagée des liens de la superstition ; mais si votre façon de pen.ser était connue, vous soulèveriez contre vous toute l'armée des moines d'Espagne. — Mais aussi ma pensée reste au fond de mon âme. Le grand lorl des religieux de ce pays est d'étouffer le chrislianisme sous un amas de superstitions et de miracles ridicules : plus la religion sera simple, mieux elle parlera au cœur. Le christianisme, qui n'est pas le catholicisme , était à son berceau nue religion de miracles de charité ; depuis mi l'a défigurée en la surchargeant de dogmes, de rites et de points de discipline — Voilà un disciple de Luiher , me dis-je tout bas. — Comparons la vie de saint Vincent de Paule , toujours active, toujours consacrée aux malheureux; voyez ce saint fondant des hôpitaux, des maisons religieuses; comparezle, dis-je , à l'ermite Paul, enseveli vivant dans un désert, inutile au monde , ne pouvant même l'édifier par sa piété et par ses vertus. Au reste ne croyez pas que tous les religieux ou ecclésiastiques espagnols soient des aveuglesnés. En 1524 un évéque de Cadix , nommé Qnevana, fil une vie de Marc-Aurèle, à la tète de laquelle il mit une préface où il censurait vivement les exactions de la cour de Rome; il feignit d'avoir trouvé cette satire dans un vieux manuscrit grec '. » Après ce discours , je quittai ce Socrale moderne cl chrétien , en promettant de Un rendre compte dn succès de nos démarches auprès du comte d'Avila.

J'allai rejoindre don Manuel à l'auberge ; je le trouvai à la porte avec deux femmes de la troupe de los gilanos

> Celte préface a été traduite en français par Herljerai Uescssarls , et c'est sans doute dans cette traduction que La Fonlainc a pris l'idée de sa belle fable du Paysan du Danube.

(les bohémiens). . Accourez , s'écria-l-il eu m'apercevant, on vous dira votre bonne fortune. On m'a déjà prédit la mienne ; j'irai à Madrid , je serai aimé d'une jolie femme dont le mari sera jaloux ; la renommée publiera mes vers d'nu pôle à l'autre , et nue mort sainte , édifiante , couronnera une vie heureuse. — Voilà un brillant avenir ; vous ne sauriez trop payer un si bel horoscope.— Imitezmoi , consultez ces deux vieilles Pythies ; apprenez vos futurs contingens.— Malheur, lui dis-je, à l'homme qui connailrait son avenir ! Notre ignorance fait notre repos. . Mais j'eus beau refuser d'entendre ma bonne fortune, ces deux femmes s'emparèrent de ma main , et l'une d'elles , sur l'inspection des ligues, me dit que j'avais beaucoup aimé , que j'avais éprouvé des malheurs en amour , mais ajoutà-t-elle, celte ligne droite me rassure; vous finirez par épouser une jeune personne aimable et riche. - Je vous fais mon compliment , s'écria don Manuel. — El vous croye z à ces sottises ? — Eh I pourquoi non :' Dans tous les siècles, n'y a-t-il pas eu des oracles, des voyans, des prédictions? On prédit l'empire à Auguste; la mort de César fut prévue , annoncée. • Malgré les assertions de don Manuel, je repoussai les prédictions de ces sibylles; mais telle est la faiblesse de l'esprit humain , que parfois l'espoir d'un heureux mariage se glissait dans mon âme : flattez on effrayez , el la prophétie triomphera de la raison.

iSous nous rendîmes chez le comte d'Avila , qui nous reçut avec l'urbanité la plus aimable. «Des que j'ai su, me dit-il en bon français , qui vous étiez , j'ai cru devoir vous faire les honneurs dç ma patrie ; j'ai passé trois années à Paris, où l'on m'a comblé d'amitié el de bontés ; je voudrais que vous fussiez aussi content de mes compalriotes que je l'ai élé des vôtres. Comment trouvezvous ma nation?— J'en pense trop de bien pour n'être pas véridique. Elle est brave, spirituelle, généreuse: vous avez le climat le plus beau , le sol le plus fertile de l'Europe , des vins excellens. — Et des chemins ? — Très mauvais.— El des auberges?— Détestables. — Et des moines? — Trop nombreux, trop riches; à quelques exceptions près , fort ignorans. — Et la religion? — Défigurée par la superstition. — Et nos dames? — Très jolies, 1res séduisantes; mais je les crois plus voluptueuses que sensibles , plus jalouses par orgueil que par tendresse, plus fidèles à l'amour qu'à l'hymen ; il y a peu d'Artémises parmi elles; hardies dans leurs intrigues, elles dédaignent les voiles du mystère, dont les dames françaises s'enveloppent avec tant d'adresse et de décence. Vos femmes ont beaucoup d'esprit , d'imagination; mais ce .sont des Heurs qui n'ont pas tout l'éclat , tout le parfum qu'elles devraient avoir, faute de culture : elles sont courbées sous le joug des préjugés et des prêtres. Pardon, si je m'exprime avec tant de franchise. — Loin d'improuver votre critique , je vous fournirai de nouveaux traits; j'ajouterai que l'unique occupation de nos dames consiste dans leurs cortejos : voici quelle est, à très peu près , l'habitude de leur vie. Elles se lèvent lard , gaspillent le reste de la matinée avec leurs caméristes, ou vont à l'église dire leurs chapelets, ou réciter des prières qu'elles murmurent par habitude el sans attention ; ensuite elles dineul sobrement , dorment l'aprèsdinée , s'habillent le soir pour aller, en élé, à la promenade; en hiver, dans une société où, autour d'un brasier, elle s'entrctieunent de leurs affaires domestiques, et de leur prochain. Mais que pensez-vous de nos gens de

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lettres ? — Que la nature et votre soleil ont tout fait pour eux ; mais ce sont des plantes que les mauvaises herbes empêchent de prospérer, la superstition et le saint offiie. — Et quel est voire avis sur l'iuquisilion ? — Je voudrais qu'on la traitât connne le lion de la fable, auquel on persuada que, pour plaire à sa maîtresse, il fallait se laisser rogner les griffes et les dent*. — Pour persuader aux inquisiteurs cette petite opération , il faudrait une armée de cent mille hommes. » Ce dialogue finit par l'annonce du diner et l'arrivée de la comtesse, qui entra avec plusieurs convives. Elle fit des excuses à don Maimel sur la brusque apparition du comte. "Ces maris, ajoula-telie en souriant, sont des Ironble-féles, il nous a privés du plaisir d'entendre votre romance; mais j'espère que, ce soir, vous voudrez bien nous en dedounnager.» Le galant don Manuel répondit que sa lyre était consacrée aux grâces et à la beauté.

Le comte nous traita splendidement. Au dessert on nous donna de très beaux ananas. Le comte, surpris, demanda à sa femme doii lui venait ce plat de luxe. «C'est un |)résent, dit-elle, du marquis don Eslevan. Avant-hier j'allai chez lui ; c'est un amateur très épris de son jardin , de ses productions; il me proposa de m'y promener, et d'aller voir ses ananas; étonnée de leur beauté, j'en fis l'éloge; il me répondit qu'ils étaient à mes pieds. I- Je ne puis, lui dis-je, accepter leur hommage. » 11 insista , et je ne cédai point ; je crus l'affaire terminée sans appel ; mais le soir, en entrant chez moi , j'ai trouve les ananas qui m'avaient précédée. Telle est notre galanterie, me dit le comte, très inconnue en Krame. Ici , dès qu'une femme s'avi.se de louerquelqne chose, un bijou, une boite, aussitôt le maître répond : Elle esta vos pieds, et un refus l'offenserait. Naguère une dame française , qui était à Madrid, se promenant au Prado dans sa voiture, fut abordée par le duc d'Uzeila, qui était irainé par un attelage de .six beaux chevaux. Cette dame , ignorant nos usages, loue la beauté des coursiers, et le duc répond soudain : lis sont à vos pieds. Faites-les relever, répond la dame en riant , ils m'einbarras.seraient beaucoup. "Cette dame, croyani que cette offre n'était qu'un badinage, l'oublia bien vite; mais le soir, en rentrant, elle trouva les six chevaux dans sou écurie. Elle les renvoya aussitôt; le duc les fait repartir tout de suite : la dame les fait retourner sur-le-champ ; et le duc , offensé , les renvoie encore : enfin les chevaux se seraient promenés toute la nuit, si la dame n'eiH pris le parti d'écrire au duc une lettre très lerme et très sérieuse, où elle lui disait qu'en France une femme de son rang n'acceptait point de pareils dons, et qu'elle le priait instamment de garder ses chevaux. Vous trouvez notre galanterie un peu singulière ; mais n'oubliez pas que c'est à nous que vous devez la vôtre , et cette fleur d'urbanité si vantée dans l'Europe. Les premiers nous vous en avons donné l'exemple à la cour et dans les camps ; Louis XIV, le modèle des chevaliers galans, s'était formé à l'école d'Anne d'Autriche sa mère. » Un des convives prit la parole, et annonça la mort de Madalena de la Cerda , morte en odeur de sainteté après avoir consacré toute sa jeunesse au plaisir et à l'amour; son âme était si douce, si tendre, qu'elle ne pouvait résister aux prières, aux larmes d'un amant malheureux par ses rigueurs. La petite vérole l'a enlevée de ce monde. Depuis long-temps son époux, sa famille la sollicitaient vivement de se faire inoculer; mais le préjui;é, ou plutôt un malheureux

jacobin , son confesseur, lui persuadait que l'inoculation était un véritable suicide qui offensait Dieu et la morale. Elle a été la victime de sa crédulité. Dès les premiers symptômes de sa maladie les médecins se sont emparés de son corps , et le confesseur de son âme. Les docteurs , peu d'accord entre eux, l'ont tuée; le confesseur idiot, fanatique, a jeté la terreur, le désespoir dans cette âme faible et sensible. L'infortunée .s'écriait qu'elle était damnée , qu'elle voyait l'enfer sons ses pas. Heureusement on lui a donné un confesseur plus sage , plus éclairé , qui , par l'onction d'une douce éloquence , en lui parlant de la clémence de Dieu, de sa miséricorde inépuisable, a rétabli sa télé, et calmé son effroi. Sa mort a été fort louchante, et ce confesseur assure que c'est une sainte de pins dans le ciel. « Et moi aussi , s'écria le porte de la Manche, tout mondain, tout profane que je suis, j'ai l'honneur d'être saint, du moins on m'a gratifié d'un brevet de saiutelé. J'étais arrivé à .Saragos.se, protégé d'une lettre de recommandation pour la marquise doua Sancha délia Valle. — Ah! s'écria l'une des convives, femme dans la maturité de l'âge, elle a eu beaucoup de célébrité par sa beauté, son esprit et ses amours. • Mais laissons continuer son histoire à don Manuel, et je donnerai ensuite quelques coups tic crayons an portrait de celle mar(|uise. • .\ mon arrivée, reprit le poêle du Tobo.so, après grande loilelle, après avoir préparé mou compliment, je me pré.sentai chez elle.

Dès que ses gens m'aperçurent, ils sonnèrent une grande cloche, et aussitôt accoururent les femmes de la marquise, jeunes et vieilles, chacune avec un cierge allumé, en criant toutes à la fois : « .-///( e.sla cl seinto (voilà le saint'. » Je les regardais avec étounemcnt, et leur dis que je n'avais pas besoin de lumière en plein jour ; mais, loin de m'écouler, elles tombèrent à mes pieds, en répétant sans cesse -.JUi esta el mnio , et en me demandant ma bénédiction. • A quoi vous servira-l-elle, leur disais-je? Je ne suis ni évêque ni sainl. "Mais mou refus, qu'elles n'attribuaient qu'à mou humilité, irrilail leur .soif de bénédictions. Elles m'arrêtèrent par mon habit, faillirent à le déchirer; elles baisaient mes mains, mes vétemens, me suppliant de leur accorder celle faveur. Enfin il fallut céder ; je levai la main, étendis le bras, et avec une gravité convenable, je les bénis poiitificalement. Ces boimes femmes, bénies et enchantées de l'avoir été, coururent annoncer mon arrivée à leur maîtresse. Je les suivis toujours plus étonné, ne sachant si c'était l'aspect d'un joli homme comme moi, on la flcuraison des vignes, qui troublait leurs cervelles. Dès que je parus dans la chambre de la v ieille marquise , elle quitta sou fauteuil, et vint â moi d'un air radieux, soutenue par deux femmes. Elle me remercia de la faveur que daignait lui accorder nu homme aussi pieux , un si grand saint que moi. « Madame , lui dis-je , je vous remercie de votre bonne opinion ; mais je n'ai pas le bonheur d'être saint , je ne suis qu'une brebis égarée qui a besoin du secours de la grâce pour reuirer dans le bercail.— Ah ! phil au ciel que mon âme fiU aussi pure, aussi céleste que la vôtre ! Depuis quand ête.s-vous arrivé.^ — Depuis hier. — Je vous atleudais avec impatience; mais enfin le Seigneur m'a rendu la santé. — Madame la marquise a doue été malade!' — Oui , ma lellre vous le mandait. Comme votre vie exemplaire, voire sainteté , vos miracles font beaucoup de bruit en Calice, je vous ai écrit pour vous prier de venir à Saragosse me secourir de vos prières, et obtenir ma guérison du ciel. — Vous

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m'étontipz, mafiaine: je ne suis pas plus connu en Galice qu'en Chine ; mes |)ieds n'ont jamais louché ce sol forluné, et jamais je n'ai opéré de miracles, ni reçu de lettres de VOUS; c'est moi , au contraire, qui vous en apporte une du comte de Florida-Blanca , votre pareni , qui me recommande à vos bontés. » Kn même temps je lui présentai ma lettre. A ce discours, la marquise, ouvrant de grands yeux ébahis , la prit , l'ouvril , et lut à haule voix : • i\la clicre cousine , je vous recommande don Manuel Castillo... »— Quoi ! monsieur, vous n'êtes pas le bienheureux Bernard Ortega de Galice? Vous n'éles pas saint? — Il s'en faut de quelque chose, et je ne connais pas de poite qui ait été canonisé : jadis les âmes des empereurs romains montaient au ciel; mais je n'ai pas oui dire qu'on y ait envoyé Virgile et Horace: daignez continuer la lecture de la lettre. » — C'est un homme d'esprit , improvisatem- , chanteur, galant connue Ovide et Tibnlle; comme eux , toujours amoureux , et plus attaché à Epicure qu'à saint Ignace et saint François. — Kst-il possible! quoi ! vous êtes poote? — Oui, par malheur ma mère est accouchée de moi au pied du mont Parnasise. Vos femmes m'ont obsédé pour avoir ma bénédiction, et je la leur ai donnée; je souhaite qu'elle leur fasse grand bien. » A ces mots, la marquise partit d'un grand éclat de rire, cl m'avoua que l'on m'avait pris pour le bienheureux Bernard Orlega , qui , d'après le portrait qu'on lui en avait fait , me ressemblait beaucoup. «Ce bienheureux Orlega , répliquai-je, a sans doute reçu , comme moi, de la faveur du ciel, une proéminence sur les épaules. — Oui ; c'est ainsi qu'on me l'a dépeint; et comme je l'attendais tous les jours, mes femmes ont été trompées , el vous ont pris pour lui. •

Ce petit conte égaya les convives; alors la dame qui avait promis quelque notice sur la vie <le la marqui.'ie, nous dit : » Elle est morte l'année dernière ; on ne saurait décider si chez elle la coquetterie affaiblissait son penchant à l'amour, ou si ce penchant tempérait sa coquetterie; ce sont deuv ba.ssins d'une balance qui s'élevaient et relombaient tour à tour. — .le connais beaucoup de femmes de ce caractère, dit doua Béalrix. — Moi aussi, ajouta doua Alexandrina. «La dame, reprenant .sa narralion , dit : « Les yeux de la marquise n'avaient pas l'éclat et la vivacité des beaux yeux noirs; mais ils avaient l'expression la plus louchante; sa physionomie vive, piquaule, annonçai! beaucoup d'esprit, el cet esprit qui animait tous ses traits, en faisait disparaître l'irréjyularilé : elle a inspiré de fortes passions : un amant s'est tué pour elle, deux se sont battus , un Iroisieme s'est lait chartreux. Ce dernier, â;ié de vingt ans, s'abandonna au délire de l'ainour; la marquise accueillait tous ses adoraleurs, mais ne poiaiiit tes rendre Ions heureux. Les soupirs , les prières, les larmes de ce jeune homme ne purent leionduire aU bonheur : dé.sespéré de tant de cruaiMé, il résolui de faire le pèlerinage de .Sainl-.)acques-de-Compo.stelle, p(Hir intpre.s,ser le .saint à sa passion, el obtenir . par sa toule-puissance et son intercession , les faveurs de sa maltresse. Il partie pied, seul, un bourdon à la main, se rend sur le tombeau de saint .lacques, lui adresse ses prières, ses TfPiix, lui fait (les présens, jertne pendant trois jours, après lesquels, plein de confi;nice et d'espoir, il revint à Sâragosse auprès de sa belle inhumaine; mais saint ,Iacqiies , soit défaut de volonté ou de pouvoir, n'avait rien fait pour s(ui Ixmheur. Cet inforlmié pèlerin ne trouva plus la marquise à Sâragosse; elle venait de partir pour

Rome , avec un prince italien dont elle était vivement éprise. Accablé de celte nouvelle et maudissant saint Jacques, il courut s'enler.'er tout vif dans une chartreuse, 011 probablement saint Bruno, touché de pitié, aura guéri sa cervelle. Sans doute il aura fait une mort édifiante'.— .Madame , dit alors don Casimir, l'un des convives, homme âgé d'environ cinquante ans, permettez-moi de relever quelques inexaclltndes dans Votre récit. Cet amant malheureux n'est ni saint, ni rtl()rt, ni chartreux; lorsqu'il revint de Sar.igosse, la marquise y était encore; il la vil el en fut reçu froideineUt, dit plutôt avec ironie; elle lui dit : Saint-Jacques-de-Compostelle \ ous a très mal servi ; je vous conseille de changer de patron. Elle lui avoua ensuite qu'elle aiinait le prince Orsini, el qu'elle allait partii- incessamment pour Ronleavec lui. — Don Casimir, lui répondit la dame, qui vous a si bien instruit ? — Je suis dans la plus intime confidence de cet amant, car c'est moi qui suis le pèlerin, le héros de la scène. Je ne suis resté à la chartreuse t(ue six mois; saint Bruno, comme vous l'avancez, ayant bien voulu guérir ma cervelle. Je n'avais alors que vingt ans, et c'était ma première passion. Cette reconnaissance amusa beaucoup la société. Je dis alors que la mar(|uise délia Valle, appelant le bienheureux Orlega pour sa guérisoh, avait imité le roi de France , Louis XI , qui , danget-eusement malade , envoya chercher au fond de la CaLibre le fameux François de Paule, se jeta à ses pieds , eli le suppliant de demander pour lui , à l'Être suprême, lé rétablissement de sa santé. Le saint lui répondit qu'il dllait prier pour le salut de son âme. Ah ! s'écria le inonàrqnc, ne demandez pas tant de choses à la fois ; boi^hez-vous maintenant à la sanlé du corps.

Le comte d'Avila , après le dîner, où urie convérsaiioii enjouée et intéressante nous avait retenus fort longtemps, proposa à don Manuel et à moi de nous mener à Saint-Jean dcl Forache, â une lieue de la ville, pour voir les ruines d'un vieux château. • Très volrintien;, lui dis-je, d'autaul plus que noiis avons â vous parler d'un homme de votre coimaissance, que nous avons rencontré auprès de Carthagène. • Deux chevaux andalous nous transportèrent d'un pas rapide à Saint-Jean del Forache. auprès duquel coule le Guadalquivir. Je vis .sur nue colline les ruines d'un vaste édifice ; le comte nie demanda comment je les trouvais? « Je n'aime les ruines, lui dis-je, que lor.sqiie de grands souvenirs y sont attachés, parlent au cœur, et nous rappellent la rapidité de notre existence et notre néant. — Cellés-ri iliérilent quelque considération â cause de leur antiquité. C'est un monument desGolhs; des inscriptions confirment son origitie. Vous voyez que bien des siècles ont déposé leur rouille sur ces deln-is précieux : les Golhs , après avoir vaincu Vandales, Alains et Suèves, chàssèreni les liomains de l'Espagne qu'ils avaient gardée pendant six ceins ans. A leur lour, ceni trente ans après, ces Golhs furent expulsés par les .minores; mais puisque ces décombres n'ont pas un grand attrait pour vous, nous irons ;i llalira . autrement nommé Sétillii la f'iejit { la vieille\ fondée par Scipioiil'Africain; elle est la pairie de l'empereur Adfien, de Théodose-le-Grand , et de Silus llalicus. La inéinoire de

■ Un poète provençal nommé Jrnaud Daniel , le plus célèbre des lroul)aclours , fai.sail dire des messes pour obleiiir les bonnes firâccs de sa maîtresse , qui SC nominail la belle. Bouille.

