LETTRE PREMIÈRE
ADOLPHE DElMOJfT A SOM mÉRF. AIKÉ.
Départ d' Adolphe e( de Blanche ; sa douleur. De la chule
du Rhono.
Nous avons, mon cher ficre, couru toiile la nuit. Quelle situation!
Nos patriee fines et dulcia linquimus arva , Noi patriani fuginius.
Je tenais la main de Blanrhe ; je la haisais , je la pressais. Notre silence n'était interrompu que par ses .soupirs et ses sanfilots. Souvent elle s'écriait .« Ali! mon père! quel .sera votre réveil, quand vous apprendrez ma fuite! quelle sera l'opinion de loule la ville! — Votre père, ma chère Blanche, est seul coupable de notre évasion ; il vous traitait avec barbarie, permettez-moi ce mot. — II est mon père. — N'avez-vous pas l'aveu d'une tante respectable? — Rien n'autorise la désobei-ssance d'une fille. — Je vous adorais, et vous m'aimiez. — L'amour n'est pas une excuse. — Votre main m'était promise par voire mère, par lui-même, et il s'est rélraclé pour vous d?shonorer par un maria.iîe lionleux . — Voit i peut-éire ce qui doit couvrir ma faute de quelque iiiduliience. •
Arrivés à la poste de Vanchy, je lui ai proposé de déjeuner, et de se reposer. . Non , m'a-l-elle dit ; allons à l'église, allons devant le Dieu de l'univers, ce Dieu de clémence, proférer le .serment solennel de nous aimer toujours, de vivre et de mourir fidèles. Peut-être un jour mon père, adouci par nos prières et mes larmes, ratifiera notre sainle prornes.se.»
Nous sommes allés a l'église , nous avons entendu la messe; ensuite, tous deux à genoux, nous tenant par la main, sous les yeux de l'Élre suprême, nous nous sommes juré tendresse, amour, fidélité. Blanche a ajouté : «Jurezmoi par l'honneur et le Dieu qui nous entend . de ne vous écarter jamais des lois de la pudeur, et de respecter toujours votre amie. Oui, je le jure, par l'honneur, et par ce Dieu qui m'entend. » Apres ce scriiieut, elle m'a permis de l'embrasser.
L'hy:ncn n'est pas loujours entouré de fl.imbcauT.
Cette cérémonie reli;;ieu.se a un peu calmé ses sollicitudes et ses remords. Il lui .semblait que la Divinité avait sanctifié nos eiigagemeiis, qu'elle lui pardonnait sa faute prétendue.
Tu connais, mon cher frère, celle aimable Blanche, attacliée ft sa reiifiion sans bi,;olerie, sans superstilion; elle aime Dieu comme un bienfaileur, (omme un père; etiecraintromuie un ju.ije éclair?; mais.ses principe? (■ont indépendans de sa religion; ahéc, elle serait vertueuse.
Au sortir de l'église , un léger repas a réparé nos fones; ensuite Blanche s'est ren''ernié pour se reposer; pendant .son sounneil, des paysans de ( oupy , hameau du voisinage de Vanchy, m'ont invité à aller voir le lieu qu'on appelle \a perte du Rhùiic.
Ce fleuve cou'e majestiieiiyement , depuis Genëi e , dans
un lit très profond; mais , en s'approchant d'un banc de rocher, il s'engouffre tout emier, avec une vitesse prodigieuse, dans une espèce d'entonnoir. Ses eaux refoulées s'agilent , se soulèvent , et se brisent en écume. Ce spectacle fail frisonner. L'ouverlure de l'entonnoir n'a que deux pieds : insensiblement elle s'élargit, et le Rhône, apaisé, roule tranquillement ses eaux dans un canal de irenle pieds de large; il disparaît ensuile sous un amas de rochers, pendant près di' .soixanle pas; c'est là ce qu'on appelle la pvrlc du Rhùne. On y de.scend par une échelle de Ireule-un pieds, et l'on trouve un pont de bois, nommé k/tutU de /,»ec/, construit par les paysans de Coupv.
A la reuai.ssance du fkuve, je croyais le revoir impélueux , terrible; mais il se présente si calme, si tranquille, que ses eaux parai.ssent la surface d'un lac; ce que l'on attribue à la profondeur de son lit.
Adieu, mon cher frère; écris-moi à Genève, poste restante, ce qui se paise dans la maison de filanche; parlemoi des fureurs de son père. Dis à luul le monde, à Berlaut lui-même, si tu peux l'aborder , que notre faute est liardounable.
Ignoscenda quidem, sciicnt si ignosccre Manc«.
Disque sa fille ne pomait sacrifier son bonheur, sa gloire, son existence à un malheureux engoueiuent de son père pour un hontme méprisé. Blanche a tout perdu par la mon de sa mei e.
Nos amitiés tendres et respectueuses J madame de Saint- Oiiicr. N'oublie pas de nous pa.ler de la dame Philippine Wandsieden, celte honnête favorite du vieux Bertaut.
ADOLPHE A SOK FRÈRE AI>É
Arrivée à Genève.
Enfin , après tant d'alarmes, de soui^frances, après une tempélesi violenle, nous voilà au port. Je respire : mais Blanche ne jouit pas encore du calme que nous venons chercher; lourmenlée par sa sensibilité et les reu.ords d'une f.iule in;'vilable, elle ne peut ailendre plus longtemps une de tes lettres, et veut absolumen écrire à son père pour implorer .sa grâce, et lâcher de fléchir sa rigueur. Je t'envoie la lettre, tu la lui feras parvenir ,\ion bonheur est Irouble par des nuages : Blanche est indi,spo ée; l'agilalion de son âmeallcre sa aiilé; l'amour le plus tendre, mes soins a sidus, mon respect pour ses veilus, rien ne peut rassurer sa cons-ience ii;tiinidée ; souvent pi es d'elle, m'enivrant du plaisir de la voir, sa douleur me poursuit ; je m'afllige de .ses peines; lor.^qu'elle .s'en apcr.oit, elle me présente la main, en me di ant : » .Von cher .Adolphe, pacdonnez un souvenir t'ouloiireux ; le bonheur m'allend près de vous; j'en goille l'espérance: un jour ma faille me deviendra chère; » et puis elle verse des larmes qu'elle veut me dérober : je les Toi,s, les essuie, el je pleure avec elle.
LES VOYAGEURS EN SLISSE
Ah ! mon ami . quel Iro.^or que Rlanclie 1 qu'elle heureuse éloile, quelle .aveur du eicl me destiuaieiit un objet si précieux 1 Je respire près d'elle loules les voluptés de l'âme, et je crois exisier parmi ces génies que nous nommons anges et chérubins.
LETTRE m.