BLANCHE A BERTAIT SON PÈRE
Elle implore ses bonlt's , et lui demande pardon de sa faute. Me permettrez-^ous de vous appeler du doux nom de père? daiîjnerez-vous me rerouuaitie encore pour voire fille ? me pardonnerez-vous une faute où mont entraînée la lalalilé el le malheur? Ah! jamais, jamais je n'aurais lâché ma vie d'un lel écart, si ma répugnance invincible pour un homme indigne d'être \olre gendre n'eût forcé et dénaturé mon caractère. Celui que j'ai suivi avait eu jadis votre suffrage; ma mère, ma tendre mère, l'avait designé pour élre mon époux; je me suis abandonnée, .«•ous vos auspices, à l'habiiude de l'aimer. 0 mon père! ayez pitié de votre malheureuse fille! j'embrasse vos genoux ; accordez-moi mon pardon ; rendez-moi vos boutés. M'aurez-vous donné l'existence pour la remplir d'amertume et me noyer dans les larmes? reprenez-la si ma mon peut vous satisfaire; mais je ne puis me résoudre à me livrer au frère de madame Wandsieden. Je viens de jurer , au pied de l'autel, que je ne serai jamais qu'à Delmont; et, quoique nul prêtre n'ait sanctifié notre union , que votre aveu ne l'autorise pas , je ne m'en crois pas moins liée irrévocablement. Cependant , je vous le jure par ce Dieu mon juge suprême, la sainte pudeur veille encore autour de moi ; ma v ie est pure comme ma pensée et mon cœur : sans votre consentement je ne serai pas l'épouse de Delmont; mais nul autre jamais n'aura de droit.s sur moi. 0 mon père! accueillez avec bonté mes respects, mon repentir, mes humbles prières, et rendez le bonheur à la malheureuse Blanche.
ADOLPHE A S0?( FRtllE.
DcGentHc, de son Lac. De Calvin. De Michel Scrvel. De Jean de Bogny.
ÎVous sommes depuis dix jours à Genève, et nous n'avons pas encore de tes nou^ elles. Ce long silence tourmente mon aimable amie ; elle britle de savoir l'effet qu'à produit .son départ. Pour moi, mon cher ami, je respire l'air de la félicité; je suis avec ce que j'aime ; ensemble, nos jours s'écoulent mêlés et confondus. Le soir, eu la quittant, je médis: Demain, je la reverrai: mon .sommeil en e-st plus doux. En m'éveillant , ma première pensée est celle-ci ; Je vais la voir; et mon réveil est délicieux.
Pour donner quelque diver.sion à sa douleur, je l'ai menéebier au spectacle ; il y règne une popularilé ineounue à nos grandes villes; hommes et femmes sont assis pêlemêle au parterre; les dames occupent les loges. A. la porte de lasalle, au lieu de Savoyards aboyeursel de grands laquais , on voit une foule de servantes , armées de leurs fanaux , qui font un sabbat infernal en attendant leurs maîtres ou leurs maîtresses : les femmes ici fout le même service que les laquais en France.
J'ai promis à toi et à madame de Saint-Oiner une relation de mes voyages, le résultat de mes observations.
Vous iira\ez rendu service; j'observe beaucoup mieux que je ne l'aurais fait ; cette pensée aigui.se ma curiosité, et fixe mou attention. Les parens qui fout voyager leurs enfaus devraient exiger d'eux un compte exact de tout ce qu'ils voient.
Genève e.st environnée de collines , de coteaux pittoresques que la nature semble avoir jetés au gré de son caprice. Elle est dans une plaine comprise entre le Jura et les montagnes de Savoie ; la plus grande partie de la ville est située au lieu oii le Rhône, s'échappanl du lac , roule a\ec véhémence, dans un double canal, ses eaux limpides et bleuâtres. Sou territoire ne s'étend pas au-delà de .six à sept lieues carrées. On a construit sur le Rhône une machine hydraulique qui porte les eaux dans la ville jusqu'à cent pieds de hauteur. Sa campagne , arrosée par le Rhône et la rivière d'Arve, est couverte d'un nombre infini de maisons de plaisance, qui annoncent l'opulence des habitans.
Le fond de ce tableau romantique présente les glaciers de Savoie, dominés par le Mont-Blanc , colosse immense, le siège de l'hiier et des frimas : sa tète s'élève sur un amas de montagnes et sur une étendue de cent lieues, et ses rameaux blanchis se prolongent au fond des plus belles vallées.