VOYAGE EN ESPAGNE

ce grand Sripion qui disait : « J'aime mieux conserver un citoyen, que tner mille ennemis;» celle d'un empereur habile, brave et (oluplueux , d'un consul poète, qui tous les ans fêtait la naissance de VinjUe, et les ruines d'un amphithéâtre, pourront peut-être vous intéresser davantage. « Arrivés sur les lieux , le comte me demanda îi quoi je révais. • A cet empereur Adrien, le maître du monde, logé dans un palais immense où le luxe avait déployé toute sa magnifieence , et qui, à l'âge de .soixantedeux ans , accablé de douleurs et du poids de la vie, se désespérait de ne pouvoii' mourir. — Moi je pense, dit le poi'te du Toboso , au temple qu'il fit bâtir en Egypte , en l'honneur de son cher Anlinoils. Si Adrien et .son mignon revenaient en Espagne, ils .seraient brilles tout vifs. — H est vrai, reprit le comte que les Espagnols, idolâtres du sexe, abho'Tcnl un vice qui a déshonoré les Grecs et les Roniams. Mais asseyons - nous sur ces ruines, et parlez -moi de cet honune de ma connaissance que vous avez rencontré à Carthagéne. — D'abord, monsieur lecomle, je vouscroyaischez les morts. — Je ne .suis pas pre.sséd'aller jouir de leur société. — Vous avez reçu un très grand coup d'épée à travers le corps. —Heureusement il n'était pas mortel. — Votre adversaire a cru vous avoir tué , il pleure dans une caverne votre mort et sa fenmic. - Il a raison de la pleurer ; la jalousie l'a aveu:;lé, lui a tourné la tête. Sa fenune est un modèle de venu, de fidélité et de douceur: don Fernaudez nous a condamnés sur l'apparence : voici notre justification. A celte époque, j'aimais doua Eleonora, fille du marquis de Galvez, aujourd'hui ma femme. Le marquis très ambitieux, très vain, ne voulait la marier qu'à un grand de la première classe. L'orgueil est une maladie endémique de nos climats; je vous coiiterai tout à l'heure à ce sujet une anecdote plaisante. Doua Francisca , répou,se de don Fernandez , liée d'une tendre amitié avec dona Eleonora, favorisait notre inclination. Ma femme avait exigé le plus grand secret de son amie, même vis-à-vis de sou mari : un secret, poinun Espagnol, est im dépôt inviolable. Je crus entrevoir la jalousie de don Fernandez; j'en parlai à doua Franci.sca qui repoussa cette idée, soit pour voiler ce défaut , soit qu'elle se crût au-dessus du soupçon : malheureusement, le jour de mon combat, dona Éléonora vint la prier de m'envoyer chercher; elle voulait me communiquer une affaire très importante.— Ah! m'ccriai-je, voilà la cau.se de vos malheurs; don Fernandez, caché dans la rue, Suivit la camarisie de sa femme la vit entrer chez vous. Furieux, ivre de jalousie, il vous attendit, vous attaqua ; et croyant vous avoir blessé à mort, il partit égaré, éperdu, ayant sa fennne el les honnnes en horreur ; il s'est fait ermite, et vit dans un antre , consumé de remords et d'ennui. — Je le plains; mais sa femme, pleine de vertus, d'innocence, est plus à plaindre encore. Lorsqu'elle apprit notre combat et ma blessure, elle s'évanoUil : rappelée à la vie , elle attendit tout le jour, dans la plus vive inquiétude , le retour de son mari ; ne le voyant point reparaître, elle s'abandonna au désespoir, la tièvre l'assainit; huit jours entiers elle lutta contce la mort. Enfin sa jeunesse, un médecin, et surtout les .soins de son amie, lui rendirent la .santé ; les chirucgiens répondirent bientôt de ma vie : ma blessure était proronde sans, être mortelle. Dès que je fus rétaiili, je fis demander à dona Francisca la permission de la voir; mais elle me la refu.sa. Après deux mois d'une vaine attente, elle voulait se retirer dan.sun couvent; mais sa grossesse,

dont elle ne pouvait plus douter , lui en ferma les portes ; elle se décida à demeurer à Tolède jusqu'après .son accouchement, projetant d'aller ensuite rejoindre ses parensà Madrid. J'appris qu'elle n'avait pre.sque plus de ressources pour subsister. J'engageai dona Eleonora à lui offrir des secours en son nom ; elle ne voulut rien accepter; mais nous trouvâmes le moyen de subvenir à ses besoins. Elle avait quelques bijoux et des tableaux à vendre ; j'envoyai mon valet de chandjre déguisé en marchand, qui les acheta beaucoup au-dessus de leur valeur. Un nouvel incident vint accroître ses peines ; son père mourut, et sa mère sans fortune, sans appui , vint; se réfugier auprès d'elle; cette mère lui apporta du moins quelque consolation, et l'aida dans ses couches. A cette époque, le marquis de Galvez présenta à sa fille un parti très brillant , un grand d'Espagne de la première classe, âgé dequaranle-cinq ans par son extrait de naissance , et de quatre-vingts par son intempérance et l'usage immodéré des plaisirs. Éléonora répondit à son père avee beaucoup de fermeté, qu'elle ne se marierait jamais sans son aveu, mais lui protesta qu'elle n'aurait jamais d'autre époux que moi. Le marquis de Galvez se Hatta que le temps triompherait de la pa.ssion de .sa fille; mais deux mois après cette époque, le grand d'Espagne tomba malade et mourut. Alors je fis parler de nouveau au père d'Éléouore, en luifai.saut déclarer que ma naissance valait la sienne. Enfin il se laissa fléchir; j'obtins celle que j'adorais, et avec elle le bonheur. Après notre hymen, dona Francisca consentit à me voir ; l'absence de sou époux, l'incertitude de son son brisaient, déchiraient son âme; tantôt elle le croyait mort , tantôt l'espérame la soutenait : elle se ruinait en messes pour obtenir du ciel le retour de son cher Fernandez. A cette époque , le comte don ['ablo Olavidez, intendant des quatre royaumes d'.Vndalousie et de SéviUe , avait conquis une province à l'Espagne; car c'était une vraie conquête que le lirojet qu'il avait fait adopter au roi de taire défricher les montagnes de la bierra-Morena , canton jadis cultivé par les Maures , el dont les bois étaient depuis long-temps le repaire des bêtes féroces et des brigands. Déjà s'élevait , siu- les bords du Zenil, la Caroline, chef-lieu de la colonie ; la fertilité la plus heureuse commençaitâ récompenser les travaux des cultivateurs. Un prétend que la semence y produit jusqu'à quarante pour cent. Je parlai à dona Francisca et à sa mère, de ce nouvel établissement, des moyens que j'aurais de leur procurer une douce retraite; elles embrassèrent ce projet avec ardeur, c'était un port qui s'offrait dans la tempête. J'avais connu à l'aris le comte Olavidès, je lui écrivis pour lui demander une petite habitation pour deux dames aussi intéressantes r|u'iiiforl nuées. Il me répondit sur-le-champ qu'il était trop heureux de m'obliger en secourant l'infortune, et qu'il donnerait a mes protégées , près de la Caroline, un terrain en valeur, laissé par un Allemand mort sans héritiers , et pour associé un Alsacien, homme sage, robuste et laborieux; que les dames jouiraient des deux fiers du produit; mais qu'il faudrait quelque argent pour achever de bâtir une petite maison, avoir deS instrumens aratoires, et quelques meubles. Je fis part de cette réponse à dona Francisca , en lui taisant la demande de l'argent. Elle fut enchantée, me remercia avec toute la sensibilité d'un cœur malheureux et reconnaissant , et me pria d'écrire tout de suite à AL Olavidès qu'elle acceptait ses bienfaits avec une joie extrême. Je l'informai Sur-le-

VOYAGE Ei\ ESPAGNE.

champ de celte réponse , en le priant de faire achever le logement , d'acheter tout ce ((u'il croirait nécessaire pour un établissement , et de faire ces avances pour mon compte; mais de persuader aux dames pour qui je m'intéressais, que les fonds étaient pris dans les coffres du roi. Il me répondil jjalannnent que mes ordres seraient exécutés de point en point , et que les dames pouvaient venir dans deux mois. Lorsqu'ils furent écoulés , dona Francisca partit avec sa mère pour aller habiter sa tranquille et modeste demeure. Nos adieux furent loiicbans; dona Francisca et ma femme s'embras.sérent vingt fois avant de se séparer. iSous recevons souvent de ses lettres; dans la dernière elle nous disait : - Je serais très heureuse , si je n'étais poursuivie par le souvenir d'un époux malheureux ; j'arrose encore tous les jours son portrait de mes larmes. »

Après ce récit , nous délibérâmes sur les moyens d'ouvrir les yeux de don Fernandez , et de le retirer de sa caverne. Je proposai au comte de donner cette commission an père don Augustin , religieux jilein de prudence , de piété cl d'onction. «Vous avez raison, me dit-il , je le connais; indulgent pour autrui, sévère pour lui-même, il joint à la piété d'un anachorète la philosophie d'un sage; le roi lui a offert un évcché qu'il a refusé; on lui en demanda la cau.se, il répondit: «Lorsqu'on a les yeux fixés sur l'élernité, la vie est un point entre deux abinies, et les honneurs de ce monde ne sont que des jeux d'enfans. • Demain au matin nous irons le prier de nous rendre ce bon office. » Je rappelai au comte qu'il m'avait promis le récit dune anecdote au sujet de l'orgueil national. — » La voici. Deux dames de liant parage. de jMadrid, se rencontrèrent dans une rue Ires élroile. Il fallait que l'une des deux voilures reculât pour laisser passer l'autre ; aucune de ces deux dan'.es ne voulut céder le pas; et leur orgueil s'irritant de plus en plus, elles reslèrent jusqu'au jour dans celle silualion. Klles y auraieni, je crois, passé leur vie , pliuiit que de reculer. Enfin pour terminer ce noble débal, on leur envoya deux chaisesà porteur, qui les emmenèrent en méme-lemps. — Votre anecdote me rappelle la fable des deux chèvres de La Fontaine, dans laquelle ces deux dames, comme il les nomme, fieres de leur naissance , se trouvant nez à nez sur une lilanche an milieu de l'eau,

Faule de reculer ;dit-il' , leur chute fut commune, Toutes deux tombèrent dans l'eau.

Apres ce récit , la nuil approchant , nous retournâmes à la ville. iNous rencontrâmes un convoi nombreux, de trois ou quatre cenis ecclésiastiques psalmodiant des cantiques funèbres, tjuq cents hommes, porlanl des flambeaux, précédaient un ceicueil où était un beau jeune homme à visage découvert; le cercueil était suivi de cinquante carrosses. Je demandai au conile quel était cet infortuné , mort à la tleur de son âge. • Je l'ignore ; arrivé d'hier, je ne suis au fait de rien : allons chez moi , nous y serons instruits. «iNousylrouvâmes brillante compagnie; mais la trislesse, le silence y régnaient. Le comte, surpris, en demanda la cause. « Ignorez -vous, lui répondit sa femme, la mort d'.Monzo Melgar, ce jeune homme si aimable , si accompli ;' — C'est donc son convoi que nous venons de rencontrer? Et quelle catastrophe a terminé sa vie? — Un crime horrible : don Stanislas Ferez va nous en faire le récit. — Toute la ville, dit alors don Stanislas, connaît don Alouzo Melgar, hidalgo brave,

galant, plein d'esprit, et qui nous rappelait les héros de lancienne chevalerie. 11 était l'amant de dona Eulalia Valdez, une Aspasie pour la beauté et l'esprit, une mégère pour les passions. La fureur règne dans tous ses attacheniens : l'amour, la jalousie, la soif de la vengeance, agitent, enflamment son âme tour à tour. Elle a soupçonné la fidélité de don Alonzo , peut-être avec raison. Dissinuilant sa rage, elle lui a donné un rendez-vous dans une maison d'emprunt ; elle a caché trois hommes affidés, armés de poignards, dans un cabinet contigu à la chambre où elle était. Dès que don Alonzo a paru, après les reproches les plus amers, les plus virulens, celte Tisiphone lui a dit d'un ton plus calme: «Je suis maiire.sse de ta vie; tu ne peux m'échapper : choisis , de mourir du poignard ou du poison que recèle cette tas.se de chocolat." Ce malheureux, qui a vu sa mort inévitable, lui a répondu froidement en prenant la tas.se: «Je choisis le chocolat ; » et après l'avoir bu , il a ajouté : « Ce bremage eiU été moins désagréable, si vous y eussiez mis un peu de sucre; le poison le rend trop amer: je ne parle pas pour moi, mais pour mes successeurs. ■ Quand celle furie, qui aimait encore éperdument, vit que le poison commençait à opérer , elle sortit , envoya un confesseur à ce malheureux, et monta aussitôt dans une chaise de poste qui l'altendait. Don Alonzo a eu le temps de se confesser, de recevoir les sacreuiens, et a déclaré, en nionraul , qu'il pardonnait à son assassin , mais .sans vouloir le nommer. »Ce récit consterna l'assemblée ; chacun méditait sur ce terrible événement. Après un long silence, un homme s'écria : « Dona Eulalia est un monstre, dont l'èchafaud doit faire justice, et purger la terre. » Une des dames dit : «Elle est l)ien coupable; mais aussi quel crime que l'infidélité! — Oui, ajouta dona Antonia , fennne de Irenle-six ans, dont les charmes, comme la rose de juillet , commençaient à se faner : trahir une amante qui vous a condjié de ses faveurs, qui vous a tout sacrifié, est un cri[ne qui appelle la vengeance! — .Mesdames, dil alors le comte d'.\vila, vous avez raison; une infidélilé à son époux est une bagatelle, une affaire de mode; mais trahir une maîtresse! ce crime irrémissible mérite un châtiment exemplaire. Monsieur le chevalier, veuillez nous dire comment les dames françaises punissent les infidèles. — .Souvent par l'oubli, le dédain, quelquefois par l'indulgence et l'amilié : oui , parfois une amuié douce, inlime, succède à l'amour. — Je n'en suis pas surprise, s'écria la vive.Vntonia, est-ce qu'on aime en France? Vos dame* ont l'amour dans la tête, et la vanité dans le cU'ur. » Le comte alors me dit tout bas : « iNos femmes ne connaissent pas le sentiment de l'amilié; un amant, pour une Espaguole, est un dieu tant qu'il est aimé; à peine est-il un homme quand l'amour est éteint. Ici l'ardeur du lempérament, le besoin d'occupation, noue la plupart des intrigues; l'habitude, l'orgueil, l'embarras d'un nouveau choix font la constance des femmes. Chez une Française, dont une éducation cullivée a formé le goilt et le cœur, l'amour est un .'ieulinient délicat, embelUpar l'imagination et le charme de l'esprit ; chez vous il est l'enfant des grâces et du sentiment : chez nous il est celui de la nature, ])lus ardent , plus énergique, mais inculte et presque sauvage. »

INous nous séparâmes après celte conversation , le comte promit de venir me chercher le lendemain malin pour me mener chez don Augusiin. Il fut exact au rendezvous; nous parûmes dans sa voiture avec don Manuel

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pour le couvent des Fi'anciscains. Lors(|iie nous y airivâines, don Augustin allaiL dire sa messe; nous allâmes l'entendre. Le poète de la Manche nous y donna une petite scène de sa'lé; un père quêteur lui présenta un bassin, en lui demandant pour les âmes du purgaloiie ; il y mit une piastre. Le moine, ravi et étonné de cette générosité, lui dit : «Senor, vous venez de tirer une âme du purgatoire.» A ces mots don Manuel donne une autre piastre. « Ah ! s'écrie le qiiéleur encore plus enchanté , voilà une autre âme qui sort triomphante du purgatoire; toutes les deux montent au ciel ; les an);es s'avancent pour les recevoir, je vois ces âmes, au milieu d'eux, rayonnantes de joie. — Elles sont donc maintenant en paradis , lui demanda don Manuel ? — Assurément , elles sont entourées des anges; elles jouissent de la gloire, du bonheur des saints. — En ce cas je reprends mon argent ; ces âmes n'en ont plus besoin, alors qu'on est eu paradis on n'en sort plus; » et eu effet il reprit ses piastres. Le moine confus, rouge de colère, murmurait, le maudissait enire ses dents. Le comte et moi nous l'apaisâmes en jetant quelque argent dans le bassin. Le poëte du Toboso, ausortir de l'église, donna à nu pauvre les piastres qu'il avait reprises au moine. Je lui demandai pour(iuoi il enrichissait un mendiant aux dépens de l'église? « C'est que je suis plus sur de retirer un pauvre de la misère qu'une âme du fond du purgatoire. »

Nous montâmes après la messe dans la cellule de don Augustin; le comte , après un récit fidèle de sou combat, de ses amours pour la fille du marquis de Galvez , qui prouvaient l'injustice des soupçons de don Fernandez , lui proposa d'aller le chercher, d'employer sou éloquence et le charme de la persuasion pour l'éclairer sur ses erreurs et le ramener à sou épouse. «C'est une mission, dit-il, dont je me charge plus volontiers que d'une mission chez les sauvages, dont je ferais de très mauvais chrétiens. Les Athéniens élevèrent un temple à l'immanité , Marc- Aurèle à la bonté , et la religion chrétienne à la charité. Je suis prêt à partir demain ; je désirerais cependant que l'mi de ces messieurs voulût bien m'accompagner et me servir de second ; » don Manuel s'offrit généreusement en disant : «J'aime mieux faire ce pèlerinage que celui de Saint-Jacques-de-Coiupostelle. Il y a plus d'indulgences à gagner, n'est-ce pas , mon père? — Je ne puis le décider. Tout ce que j'ose assurer , c'est que toute boiuie œuvre est notée dans le ciel, et que saint Jac(iues est un grand saint, le patron de l'Espagne.— Oui, répliqua don Manuel, comme Minerve était la patronne d'Athènes, Diane de Lennios, Junon d'Argos et Jupiter Olympien de Rome. — Cela vous prouve , dit le père , que les hommes ont toujours cru avoir besoin de la Divinité. » .le lui demandai parquel évéuemeut l'Espagne avait choi.^i saint Jacques pour son patron. « Parceque le premier il est \enu nous prêcher l'Evangile. Mais ce qui a le plus contribué à le faire adopter jiour patron , c'est un songe que fit le roi Léon la veille d'une bataille contre les Maures; le saint lui apparut, et Un promit la victoire. Il annonça celte apiiarition à sou armée, qui combattit avec ardeur et gagna la bataille. Depuis , les troupes espagnoles marchèrent sous sa bannière, et le nom de saint Jacques fut leur cri de guerre, comme jadis saint Denis était le cri des Français.— Mais, lui dis-jc, il me .semble que saint Jacques n'est ])as né en Esijagne, et que même il n'y est pas mort , quoiqu'il ait son tombeau à Coiupostelle. — Il est mort à Jérusalem , par les ordi es d'Hérode Agrippa.— El comment son corps se trouve-t-il

en Espagne?— L'an 42 de notre ère, ses di.sciples l'enlevèrent , le mirent sur un vaisseau qui aborda en Galice, d'où il fut transporté à Coniposlelle , et déposé dans une grotte de marbre, au milieu d'un bois. Ce corps fut découvert en 800 ; c'est autour de cette grotte que l'on a bâti la ville, où depuis se rend l'afllueuce des pèlerins. — Mon père, lui dis-je alors, pardonnez-moi mou pyrrhouisme; cette histoire, tous les miracles de saint Jacques, me parais.sent apocryphes, et aussi difficiles à croire que les exploits d'Hercule, qui a délivré la Bétique du monstre Géryon , et séparé près de Cadix , d'un tour de main, les monts Calpé et Abila. — La translation de saint Jacques eu Espagne, l'invention de son corps , ses miracles, ne .sont pas des articles de foi; imitons sa piété, sa vie édifiante, c'est là ce que la religion exige de nous. »

Au douzième .siècle , saint Jacques était si révéré dans la chrétienté, que Louis-le-Jeune, roi de France, gendre du roi de Castille, par vénération pour le saint, fit le voyage de Composlelle. Son beau-pere lui offrit de magnifiques présens; mais Louis n'accepta qu'une superbe escarboucle. De retour en ses étals, il envoya, en reconnaissance , au roi de Castille, une ambassade solennelle, à la tète de laquelle était l'abbé de Saint-Denis , qui lui apportait le bras de saint Eugène, premier évéque de Tolède, dont le corps avait été trouvé à Saint-Denis. Le roi de Castille , suivi de ses deux fils , du clergé , des grands de la cour, alla hors de la ville recevoir ce dépôt précieux; le père et les eufans le portèrent sur leurs épaules, jusqu'à la cathédrale. Daus la suite, Philippe 11 désira posséder le corps tout entier, et l'envoya demander par une ambassade, à Charles l.\, qui l'accorda sans peine. Philippe alla au-devant du corps avec les mêmes cérémonies, la même solennité que l'on avait employées jadis à la réception du bras. — Ce fils de Charles-Quint, dis-je alors , ne bornait pas son ambition à la possessiou du cadavre d'un saint, il a voulu envahir toute la France.» Le comte ajouta qu'il conseillerait à Charles 111 de renvoyer à Saint-Denis le corps d'Eugène en échange de la Franche-Comté et des Pays-Bas que Louis XIV avait enlevés à l'Espagne. Il termina cette conversation en proposant à don Augustin de venir diner chez lui; mais il refusa , alléguant le peu de temps qui lui restait pour les apprêts du voyage.

Lorsque le comte fut sorti , je dis à don Augustin : «Permettez-moi de vous deiuanderla solution d'uu problème qui m'occupe depuis que je voyage en Espagne. Comment, dans un pays où la religion a des racines .si profondes, des autels si nombreux, uu empire si puissant, comment, dis-je, les confesseurs , les casuistes peuvent-ils voir avec indifférence, on du moins tolérer avec tant d'indulgence et de facilité la licence des mœurs? Ici les liens du mariage sont si relâchés que la jilupart (les maris ont des maîtresses, et les femmes des amans ; cependant ces époux infidèles se confessent , comnmnient souvent, et, le lendemain de ces actes religieux, ils retournent i leurs allachemens, â leurs douces habitudes? — Cette objection m'a aussi occupé plus d'une fois. L'église a souvent essayé d'user de rigueur , d'opposer des digues au torrent des passious , et surtout à celle de l'amour; mais elle a compris que l'impétuosité, la violence de ce besoin physique, irrité par l'activité de l'imagination et l'inHuence d'un climat ardent, renver.seraient larelijiion plutôt que de s'arrêter devant ses barrières; et pour sauver le vaissea" , il a fallu le laisser quelquefois

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flotter au c^ré dos venis, et prudemment louvoyer. J'ai ouï dire à une dame française, attarliée à feu la reine d'Espagne , que madame de Montespan , dans son commerce très illicile avec Louis XIV, observait rijfoureuseraentles jeûnes, les abstinences, le carême, et quittait souvent le roi pour aller prier dans son cabinet. Lorsqu'on lui parlait de cette inconséquence dans sa conduite, elle répondait : Parce qu'on fait mal dans une cliosc, faut-il le faire dans toutes.'' Au.ssi sa vieillesse et sa . mort ont été très édifiantes. Le clergé de France est peut-être trop sévère contre ce penchant de la nature; il faut se prêter i la fraj;ililé humaine ; l'indulgence maintient la religion, et tôt ou lard elle amène le repentir et la pénitence. — f'algame Dios .' s'écria don Manuel, on éteindrait plutôt le feu du soleil que celui de l'amour; ces deux soleils sont l'âme du monde et le principe de la vie'.» Don Augustin sourit à cette exclamation, et dit; « Je crois que le moyen le plus efficace pour rendre aux mœurs leur pureté, au mariage sa sainteté et son inviolabilité, ce serait d'autoriser le divorce, permis dans les premiers siècles de l'église , aujourd'hui défendu trop rigoureusement. ■ Le savant don Manuel ajouta qu'en Turquie le mariage était plus respecté, parce que les Turcs pouvaient avoir quatre femmes et des concubines. La cloche alors appela le père au réfectoire ; et nous le ([uittâmes pour aller diner chez le comte. Nous trouvâmes dans la lue une espèce de procession qui excita notre curiosité. Un porle-croix , précédé de six prêtres en surplis et un cierge à la main, ouvrait la marche ; suivaient deux files d'hommes enveloppés d'une tunique brune; venait ensuite un homme dans le même costume, monté sur un âne, et entre deux prêtres; deux autres personnages, vêtus de (a même robe, portaient chacun un plat d'argent, et, s'adressant aux passans, aux personne* qni étaient aux fenêtres, aux balcons charges de monde, demandaient d'une voix lamentable; Por el aima </f/ /jotrf (pour l'âme du pauvre). J'interrogeai mon voisin sur cette cérémonie, il me dit : «L'homme qui est sur l'âne est un criminel que l'on mène à la potence : le produit de la quête est destiné à lui faire dire des nie.s.ses quand il ne sera plus de ce monde. Les deux prêtres qui niarihent à ses côlés sont des confesseurs qui l'exhortent et le préparent à la mort; et les hommes en robes bruues sont des pénitens de la congrégation de la Paix. Ils sont institués pour venir au secours des condamnés. Lorsque le tribunal de la justice fait annoncer une exécution , vingt-quatre heures avant le supplice on conduit le patient dans la chapelle de la pri.son; alors la confrérie le regarde comme im frère; elle lui donne riiabit des pênilens avec lequel il sera exécuté; elle lui sert un bon souper sur de la vaisselle d'argent. Le lendemain on lui donne à dîner tout ce qu'il désire, et la congrégation paie ses délies. L'après-dinéeelle va le chercher , elle l'accompagne dans l'ordre processionnel , au lieu de son supplice. » Nous suivîmes ce corlégejusqu'auprès de l'échafaud. L'exéculion faile, des hommes, des femmes vinrent baiser les pieds du pendu. Ou nous assura qu'il y avait vingt-quatre jours d'indulgences attachés à

îL'l'alicii Matlhicu Eandcllo, nommé en 1560 à l'évêché d'Agiil, dit , dans ses Contes facétieux et tragiques , au sujet de l'amour :

• 1(1 non (hibito punlochp aniore non sia cosa Santa , divina, ea noi niorlali iicccssaria , imperoche se non fosse aniore, sarebhc la vita nosira couic il cielosenza Stella e sole. •

cet acte de piélé. Ensuile les pénlten,s emportèrent le cadavre dans un cercueil , et allèrent lui faire un superbe service. Quand le cortège fut éloigné, un des confesseurs monta sur l'échelle, et adressant un discours pathétique à l'auditoire qui se pressait autour de lui , il dit éloquerament que le vol était un crime qui mène à la potence, et que la mort d'un pendu était très désagréable. Vivement ému de cette cérémonie lugubre, je dis à don Maimel : « Je vois avec plaisir que vos compatrioles ont l'âme tendre et compatissante ; cette sensibilité les honore, soit qu'ils la doivent à la religion ou à la douceur du climat. Je sais qu'on leur reproche les cruautés , les crimes de l'Amérique ; mais les conquérans de ce nouvel hémisphère n'étaient qu'un 1res pelit nombre d'aventuriers, dont l'Espagne aurait fait justice, si le succès , qui jusiifie tout, et l'éclat de leur valeur, n'eussent couvert leurs forfaits du faux jour de la gloire. »

Le comte d'Avila nous attendait pour diner ; nous n'étions que quatre convives , sa femme , lui , don Manuel et moi, ■ J'ai voulu, nous dit-il, mieux jouir de voire société, et vous traiter à la française, <ar je vois bien que vous n'aimez ni notre safran ni noire ail ; et cela me rappelle un diner fameux dans nos annales, que l'amirante de Casiille donna, le siècle dernier, au maréchal de Grammont, qui venait demander la main de l'infante pour Louis XIV. On y servit sepi cents plats aux armes de l'amirante : tous les mets étaient dorés, et tellement chargés de safran, qu'aucim convive n'osa y toucher ; on remporta les plats tels qu'ils étaient venus, et cependant le festin dura quatre heures. »

Après le diner, le comte nous lut la lettre qu'il écrivait à don Fernandez.

■ Cessez , monsieur , de creuser votre tombeau ; le bonheur peutrenailre pour vous. Le père' don Augustin, qui vous remettia cette letlre, vous apprendra l'asile où votre femme verse tous les jours des larmes sur vos communs malheurs. Ce vénérable religieux vous affirmera la vérité de mon récit. J'étais épris depuis long-temps de la fille du marquis de Galvez, aujourd'hui ma femme. Dona Francisca favorisai! noire inclination; vos soupçons out outragé la vertu la plus pure. Elle vous a donné un enfant sept mois après voire départ; elle est retirée à la campagne avec cet enfant et votre belle-mère : je vous exhorte à revenir près d'une épouse aussi sensible que vertueuse. Venez larir ses pleurs , finir ses malheurs et les vôtres. » Le comte remit cette lettre à don Manuel, avec une bourse de cent piastres pour subvenir aux frais du voyage de don Augustin et de don Fernandez. Il me pressa beaucoup d'accepter un logement chez lui ; je le refusai pour garder ma liberté ; mais je lui promis de venir à sa table me dédommager des privations que je m'Imposais.

Le lendemain ù la pointe du jour don Augustin était à noire porte avec une voiture. J'embrassai tendrement don Manuel , qui me dit en me pressant dans ses bras : « Cher Ore.ste, lu reverias bientôt ton Pylade vainqueur du farouche Thoas. » Je lui donnai une lettre pour don Pacheco, et lui promis d'aller l'attendre à Cordoue. Don Augustin m'as.sura qu'ils j seraient dans quinze jours.

Le départ du jo\ ial improvisateur me rendit celte matinée bien triste ; peut-être des vapeurs qui voilaient le beau .soleil de ces climats augmentaient ma mélancolie : il suffit d'un (éger nuage au physique comme au moral

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pour lroiil)kT la sérénilé Je noire âme. Pour dissiper ou promener ma Iristesse, j'allai au faubourg de Triaiia : la rêverie, la uiélancolie m'y suivireut. Sëraphiiie, Cécile, dona Posalia logr à tour oceupérenl ma pensée. «Celle tendre et aimable Cécile, me disais-je, elle a disparu comme une ombre léjjére, connne ces phosphores qui l)rillent un moment dans les airs ; Séraphine est aussi perdue pour moi. Que sont devenus ces beaux jours où sa voix doijce, harmonieuse m'appelait mi corazon, mio enainorado {mon cœur, mon aniant); où ses regards tendres, expressifs pénétraient mon âme d'amour et de volupté! Aujourd'hui ses regards, ces doux noms s'adressent àmi autre. 0 femme! ornement de la terre! délice et tourment de la vie! Du moins, si j'étais auprès de Posalje, elle est sensible et malheureuse comme moi! Hélas ! mon cœur n'a pas un être sur letpiel il |)uisse se reposer! ■ I.as de nie promener, j'allai iii'asseoir auprès de la fontaine où sont les statues d'Hercule et de César. y«c de pensées fit naijie l'image de ce dernier! Je songeai à dix ans d'activité, de travaux dans les Gaules, au passsgp du Rubicon, à la bataille de Munda, de Pharsale, à son ambition effrénée: puis je le vis tomber, à l'âge de cinquante-six, sous |e pojgnard de ses ennemis. C'était bien la peine de naitre et de porter le flambeau de la guerre au sein de sa patrie pour lui ravir sa liberté! Le maréchal ^e Gassion disait qu'il faisait trop peu de cas de la vie pqur la communiquer à d'autres : on ne peut méditer sa pensée sans être de son avis. Lorsqu'on lit l'histoire avec un peu d'attention et de philosophie, que l'on voit celte vaste scène de guerres, d'atrocités, de perfidies, de massacres; ta|it de personnages agités, emportés parleurs passions, toujours occupés de projets de forlune, de grandeur, de domination, se succéder rapidement, et s'engloutir dans l'abime de l'oubli, ne croit-on pas lire l'histoire des foiis de Bediam? Quel œil pourrait distiuguer aujourd'hui la cendre d'Achille et d'Againemnon de celle d'Irus et de Thersite? Accablé de ces réllexion.set du poids de ma tristesse, je sentais le be.soiu de répandre des larmes, lorsqu'un jeune homme m'aborda. Son visage était pâle, défait; sou habit paraissait être la livrée de la pauvreté. «Monsieur, me dit-il, je vois à votre unifornie , et de plus à votre air national , que nous sommes compatriotes. — Vous êtes Français, sans doute? — Oui, français bieu malheureux. — Puis-je vous être utile ? — Vous allez en juger ; voici mon histoire. Je dois rougir en vogs la coûtant; mais l'aveu de ma faute, ou plutôt de mou crime, est déjà une punition que je m'impose. Je suis fils d'un avocat de Toulouse. A l'âge de \ingt-dcu\ ans, je devins éperdunient amoureux de la remme d'un libraire, une Vénus pour la beauté, une llessaliiie pour les mœurs. Son mari, vieillard jaloux, mais homme de mérite, fermait avec une extrême riiiUetir les avenues de sa maison ; sa femme, aussi impalienléeque moi des obstacles que l'on nous opposait, me |)ropo.sa de l'enlever -.j'hésitai quelque temps. La timidité, la pudeur m'arrêtaient au bord de l'abime; mais l'amour et les sollicitations de Julie étouffèrent la voix de l'honneur et du devoir. Je dérobai à mon père une lonime de cent lopis; Julie emporta de son côté bijoux, argent, vaisselle, tout ce qu'elle put saisir à son époux. Npus nous réfugiâmes à Madrid, où l'amour, les plaisirs, la bonne chcre, eu nous étourdissant sur l'avenir, dissipèrent bientôt la plus grande partie de nos vols domestiques. J'avais émdié la médecine, je proposai à Julie

d'aller, avec les débris de notre fortune, nous élalilir dans une petite ville d'Espagne où je pourrais exercer ma profession de médecin ; elle approuva mon projet. 1-e lendemain elle me pressa beaucoup d'aller â la comédie pour nie distraire; mais une migraine assez forte l'empêchait de m'y suivre. A mon retour je ne trouvai plus dans notre logement ni ma femme ni le resle infortuné de notre pécule, ce qui me confirma son évasion. Je me consolai aisément de sa perte. Les liaisons formées par le crime amènent tôt ou tard la haine et les remords. Je ne fis aucune recherche; je vendis les meubles qu'elle n'avait pu emporter, et me rendis à Badajoz, où un homme que j'avais connu à Madrid me présenta à ses connaissances en qualité de médecin ; en Espagne, la charlatanerie iqipose aisément; tout homme y a le droit de s'ériger eu Esculape. J'eus d'abord quelques pratiques, et je fis des cures. Cela me valut de petits honoraires, qui, avec beaucoup de frugalité, suffirent à ma subsistance; mais un jour, ayant été appelé pour le fils de l'alcade, jeune homme fort aimé dans la ville, je pris sa maladie pour une attaque d'apoplexie; je le fis .saigner deux fois : malheureusement c'était une indigestion qu'il avait. Lorsque les parens le virent â l'extrémité, ils firent venir un véritable docteur, qui leur apprit ma bévue en me traitant d'empirique, d'ignorant et de gavache : mais ce qui acheva de me perdre dans l'opinion publique et d'irriler les esprit-s, c'est la délation d'une vieille femme qui nip servait, et que je renvoyai pour soupçon de vol : elle dé^ Clara qu'un vendredi j'avais mangé une côtelette de mouton , qu'un dimanche je n'avais pas entendu la messe ; que, par conséquent, j'étais nu juif ou un musulman. Cette grave accusation, jointe à la mort du fils de l'alcade, échauffèrent tellement les esprits, qu'hommes, femmes, enfans, vinrent assiéger ma porte, criant à l'hérétique, à l'assassin; ils étaient armés de bâtons et de pierres. Heureusement le derrière de la mai.son donnait dans une rue très étroite et peu fréquentée; le premier étage n'était pas élevé, je me déterminai à sauter par la fenêtre ; par bonheur je tombai sur un monceau de fqmier. La chute cependant fut un peu rude; je restai nu quart d'heure sans pouvoir me relever; mais enfin la peur nie rendit mes forces ; de détour en détour, je m'échappai de la ville. Lorsque je fus hors de Ranger, jp m'assis sur une pierre, où les réflexions les plus cruelles vinrent m'assaillir; je me voyais sans argent, sans appui, loin de mes parens, de ma patrie, et flétri par une action criminelle : vingt fois j'ai voulu terminer ma fatale existence; mais la religion, et peut-être l'amour de la vie, ont retenu mon bras. Je poursuivis mon chemin , avec l'intention de rentrer eu France. J'allai à Tolède ; dç li'l je vins à Séville , frappant à la porte des couvens pour demander du pain. J'a\ ouerai, en l'honneur des moiqes çt de la généro.silé espagnole, que les aumônes ont été plus que sulfi.sautes. Mais le chagrin , l'humiliation , la fatiguç du voyage, altérèrent ma santé; et en arrivant à Séville^ j'ai été obligé de me pré.senter à l'hôpital , où l'humanité, la charité chrétienne, m'ont prodigué leurs soins et leurs secours. Je n'en suis sorti que depuis hier. J'ai beaucoup souffert; mais je mérite mes s uffrances. — Votre récit est fort touchant, et vous payez bien chèrement la faute d'un jour. Mais que puis-je faire pour vous? — Me prêter quelf|ue argent pour retourner dans ma patrie. — Combien vous faut-il?— Trois louis. — C'est bien peu; cette somme ne vous suffira pas. - Pardonnez-moi ; c'est assez

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pour un homme qui vojafje à pied et aux dépens des autres. » Je lui en n'.fris cinq ; il ne voulut jamais en arrepler que trois. Il me proposa de me faire son billet : je le refusai , en lui disant que je passerais bientôt par Toulouse, et qu'il me rembourserait. Il me remercia avec la sensibilité, la joie d'un coeur qui sort de la misère et d'une situation douloureu.se ; moi j'allai diner chez le comte d'Avila , moins oppressé , et soulagé par le plaisir d'avoir obligé un compatriote malheureux.

Je dois ici le portrait de la comtesse d'Avila , qui m'accueillait avec celte politesse douce et aisée, que l'usage du monde perfectionne, mais qui prend sa .source dans le cœur. Dona Éleonora, un peu maigre, le teint pâle, attirait les regards par l'éclat de ses yeux, une physiouomie intéressante, et la grâce de ses mouvemens. Elle lisait l'idiome français , l'ânonnait un peu , et aimait à le parler.

Elle était très attachée à son mari , faisait peu de cas des moines, et, chose étonnante pour une Espagnole, elle croyait que la vertu, l'humanité ouvTaient, dans toutes les religions, les portes du ciel; elle aimait la lecture et lisait de bons livres; mais la vivacité de son esprit nuisait â son attention : elle accusait sa mémoire du peu de fruits de ses lectures. « A tort , lui dis-je un jour, vous inculpez celte facullé; vous retiendrez ce que vous lirez altentivenient. » Mais les femmes lisent comme bien des hommes voyagent , ils traversent rapidement les villes, les campagnes, brûlant d'arriver à l'auberge, et en rentrant dans leur patrie, ils semblent avoir bu des eaux du Léthé. »La comtesse, aimable, spiriluelle, et d'un caractère heureux , comme le soleil avait ses taches;

Car à l'humanité , si parfait que l'on fût , Toujours par quelque faible on paya le tribu'.

Elle avait hérité de son père l'orgueil de la naissance; ellecroyail l'organisation d'un gentilhomme bien supérieure à celle d'un roturier. Elle me demanda un jour si Voltaire et Racine étaient gentilshommes ; je lui répondis qu'ils étaient les premiers de la nation , et que les beaux génies avaient une origine céleste. Elle avait beaucoup d'esprit; mais le désir d'en montrer la jetait quelquefois dans l'affectation , et détruisait ce beau naturel , cet heureux abandon qui fait le charme de la conversation et le délice de la société. Ce désir de briller lui faisait citer à tort et à travers des faits qu'elle ignorait ou quelle savait mal. Elle aimait peu la compagnie des fenunes; habile à saisir leurs ridicules ou leurs défauts , elle les raillai l avec un Ion plaisant et malin, mais sans aller jamais jusqu'à la méchanceté ; au reste, ses vertus, sa générosité, sa fidélité en amilié et dans le mariage, couvraient toutes ses imperfections.

Pendant le diner elle me demanda si je m'étais armé contre le carême qui approchait d'une bulle de la Critzaila:> «Je ne prends, lui dis-je, les armes que contre mes ennemis, el le carême et moi nous sommes très bien ensemble; mais daignez me faire connaiire cette bulle dont j'enlends parlei- depuis queU|ue temps. »

« La Cru zada, me dit le comie, permet de manger en carême du laitage et des œufs ; un officier-général paie celle permission deu x réaux; un '.olcuiel, un réal; mais vous serez le maitre de donner davantage. Celle bulle fut publiée, en 1509, par Jules 11, el le produit en fut affecté aux rois d'Espagne, pour payer les frais de la guerre contre les

Maures. Ceux-ci n'existant plus, cet impôt s'est glissé insensiblement dans la caisse de saint Pierre. Un confes- ,seur refuserait l'absolution à quiconque n'aurait pa.* acheté cette bulle. Mais aucun Espagnol n'est assez hardi pour s'en passer.— Ils sont plus braves , repris-je, devant un régiment d'ennemis que devant une compagnie de moines. — Messieurs les Français, vous riez de nos superslilions; mais n'avez-vous pas votre jansénisme, votre bienheureux Paris, .ses miracles, voire bulle Unigenitus, vos convul.sionnaires, voire quiétisme, vos billets de confession? — J'en conviens; mais le vent a bientôt changé et emporté les brouillards qui offusquaient uotre raison. »

La comtesse me proposa de me mener passer la soirée chez doua Bianca Aladera , qui paraissait me voir avec plaisir, et qui disait qu'elle ne trouvait rien d'aussi aimable qu'un officier français. J'allai donc chez dona Bianca qui m'accueillit avec le sourire le plus flatteur. Elle me réserva pour jouer à l'hombre avec elle, jeu que savais très mal. .Son pied rencontra le mien sous la table, ce qui m'embarrassa , car je rougis , et quoiqu'elle fût jeune et jolie, je ne fus nullement tenté de lui répondre; la perte de Séraphine était encore trop récente; d'ailleurs je dédaignais ces amours imprompin, enfans du caprice et du désir. La partie finie , elle me plaça à ses côtés. Quand son mari entra ( c'était un homme bien fait et d'une physionomie heureuse) elle me dit tout bas : «Voili mon mari, c'est un très honnête homme, mais il est jaloux; il faut nous observer; elle s'observa si bien, en effet, qu'elle ne me parla plus que par ses regards, que j'aurais trouvés fort éloquens, si mon cœur avait été disposé à les entendre. Quand je me retirai, elle m'invita, tout bas, à me rendre le lendemain matin, vers les dix heures, à sa paroisse , que là nous causerions ensemble après la messe. Je lui répondis que j'avais des engagemeus qui m'empêchaient de profiter de ses bontés et de la messe. Depuis , doua Bienca Aladera a dit beaucoup de mal des Français, et de moi particulièrement.

Retiré dans ma chambre, le lendemain, après mon déjeuner, un valet de chambre, qui écorchait la langue française, vint me demander si milord Dorset, arrivé hier au soir, pouvait venir me fréquenter. Je répondis qu'il me ferait beaucoup d'honneur. Peu après milord entra, et me dit , dans mon idiome, qu'il avait appris de l'aubergiste qu'un officier français élait logé chez lui,«etjecrois, ajouta-t-il, que votre nation el la noire sont faites pour vivre ensemble; la guerre, la poliliquedesgouvernemen.s, ne doivent pas désunir les individus des premières nations du monde. — Je pense, milord, répondis-je, qu'un Espagnol ne déparerait pas noire .sociélé. » Il me dit que depuis seize mois il voyageait en Espagne, qu'il avait vu Lisbonne, Madrid, tons los silios rentes (les maisons royales ) ; qu'au palais de l'Escur ial , un grand seigneur lui avait dit avec emphase, que ce superbe monument avail été bâti par Philippe II, en commémoration de la victoire de Saint-Quentin, remportée sur les Français, et qu'il avait répondu : «C'est fort bien ; mais vous auriez dû l'abattre après la bataille de Rocroi. «A présent , continua milord, je viens de Cadix; croiriez-vous que l'on m'a chasse de Varna, moi et mes gens? L'un d'eux, qui est Allemand, étant allé acheter quelques bouleilles devin, l'alarme s'est répandue dans la ville, le peuple s'e.st aiueulé, criant que les Allemands allaient boire tout le vin du pays. On a poursuivi mes gens à coups de pierre;

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je voulais sortir l'épée à la main, mais l'hôte, sa femme et leurs deux filles, m'ont arrêté et supplié de réprimer ma colère pour éviter une scène désastreuse. Le peuple n'a été rassuré qu'après mou départ. Par saint (ieorges! les Espagnols sont des élres bien singuliers. Je ne suis pas étonné que nous les battions sur mer, et que nous prenions tous leurs saints métamorphosés en vaisseaux ',à l'inverse des vaisseaux d'Kn.ie qui furent changés en nymphes. — Prêtez-leur unCromwell pendant vingt ans, ensuite un Frédéric 11, de Prusse, pendant vingt autres années, et ces saints seront pour vous changés eu requins. Rappelez-vous quelle vigueur a déployée l'Espagne sous le ministère du cardinal Alberoni ; l'Europe en fut étonnée. • Jelui demandai s'il voulait faire un long séjour à Séville?» Un jour seulement pour voir la cathédrale et la ville. » Je m'offris de raccompagner. • Vous me ferez très grand plaisir, dit-il, à condition que vous accepterez un mauvais diner; car dans ce pays, on a des légions de moines et pas un cuisinier. Les saInLs, les Madones font tous les jours des miracles et laissent les Espagnols mourir de faim. Us ont beaucoup de théâtres et pas une bonne pièce. — Milord, faisons grâce à la faiblesse de leur gouvernement en faveur de leur caractère; car je pen.se qu'ils sont avec les Suisses les nations de l'Europe où l'on trouve le plus de franchise, de grandeur d'âme et de probité. » Il convint que je pouvais avoir raison, et qu'il avait connu nombre d'Anglais qui esiimaient beaucoup la nation espagnole. Je le quittai un moment pour aller prévenir le comted'Avilaque je ne dînerais pas chez lui.

Milord Dorset voyageait pour se défaire d'une passion malheureuse : il aimait éperdumeut la femme de l'un de ses amis , auquel il avait rendu des services signalés; il ne voulait pas souiller ses bienfaits , eu abusant de sa confiance, de son amitié, de sa reconnaissance : et redoutant la séduction de l'amour et le danger de l'occasion , il ai ait brusqué son départ de Londres, pour se distraire en parcourant l'Europe. Il était ce qu'on appelle fataliste : les hommes selon lui étaient des automates sous la main de la divinité : «Dieu, disait-il, ayant réglé 1 harmonie, le cours des astres, le mouvement périodique de l'univers, ne peut avoir abandonné les événemens futurs au caprice des hommes. » Je lui répondis : • Dieu a mis en moi l'uitime persuasion que je suis libre, voudrail-il me tromper? celle idée est incompatible avec sa boiué et sa justice ; l'idée de la liberté m'honore i mes propres yeux et m'excile à la veitu ; je ne puis , il est vrai , l'accorder avec sa prescience; mais tant de choses sont si impénétrables à ma raison , qu'elle se soumet en avouant sa faibles.se. — Dans l'incertitude d'un choix à faire, votre volonté vous décide, n'est-ce pas? — Sans doute. — Et d'où émane cette volonté? On lit dans les livres saints que Dieu a créé Cyrus, Alexandre, inspiré Moïse, illuminé ses apôtres, pour l'exécution de ses vastes desseins; et s'il est démontré qu'il est l'auteur, le principe des pensées de tous ces grands personnages, pourquoi supposez-vous qu'il dédaigne assez le« autres hoinmes pour les abandoimer à leur libre arbitre ? Car enfin , si le père de Cyrus avait pu se dispenser de lui donner l'existence, si un lionnue avait été le maître de l'étouffer dans son berceau, il n'aurait pas conquis la Perse et renvoyé les Juifs à .léru-

' La plupart des vaisseaux espagnols portent des noms de saints.

salem , pour rebâtir leur temple, selon la prédiction d'isaïe. Donc il était impossible que tout ce que Dieu avait arrêté n'arrivât pas. Mais nous voici dei ant la cailiédraie; ce que nous y verrons .sera plus compréhensible pour nous. »

Milord admira cette .superbe basilique, et me dit qu'après ,Saint-Pierre de Rome, Saint-Paul de Londres et Sainte-Sophie de Constant inople, c'était le plus bel édifice élevé à la divinité. Nous étions environnés des messes que l'en disait dans les chapelles. Milord , quoique déiste, grand proneur de la religion naturelle, s'agegeuouilla à l'élévation, et s'inclina respectueusement. Au sortir de l'église, je lui disque j'avais été édifié de sa dévotion. " J'ai, me dit-il, mes opinions, mes principes; mais je respecte ceux des autres. Fronder la religion dominante d'un pays, c'est affecter de la supériorité sur les habitans; c'est attaquer leur amour-propre dans ses plus douces illusions : de plus la religion étant sous l'influence du gouvernement, tout homme qui l'insulte ou la brave publiquement mérite d'être puni. Si j'étais à Conslantinople, je conviendrais que Mahomet est le plus grand des prophètes, et que la lune, entrée dans son manteau parla manche droite, est sortie parla manche gauche; que l'ange (Gabriel l'a conduit dans le ciel sur la jument Boraclv '. Nous montâmes jusqu'au haut du clocher de cette basihque, où nous jouîmes de la superbe perspective de la ville et de la campagne. Après nous être rassasiés de cette vue , nous allâmes voir la Lonja ( la Boursel. Milord me dit en arrivant ; « Terret solilu/lo et titcentes loci. Jadis cet édifice était autant fréquenté que la Bourse de Londres ; mais le commerce , connue certains fleuves , change souvent son cours: celui de Venise, de Gènes,

• ('.otte ascension de Mahomet dans le ciel est tri^s curieuse. Il était couché , dilil, lorsque l'ange (Gabriel l'éveilla et lui ordonna de monter, vilecoimne l'éclair, la jument F.l-Borack, qui était d'un gris argenté. D'abord il alla avec l'ange (Jabriel , au temple de Jérusalem, on Moïse, Abraham et ,Iésus firent la prière avec lui; delà, ils montèrent rapidement au premier ciel. Gabriel frappe à la porte; on demande : « Qui est lu?— Gabriel. — Quel est ton compagnon ?- Mahomet. ~ A -l-il reçu sa mission ? - Oui. — Qu'il soit le bien venu! » Alors la porte s'ouvril. . Voilà ton père Adam, me dit Gabriel ;» je le saluai ; il me rendit le salut, et m'appela le plus grand des prophètes. De là (JabricI el Mahomet volèrent au second ciel. Ou leur Ht les mêmes questions , et ils saluèrent Jésus el Jean, qui leur rendirent le .salut. Ainsi, toujours monté sur sa jument il visita toutes les sphères célestes ; au troisième ciel, il fnl complimenté par Joseph; au quatrième par llénwi au cinquième, par Aaron ; au sixième , par Moise; au septième , par Abraham, fie là Mahomet pénélra ju.squ'au Lotos, qni Icpniine le jardin des Délices. Ce lotos (St un arbicsi immense , qu'un seul de ses fruits nourrirait pendant un jour toutes les créatures. Du pied de cet arbre sortent quatre Iknves immenses. Après avoir parcouru ce jardin des Délices, Mahomet alla visiter la maison d'adoration, où les esprits célestes vont en pèlerinage; soixante-dix mille anges y rendent tous les jours leur hommage à l'Éternel. Les mêmes anges n'y entrent jamais deux fois. Ce temple, construit d'hyacintes rouges, est entouré d'une multitnde de lampes qui brûlent continuellomeut. Après que Mahomet eut fait sa prière, on lui présenta trois coupes remplies, l'one de vin. l'aulre de lait, la troisième de miel. Il proféra celle de lait , Gabriel lui en (ît compliment. et lui dit que c'était d'un heureux présage pour sa nation. Lorsqu'il eut traversé toute la vaste élendue des eieux, il s'approcha du IrAne de Dieu, qui lui ordonna i.e faire la prière cinquante fois par jour, l'ar le conseil de Moise, il reloiirna vers Dieu , qui réduisit la prière à cinq fois par jour..

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rise, Si'vilit, n'est plus qu'im faible ruissea-i : peut-élre un jour la Tamise ne pniltia- que des bateaux de péitjurs. La Lt.nja, cootinua inilord, est aujourd'liiii l'an- (re de la «liicane; l'on destine cet édifice à servir d'entrepolà tous les papiers relatifs à l'Anicriquc cs])a!;ui;le. Séville avait autrefois cent trente mille personnes occupées aux nianuldclures de snie : aujourd'hui, cette populati :n est bien diminuée. Cette ville était, sous les Maures, la capitale du plus beau royaume d'Kspajjue ; lorsque l'on lieuse à cet(e nation brillante qui réunissait les arts, les bcieuie* , le cummerce , la vaifur, la p,alaDterie , le luxe et les plaisirs, l'on est tàclié que les descendans dos (jctlis Its aient renvoyés en Afrique. Cependant Seville est en- »oi"e une des villes les plu.s cons derabîes de rEspaj;ne. Le voisiuaae delà mer et le Guadalqiiivir la rendraient encore très florissante, si le munai'que y fixait sa résidence , et elle ienipcnterait sur bien des lapitalc.*; par la lertilité de son lernir et la douceur de sou climat. La tlotte d'argent y arrive des hides au mois d'août, et elle en repart en avril ; son arrivée einploie plus de six cei.ts oii- \ riers; jadis sous Pfariippe 11 la tlotte des Indes apportait viu(jt inillionsd'or; mais allons ntus prenienev aux bord,s delarivière.ï

Il y a sur ces bords une allée de cinq files d'ormeaux touffus, ariasés pai' de petits canaux. On y trouve des ioiitaiues el des sté(;es; à chaque extrémité, on a élevé deux jjraud,s obélisques. La nuit, une file de lumières des deux eolés rendent ceile promenade très agréable. ÎHIlord «iisaii que Séville éiail le paradis terrestre pendant les deux tiers du jour, et le purgatoire, depuis dix heures du jnatin jusqu'à cinq beuressoir. Kous vîmes i5as.ser le carrasse de l'archevêque, attelé de six mules, conduites par deux ijo.slillons. «Savez-voiis, n;e dil-il, pourquoi les cochers, en Espagne, ne montent plus sur leurs sièges i? — Non , milord ; je ne sais si cet nsajje vient des C.o'.hs ou des Maures. — Ki des uns, ni des aulies; c'est depuis que le cocher du duc d'Olivarez culendit de son siège un se- ( Tel que ce minisire confiait à son ami. »

A trots heures après midi, l'appélil nous pressant, nous ullânies chercher le diné, que now: finies tirins In chambre, tète à tele. La conversai ion de milord Dorsel était li-ès intéressaiile ; il avail bcaiiconp voyagé, vu et observé eu philosophe : je lui demaudai quelle était la nalion, après la sienne, qu'il e.siimail le |ilns. 11 sourit et me répondit ; -C'est la voire, parce que, d'abord, après nous, 1 ardonnez ma franchise, vous élcs la nalion on il y a le jilus de raison et de philosophie. Vous l'emportez sur les Anglais par les grâces de l'espi-it, des manières, par ce ijtie nous apiielons humour^; mais votis éles plus frivoles, plus inconséquens, et malgré voire légèreté , votre tnjoueiïieiit, vous avez un reste de turbulence, d'inquiélude et de féroiilé que vous avez hérité des (A'ites el des (iaulois vos ancélres. (Juaiil il la bra%oure, je irois que toutes les nations de no:re coiiliucnl sont è;;alcment braves; le succès des baiailles dépend de l'habilelé des généraux, el de l'eniliousiasme, de la (onfiance qu'ils savent inspirer à leurs Iroupes, el i-ouvent de cel éire inconnu nonuiié le hasard. J'aime le courage et la fierté des Espagnols; mais ils sont subjugiiés par lasuperslition el la paE-esse ; le souverain bien pour eux est de dormir fvn-

'(> mol anfjlais est liri^ de notre ancien idiome , qui nommait humeur cet en ouenieiil, a-ltovivacili^ d'esprit, fteondo en saillies, en pUiisantcrics linos et ingc'nicuses.

dant la chaleur, de resjiirer le frais au cottcher du soleil, de prendre du chocoiai, de faire l'amour, d'a.ssister aux processions et aux cérémonies de l'église. J'ai vu quelquefois des centaines d'honnnes, enveloppés dans leurs mauleaux, appuyés contre un mur ou donnant à l'ombre des arbres. — Cette vie n'est peut-éli'e pas si malheureuse; l'andiiiion, la soif des riches.ses, des plaisirs, la vanité, agitent l'existence sans la rendre plus agréable : il vaut mieux, je pense, naviguer sur un fleuve qui entraîne doucement , que sur une mer orageuse. Je renconirai un jour un paysan assis au frais sous un figuier; je lui demandai ce qu'il faisait li? ■■ Je vois passer le temps, • me (ht-il. Jerétlècliis sur cette réponse, et je compris que cel homme voyait avec le même plaisir l'écoulement du temps, que l'on voit celui d'une rivière; il en jouissait, tandis que nous, il nous dévore, et souvent nous accable. Votis avez séjom-né à Lisbonne , quel est le caractère des Poringais? — Je devrais vous en faire l'éloge, car ce sont nos alliés et nos amis. — Et vos pères nourriciers.— Je vais vous conler nue aventure galante que j'ai eue dans ce pays-là, et quelques cérémonies religieuses qui vous donneront une idée des mœurs et du caractère des Portugais.

• Huit jours après mon arriv ée à Lisbonne, je fis la conquête dune belle veuve. Ma qualité d'hérétique, car elle m'appelait son cher hérétique, l'inquiétait beaucoup. Je lui dis un jour que je me ferais papiste, même mahoniétan, l'our lui plaire, el qu'elle m'avait rendu idolâtre, car je l'adorais. Enfin au défaut de san Jago et de san Joseph, dont elle me parlail sans cesse, j'eus l'amour ix)ur moi : elle m'avoua, après sa défaile, qu'elle ne m'aimait que dans l'espoir de me convertir. Pvous entrâmes en carême ; elle me demanda si je faisais maigre? Oui , lui disje , tpiand on me sert de bon poisson. » A ces mois elle garda le silence, en pons,sant de longs soupirs. «Qu'avezvons, senora , lui dis-je? — l'n grand chagrin : je vous aime, et vois avec douleur que vous serez damné. — Eh liieu ! donnez-moi le paradis dans ce monde; quant à l'auti'?, c'est mon affaire. » Les huit derniers jour.s de carême elle m'inlerdit .sa présence. Elle passa cette .semaine dans les prières, dans les églises , dans le confessionnal et dans 'e jeilne. Elle suivait foules les processions, allait baiser toutes les reliques , tomes les Madones, enfin elle se jetait dans des cérémonies si bizarres, si superstitieuses, (jue je crois qu'elle n'était pas rhrélienne. Les Espagnols el les Porlugais se font des saints el des dieux comme les nègres se font des fétirhes'. Ma dévole avait sm-.son sein .^a petite '\'ierge d'ivoire, connue votre Louis XI en avait ime de plomb sur son bonnet -; elle la quittait et la voilait quand elle se livrai! au plaisir. Le lendemain de Pâques eli" m'envoya cherclier, l'éloile de l'amour remonta sur l'horizon; mais elle s'éclipsa bientôt. Comme la conscience de ma dévote lui reprochait sans cesse sa tendresse, son inlimilé avec un hérétique, clic me troqua contre un jcinie carme, avec <|ui elle piM goûler les plaisii^ de ce monde, sans ristpier son saint dans l'autre. Mais finissons de diner, au dessert je vous cornerai quelques cérémonies de l'église, cérémonie dont j'ai été témoin. •

' t.es un.s prcinient poiu" leur fétiche ou leur Dieu un os de volaille, d'autres un iKiisson , uuciilllou; ds logent ces fêliclici dans Ions cabanes ou dans leurs canots; ils révèrent surio'.U un serpeiil fétiche d'un caraclùie fort doux.

= Louis XI pi'iail sa Vierge de détourner les yeu.^ quatid il roinniellait quelque mauvaise action.

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Quand la table fut rouverte de ■vins, de rafé, de liqueurs, et les domesliqiies retirés, il me fit le récit suivant.

• Le vendredi saint j'allai à l'église où l'on prêche la Passion. Ce sermon s'appelle le sermon de /«ï lagrimas (des pleurs'. Le prédicateur arriva précédé de douze prêtres, velus de roufje, armés chacun d'un (lambeau allumé. Us se rani;èrent tous en demi cercle autour de la chaire Le prédicateur avait en main un suaire où, des deux côtés, était peinte riinaje de Jésus-Christ: sur l'un il montre son visage, de l'autre il tourne le dos. Le prêcheur comnieuca son sermon par reprocher aux a.ssistans leurs vices, leurs péché.s; ensuite, déployant son suaire, il leur présenta la face de .lésus-Christ, en criant : " Le voilà mort pour vous . à cause de vous; ce sont vos crimes qui l'ont mis au tombeau. » A ces <rislamental)le.s, ;\ ce tableau d'un Dieu mort sur la croix, tonte l'église retentit de géniis.semens, de sanglots, du bruit des soufflets et des coups de poing. .\prés cet exorde, le prédicateur, imitant la voix d'nne femme, fait parler la Viec.ge. « Mon fils, dit-elle, pardonnez à ces chrétiens ; je demande leur grâce; ils se repentent de leurs péehcs.^Nim, non , répond Jésus -Christ d'une voix forte, cest-à-dire le prêtre , pour lui ; non, ma mère , ils sont trop coupables, trop endurcis dans leur impiété ; je me vengerai , je tes punirai. • En prononçant ces mots, le prédicateur retourne le suaire « Voyez , voyez , s'écrie-t-il, Jésus-Christ vous tourne le dos, il ne veut pas voir des pécheurs connue vous autres; voyez ce sang qui coule ; c'est pour vous qu'il a été flagellé!» A cette vue, à ces cris, l'auditoire .s'applique de nouveaux coups de poing, des claques, des .soufflets; après quoi, la sainte Vierge reprend la ))aiole, c'est-à-dire son interprète, qui, d'une voix féminine, implore la clémence de son fils , et promet la conversion des pécheurs. Enfin Jésus-Christ se laisse toucher , et le sermonneur fait voir le suaire du bon coté; Jésus-Christ pardonne à condition que tous les assislans feront leur acte de contrition.

• Le prêcheur le commence au-silot d'une voix lugubre et attendrissante, s'arrête i'i chaque phrae, que tout le monde répète à voix hante avec lui. L'acte de contrition fini, il descend de la chaire, s'en rclourne à la têle des douze prêtres; et les jeunes femmes sortent de l'église, laissant leur tristes.se et leiu- repentir à la porte; elles passent à travers une haie de jeunes gens, saluant , .souriant à droite et à gauche.

«Que pensez-vous, monsieur le chevallier, de la dévotion portugaise? — Elle me rappelle une pièce de Voltaire, intitulée ; Jean qui pleure et Jean ijiti ril '. — Ce,s bons Portugais ont un général que leurs ennemis redoulcraieni peu, c'est saint Antoine de Padone. Pierre 11. roi de Portugal , lui en expédia la patente , fit porter son image devant l'armée, dans une liliere superbe, et ordonna qu'on lui rendit tous les honneurs dus à son grade. Depuis celte nomination au généralat, le roi régnant va tous les ans, la veille de la fêle du saint , à l'église de Saint-Antoine, assiste à ses vêpres et lui fait présent d'une simime d'argent.

' Dans les sermons de la Passion, du quatorzième au quinzième sit'cle , en France , en llalic , ainsi qu'en Esp;igno , le prédicateur se mettait unecûrrie au cou , et le puiiplc eu faisait autant .criant miséricorde i grands cris redoublés ; ensuite le prédicateur deniandail pardon pour le peuple , et la gloire éternelle.

" Voici une a;iîrc cérémonie du ."sauiedi saint. «Or me pressa beaucoup d'aller à la paroi,s.se pour la voir. L'église était toute tendue de noir; celte tenture couvrait les lénêlres ; l'église n'était édairee que par la lueur sombre de quelques lampes; dix à douze prêtres étaient couchés ventre à terre .sur les marches de l'autel , tenant en main une palme et une cierge éteint. On chanta l'office divin d'une voix lugubre, tout portait dans l'âme le recueillenienl et la ti'islesse; mais au gloriti in exceliis,laut à coup la tenture noire tombe , et découvre la tapisserie la plus éclatante; les lumières brillent de toute part ; l'autel , surlout , devient éblouissant. Le* prêtres se relèvent, la palme d'une main , des cierge.s allumés de l'aulre; une musique bruyante et harmonieuse se fait entendre. Derrière l'autel, on voit Jésus-(;hrist, l'air radieux , qui s'élève insensiblement, et va se perdre dans des nuages colorés qui planent sous la voOle du ddme. Ce spectacle magnifique répantl la joie dans toute l'église; dès ce moment, les plaisirs et les amours, que le carême avait exilés, reviennent dans la ville, de nou- ^eaux péohés succèdent aux anciens effaces par la confession .

" Milord , lui dis-je , vous avez fait la description d'une fête d'opéra. — Jloi-même je croyais me trouver â celui de Paris; au surplus, il est fort heureux que la superstition adopte des cérémonies, des fêtes gaies et innocentes qui attachent le peuple au <ulte dominant. Plus une reli- :;ion est riante, plus ses cérémonies frappent les sens, et plus elle enchaîne les cd'urs : la liturgie des luthériens, surtout celle des calvinisles est simple et austère ; une pierre, un drap forment l'autel. Une chaire, des bancs, sont toute la décoration du temple : le ministre ou le prêtre est vêtu d'un habit noir. La lecture de l'évangile, des prières de morale, quelques tristes p.saumes chantés encore plus tristeuient , sont (outes les cérémonies, tout le culte de cette religion , qui m'a toujours |)aru trop demie d'ornemens, de pompe et d'élé^vance. La religion anglicane tient le milieu entre les pompeuses cérémonies de Rome et la sé<-lieresse du calvinisme. J'ai vu à Tolède, dans la semaine Sainte, une procession beaucoup plus ridicule. Elle était composée d'hommes masqués, qui se liagcllaient, et répandaient des ruisseaux de sang. On y voyait les douze apôtres en longue perruque de chanvre. tenant à la main un gros livre, en ayant derrière la tête un miroir qui signifiait qu'ils li.saicnl dans l'avenir; en- .snite venaient les figures les plus hideuses, représentanl les Juifs qui avaient sacrifié Jésus-Christ. Elles étaient suivies des mystères figurant des farces sacrées. Mais pour \ ous égayer et nourrir vos réflexions , je vais opposer à ces cérémonies des prêtres catholiques celles des derviches de la religion musulmane.

« Ils s'assemblent le vendredi el le .samedi dans une grande salle, où ils se lieimcnt debout , les yeux baissés, et les bras croisés, pendant que l'inian ou le prédicateur lit , dans une chaire placée au milieu de la salie, quelques passages du Coran ; ensuite huit ou dix d'entre eux jouent de certaines flûtes. Le concert fini, on reprend la leilure , après quoi on recommence à chanter, à jouer des instrumens, jusqu'à ce que le supérieur, coirfé de vert , commande une danse religieuse. Tous les derviches sont debout autour de lui ; et tandis que plusieurs continuent àlaire rc.sonner leurs flûtes, les antres retroussent leur robe . (|ui esl fort ample , et tournent en rond et en mesure avec une vitesse surprenante. Cette danse duie en

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viion une heure, sans qu'ils en soient étourdis; à la fin ils s'écrient qu'il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et que Mahomet est leur saint prophète : ensuite ils baisent la main de leur supérieur, et se retirent. ■

Un capucin entra dans ce inoiiient, et demanda l'aumône pour le couvent. • 11 est donc bien pauvre? lui dit milord. — Oui, monsieur, nous vivous de charités. — Mais si tout le peuple vivait de charités, qui cultiverait la terre ? — Ce seraient les milords et les grands seigneurs. • Milord sourit à cette réponse. «Mais, dit-il, pourquoi cet habit grotesque et celte longue barbe? — C'est le bienheureux Matthieu de Baschi , réformateur de notre ordre, qui nous a prescrit ce costume. Dans la nuit il entendit une voix qui lui ordonnait d'observer exactement la règle de Saint-François, notre patriarche séraphique, et de s'habiller comme la figure qu'il avait sous les yeux ; il voyait un fantôme couvert de notre robe et d'une barbe épaisse. — Et vous croyez sans doute , avec ce costume bizarre , vous altirer la vénération et l'argent du peuple? Vous savez que l'habit ne fait pas le moine.

— Pardonnez-moi ; les milords et les seigneurs portent des crachats, des cordons, de beaux habits, pour im- |)0ser au peuple : l'appareil e-st différent , mais l'intention est la même que celle des capucins ; donc l'habit fait le moine. — Mon père vous avez de l'esprit. — Je ne suis «lu'un pauvre capucin. — Voulez- vous boire un verre de vin de Malaga? Matthieu de Baschi ne le défend point. — Non, c'est Dieu qui fait fructifier les vignes; il est peruiis d'user modérément de ses bienfaits. . Après que le capucin se fut abreuvé de très bonne grâce d'un verre devin, milord lui donna une guinée. Le moine, en la recevant, lui dit : . iNous prierons Dieu pour vous. — Mais, répartit milord, je suis Anglais et hérétique?

— Eh bien ! nous prierons pour votre conversion; » et il sortit à ces mots. Je dis à milord qu'il avait été bien généreux. • C'est une aumône peut-être mal placée; mais quand on oblige il ne faut pas y regarder de si près. »

Je lui contai alors l'histoire de l'ermite de Carthagène. • La folie de ce mari , dit-il , ne m'étonne pas : dans ce climat brûlant, trois furies agitent le cœur de l'homme, jalousie, amour et vengeance. Je vous raconterai à ce sujet quelques anecdotes sur la mort de la célèbre Inez de Castro, femme de Pierre F"', roi de Portugal. Trois courtisans , sous le règne de son père , assassinèrent , de son aveu qu'ils avaient extorqué , cette tendre et fidèle épouse. Pierre, tant que vécut le roi, dissinuila et nourrit la vengeance dans le fond de .son cœur. Son père expiré, il demanda au roi de Castille les assassins de sa femme. Deux lui furent livrés, l'autre s'échappa : il leur fit arracher le cœur, et ordonna ensuite l'exhumation de sa malheureuse épouse, morte depuis cinq ans : c'était en 13fi0. Il revêtit ce cadavre d'habits royaux, lui mit la couronne sur la tête, et obligea les gens de la cour à venir baiser le bas de sa robe. Celte cérémonie dégoiltante terminée, il ordonna de magnifiques funérailles, et fit transporter son corps , sur un char magnifique, au monastère à'Alcobala , à dix-sept lieues de Coimbre. Le char était précédé d'un nombre prodigieux de personnes en habit de deuil , et un cierge à la luain. Un grand cortège suivait le cercueil ipji fut déposé dans un superbe tombeau de luarbre, sur lequel s'élevait la statue dînez à genoux et en habits royaux. «

Après ce récit, milord nie proposa d'aller nous promener hors de la \ ille. Je le menai dans un bois d'oli-

viers de mille pas d'étendue , très peu éloigné : nous admirâmes la grosseur des olives, qui ressemblent à des œufs de pigeons. « Les Romains, me dit luilord, en faisaient venir pour leur table. Pline le jeune, en invitant un de ses amis, lui écrivit ; • 11 y aura des olives d'Andalousie. » De ce bois nous allâmes sur les bords chariuans du (Juadalquivir, où nous vimes des couisiers superbes, de belles dames avec leurs coriejos, de gros chanoines eufonccs dans leurs lourds équipages, et quantité de baigneurs qui se jetaient tous uns dans la rivière, et que les femmes lorgnaient du coin de l'œil. Milord, enchanté de cette promenade et de la sérénité du ciel , s'écria : « Quel doiumage que ce pays ne soit pas habité par des Anglais ! — Ou par des Fraïuais , milord. ■ Ce beau terroir a été nommé le jardin d'Hercule. La nuit nous fit rentrer à l'auberge. Nous primes du thé, après quoi , je fis mes adieux à milord, et lui promis d'aller bientôt le rejoindre à Cordoue, oii il devait faire quelque séjour.

Le lendemain aumatin le comte d'.Vvila vint me voir, et me proposa de me conduire à un puits qu'un saint et une pierre rendaient fameux. Je lui demandai si c'était le puits de la Samaritaine ou celui qu'un ange découvrit à Agar dans le désert. « Non, me répondit-il, c'est celui de saint Isidore, ancien évêque de cette ville : il est beaucoup plus connu et révéré ici que tous ceux que vous citez. Parlons, je vous expliquerai la cause de sa célébrité. » Lorsque nous y filmes arrivés : « Vous voyez , me dit-il, la cavité de cette pierre produite par le frottement de la corde du jiuits ? — Oui , mai.s je n'y vois rien de miraculeux. — Vous allez admirer les grands effets [jroduits par de petites causes. Cette excavation est tause que saint Isidore e^t devenu un grand homme. Ce saint, dans sa première jeunesse , avait l'esprit lourd , .sombre et lent. Son maître, fatigué de sa stupidité, le traitait durement. Un jour l'enfant , au désespoir de ses rigueurs , se sauva de la maison paternelle , et s'arrêta près de ce puits, pleurant sa destinée , et ne sachant où se réfugier. Le hasard lui fait jeter les yeux sur cette pierre ain.si creusée; par une réflexion au-dessus de son âge, il devina que le frotteiuent continuel de la corde avait produit cette cavité , et qu'ainsi le travail et la constance pouvaient vaincre la nature. Frappé de cette idée , il retourne chez son père, se livre à l'étude avec ardeur et ténacité, le succès couronna ses efforts : il devint évêque de cette ville, savant et saint. — Je ne suis plus surpris de la célébrité de ce puits; Virgile avait dit avant saint Isidore : Labor omnin vinclt improbus :

Je séjournai encore une semaine à Séville, pas.sant la plus grande partie de mes journées dans l'aimable société du comte d'Avila : je fus comblé d'amitiés et de caresses par ces deux charmans époux. La veille de mon départ, la comtesse me demanda comment je me vengerais de Séraphine ? « En lui rendant ser\ ice , si je le puis. — Vous êtes généreux I — Et (wurqiioi aurais-je des projets de vengeance ? Elle m'a aimé, je lui dois de la reconnai.ssance ; son cœur n'est plus à moi, elle est inaitres.se de le reprendre. Je la regrette , je ne l'aime plus ; mais je ne la hais pas. » Ce coujile aimable fut aussi affligé que moi d'une séparation qui devait être éternelle. Cette pen.sée fatale, de quitter pour jamais des amis auprès desquels on voudrait finir sa vie, devrait dégo',1 ter des voyages toute âme sensible : mais notre curiosioté, notre vague inquiétude, nous arrachent tous les jours aux plus douces situations. Je vovageai de Séville .^ Cordoue avec un négociant

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juif noiivellement converti. D'abord il fut assez réservé avec moi; mais quand je lui eus inspiré de la confiance, comme Français et mililaire, il jeta son masque et commença à se mof|uer des Kspagnols, de leurs reliques, des miracles de leurs saints, et de tant de vicrj^es arrivées en Espagne par la réjïion du ciel. Je lui demandai alors pourquoi il avait alijuié la religion de ses pères. «Parce que je n'ai pas voulu être rôti vif comme un chapon. J'étais dans les cachots de l'inquisition , il fallait opter entre le bûcher et le christianisme. Je me suis décidé pour le parti le plus dou\ : j'ai été réj;éuéré, baptisé à Burfïos, par son évéque, en grande cérémonie. Nous étions cinq Hébreux. Après qu'on nous eut confessés, ou célébra ime grand'niesse où nous assistâmes et communiâmes. Le peuple, avide de voir des Hébreux christianisés , se porta en foule dans l'église. Mes camarades et moi, nous nous moquions des cérémonies, du sot peuple et de ses prêtres qui croyaient que leur religion valait mieux que la nôtre, comme si la religion donnée par Dieu même à Moïse, sur le mont Siuai , n'était pas la seule véritable ; et si l'Être suprême, cet Ètreimmuable dont la volonté est fixe, la prescience infaillible, pouvait pro.scrire un culte qu'il a ordonné, chéri, pour en commander un autre.» Je compris par ce discours que ces conversions, publiées en Espagne avec tant de pompe et de célébrité, re^iemblaient à celles (|ue faisaient dans les Céveniie.s, sous Louis XIV, les missionnaires, aidés des dragons. Ce qui m'étonna le plus dans cet homme qui se moquait des Espagnols, de leurs Madones et de leurs superstitions, que je croyais un grand sceptique , c'est que lui-même était infatué de toutes les bizarreries superstitieuses du judaïsme. .4 diner on nous servit du pore frais; il refusa d'en manger, parce que, la loi de Moïse le défendait. Il n'aurait pas touché à une langouste , à un poisson avec écaille. Je lui demandai si sa iialion attendait encore le Messie. « Assurément! ino dit-il; mais son avènement sera précédé de grands miracles; Dieu suscitera les trois plus abominables tyrans qui aient existé , et qui nous persécuteront cruellement, ils feront venir des extrémités du monde deux honunes noirs qui auront deux têtes, sept yeux étiiicelans, et un regard si terrible que personne n'osera paraître en leur présence : l'Antéchrist alors viendra, mais sou régne sera court; celte affreuse dé- .solalion finira par le .son éclatant de la trompette de l'archange Michel , au bruit de laquelle paraîtra tout à coup le Messie, de la race de David, accompagné du prophète Élie; il sera le libérateur de toute la postérité d'.\braham ; l'Antéchrist voudra le combattre; mais il fera pleuvoir sur son armée un déluge de soufre et de feu, et l'exterminera enlièrenient. Le Messie, après sa victoire, donnera à son peuple assemblé dans la terre de Canaan un grand repas, dont le vin sera celui qu'Adam lui-même fit dans le paradis terrestre, et qui se conserve dans de vastes celliers creusés par les anges au milieu de la terre ; ensuite il rétablira les murs de Sion, le temple de Jérusalem , sur le même plan de celui qu'Ezéchiel aperçut dans une vision ; sa puissance s'étendra sur toute la terre, et il fondera ainsi la monarchie universelle.— Je vois bien, lui dis-je, d'après une si belle expectative et de si grands prodiges annoncés par votre Talmud, que vous avez rai-son de vous moquer des Espagnols, de leurs Madones et de leurs miracles; mais vous avez fait sagement de ne pas vous laisser brûler tout vif par les inquisiteurs , et d'attendre en bonne santé l'arrivée de votre Messie. » Ce-

pendant ce négociant, qui avait changé sou nom de Jacob en celui de Dominique, avait de l'esprit et même de la philo.sophie, excepté quand il s'agi.ssait de sa religion ; alors le philosophe disparaissait et montrait les oreilles du Juif : c'était sou coin de folie, dont tous les hommes , même les plus sages , ont une certaine dose plus ou moins forte , ce qui explique leur inconséquence et leurs préventions. Il revenait de Bilbao, capitale de la Biscaye «J'ai trouvé dans cette province, me disait-il, la liberté et l'hospilaUté. Les Castillans sout graves, taciturnes, fiers et pauvres comme leur plaine ; en Biscaye , tout respire l'aisance et la gaité. Ce peuple descend des anciens Cantabres qu'Auguste ne put soumettre entièrement. Les Bi.scayens sout bien faits et actifs; j'ai été surtout frappé de la beauté des femmes : j'en ai vu de célestes; elles sont grandes , sveltes et enjouées ; leur vêtement est propre et champêtre ; leurs cheveux tombent en longues tresses sur leurs épaules, et un mouchoir arrangé par la coquetterie couvre leur tête :1e dimanche, elles portent ordinairement des habits blancs attachés avec des rubans couleur de rose. Je doutai, eu les voyant, que le roi Salomon, parmi ses sept cents femmes , en eût beaucoup d'aussi belles. Ce peuple est si jaloux de sa liberté qu'il a toujours refusé le titre de maître au roi d'Espagne, ne l'appelle que seigneur, et n'a jamais voulu souffrir chez lui l'établissement des douanes. La fertilité du terroir de Bilbao et l'activité de son commerce rendent cette ville très florissante; ses principales branches sont la laine, le fer et les châtaignes, qui naissent avec profusion dans toute la Biscaye Les paysans, au commencement de novembre , les portent à la ville sur de petites charrettes traînées par des bœufs; tous les chemins en sont couverts ; ils les déchargent un peu au-dessus de la ville , dans des barques qui les transportent sur des navires marchands qui vont à Londres , à Bristol, à Amsterdam ou Hambourg Ces Biscayens, si gais, si hospitaliers, détestent les Français et les Juifs : 'es premiers, par préjugé national; les seconds, par fanatisme. Us sont plus favorables aux Anglais et aux Allemands. »

Après cette longue narration , M. Dominique-Jacob me demanda la permission de faire sa méridienne ; il était deux heures après-midi, et le soleil était presque auss' chaud que le soleil du mois de mai à Paris Pendant ce sommeil, la voiture marchait ; je m'amusai à considérer mon Juif : quoique grand et bien fait , sa physionomie et sa pâleur portaient le caractère dislinctif de sa nation; j'aperçus un scapulaire placé entre sa veste et sa chemise. « Ah ! cmbusicro ( fourbe ), me disais-je tout bas , comme tu te joues des hommes ! « Faisait-il bien, faisait-il mal ? Je ne déciderai pas la question.

Mais renoncer au Oicu que l'on croit dans son cœur, Est le crime d'un lâche , et non pas une erreur.

A son réveil il me parla encore de la Biscaye. « Je venais d'Amsterdam, me dit-il, sur un vaisseau hollandais qui nie débarqua à Quetaria, petit bourg qui contient environ trois cents personnes : j'y reçus une impression de plaisir si agréable que je me crus transporté dans une ile enchantée. Tout le rivage retentissait du .son du tambourin; les balcons qui donnent sur la mer étaient remplis de femmes voilées; nous traversions la baie dans des bateaux conduits par de jeunes filles dont les cheveux bruns ou noirs flottaient en longues tresses, et dont les véteinens étaient bizarres. Ce qui me frappa le plus, c-

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fui rnspcct de plusieurs ecrlesiastiques en mauleaiK noirs el la lé!e coiiverle de vasies chapeaux ronds; ils se proineiiaient sur la dirjue. Croiriez-vous que sur (rois cents liabilans on y compte dix ecclésiastiques? Je les trouvai le soir au cabaret devant un j^srand plat de sardines frites et une énorme cruche de vin. Les sardines fournissent aux habitans non-seuletnent leur subsistance, mais encore une branche de commerce lucrative. Cctie pèche, très abonda te, se fait aux unis de juin , juillet et aotU; trois ou quatre barques de pécheurs associés ensemble jettent dans la mer un grand filet en forme de cercle, et attendent plusieurs heures à l'ancre, que les filets soient remplis; quand ils s'aperçoivent de leur ])esanteur, ils tes ret rent chargés d'une immense quantité de poissons qu'ils salent; mais ces sardines ne valent pas les anchois de la ■\!édi!erranée. Quelariaest situé au pied d'une montagne bien cultivée; en y montant, l'œil se promène sur l'Ocran , sur ,<;es rivages escarpés et sur une longue chaîne de monlagne? verdoyantes el rouvertes de chalets. On voit au pied de la montagne les barques des pécheurs; plus loin, le bourg et sesjardius; partout, une riche végétation, des champs, des broussailles, des vignes, des châtaigniers, des myrtes, et de tout coté des sources et des cascades. Enfin celte, baie présente un tableau inagnitique el riant. — Vous préféreriez peut-être, luidis-je, ce séjour au délicieux verger d'Éden , arrosé par quatre grands fleuves, qui, selon moi, est plutôt situé dans la lune Cjue surla terre?— Je ne suis pas de votre avis, et j'en crois plutôt Moî.se qui l'a placé sur notre globe, en Asie, entre le couHuenl du Tigre et de l'Euphrate; ce grand inissinimaire de Dieu en savait plus que vous el moi. "Biais, revenons à Ouetaria : j'y vis un IniUriiio dont j'enviai le bonheur: cet hounne avait fait sa fo:'tune en Amérique, elle consistait en mille piastres de revenu : cette somme est immense aux yeux des habilans; il est le roi du pays; s'il ne règne point par la puissance, plus heureux que bien des rois, il règne par l'amour et les bienfaits; il habite un palais, c'est-à-dire une petite maison bien l)iltie , la seule ou l'ou trouve des vitres , des balcons de fer, des verres à boire, des fauteuils et des plats d'ctaiu : c'est le luxe de Lucullus, relalivement à la pauvreté du pays. Lorsqu'il sort, il se fait porter en chaise par de jeunes filles; sa grande jouissance est de fumer , dans un parfait repos, le tabac le plus fin de la Havane; il a toujours chez Ini une immense provision de cigaros. Cet homme est le philosophe de la nature, plus heureux , plus sage que Socrate et surtout que Cicéron; sans livres, sans étude, sans ambition, sans tra\ ail , jouissant d'une fortune supérieure à ses besoins , il fiune sa pipe sous im ciel heureux, et il est chéri des habitans, sur lesquels il répandsesbienfaiis. L'idée du boiihein- de cet homme me poursuit sans cesse au milieu de l'a;',itatiou de ma vie el des révolutions de mon commerce. Je suis beaucoup plus riche que lui, el je ne suis pas encore satisfait de ma fortune. — Vous ressend>lez ù vos ancêtres, qui erraient dan< les déserts en cherchant la terre promise, sans la trouver. — H fani que je voi.^ conte encore mon entrée dans la baie de Bilbao. Un veut fiais enflait nos voiles; ;'i droite ncnis naviguions devant une montagne parce de verdure . le long de laquelle s'éleiul an villa;;e composé de maisons ))lanches, .séparées par des vergers; S notre gauche nous avions une côte plaie , hérissée de rochers et de broussailles, et au fond de la 1;;;'? inie chaiiic de iuon!a,",ups élevées. En ai au"ant j'a-

perçus à la droite du \illage une église sur une hauteur, à ma gauche un petit hameau caché dans des vignes et des groupes d'arbres, et >is-à-vis une mullilude de vaisseaux ; toute la roule le long du fleuve est ornée de maisons de cauipagne et de jardins. INous passâmes devant un couvent, el nous nous trouvâmes au milieu de Bilbao, qui nous olfrait les vues les plus pittoresques, les plus romaiiliques. Les chandires de l'auberge où je descendis él ieut toutes tapissées de toile cirée, sur laquelle ou avait représenté des combats de taureaux; les sièges étaient antiques et extrêmement bas, les plafonds étaient revêtus de briques, les murs couierts de sainls et de crucifix. On compte à Bilbao environ treize mille habitans, amoncelés dans des maisons qui ont quatre à cinq étages. Ou y voit une promenade charmante nommée VArenal formée par quatre belles allées d'ormes et de tilleuls : ù droite s'élève une grande église avec deux clochers, à gauche coule la rivière entre des bords bien cultivés. J'abrégerai la description de ce charmant pays; allez le voir, et vous partagerez mon cnchaulemenl : cependant je veux vous décrire la proje.ssiou de la Fêle Dieu, une des plus belles de l'année dans ce pays. Celte fêle, comme le carnaval, amené une foule de divertissemens publics et particuliers. La veille, on ilUimiue tous les clochers; les montagnes resplendissent de feux : à deux heures du matin toutes les cloches sont en mouvement ; à six , toutes les rues en comblées de monde, qui ,se presse autour des autels ornés de fleurs et brillans de quantité de lumières; les balcons sont chargés de spectateurs.

"La procession que j'ai vue commença à dix heures; quatre personnages gigantesques, deux hommes et deux femmes, ouvraient la marche; leurs létes étaient cachées sous de longues perruques de lin et sous des coiffures de toile cirée de couleur rouge; pour vêtement, ils avaient d'antiques chasubles et des aiidrieunes bizarres et grotesques. Us portaient dans les mains des tabatières larges comme des plais, et des évei:lails d'une aune de longueur. En marchant , ils feignaient de vouloir embrasser les daines qui occupaient les balcons, auxquels louchait leur tcle; ce jeu produisit de grands éclats de rire. A tous les coins de rue ces figures colossales dansaient le faiLilaiigo. Après elles venaient une multitude à'angelof. Ce sont des enfans des deux sexes, richeineiit vêtus; ils ont de longues ailes de carton, couvertes de satin. Les parens aisés s'empressent d'habiller ainsi leurs enfans, et de les faire briller â cette procession , ce qui est du bon ton, et de plus un acte de piété. L'émulation, la vanité, animent les familles; c'est à qui parera le mieux son angelo. Us sont chargés de bijoux, et le grand art de la coilfure est de faire flotter, entre les ailes, de longues tresses de cheveux. Lorsqu'ils passent dans les rues, on les comble de caresses et de bonbons, et le peuple, séduit par la parure, la jeunesse, la grâce et l'air de dévotion de ces jeunes enfans, les regarde avec dessenlimeus d'admiration, d'intérêt, de respect, et souvent s'imagine voir de véritables auges. .Sans doute plus d'un de ces .séraphins est devenu dans la suite un vrai diable. Après eux marclienl diverscf confréries avec leurs saints respertiis, dont la plupart sont de bois , et revêtus d'un habit de velours ou de soie: leur léte est ornée d'une couronne de fleurs. Un second chieur de musiciens, el des nuages d'encens, annoncent le vénérable (le salnl-sacreinent:, et une foule d'hommes, de femmes, parés de leurs plus l>eaux habits, terminent le cortège.

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« s la matinée a été consacrée à la religion , l'aprèsdiné^ l'est au plaisir. Pour la corrida { la cour.se du taureau) on avait élevé deu^ auipliilbéûtres aux deux exlréraités de la place; les baniiueltes, les balcons, fléchissaient sous le poids des speclaleurs. Mais un plus vasle tableau frappait ma vue: les clochers, les toits des maisons, le pout voisin , les édifices au-delà du fleuve, les collines, le couvent des Franciscains, élaient couverls de la foule innombrable des curieux, (letle perspective me parut bien plus ajjréable que la course du taureau , ((ui n'est pas la grande course ; on l'appelle /rtv ccrrii/ay de nui il/ai' ( course des jeunes taureaux ). L'animal ne reçoit que des blessures légères ; on le harcelé , on le pique , jusqu'à ce qu'il soit excédé de fatijjue. Le corré);idor donna le signal , et un huissier, velu de blanc, ouvrit la barrière au taureau , qui se précipita dans l'arène. L'huissier eut à peine le temps de s'élancer sur l'estrade ; /00 afficioiiados ( les amateurs) attendaient l'animal. H parcourut d'abord toute l'enceinte pour chercher mw issue. Bientôt il se trouva vis-à-vis de ses assaillans, qui lui présentaient des piques, des fourches , des bAlons, des parasols; chacim se disputait à qui mettrait le premier son chapeau ou son manteau sur les cornes de l'animal , qui bientôt fut couvert de bandcrUlas. Il s'enfuit eu nmgissant et en ver- .sant des flots de sang. Alors on cria de tout colé : perros, perros (les chiens)! et aussitôt on lâcha un dogue. Les deux combattans, guidés par letu' iusiiiicl , s'observèrent , s'allaquèrent avec adresse et (ouraj^e. Le dogue, pour éviter les cornes du taureau, lournait autour de lui, l'assaillait par les flancs; son ennemi tenait ses cornes en arrêt, et les lui présentait .sans cesse. Plusieurs fois il le saisit et le lança dans l'air. Cependant le chien parvint à le prendre à la gorge, et letauiean, l'enti'aiuant, cherchait à l'écraser sons ses pieds ou contre la barrière; alor.4 on détacha uu autre chien, qui s'altatilia à ses oreilles. Le taureau, eu courant, les secouait rudement; mais les chiens ne lâchaient pjoint leur proie Enfin huit honunes vigoureux s'avancèrent, prirent leiauieau par la queue, eusuile par les pieds de derrière, le renversèrent, lui serrèrent le.s parties, ce qui , le privant de ses foi'ces , le fil rester sans ujouvement , et les chiens l'abandonnèrent. On fil alors entrer des vaches ; le lanreau se releva , et les suivit hors de l'arène. Pendant le c(unbal , les bravos , les vociférations des spectateurs, releulissaicnt au loin; ilsagilaicnl leurs mouchoirs en l'air, et dans les enir'actes , ils jjrenaicnt la mcrienda (gortter;.

« Le soir on nous réjïala d'une scène plus comique. La place, remplie de monde.étail illuminée avec des fagots de sapin et des tonneaux enduits de grai.sse de baleine. Tout •I coup on lâcha un jeune taureau dont les cornes élaien! enveloppées de boules de cuir; les feux , la foule , la nuisique. épouvantèrent tellement ce jeune animal, que, dans son effroi, il .se jeta au milieu des speclaleur.s, et renversa plusieurs personnes. Tout fuyait, et moi comme le^ antres ; alors des hommes se jelèrenl sur Ini.reuvelopperent d'un manteau et attachèrent des fusées au corps de l'animal: ses boiid.s, sa frayeui', ses umijisseinens, diverlirent beaucoup les speclaleur.s. Qui croirait , monsieur, que je vous fais le récit d'une fêle religieuse?.

La conversation de M. .lacob-ltomiriique me rendil le voyage très agréable. !Nouf4 nous séparâmes en enirant à Cordoue. Je lui dis, en le quittant, (pie je souhaitais qu'il vit bientôt son temple rebàii sur la moiiiagnc de Sion, et l'arrivée du Messie aMc le prophète Vlie. 11 me répondit

que, sans doute, il ne les verrait pas; mais que ses neveux ou petits-neveux jouiraient infailliblement de ce bonheur.

J'allai loger chez don Pacheco, qui me reçut avec la plus tendre amitié. Je lui demandai des nouvelles de sa fille. « Je n'ai pas voulu la voir, me dit-il, et je ne la verrai jamais. Mon confessem' veut que je lui pardonne. «Toul ce que je puis faire pour elle, lui ai-je dit, c'e.sl de retirer ma malédiction: je ne veux pas être la cause de.sadamnalion.. .le lui ai renvoyé ses hardes, ses rosaires, ses reliques, les diamans de sa mère ; à l'égard du seigneur la Roca , son époux, je renonce à me batire avec lui, d'abord par.-e qu'il n'est pas gentilhomme; en .second lieu, parce que l'église l'a fait mon gendre, même sans mon cotisentement. »

Je trouvai à Cordoue deux lettres: une de m» mère, qui me félicitait de mon mari;if;e, qu'elle croyait déjà célébré, et qui m'apprenait le sien avec nn lientenamcolonel relire, âgé de .soixante ans. Ml? me disait que la solitude, l'abandon on elle était, confrisiaicnt son âme, pesaient sur sa vie, etqu'elle avail iherrhé dans nn époux un soutien et un ami. L'autre lettre élait de don Inigo Flores, (|ui m'exhortait à ne pas regretter une femme du caractère deSéraphine; f|He j'étais trop heureux d'être sorti de ses filets, que la beaulé, surloiil en ménage , était le moindre mérite d'une femme. 11 ajoutait; -Ma fille ne conçoit pas que l'on ait pu vous trahir. Au reste, je suis fort content d'elle; ses soins, sa tendresse nie font oublier ses fautes et l'égaremen! d'un jour ; elle est la consolai ion , le charme de ma \ ie. Je ne lui vois an'ourd'hui qu'un défaut; c'est celui d'une dévotion exagérée. Kl!e confond la supcr.stiliou avec la piété, ,1e la grondai l'autre jour, elle m'aviMiait qu'eUe re.rjardait comme des hommes sans moralité et .sans vertu t us ceux qui étaient hor.< de la religion romaine. • Il finissait par ces phra.Te.s:« Recevez, mon cher chevalier, oublier ai ec lions l'inconstance de Séraphiiieel vos chagrins : s'il e.st quelque bonheur sur la terre, il est au sein de l'aniiliéet de la confiance. .Ah ! ni'écriai-je à cette lecture, si j'avais aimé doua Rosalia , elle ne m'aurait pas abandonné pour ini autre. • Je répondis à ma mère que mon mariage éiail rompu : que je .serais toujours heureux de son bonheur, et que j'espérais avoir le plaisir de l'embrasser bienlfil.

Apres un jour de repos, don Pacheco s'empressa de me moiilrer les beautés de la ville. Nous commen<âmes pai' la caihédiale ; d'abord nous nous arrêtâmes dans un bois (i'oraiigers contigu à l'une des extrémités de l'églLse. Km entrant dans ce bois, le chant harmonieux des oiseanx , la frairheur de l'ombrage entretenue par des fontaines qui coulent an pied des orangers, l'aspect de ces eaux, me filent éprouver les sensations les plus douces. Oiiainl nous fi'imes dans l'église, don Pacheco jouit de ma sii;pri.se. J'étais fiappé de son êlendue el de sa mafjnilicenci'. .l'ycomplai vingt-neuf nefs en longueur, el dix-neuf ni largeur, décorées par plus de mille colonnes de jaspe de diverses couleurs. Le mailre-anlel est sous un dôme superbe, dont l'enceinte est si vasle, qu'il ressemble à une église. Le labernacle est une espèce de temple surmnnié d'un dénie enlouré de fi;;ures de bronze Ami, hautes de quinze pouces, représenlanl les apôtres. I^es colonnes sur le:i(|uclles rcjiose le tabcruacle soni de jaspe veiné et nuancé de plusieurs conleurs. L'égli.'re a six cents pieds de longueur , et deux cent cinquante de largeur; on y entre par dii-'.cpt p-.i'ic3 C'uverlçs d'arabe5<înes. • Ce temple

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du vrai Dieu , me dil dnii Pachecn . était jadis une mosquée, liàlie par Abdérame dans le huitième siècle; il viuilail en faire la première mosquée du monde après celle de la Mecque. Quatre mille sept cents lampes éclairaient nuit et jour cette mosquée , el consumaient par an près de vinfjt mille livres d'huile '.On brillait aussi soixante livres de bois d'aloès el autant d'ambre jjris pour les parfums. Il faut convenir, ajoutait don Pacheco, que ces Maures étaient des hommes magnifiques et braves. J'aime beaucoup leurs fêtes, leur galanterie; cependant, s'il existait encore dans un coin de l'Espagne quelques individus de cette nation, j'irais les combattre à outrance à cause de leur religion. •

Ce fut en 1236 que Ferdinand fit de cette mosquée la cathédrale de Cordoue. Don Pacheco me montra un crucifix gravé sur une colonne de marbre par l'ougle d'un esclave chrétien qui y était enchaîné. • C'est un ouvrage , disait-il, miraculeux. » Je fus de son avis. INous allâmes voir ensuite la petite chapelle où le Coran était renfermé. Elle était eu grande vénération chez les Maures. Nous visitâmes encore la chapelle toute dorée où est la statue équestre de saint Louis , roi de France. ■ C'est un grand saint , nie dit don Pacheco. — Et de plus un grand roi , ajoutai-je; on n'a d'autre reproche à lui faire que les croisades.- INou , par saint Jacques! s'écria don Pacheco; je voudrais qu'on les recommençât , j'y volerais un des premiers. J'abhorre les Turcs el leur Mahomet, je donnerais la moitié de mon bien pour monter au Calvaire où Jésus fut crucifié , et pour baiser .son tombeau. » Il me raconta ensuite que Ferdinand avait obligé les Maures, après la prise de Cordoue, à rapporter à Compostelle , sur leurs épaules , les cloches de cette cathédrale ; il y a environ cent quatre-vingts lieues de distance. C'était par droit de représailles; les .Maures, deux cent soixante ans auparavant , avaient forcé les chrétiens de Compostelle d'apjjorter de cette même manière, à Cordoue, les cloches de leur cathédrale.»

La grande place de Cordoue est superbe, par son étendue, el par le nombre des maisons qui l'environnent, qui toutes ont des portiques agréables et très commodes. . C'est dans cette place , me dit don Pacheco , que se font les cour.ses de taureaux. » .le lui répondis que j'aimerais mieux y voir les magnifiques tournois des .Maures.

F,n allant diner , don Pacheco m'annonça que c'était vendredi, et que je ferais maigre. • Je ne puis, disail-il, sans pécher morlellcment , vous donner de la viande ; mais vous dînerez avec la marquise dona Tlieresa , à laquelle je suis très attaché , et dont le mari commande depuis deux ans dans la Nouvelle-Espagne. C'est une femme charmante, mais excessivement jalouse; elle m'arracherait les yeux à la moindre infidélité. Nous amcjus aussi le père don Basile , mon confesseur, qui sera le votre , si vous le désirez. — Ma foi ! lui dis-je , je n'ai sur ma conscience que des péchés français, et je les rapporterai dans ma patrie. » Cette observance du maigre à table avec son ronfes.seur el sa maîtresse ne m'étonnait pas. Le duc de Bcrri , frère de Louis XI, soupait avec la sienne et son amnonier , lorsqu'il fut empoisonné par ce misérable préire, que le roi avait séduit ''.

Don Pacheco, pendant le repas, fut très galant pour

^ Cette citation de don Pacheco me parait manquer d'exactiliide.

' 1^ moine bénédictin prëseataau duc une pèche, qu'il par-

sa maîtresse, très attentif pour son confesseur el très aimable pour moi. Le moine jacobin nous apprit an sujet du carême , que jadis on arrachait la langue à tout impie qui mangeait de la chair dans ce saint temps. J'observai qu'il aura t mieux valu lui arracher les dents, si nécessaires à la mastication. «En Turquie, ajoutai-je, on verse du plomb fondu dans la bouche d'un homme qui a bu du vin. • Per la f'irgen ! s'écria don Pacheco , si j'avais en le malheur d'élre né musulman, je boirais du vin, j'aurais des femmes tant que je pourrais; et puisque je devrais être damné, je ferais mon paradis dans ce inonde ! •

Le père don Basile , qui croyait que Dieu avait renouvelé pour lui le miracle de l'apostolat , fut de son avis ; et , à ce sujet , il nous fit un panégyrique de .saint Dominique, fondateur de son ordre. «C'est, dit-il. un de nos plus grands saints; nous lui devons l'institution du rosaire, dans lequel la mère de Dieu est invoquée cent cinquante fois. Ce grand saint, animé par un zèle apostolique, a combattu en personne, le crucifix à la main, dans l'armée du comte de Montfort , contre les Albigeois. Notre ordre a donné à l'église trois papes, quarante-huit cardinaux, six cents archevêques et quinze cents évêques; de plus, quantité de patriarches, de saints, de confesseurs de rois, et une foule de fameux théologiens. » Je convins que l'univers avait de grandes obligations à son ordre. • Par saint Pierre et saint Paul ! s'écria-t il , les jacobins sont les colonnes du temple du Seigneur; et tant qu'ils existeront, nul Samson ne pourra les

ébranler »

La marquise, à son tour, nous parla des visions béatifîqucs de son aïeule , et de ces visions, passa aux intrigues galantes de la v ille , que la médisance a.ssaisonna de son sel piquant. Don Pacheco nous entretint de la bravoure des Espagnols, de leurs hauts faits d'armes et de l'antiquité des grandes maisons d'Espagne , les ])reinières de l'Europe. J'écoutais tous ces récits avec admiration, approuvant tout d'uu signe de tête et de quelques monosyllabes; ce qui me rendait un convive très intéressant. L'aprèsdinée, pendant que la sieste fermait tous les yeux et toutes les portes des maisons, j'allai parcourir la ville; les rues étaient presque désertes, et n'offraient guère plus de population aux autres heures. Beaucoup de maisons sont inhabitées. «Ouel dommage, disais-je, qu'un aussi beau climat , une terre si fertile, soient dénués d'habilans, tandis que les hommes sont entassés sur les glaces de Pétersbiiurg et sous les brouillards de la Hollande! Mais si les hommes sont rares à Cordoue, les églises, les cloîtres, y sont 1res nombreux et toujours assiégés d'une foule de meudiaiis qui vivent d'aumônes et de pares.se. Cordoue est dans une situation charmante, au bord du Guadalqui-

lagea avec la dame de Montsoreau , sa maîtresse: tous deux en moururent.

Ce crime de Louis XI fut découvert par lui-même, selon Biaiiloine. Ce roi faisant un jour ses prières et ses oraisons â Clêry, devant Notre-Dame, qu'il appelait sa bonne patronne, se croyant seul , lui disait : . Ah ' ma bonne dame , ma petite maîtresse, ma grande amie, je le prie de supplier Dieu pour moi; qu'il me pardonne la mort de mon frère que j'ai fait empoisonner par ce méchant abbé de .Saint-Jean-d'AngcIy ; je m'en confesse à toi , comme ma bonne patronne et ma maîtresse ; mais aussi mon frère ne faisait que troubler mon royaume. Fais-moi donc pardonner, ma bonne dame, et je sais ce que je te donnerai. • Ce beau discours fut entendu et répété par ic fondu roi, qui éUil dans l'église . et qu'il ne voyait pas.

Voyage kn ESPAGMi.

vir, que l'on traverse sur uu poiil magnifique : du côté du nord, la ville est dominée par la rhaine des nionlaynes de la Sierra-Morena , sur la pente desquelles on trouve des jardins très agréables , des vignes , des foréls d'orangers, de citronniers, d'oliviers et d'arbres fruitiers. Ces montagnes sont entrecoupées de vallées délicieuses, rafraîchies et arrosées par nombre de fontaines et de ruisseaux. Enchanté de l'aménité de ce lieu , je m'écriai ; O fortunalos nimiuin sua si bon» iionnt ! Ah ! si Séraphine avait été fidèle , c'est au bord de ces ruisseaux , à l'ombre de ces orangers , que j'aurais joui de ses doux entretiens , de ses tendres caresses; que, dans les ravissemens de l'amour, de l'aspect de la beauté du ciel, j'aurais adressé à rttre suprême l'hymne de la reconnaissance ! » Au midi du Guadalquivir, on aperçoit une grande plaine. Les faubourgs de la ville sont très vastes et trè.< beaux.

Le lendemain, en prenant le chocolat dans la chambre de don Pacheco, je m'amusai à observer la forme bizarre de son lit. La couchette était un assemblage de planches dorées posées sur les carreaux , et sur ces planches étaient deux matelas : ce lit sans rideaux n'avait d'autre ornement que la dorure des planches ; au levir du maître , tout cet attirail est enlevé , et rangé dans un coin de la chambre.

Après le déjeuner , mon hôte me dit qu'il avait une nouvelle voiture, et que, si je voulais, nous irions l'essayer à la promenade; j'acceptai. Nous descendons aussitôt; je veux y monter, mais il m'arrête , en me disant : • Nous suivrons le carrosse à pied jusqu'à l'église; je veux, pour éviter les malheurs qui pourraient survenir par la suite, qu'il ait eu d'abord l'honneur de porter notre Seigneur Jé.sus-Christ. » J'approuvai un acte religieux qui inspire de la confiance. La superstition est une maladie de la religion , qui quelquefois la soutient et l'affermit.

Arrivés à l'église, nous entrâmes dans la sacristie, et don Pacheco pria les prêtres qui portaient le viatique, de se servir de son carro.sse. Précisément il allait sortir, et le porte-dieu monta dans la voiture avec ses deux acolytes. En attendant, nous entendimcs la messe, je m'aperçus que presque toutes les fcuunes avaient les yeux sur moi. Je compris que ma mésaventure avec Serapliine me rendait un objet de curiosité ; mais ce qui me di\ertit beaucoup, ce fut la présence de M. .lacob-Domiuique, rilébreu nouveau converti ; il entendait la me.sse avec une dévotion édifiante; il uuirmurait son ros'aire; à l'élévation, son front louchait la terre. Couune je le regardais attentivement, nos yeux se rencontrèrent, et je lui fis en .souriant un signe d'approbation , qui le fit .sourire à son tour. Le carro.sse revenu , nous allâmes chercher la marquise doua Theresa, et nous partîmes pour un silio qui iui appartenait, situe à mi-cole : le chemin était escarpé, très rude ; le cocher maladroit fit monter une roue sur un débris de rocher, et nous versâmes. La marquise jetait le.s hauts cris en appelant la Madone à sou secours : don Pacheco , étendu sur elle , le bras foulé et deux contusions à la tète, criait : Jésus! Jésus.' et jurait contre son cocher. Pour moi , sain et sauf , je me hâtai de les secouiir. Dès que don Pacheco fut relevé , quoique souffrant beaucoup, il courut après son cocher, l'épée ;^ la main : il voulait absolument le tuer ; mais notre Phaéton eut des ailes aux pieds. Cependant, comme nous avions besoin de lui , son maiire se calma , et promit de le laisser vivre encore quelque temps. Nous revînmes tristement â la ville ; don Pacheco, en gémissant, nie disait ; « J'ai été fort

heureux d'avoir prêté mon carrosse à l'église avant d'y entrer; sans quoi nous loml)ions dans un précipice hérissé de rochers, où nous aurions tous péri : «je trouvai cette manière de se consoler ti'es philosophique. Cependant, il lut obligé de garder la chambre pendant plusieurs jours , où il reçut la visite de toute la noblesse de la ville. .Sa fille sollicita la permission de le voir, mais il fut inexorable.

On disserta beaucoup .sur cet événement : les moines assuraient qu'il était sans exemple qu'un carrosse eût versé après avoir eu l'honneur de porterie vencrabile. Je crus m'apercevoir qu'ils cherchaient à per.suader que j'étais la cause de ce malheur, attendu l'indévotion, le scepticisme de notre nation , et surtout du militaire français. Une belle dame me demanda si je n'étais pas janséniste, "Non, lui dis-je, je suis capitaine d'infanterie. »

L'après-dinée, pendant la méridienne, j'allai chercher milord Dorset à son auberge; je lui demandai comment il se trouvait à Cordoue? « Je végète tout doucement, dit-il, je mange beaucoup d'oranges et bois d'excellent punch : je lis V Histoire d'Espagne de Mariana , je médite Pope et son Essai sur l'homme, m, sous les couleurs d'une riche poésie il veut me per.suader que tout est bien, et que nous sommes dans le meilleur des mondes possibles. Je le croirais s'il avait vu aussi dans la planète de Mars et de Vénus : cependant je puis dire avec plus de raison que lui, que tout est bien '. Vous ne soupçonneriez pas avec qui j'ai des conversations assez longues? Avec mon cordonnier : cet homme, âgé d'environ dix lustres, fait des souliers depuis l'âge de douze ans; il ne sait ni lire ni écrire, mais il a beaucoup voyagé. En faisant ses souliers, il roule datis sa tête des idées métaphysiques. L'autre joiu' il me disait : • Si notre âme est immortelle, elle n'a donc pas été créée.' Car tout ce qui a été créé doit finir; donc, elle existait avant notre formation, et où? et comment? El pourquoi a-t-elle animé mon corps plutôt que celui d'un autre? Est-ce qu'elle lui était destinée de toute éternité? .Milord, tout cela m'embarrasse et m'inquiète quelquefois; mais quand je vois que cette pensée me tourmente trop, un verre devin met mon âme à la raison. » — Votre cordonnier, lui dis-je, me parait un grand métaphysicien. Lu philosophe jirec découvrit un mathématicien dans un homme chargé d'un fardeau, par la sagacité avec laquelle il était arrangé; il le tira de son état jjour en faire un savant. — Je ne pourrais pas rendre le même service à mon cordonnier ; il prétend que tous les états sont égaux, et que l'ignorance et le savoir se touchent de si près, que ce n'est pas la peine de passer le pont pour entrer dans le pays de la science » Je contai à milord l'aveulure de don Pacheco, qui égaya beaucoup sa philosophie. «J'aime, dit-il, la nation espagnole, et je lui pardonne sa superstition , qui n'altère ni sa gaité ni son penchant au plaisir, ni ses vertus sociales. Le peuple de Londres n'e.st plus attaqué de celte maladie religieuse qui l'a rendu si cruel et si ridicule autrefois; mais il est sombre, débauché, et quelquefois féroce : ce que j'attribue à la tristesse, à l'âpreté de notre climat et surtout à l'avarice et à la cupidité. ■ Apres une visite d'une heure, je quittai milord en promettant de venir le prendre le lendemain matin pour aller nous promener ensemble.

' Pope, le prôneiir dcVO/>ti/?usme, était contrefait, presque toujour.s malade; il était morose, inquiet, â charge à luimême , et fut persécuté par ses ennemis jusqu'à sa mort.

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J'allai faire la partie d'échec du malade; je ne nie laissai pas vaincre comme autrefois à Perpignan : Séraphiiie n'était plus le prix de ma défaite; mais il s'élail fortifié, et BOUS combatlious à force égale. Je voulus hasarder ((uelques propos en faveur de sa fille. « i\e m'en parle?, jamais, me dit-il gravement; j'ai commaudé ce malin cinquante messes pour l'âme de sa mère; lorsqu'elle sera .sortie du purgatoire, elle priera pour sa fille. "

Le jour suivant, à dix heures du matin, je me rendis chez milord, et nous sortîmes aussitôt. Le temps était doux, le ciel serein, et les champs couverts de verdure et de fleurs. Milord, animé, vivifié par celle heureuse tenipéralure, me di.sait : « Il me semble que je suis dans le paradis terrestre ; il est vrai que je ne vois pas l'arbre de la .science. Mainicnant à Londres, il pleut; d'épais brouillards obscurcissent le jour; on s'enveloppe dans de grands manteaux à triples collets, ou l'on passe la journée auprès du poêle. Ici tout esl riant, nous cueillons la violette ; j'ai vu ce matin des roses; l'année ici ua que deux saisons, un long printemps et un été. Si ce qu'avance notre Bacon est vrai, que l'inconstance du climat, la transition brusque d'une température à l'autre, sont les causes principales de ladestruclion rapide de l'homme, les habitaiis de la Bétique doivent jouir d'une sauté Ferme et durable. •

Nous trouvions dans les rues des moines de toutes les couleurs, des capuciusà longue barbe, des femmes, des malrones couvertes de leurs mantes, des hommes enfermés dans leurs capes et coiffés d'un vaste chapeau à ailes rabattues, marchant d'un pas grave et mesuré; nous rencontrions au.ssi de jolies femmes lestes et piquantes, la télé ornée d'un voile blanc, et arrangé avec taut d'adresse que la beauté de leur visage, le feu de leurs yeux, brillaient d'un éclat moins vif, mais plus doux; ainsi, lorsqu'un rayon de .soleil perce l'obscurité d'un nuage, l'éclat de ce rayon adouci Halte plus nos yeux, et nous parait plus riant et plus tendre.

Cofii ((tialor si ras.sercna il cielo Or (ta candida nube il sol trasparc.

La gaité, le sourire, la mollesse de la démarche de ces jeunes beautés conlraslaieut singulièrement avec la gravité des matrones. «Je crois voir, dis-jeà miloid, les nymphes (le Vénus à côté des sibylles. — Et moi , en voyant cette quantité de moines , je me crois dans un bal masqué. Mais nous voici dans une situation channante. Le Guadalquivir coule à nos pieds; le ga?.ou nous offre des sièges, et les orangers leurs ombra;;es, asseyons-nous, .le vais vous donner quelques détails sur l'Andalousie. Depuis que je suis ici j'ai lu les livres qui en parlent. Ce beau pays a appartenu long-temps aux Romains et aux Goibs, les Maures leurs succédèrent; mais, infidèles à leurs .souverains d'Afrique, ils divisèrent la Bétique en trois royaumes, qu'ils se partagèrent, Jaen. Cordoue et Séville. Les Abdérame se pimenta embellir Tordoue, la capitale de leur royaume; des fontaines ornaient la place pul)li(pie, et portaient l'eau dans les maisons. La ville fut pavée en S.'il '. I>a population était alors imine.isc:des historiens prclondent que les Ixirds du Guadalquivir élaienl couverts de douze mille villa;ïes; C'ordoue renfermait dans ses murs deux cent mille liabitaus, qui, aujourd'hui, sont réduits i tretite-cinq mille : les califes y

' Paris no l'a ctc- ((n'en 1185 ; et qu'-Ue l'iffércncc de climat '

étalaienl un luxe, une magnificence dont le récit parait fabuleux '.

« Abdérame 111 , qui régnait en SW2, prince politique, guerrier, généreux et magnifique, fut épris pendant toule sa vie de l'une de ses esclaves, nommé Xchra. Il lit bâtir pour elle une ville près de Cordoue , et lui donna ce même nom de Zelira , qui signifie fleur, ornement du inonde, (i'était un .séjour délicieux ; dans les rues on re-spirail la fratelieur et la volupté. Le palais de cette favorite surpassait tous ceux de la ville en splendeur et en délices. Ouarante colonnes de granit . plus de douze cents autres (le marbre d'Espagne et d'Italie, soutenaient et décoraient ce superbe édifice; les nuirs du salon nommé califat étaient revélus d'or; des animaux d'or massif versaient l'eau dans des bassins d'albâtre : rien surtout n'égalait la richesse et l'rclat du pavillon où le calife venait pa.sser les soirées auprès de sa bien-aimée. et se délas.ser deslravaax du jour. Le plafond , revêtu d'or et d'at ier, incrusté de pierres précieuses, rétiérhi.ssait la lumière d'une infini!* de llanibaux porlés par des lustres de cristal ; au centre de ce salon, une gerbe d'argent vif jaillissait dans un ba.ssin d'albâtre. — IN'avez-vons pas trouvé, lui dis-je en riant , cette description dans un conte arabe? ou bien nie pailez-\oiisdes richesses immenses de Salomon, qui arait fait bâlir un temple et deux palais où le trône, la vaisselle, les vases étaient d'or massif, ain.si que les boucliers des gardes , sans que ce faste oriental eiH coûté une obole à ses sujets, qui buvaient et se réjouissaient à l'ombre de leurs vignes et de leurs figuiers? — Le luxe et l'opuleBcc des califes .sont beaucoup moins problématiques que ceux de Salomon. Tous les auteurs arabes attestent la inagniflcence des rois de Cordoue. La prodigieuse fertilité du .sot, des mines abondanles d'or et d'argent, en étaient la source. Le .sérail d'Abdérame III lenfennait .six mille trois cents personnes, soit épouses, c(mcubiHes, ou eunuques noirs et blancs. Abdérame, chargé du poids du go;ivernement, élevait cette belle mosquée, aujourd'hui la cathédrale de t^ordnue, construisait des atiuedues qui apportaient l'eau dans ries tuyaux de plomb, cultivait en même temps leslettres et les beaux arts, les encourageait, s'entourait de philosophes, de poêles, jouissait de leurs entreliens. Une petite anecdote va vous faire connaître le caraclère aimable de ce calife. Une de ses esclaves favorites, piquée contre lui, jira dans sa colère de faire murer la porte de son appartement plutôt que de la lui ouvrir. Le chef des eunuques, épouvanté, vint se prosterner aux pieds de son maître, et lui dénoncer ce blasphème Le cali e hii commande en souriant de faire bâtir devant la porte de cette esclave un mur de pièces d'argent, dont la démolition lui appartiendrait lorsqu'il lui

' Dans le dixième siècle , un musulman nommé au ïisir;it , déposa au pied du trône des présens d'une richesse immense : quatre ccnis livres pesant d'or, des lingots d'artjent , poui* la \ alcur de quatre eeiil vinRt mille seqiiiiis , trente pièces d'éteffcs ti.ssiics d'or, dix Rarni'iires de f(tuiTiMrs pi'écieupcs. cent (te moindre valeur, quatre mille livres de soie, trente lapis de IVrse , mille boucliers , mille fliH^hes , (|uinze chevaux arabes riolienieiil caparaçonnés, ceiil chevaux d'un prix inférieur, vingt Ulules, quarante jeiuics gens et vingt jeunes filles d'une Ijcauté pai faite, tous vêtus avec un /«.re somptueux. \\ y avait encore divers articles. Ce visir ajouta à ces dons un p'icme très fl jllciir, qu'il avait composé en l'honneur du sultan qui récompensa tant de magnificeiice et d'adidalion, d'une pension de ccmI mille pièc.s d'or.

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plairait d'ouvrir sa porte : le même jour le mur d'argent fut renversé. — Il me parait que jamais mortel u'a été aussi heureux que cet Abdéraine ; nul n'a réuni autant de gloire, de plaisirs et de bienfaits de la nature et de la forluue. — Vous allez juger de son bonheur par un article de sou testament. « J'ai régné, dit-il, linquanle ans; j'ai épuisé tous les plaisirs, lonles les voluplés; j'ai joui de tout ce qui flalle l'ambition, l'orgueil des hommes; et dans ce laps de temps, au sein de la gloire, delà puissance et des voluptés, je n'ai compté que quatorze jours de bonheur. Mortels ! appréciez la grandeur et le prix de la vie! • — Je vois que ce monarque n'avait plus rien à désirer, et que les élémens du bonhcm- se composent de la rrainle et de l'espérance. Sans doule un amant espajjnol, nui ne voit sa maiiresse qu'à travers les jalousies de .ses fenêtres, qui ne lui parle que des doigis, qui vient jouer la nuit de la guitare sous son balcon , est beaucoup plus heureux que cet Abdcranie ou feu Salomon , avec leurs raille épouses ou concubines. — Ce qui doit rendre la ville de Cordoiie célèbre A jamais, c'est qu'elle fut, comme Athènes, l'asile des sciences et des arts. On prétend que le sultan Alkehem II avait rassemblé six cent mille volumes manuscrits dans sa bibliothèque royale. Cx)rdoue avait des écoles fameuses de mi^decine , d'asti ononiie, de géométrie, de chimie et de musique. Cette dernière école produisit le célèbre Mussali , regardé comme un des plus grands musiciens. I.e,s autres écoles ont été illustrées par plusieurs savans, et surtout par Averroès, le premier des phihKophes. Sa vie fut singulière. Dans sa jeunesse il était passionné pour la poésie et les plai.sirs ; dans l'âge mi^r, il brûla ses vers, étudia la législation , remplit une charge de judicature, qu'il quitta dans un âge plus avancé pour s'adonner à la médecine qu'il exerça avec un grand succès. Knfin la ptiilosopliie s'empara entièretnent de la dernière saison de sa vie. Son indifférence pour toutes les religions lui attira la haine des imans et des fanatiques; ils le dénoncèrent à l'empereur de Marne , qui lecondanma à .se tenir à la porte de la mosquée, pour y recevoir, sur levùsage, le crachat des fidèles. Je n'entre jamais dans cette église sans penser à ce philo.sophe , le plus beau génie deCordoue, souillé, couvert de la salive de ses concitoyens. Il me rappelle notre Thomas Morus, honune savant, grand philo.sophe , condamné à perdre la tète sur nn échafaud. Le règne des Maures a duré sept siècles.

• Cordoue, dans tous les temps, a produit de grands hommes, les deux Sénèqueet Uicain leur neveu : qui ne serait pas embrasé du feu du génie sous l'iulluenced'un si beau climat ! Uu temps des Komains il y avait une université où l'on enseignait l'an oratoire, la philosophie et la morale. — Vous ne me parlez pas de Gonzalve Fernandez, surnommé le Grand-Capilaiue? — Que m'iniporle aujourd'hui qu'il ait existé, qu'il ail chassé les Français du royaume de Naples , autani; par ses ruses et se* perfldie,s que par ses laleiis militaires ! j'estime infiniment plnsLoUe, Fopc et Cicéron , Plutarque et Montesquieu , qui m'amusent et m'instruisent des siècles après leur mort , que le prince Kugène et Marleboroiig même , <(Uoiqu'il ait battu les Français, et couvert ma nation de ffloire. ■

A l'heure du diné, je quittai milord , en promettant de venir le rejoindre pendant les méridiennes : mais la destinée en avait ordonné autrement, ce qui contrariait un peu ma liberté rf'//i(////cre;/cf; car j'avais projeté une chose, etje fus obligé d'en faire une autre.

Sur un autel de fer un livre inexplieable (i)utieut de l'avenir l'histoire irrévocable.

Je trouvai à la porte de don Pachecd une femme âgée , qui, après m'avoir salué d'un aie ^laria^me demanda si je n'étais pas le seigneur don Louis de Saint-Gervais; sur ma réponse affirmative, elle ajouta ([u'ima senora liennoiti ( belle ; désirait me voir et me parler. « Quel est son nom ? — J'ai ordre de le taire. — Où est sa demeure ? // la pitiza Mayor. — Je ne suis guère plusavancë. — Si vous voulez venir chez elle, je vous y conduirai. — C'est l'heure du diné. — Eh bien , venezà quatre heures; après la sieste, rendez-vous à la porte de la cathédrale, J'y serai. — Ne pouvez-vous me dire ce tpie me vent cette belle dame! — Non, elle s'expliquera elle-même. — Puis-je lui être utile?— Oui, si votre âme a la générosité que votre physionomie annonce. — Je vous remercie ; à quatre heures pré<ises , je me trouverai devant la cathédrale. — J'Ua usted mil anos. — Je vous rends grâce, je n'en désire pas laïu. ..

Je rêvai pendant le diné à ce message : « Est-ce encore , me disais-je, une Angélique Paular, qui, pressée du besoin du mariige, veut m'honorer de sa lendres.se et de sa main , ou quelque belle dame ennuyée des plaisirs de l'hymen , aspire-t-elle à ceu x de l'amour ? • Soit curiosité ou tout autre intérêt, j'allai au rendez -vous. J'étais devant la mosquée d'Abdérame, je regardais, j'admirais la superbe façade de celte egli.se, où jadis les enfans de Mah(miet, avec un autre culte, d'autres rites, venaient adorer le même Dieu que nous , lorsque j'entendis à mes oreilles : Dios bcndiga ou.sia ' . Je tournai la tête, et je reconnus la messagère du malin. Je la suivis, nous entrâmes dans nue maison de belle apparence. Elle me conduisit dans un salon où elle me laissa, eu me priant d'attendre; ce que je fis en me promenant, car une agitation intérieure me forçait au niouveinenl. Quelle fut ma surprise, lorsqu'au lieu d'une belle dame, je vis entrer un beau jeune homme, qui me dit en m'abordant ; • Je viens vous faire les excuses de ma femme; elle est occupée dans ce moment ; mais elle ne tardera point à paraître. —Je la prie de ne point se déranger; puis-je lous demander i qui j'ai l'honneur de parler? — Mou épouse veut avoir le plaisir de se faire connaître et de se nommer elle même. « Après ces mots, nous nous promenâmes dans le salon , sans aucun motif de conversation , chacun de nous occupé à imaginer des phrases, et moi surtout impatient de .'■avoir quel rôle je venais jouer dans cette maison. « .Mais j'entends ma femme, me dit ce mari; elle vient , je vous laisse avec elle; >• et soudain il s'éclipsa. J'aperçois alors â la porte du salon une fenmie d'uue taille majestueuse, qui s'avançait à pas lents; je la regarde attentivement, sans bien démêler ses traits qu'ombrageait un voile blanc. Lorsqu'elle fut près de moi, elle me dit: • Le chevalier don Louis ne me reconnaît pas? — Ah ! pardonnez-moi, m'écriai-je, je vous reconnais â vos beaux yeux et à votre voix si douce, si mélodieuse. Vous êtes la beauté que j'avais trouvée à Perpignan , que j'ai perdue à Cordoue, et qui m'a fait faire bien du chemin.» A ce reproche, elle rougit, baissa les yeux, puis .se ras.surant, elle me dit :« Vous m'en voulez beaucoup, j'ai de grands torts à vos yeux? — Plus je vous regarde, plus je V ous trouve coupable. — Savez - vous que vou.s

' ■■ Que Dieu hênitse voire excellence ! ■>

VOYAGE EN ES PAG ME

parlez très bien espagnol ;' — Je vous en ai l'ol)li|;alioii. — Eh bien, don Louis, je veux vous en avoir une plus imponanle, et je connais trop voire générosilé, vos vertus, pour ne pas eonipler sur vous. — Je ne vous aurais jamais vue, vous ne m'auriez jamais aimé, que je ne pourrais rien refuser à la belle Sérapliinc. Qu'evigez-vous de moi? Faut-il aller à .Sainl-Jarques-de-Composlelle, à l'église de ^otre - Dame d'Atocha?— Vous n'irez pas si loin. — A propos, votre mari, mon beureux rival, est un 1res joli bomme; il ne laisse aucune con.solalion à mon ainour-piopre. — Vous n'en serez que moins indulfient pour moi. — Au contraire, j'en serai plus porlé à \ous obliger. Quel service puis-je vous rendre? — Celui de me réconcilier avec mon père : sa colère tombera devant vous; il vous aime beaucoup; c'est le regret de vous avoir manqué de parole, de ne pas vous avoir pour gendre, qui l'irrite le plus contre nous; et si vous voulez implorer notre griSce, je ne doute pas du succès de vos prières. — 11 .serait peut-être moins inexorable, si don Alonzo était gentilhomme. — Il a de la fortune, et vit noblement ; tout Espagnol riche est hidalgo ou passe pour tel '. — Je répondrai, madame, à voire confiance; je vais plaider votre cause, et non la mienne; j'oublierai la belle et tendre Séraphine, pour madame de la Roca. » Sou époux entra dansée moment, joignit avec beaucoup de grâce et d'inlérèt .ses prières à celles de sa femme. Il m'invita à diner pour le lendemain : je le refusai , en lui alléguant que son beaii-pere me saurait mauvais gré de ma liaison avec eux, et que j'affaiblirais par-là mon influence et luon crédit. «I\laisje vais tâcher de réveiller sa tendresse pour vous, de rendre un père à ses enfans, et des enfans à leur père. • Je ne quittai point cette brillante Séraphine sans un vif serrement de cœur. Sa beauté était dans fout son éclat; l'hymen semblait avoir achevé l'ouvrage de la nature, en perfectionnant ses charmes ; dans cette entrevue mon amour se réveilla, et le souvenir touchant d'avoir été aimé rouvrait une blessure encore récente.

Cependant je tâchai de rappeler toutes les forces de mon âme, de l'ouvrir à la voix de l'honneur pour exécuter la noble connni.s.sioii dont j'étais chargé. Je me promenai sur la plaza Mnjor, rêvant aux moyens que j'emploierais pour fléchir don Pacheco, je délibérajs si je ferais agir sa maîtresse ou son confesseur. Réflexion faite, je crus devoir les exclure tous les deux. La marquise n'avait aucun intérêt à celte réconciliation, le moine n'aurait pas voulu s'en charger de peur de déplaire à son pénitent , et de risquer son crédi). Pour conclusion , je vis que je ne pouvais conq)ter que .sur moimême. Allendons, di.s-je, à demain; si don Pacheco a pa.ssé une bonne nuit, si sa digestion est bien élaborée, .s'il est content de la marquise, je hasarderai ma requête. Heureusement je le trouvai de belle humeur. Il avait bien dormi; la marquise venait de lui envoyer un scapnlaire brodé de sa main ; dont il me fit admirer le travail et l'élégance, et pour accroître sa gailé. je lui proposai une partie d'cehec : c'était propo.ser une bataille ;'i Charles XII , ou à un poète de nie lire ses vers. Je me laissai vaincre deux fois; Pompée n'était pas plus heureux en montant .sur son char triomphal au. Capilole,

' En E,spaBne, tout homme qui vil noblement , et dont le père et Paieiil n'ont pas exercé de professions ignobles, est censé hidalgo, noble d'exiraclion.

après avoir vaincu Sertorius. Il me parla ensuite avec transport de sa belle marquise, me vanta sa fidélité, sa tendre.sse, me dit qu'il comptait lui laisser dans son testament un legs considérable, et qu'il voulait être enterré en habit de religieux. • Croyez- vous, lui dis-je en riant, entrer dans le ciel à la faveur de ce déguisement ?— Non , mais je m'habille ainsi pour que le diable n'enlève pas mou âme en chemin. — Que laissez-vous à votre fille? — Son mari; que lui faut-il de plus? — Voire tendresse et son pardcni. — Elle ne les aura jamais : elle m'a fait manquer à ma parole, à la reconnaissance, elle a trahi ma confiance , mes bontés ! — Mais c'est moi qui suis le plus maltraité, le plus malheureux ; je perds un beauperc illustre, une grande alliance, une femme charmante : cependant je lui pardonne son inconstance, et je vous rends votre parole. — L'exemple est beau et digne d'un chevalier français; mais notre position est différenle ; v ons perdez une femme , et vous en retrouverez une autre; moi je perds une fille que j'aimais, et je trouve un gendre que je n'aime pas, et dont je ne puis me défaire. Que diraient mes ancêtres, si j'avouais un commerçant pour l'époux de ma fille? Que penserait ce trisaïeul de ma grand'uicre, Hlartin-Bozo, chevalier de l'ordre de la Bande, mort à l'âge de cent vingt ans, après avoir fait cent campagnes et vu une infinité de combats et de batailles? — On m'a assuré que don Alonzo de la Roca , était exlrêmement flatté de votre alliance ; il prétend que le litre de votre gendre l'anoblit plus que ne ferait celui de grand d'Espagne. » Je m'aperçus que cette phrase chatouillaii son amour-propre. J'ajoutai ; «Don Alonzo a reçu une excellente éducation, sa figure est charmanle , son air noble ; ou le prendrait pour un grand seigneur. Il a pour vous, pour vos belles qualités, la ]ilus grande \ênéralion ; il vous regarde comme un de ces brav es chevaliers qui , jadis , firent tant d'honneur à l'Espagne. Il jouit d'une grande opulence , et vous savez quelle consideraiion, quels hommages elle attire; elle mèue à tout. De plus, monsieur, vous croyez me devoir quelque dédommagement pour la perle que je fais; eh bien , accordez à ma piière la grâce de vos enfans : ce sera ma récompense et le plus grand de vos bienfaits. — Voire générosité, votre éloquence, en me frappant d admiration, m'entrainent malgré moi; je fais grâce à ma fille à cause de vous , je consens à la voir. — Sans son époux :'— Oui : je le reco; naîtrai pour le mari de ma fille ; mais de loin , sans le recevoir chez moi. —Un demi-bienfait n'est pas digne de vous; un cœur noble comme le vôtre s'abandonne à sa générosité, sans la circonscrire dans desbarues étroites. — Vous me pressez vivement ! — C'est ma tendre amitié pour vous qui me fait plaider cette cause avec chaleur. — Allons, vous le voulez, je pardonne à tous deux, et je consens à les voir. » A ces mois ,je l'embrassai, le serrai dans mes bras, en l'assurant de ma reconnaissance et de celle de ses enfans. Il me permit de les amener le lendemain. Je courus sur-lechamp leur porter celte beureiLse nouvelle. Séraphine, l'ii'il mouillé de larmes, me remercia dans les termes les plus affectueux. i\<uis arrêtâmes que je viendrais les chercher le lendemain ;i l'heure du déjeuner de don Pacheco. Je conseillai à don Alonzo la parure la plus élégante, et à sa femme l'habit le plus simple et le plus modeste.

J'allai les prendre à l'heure convenue. Séraphine, un voile blanc sur la tète, sa basquine pour toute parure.

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pâle et Ireniblanle, ressenililait à la lielle lphi;véiiief|iie Ton meiiail à laiilel; snii époux, jeune el bien fait, ëlait paré , eoiiime un jour tle noees, d'un liahit bleu eéleste brodé en arp,enl, et d'ini chapeau orné de grandes plumes blanches; la garde de son épée élail d'un aeler br.llant' et les pierres de ses boucles étincelaieni du feu desdiainans. Dès que nous fOmes chez dcn Pacheco, j'allai le prévenir de l'arrivée de ses enfans. Il appela aussitôt son valet de chambre, se fit donner sou plus bel habit, sa clef de chambellan, sa croix de Calalrava, son grand chapeau galonné d'or, orné de plumes, sa longue épée qu'il attacha à ses cotes après l'avoir baisée; fit placer dans son antichambre tous ses nouveaux et anciens domestiques. car, selon l'usage charitable des Espagnols, il nourrissail dans sa maison tous les domestiques de son père et de sa mère, el quand tout fut en ordre, il me permit d'amener don Alonzo de la Roca et sa femme. J'allai les chercher. Je donnai la main à .Sérapliine, qui tremblait comme la colombe dans les serres de l'épervier : so;i mari nous suivait , et semblait se rassurer caché derrière nous. Don Pacheco élait debout au milieu de la chambre , appuyé sur sa canne à pomme d'or , le chapeau .sur la tête . la physionomie austère et fière ; c'était un préleur romain sur son tribunal. « Voici, seigneur don Pacheco, lui dis-je en entrant, votre fille et votre gendre qui viennent embrasser vos genoux et implorer leur grâce. » Alors Séraphine se précipita à, ses pieds; mais elle faillit â se lion ver mal. Son père .s'empres.sa de la relever et de la faire assoir. Ensuile il jeta les yeux sur son gendre, dont la bonne mine, l'éclat des vêtemens, paraissaient lui faire une vive impression. Don Alonzo, les yeux baissés, gardait le silence. Pour terminer l'embarras des trois acteurs de cette .scène, je dis à don Pacheco: « Vos deux enlans, navrés de repentir d'avoir pu vous déplaire , vous implorent à genoux, demandent leur grâce et votre bénédiction. Votre fille ne peut vivre si vous ne lui pardonnez, si elle n'a plus voire tendresse. Allons, seigneur don Pacheco, écoulez la nature, votre générosité et votre clémence, embrassez voire fille. »

Séraphine alors se leva pour se jeter au cou de sou père qui la prévint et la prit dans ses bras. .Séraphine pleurait; don Pacheco, pour conserver sa dignité, retenait ses larmes qui voulaient s'échapper. « Ah ! mon père, lui dit Séraphine en sanglotant, me pardonnez-vous? — Oui , oui, je te pardonne; que Dieu le pardonne connue moi et le bénisse ! — Votre gendi'e, lui dis-je, est sans doute compris dans l'amnistie. — Oui, c'est un très joli garçon. Don Alonzo, ajouta-l-il , en fixant les yeux sur lui, j'avais promis ma fille à don Louis de .Saint-Gervais , bon gentilhomme , brave chevalier français, capitaine d'infanterie, qui a fait .sept campagnes , a reçu deux blessures glorieuses et m'a rendu de grands services; vous avez employé la séduction et aspiré â mon alliance sans être gentilhomme.—Ah! s'écria Séraphine, je suis aussi coupable que lui! Et puisque vous m'avez pardonné, mon époux mérite la même indulgence, ".l'ajoutai ; « Il est digne de votre tendresse et de vos bontés , par son respect , son admiration pour vous, et son amour pour votre fille; s'il n'est pas né hidalgo , il en a les sentimens , la bravoure, et la bonne mine ; ses litres de noblesse .sont dans son âme. — Monsieur, je vous reconnais pour mon fils , à condition que vous quitterez votre commerce, et que vous entrerez dans la garde espagnole; vous èles jeune, riche et bien fait ; j'ai des amis i la cour; je vous ferai nommer

nijieicz { enseigne). Un jour vous pouvez devenir capitaine, colonel ; le gendre de don Pacheco l.assn , conde de Monlijo, caballero del orden de Calairava, gentilhomme de la chambre de sa niajeslé catholique , doit avoir un élat biillant, el qui réponde à la splendeur du .sang auquel il s'allie. » Don Alonzo lui répondit qu'il embrasierait volonliers un elat qu'il aimail, el qui devait le rendre plus agréable à son beau-pere, dont il désirait vivement l'estime et la tendresse. " Allons , monsieur , je suis content de vous, je vous reconnais pour mon fils, et pour un véritable genlilhomme: allez faire venir vos eficts, vous logerez dans ma maison, et vous trouverez en moi nu bon père. «Ainsi se termina, à la satisfaction des intéressés, une scène qui leur avait donné bien de l'in- (|uiélude. « Brave chevalier, nie dit don Pacheco, je donnerais la moitié de mon bien pour que vous fussiez Espagnol et que vous demeurassiez avec nous ; mais partout oii vous serez, à Paris, en Perse, à Pékin , mon souvenir el mon auiiiié vous suivront toujours. «Séraphine me dit qu'elle n'oublierait jamais don Louis el sa générosité. « M moi la perte que j'ai faite. »-\ ces mol.s, .ses beaux yeux semblèrent me dire que je n'élais pas encore entièrement effacé de .son citur , et que je ne devais mon malheur qu'à mon absence un peu tro|) pr. longée.

Rien ne me retenait plus à Cordoue; mon projet était, en retournant en France, de m'arréier quinze ou vingt jours ù Valence , pour les passer au sein de l'amitié avec Inigo et son aimable fille; mais j'attendais le retour de don Manuel et du père don Augustin , pour aller avec eux et l'ermile de Carlhagène. à la nouvelle colonie de la .Sierra- Moren a. .Milord Dorset partit bientôt pour l'Italie, où il allait , disait-il , comparer le vin de Monte Pulciano et le Lacrima l'.hristi avec le Malaga et le Xérès, et la galanterie , la superstition espagnoles avec la volupté et la dévotion italiennes. La veille de sou départ je pas.sai a\ec lui toule la journée. Nous allâmes nous promener dans les belles vallées des environs , nous gravissions sur les hauteurs; de-li nous portions nos regards sur cette terre forUmée qui déployait devant nous sa fierté et sa magnificence. • Du temps des Romains, me dit milord , le produit des chardons montait à cinquante mille écus, et maintenant dans les années d'abondance on fume les terres avec des citrons. « lAous rencontrions nombre de femmes av ec des chapeaux ronds sur leurs voiles et des basquiues de couleur, montées sur de pelites bouriques, la plupart dune figure agréable , relevée pai' de beaux yeux; mais ce qui les rendait plus intéressantes, c'était leur gaité el le doux sourire dont elles nous caressaient en passant près de nous. » Ah ! bienheureuse iuiluence du climat , s'écria milord , l'homme et la terre , tout est ici heureux et riant ! »

Deretourà la ville, nous entrâmes dans une église remplie de caisses d'oran.gers et de vases de Heurs, et parquetée de gazons fleuris; une mnililude d'oiseaux voletans çà et là, semblaient, par des chants d'allégres.se, célébrer les louanges du Seigneur , et le remercier de ses bienfails. « .l'ai vu, me dit milord, dans les églises de Madrid , des fontaines doul l'eau lonibail dans des bassins d'argent ou de marbre, entourées d'orangers renfermés dans de belles cais.ses , et des cages remplies d'oiseaux. Jadis â la messe de minuit, des religieux dansaient dans l'église au son des instrumens; ils di.saient que l'on ne peut trop .se réjouir de la naissance du Seigneur; des railleries ont fait supprimer ces danses: mais il y a en-

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core des processions oii des limnmes et des femmes dansent enseiiil)le devant riiiiar>e de la Vierj;e . au son des lastagnelles el d'autres instrumens. Le jeudi Saint, à Sé- {;ovie,buit hommes mplamorphosés en fiéans, et ronduits par un nain, précèdent un autel magnifiquement décori', et chargé du saiiit-sacrejneut : cet aulel, i)orlé par plusieurs personnes cachées sous des tentures , parait marcher tout seul; daulres, représentant des animaux , l'environnent; tandis que divers acteurs de cette cérémonie, armés de castagnettes, dansent autour des préires, au son des flûtes et des tambourins. Les danses , les chants , les parures champêtres des éf(lise« attachent les peuples à la religion, surtout ceux du midi. Oii la superstition a-t-elle eu plus d'empire qu'à Rome ? Où conserve-t-elle mieux sa puissance que dans l'Italie moderne? Les auleurs arabes rapportent que Mahomet (ît un pèlerinage à la Mecque à la tête dequaire-vingt-dix mille hommes, suivi d'un grand nombre de victimes ornées de Heurs et de banderolles, et que, parvenu dans le temple , il baisa resiiectuensement l'angle de la pierie noire , fit sept fois le tour du sanctuaire d'Ismael ; les trois premiers d'un pas précipité, les autres plus lentement ; il s'approcha ensuile du marchepied d'Abraham , et alla baiser une seconde fois l'angle de la pierre noire. Les Grecs soutenaicut leur religion par leurs fêtes et leurs pompeuses théories. Le christianisme pénèlre de vénération et d'amour les âmes sensibles des Italiens et des Espagnols par l'image d'une vierge belle, touchante, portant un Dieu enfant dans ses bras. Je conviens cependant que , dans ces climats , l'église indulgente pour la faiblesse et la fragiliié des hommes semble n'exiger d'eux que l'observance des rites, des jeilnes et du carême : le joug de celte religion n'est pas accablant , ses liens sont faibles et peu serrées ; mais son règne en sera de plus longue durée. Un jour, Sixte- Quint, à qui l'on di.sait que le calvinisme défendait rigoureusement les plaisirs de l'amour, s'écria:

Non si chiava iji qucsla rcligione, non durera '.

A la porte de l'église , un mendiant s'adressant à milord, lui dit : Cftifillero, perdone itsted, no tengo modena *. « Voilà , dis-je, milord , un pauvre qui demande l'aumône en termes bien civils. — Ce peuple est fier, il refuserait v otre argent si ^ ous l'humiliez : vous allez en juger, en voici un autre. ■ Il arriva et lendit son chapeau; milord lui fit l'aumône , en lui disant : « Pourquoi ne iravaillez-vous pas?» Il réprndit: « Reprenez vos charités; je vous demande de l'argent et non des conseils. —Les Espagnols, continua milord lorsque cet homme fut éloigné, tiennent leurs nia'urs , leurs usages et leurs idiomes, des Romains, des Goths, des Sarrasins on Maures qui ont concpiis et habité l'Ibérie. Les Français même ont occupé la Catalogr'ie , la Navarre el les Pyrénées; l'Espagne a reçu des Maures les combats des taureaux, les fêtes, la galanterie, la vaine gloire, l'ambition des titres fastueux, son goi"!! pour les métaphores et les expressions emphatiques; enfin la pompe et la majesté de sa langue qui manque de mollesse et de simplicité; lesGolhs leur ont Iransmisla valeur el la probité; les Africains la paresse, l'amour de la solitude , et la jalousie pour les femmes. — Et les Français, que leur ont-ils donné? — Rien; ils

' « On ne fail pas l'amour dans cette religion, elle ne durera pas. » L'expression de ce pajK' est plus énergique en italien. » « Monsieur , pardonnez , je n'ai point irargcnl. •

n'avaient à cette époque que des mœurs gTossiéres et féroi-es. »

Ce fut là mon dernier entrelien avec cet aimable Anglais, généreux sans oslenlalion , savant modeste, indulgent dans la société, .sévère dans les principes de morale, indifférent à tous les cultes, mais plein de respect et d'amour pour la divinilé; il cilait .souvent cette maxime de Montaigne, écrivain qu'il aimait beaucoup; L'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tète bien faite.

Après .son départ, je pa.ssai mes journées avec don Pacheco et .ses en fans ; mais j'évitais avec soin les lête-à-têt* avec la belle Séraphine.

Nel viscoin cui s'avenne Queir augellin talora Lascia le penne encora Matorna in liberta'.

Don Pacheco me mena dans une société très agréable et unique dans l'Espagne , où la noblesse seule était adnn.se : liente familles nobles se rassemblent tour à tour et tous les soirs dans une de leurs maisons; les dames y font les honneurs aiec beaucoup de grâces et d'auiénilé : comme la plupart des Espagnoles, elles ont peu d'instruction , mais beaucoup d'esprit et de réparties brillantes. Ou sert des glaces et toutes sortes de rafraicbi.ssemens. On y joue un jeu très modéré , qui laisse à la conver.sation tout sou enjouement, toute sa vivacité.

Huit jours s'étaient écoulés depuis le départ de milord, lorsqu'un matin , dormant encore , on frappe vivement à ma porle; je m'éveille en sursaut, je m'enveloppe de ma redingote, je vais ouvrir; un homme me saute au cou, m'embrasse , m'étouffe presque; c'était le poète du Xoboso , qui s'écrie : « Nous amenons l'ours de la Montagne avec son chien : mais je suis à jeuu, mes entrailles crient, nous marchons depuis quatre heures du malin : don Pacheco Lasso , conde di Moutijo , donne-t-il à déjeuner?— Oui , vous allez avoir du chocolat de Soconusco, du biscuit et de Yazucar etponjado. El qu'avez vous fait de dou Augusiin? — 11 s'est retiré dans la bergerie de ses confrères. C'est un aimable homme , malgré sa gravké el sa dévotion. Mais croiriez -vous qu'il a voulu me jouei- Uii mauvais lour ? Il rheichait à me pervertir en me parlant de la grâce, du péché originel qui nous damne paila faute d'Adam , dont je n'étais pas caution : il voulait me faire renoncer aux femmes, au plaisir , et même à la poésie ; il m'a menacé de l'enfer , si je continuais ma vie épicurienne. Les poètes, lui ai-je répondu, ont des âmes dune nature différente des autres; demandez à XibuUe, qui a dit;

F.l nie quod tenero fucrim dileclus aniori ; Ipsa Venus canipos ducet in Elysios »

Vousvoyez, nwn père, qu'après notre mort, nous allons dans les Champs-Elysées , oii nous nous promenons , le^ bras croisés , sous des ombrages frais, avec Ovide, Properce, Sapho, Corinne, Horace, Virgile, et notre aimable et savante compairiole Aloysya Sygca, favoriledes muses latines/. Ce bon religieux s'est moqué des Chainps-É)y-

1 . Dans les filets où l'oiseau fut pris , il laisse , en se débattant , ((uelqiies plumes , mais il reprend sa liberté. •

- .. F.l moi qui ai loiijoiis M chéri de l'Amour, Vénus ellemême nic(onduira dans les Charaps-ïlysécs.

f Aloysya Sygea était de Tolède , et vivait dans le .seiïièmt

sées, et de la promenade qu'y font les en fan s d'Apollon. Il appelle cila des rêves poétiqnes , et il a ajouté que liieure de la j;râce n'était pas encore \enue. !>alnt Au- (îustin , me disait-il, eonime vous, s'ahandonnail au plaisir, aux femmes, n'aimait que le jeu, les spectacles ; dans sou enfance il volait son pcre : enfin les larmes et les prières de sa mcje, les épiires de saint Paul opérèrent sa conversion. Il avait aloi-s à peu près voire àye , trentetrois ans. Je lui rrpondis que je n'en avais que trentedeux, et(jue j'attendrais encore, pour sonfjerà réformer ma vie, que le soleil eiM visité ses douze demeures. Je lui demandai o(i il avait laissé don Fernandez? — Dans une posada, non loin d'ici, encore revêtu de son habit d'ermite et de sa longue barbe, ornement qu'il veut conserver jusqu'après son enirevue avec sa tendre moitié.— (lonlczmoi comment s'est passée la vôtre avec ce mari jaloux, et counnent vous l'avez arraché à sa caverne. — Je laLsse au pèi-e dcn Augustin l'honneur de la narration. Il a joué le premier ro'e , il ".«t juste qu'il parle le premier. » Après le déjeuné, je présentai mon ami à don Pacheco et à sa fille ; il fut ébloui de la beauté de Séi'aphine. « Je voudrais bien , nie dit-il tout bas, faire un Ménélas du seigneur de la Roca. » Don Pacheco le pria à diner , lui of.rit une chambre chez lui ; mais don Manuel élait trop épris de sa liljerlé pour se soumettre à la moindre dépendance.

Nous nous rendîmes ensuite chez don Augustin , que j"embras,sai avec bien du plaisir; je lui demandai s'il avait été content de son compa.'jiion de voyage. — Oui, il a toujours eu de l'appétit, de la gailé et de la complaisance pour moi , il a suivi le conseil que saint Paul donnait à 'fimoihée; motUco viiio iitere propter stomachuin. » Après quelques autres propos , il me fit le récit de son voyage. • Le sepliènie jour nous arrivâmes à dix heures dn matin à l'ermilage de don Ambrosio. Il était assis devant sa porte, mangeant un morceau de pain qu'il partageait avec son chien. Sa longue barhe, ses cheveux hérissés, sa peau rembrunie, lui composaient une physioiiomie terrible. Je crus voir Gain après l'a.ssassinat de .son frère. A notre approche il se leva ; son fidèle Acale coniinença à gronder, mais il le fit taire. Dès qu'il eut reconnu lion Manuel , il lui demanda de ses nouvelles et de celles de l'officier français-, il nous invita ensuite à nous asseoir. ' Je n'ai pas, dit- il, de chaise 5 vous offrir, mais j'ai creusé un canapé au pied de ce rocher ; le siège esl un [!cu dur, mais il est analogue à mon ermitage. • Je commençai par lui demander s'il élait heureux au milieu de ces rochers. «Non, me dit-il; mais je serais plus malheureux ailleurs ; le bonheur n'existe nulle part. — Pardonnez-moi; soyez bien avec Dieu , aimez, secourez vos semblables , vous trouverez du repos et quelque félicité sur la terre. Point de crimes sans remords , point de venus ^ans consolation. L'impétuosité des passions nouspou.sse sur des écueils oii notre raison, notre bonheur se brisent ; vous avez écouté la vengeance, la jalousie , et vous êtes iDmbé dans l'abinie du malheur. — Mon père , vous connaissez donc mes infortunes? Vous savez qu'une femme infidèle et parjure Vous savez que j'ai puni le perfide?—Je sais tout; je sais qu'un épaii nuage a offusqué votre raison , et quelle fureur s'est emparée de vos sens ;

.•iu'clc : elle élait savante cl poète. El'e a composé un poème hilin. l'n nommé Charrier , avocat de Grenol)le , a osé lui al- Iribuer son livre olBcéne de Arcanii amoris et veneris. C'est une calomnie punissable.

mais votre épouse est vertxieuse; votre prétendu rival vit encore, et n'est point coupable. — One me dites-vous! s'écria-l-il , est-il possible? Non , je ne puis le croire. » Alors don Manuel a pris la parole, lui a conté les amours et le mariage du comte d'Avila, la douleur, la reiraite de dona Fraucisca, et en même temps lui a remis de ses lettres écrites an comte ou à sa femme. En les lisant don Fernandez soupirail, .sanglotait ; ensuite il s'écria : • Malheureux que je suis! j'ai oulragé la vertu , l'innocence , l'humanité! 0 chère Francisca ! pardon ! pardon! Mais non , je suis trop criminel . j'en suis indigne. — Ras,surezvous, lui dis-je : la vertu , la sensibillê pardonnent aisément au repenlir. C'est la Providence qui nous envoie pour vous dessiller les yeux, et dissiper des .soupçons qui offensaient deux êtres vertueux. » Don Manuel lui apprH alors que sa femme, sept mois après son dépari, lui avait donné un fils, et qu'elle s'était retirée avec sa mère et ce fils dans une nouvelle colonie delà Sierra-Moréna. w'i ils vivaient du produit d'un pelil jardin. A ces nouvelles, don Fernandez, transporle de joie , baisa la main de don Augustin, el lui dit : > Mon père, vous êtes nn de ces anges qui apparurent à Abraham , vous descendez sur la terre pour me réconcilier avec la vie et avec Dieu : oui , avec Dieu, car, dans mon malheur, je l'accusais, je le niéconnaiiisais ! Rec evez le voeu que je fais de jeiiner tous les vejidredis pendant trois ans, et d'aller dans un an à Saiut-Jacques-de-Cnnipostelle à pied , pour remercier le ciel des grâces dont il me comble. • Don Angusiiii, ajouta : «J'aurais voulu m'opposer à ce pèlerinage, je n'aime pas qu'on abandonne sa famille, ses affaires pour aller courir le monde; nas prières monlenl au ciel de tous les coins de la terre; «mais ce n'était pas le moment de réprimersa dévotion , et de borner sa recoimaissaiice envers l'Être suprême. Don Fernandez fit .ses adieux à la caverne , baisa son crucifix , et nous partîmes aussitôt, il a voulu îïarder .sa barl)e, sou habit d'ermile, pour s'assurer par lui-même si sa femme l'aimait toujours, et lui giardoniierait ses fautes. »

Après cet entretien nous quiltâmes don Augustin pour aller faire une visite à don Fernandez ; il me reconnut ; et me fit les plus tendres remercimens du service imporlanl que je lui avais rendu. «0 Providence! s'écria-til , si vous n'étiez pas arrivés à ma caverne à l'entrée de la nnil , si , pent-êlre inspiré par Dieu même, je ne vous avais pas conté mon histoire, j'élais perdu à jamais! Vingt fois j'ai été sur le point de me poignarder , el tdt ou lard j'aurais succombé à mon désespoir. ■ Il venait d'écrire au comle d'Avila , il nous fit la lecture de sa lettre.

« Je rougis , monsieur le comte , je frémis de l'excès de mes torts ; vous avez pardonné le crime de l'amour et de la jalousie, el votre générosité me rend encore plus coupable. Je vous dois mon retour à la raison , une femme adorée , et le bonheur dn reste de ma vie ; jugez de la force de mes remords , de la vivacité de ma reconnaissance. Je dois consacrer mes jours h l'expialion de ma faute , et à l'homme généreux que j'ai si cruellement offensé: je serais le plus ingrat , le plus lâche de tous les hommes, si j'oubliais vos bienlaits. Adieu, mon.sieur le comle, plaignez mes erreurs, oubliez-les, et accordezmoi, avec votre commisération, quelque peu d'amitié. »

Après celte leclure, nous arrêtâmes notre voyage pour le surlendemain. Don Fernandez voulait partir ce même jour ; mais je lui fis comprendre que , comblé des bontfe

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de don Pacbeco , l'amitié , la décence me défendaient un dépari si précipité. Je lui dis que j'avais une lettre du coinle d'Avila pour dona Francisca: il a voulu la prévenir de votre relour pour la préparera votre vue. et affaiblir l'impression trop vive d'un bonheur inallendu. • .le ne crois pas qu'elle pui,sse me reconnaître .sous cet habit d'ermite, et sous mou nouveau visage, défiguré par les souffrances et par ma longue barbe. »

Reiourné chez don Pacheco , je lui annonçai , avec un vif serrement de coeur, mon départ prochain. Séraphine en pâlit; son père s'écria : » Pourquoi n'aije pas deux filles ! Mais vous serez toujours mon enfant. »Un moment après il me conduisit dans son cabinet, prit dans son bureau une bourse pleine d'or, et me l'offrit en me disant ; « Vous m'avez prêté, permettez que je vous rende le même ser\ ice : tout voyageur a besoin d'argent. » Comme je refusais , il .s'écria : • (Juoi ! j'accepte l'argent d'un gentilhomme français, et vous refusez celui d'un hidalgo espagnol , du comte de Montijo ! » Je compris que sa fierté serait blessée, j'acceptai cent piastres, en lui disant qu'une plus grande somme m'etnbarrasseï ait. • Fort bien , répondit-il; mais jurez-moi sur votre épée, foi de chevalier , que toutes les fois que vous aurez besoin de ma bourse, ou de quelque autre service, vous aurez recours à moi, à moi le premier, et à moi seul. J'ai toujours dans mon coffre deux cents quadruples, soit pour mes amis , soit pour les malheureux, et pour laisser des messes après ma mort. » Je mis la main sur mon épée , et prêtai le serment.

La veille de \v.m\ départ , je soupai avec cette aimable famille ; mais je leur persuadai que i:ous nous reverrions le lendemain à déjeuner. Cependant Séraphine, en nie quittant , me dit eu me .serrant la main : ' Mon cher don Louis, je ne vous oublierai jamais; puissiez-vous être aussi heureux que vous le méritez, et que je le désire! Rappelez -vous souvent que vous avez une tendre amie à Cordoue. » Son mari, pré.sent à ses adieux, me jurait aussi la plus vive amitié. « A demain , ajoutèrent-ils en se retirant. — Jamais, jamais, dis-je tout bas, l'âme oppressée ; nous nous sommes parlé pour la dernière fois. ■ Je sortis de la maison 5 la pointe du jour, favorisé par le fidèle Antonio, qui était dans ma confidence. J'avais pris congé de don Augu.stin, qui me dit : = J'éprouve en vous perdant la même douleur que Tobie ressentit au départ de son fils. Je prierai tous les jours pour votre conversion ; si la grâce ne vous éclaire pas , je mets ma confiance en la miséricorde de Dieu : j'espère qu'il vous pardoimera vos erreurs eu faveur de vos vertus , comme j'espère qu'il aura pardonné aux sages de l'antiquité. •

Don Manuel et don Pernandez m'attendaient: la voiture était devant la maison ; nous partimes aussitôt. Je m'écriai à la porte de la ville ; Adieu, don Pacheco! adieu, belle Séraphine! adieu, tendres et généreux amis ! c'en est fait . je ne vous verrai plus! »

Tandis que l'âme oppressée , je me livrais à de tristes réllexions, don Fernandez, de son coté, rêvait à sa femme, à son enfant, et au bonheur qui l'attendait. Le poète du Tobosn, ennuyé de notre taciturnité, se mit à chanter une romance qu'il avait fai:e jadis pour une maîtresse qui l'avait trahi ' . Son chant fini , nous lui demandâmes le récit de la perfidie de sa Corinne. — La voici ;

> Les romances espagnoles roulent sur des femmes eoupa- J)lcs, enlevées par Satan . et sur quelque chevalier qui tesrassc

■■ J'étais, à Tolède, fort épris de la belle dona Maria, Jeune fille, vraie rose du printemps; elle recevait avec bonté mon encens et mes vœux. J'ai composé pour elle plus de vers que l'été ne produit de chenilles. Je passais la p!us grande partie des nuits à jouer de la guitare sous son balcon , à m'enrouer en chantant ses attraits célestes, mon amour cl mes souffrances. Le jour, je me promenais dans sa rue , où nous av ions avec les doigts une conversation suivie et intéressante. Dimanches et fêtes, je ne bougeais de l'église où elle venait sous les ailes de .sa mère ; je la suivais dans les processions. Enfin , l'amour avait versé un baume divin dans la coupe de ma vie ; je n'aurais pas troqué un cheveu de dona Maria contre les trésors de ISotre-Dame d'Alocha ou de Loretle; je préférais un de ses regards, nn de ses baisers envoyé avec ses doigts, aux faveurs de Vénus ou de la belle Hellène. Enfin, pour jouir d'une félicité ineffable et éternelle , je lui proposai de couronner secrètement ma tendresse des myrtes de l'hymen : elle écouta mes voeux d'une oreille indulgente. INous convînmes qu'après le mariage, nous irions à Madiid attendre le consentement de ses parens. Mais comme l'argent est le nerf de l'amour ainsi que de la guerre, il fut décidé dans notre conseil que j'irais au Toboso lever quelque petit impôt sur mes oliviers et sur mes vignes. Je partis après de longs regards et de tendres adieux. Arrivé au Toboso , je vendis ma récolte pendante de vin et d'huile, je me défis, au grand scandale de ma famille, d'un petit saint Joseph d'argent qui existait dans la maison depuis cent ans , et qui en était le palladium. Je donnai à très bon compte, à une dévote, cinq ou six reliquaires que jadis mon aïeul avait apportés de Rome. Mon petit pécule amassé, après trois mois d'absence, je retournai à Tolède enivré d'espérance et d'amour. Si ma mule avait eu les ailes de l'hippogriffe, j'aurais encore trouvé son allure trop lente. .Je la poussais , je la piquais ; la pauvre bête a failli d'en crever. J'entre enfin dans Tolède, fatigué, brisé, mais ivre de joie. Dès que la nuit, doux astre des amans et des voleurs, eut étendu .son manteau sur la ville, je courus sous le balcon de ma bien-aimée ; je fais résonner ma guitare ; ma verve s'échauffe ; j'improv ise , je chante les couplets les plus tendres, les plus flatteurs; je lui donne la palme de la beauté; Vénus était jalouse de .ses charmes; Jupiter aurait répudié Junon pour elle : mais j'ai beau chanter, personne ne parait , ne répond , pas même les échos. J'ouvre l'oreille, j'écoute encore; même silence. Enfin , l'aube du jour commençant à percer, je me retire étonné, affligé, confondu. Qu'est devenue, disais-je, la belle Maria? Serait-elle en proie à quelque maladie, à quelque médecin? Serait-elle, comme Danaé, renfermée dans une tour? Ah, j'en jure par le Slyx, nouveau Jupiter, je pénétrerai dans sa prison, et l'hymen recevra mes sermens sur l'autel de l'amour.

Cependant , quand le soleil parut dans toute sa pompe, que le pauvre artisan, que l'avide marchand eurent ouvert leurs magasins, que les chanoines eurent fini leurs matines , je courus dans le voisinage de la maison de ma divinité pour avoir de ses nouvelles Par la triple Hécate! quel coup de foudre! mon amante, ma future épouse était depuis trois jours la femme de don Pablo y Aiesun géant , ou sur quelque sainte qui sauva un enfant chrétien d'uu torrent , ou d'un jeune héros qui se bat contre trois taureaiiv en l'honneur de sa dame.

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