Le voisinage de tant de montagnes rend la température de Genève très rigotireu.se l'hiver, et très chaude en été : il cause dans l'atmosphère des changcmens soudains et fréquens, qui rendent ce climat dangereux pour les étrangers; mais j'espère que, dans deux ou trois millions d'années, par un mou^ement que l'on commence à soupçonner, l'axe de la terre, se relevant, coïncidera avec l'équateur; et de là les beaux jours, un printemps continuel. Le lac, connu jadis sous le nom de lac Léman, coule au milieu d'une vallée qui sépare les ,\lpesdu mont Jura; le Rhône, en sortant du Valais, traverse ce bassin creusé par la nature ; là , il se repose et se dépouille de son limon. Ce lac , ce fleuve , les collines charmantes qui le bordent , le ronli'aste des frimas avec la belle verdure qui tapisse les coteaux et les basses montagnes , tout ce spectacle me ravissait : Blanche, qui n'a jamais quitté le nid paternel . est dans l'enchantement à l'aspect de tant de beautés.
La ville est bâtie sans régularité : les maisons y sont hautes; celles du quartier marchand ont des arcades et des pilliers épais qui obstruent el obscurcissent les rues.
Il y a des promenades agréables, une surtout couverte de gazon , entourée d'arbres , où, le dimanche , le peuple se répand en foule.
Cette petite lépublique est riche et populeuse ; on y compte plus de vingt-quatre mille habitans, autant que jadis en possédait Athènes. Les lois somptuaires y proscrivent les diamans, les dorures, les dentelles; les carros.ses ne peuvent aller dans la ville qu'au petit trot. Deux .\nglais furent réprimandés à la barre, pour n'avoir pas respecté celte ordonnance.
On parle souvent ici de Farel , de Calvin et de Théodore de Bèze ; mais on ne dit rien des vers que ce dernier fit dans sa jeunesse ; jimplector hune el illam. Calvin surtout est encore leur héros. Ce fanatique se distingua par ses talens. son tra\ ail assidu, et son zèle inquisitorial. Il était de Noyon , fils d'un tonnelier, et avait pour mère la fille d'un cabarelier. Il nie le libre arbitre, il prétend que Dieu nous a créés pour être la proie des démons , parce que tel est son plaisir ; il y a apparence que
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ce théologien faisait Dieu J son imaiie '. 11 prêchait tous les jours, et donnait , trois fois la semaine, des leçons de Ihéoloyie ''. 11 prodiguait à ses adversaires les épithetes d'âne, de chien, de che\al, de taureau, d'ivrogne et d'enragé. Il convenait de l'iiupétHosité de son caractère. «Je suis, disait-il, colère de ma nature; je lutte sans cesse contre ce défaut, mais sans succès. » !Si Luther et Calvin eussent existé de nos jours, on les aurait probablement enfermés aux Petites-Maisons.
Calvin, deux ans après son arrivée, fut chassé de Genève, en 1538, par le parti des tolérans; il fut rappelé en 15ÎI. Il devint le législateur et l'apôtre de cette ville : les inœurs de ce temps-là offrent un tableau de licence, de séditions et de crimes. Des lettres de Calvin font mention de l'un de ces forfaits atroces, la honte de l'humanité. La peste , à cette époque , était presque une maladie endémique de l'Europe , par l'ignorance et la négligence des gouvernemens ; elle a!tligeait Genève en 1.542. L'hôpital fut ouvert aux pestiférés; les ministres du culte refusèrent leurs secours à ces malheureux. Calvin s'offi it ; niais on ne voulut pas exposer une tête si précieuse. Un autre ecclésiastique, nommé ù sa place, paya son dévouement de sa vie. Ce fléau se renouvela en 1515 ; ceux qui servaient l'hôpital cherchèrent à propager la peste par de.s linges inlectés de ce poison : ce crime n'était pas nouveau; quinze ans auparavant, on avait counnis la môme atrocité; le projet de ces monstres était de s'enrichir par le nombre des victimes. Cette trame infernale fut découverte. Vingt-quatre feunues et sept honunes , après l'aveu de leurs forfaits, furent roués vifs, et leurs cadavres livrés aux flammes (1).
L'horrible supplice de Michel Servet flétrira éternellement le mémoire de Calvin. Cet Espagnol , médecin et théologien, avait attaqué par lettres l'irascible Calvin , qui eut le crédit de le faire arrêter à Vienne en Dauphiné ; Servet , échappé de prison , eut l'imprudence de pas.serà Genève. Son implacable ennemi le fit arrêter et condamner au supplice du feu , le 27 octobre 1.553. Servet souffrit pendant deux heures les plus horribles tourmens, parce que le vent repoussait la flamme. Dans son désespoir, il s'écriait : «Malheureux que je suis! quoi donc! avec cent pièces d'or et le riche collier que l'on m'a pris, ne pouvait-on acheter assez de bois pour me consumer plus vite! »
Genève est l'asile des sciçnces. Voltaire disait : « La ville de Calvin est devenue celle de Socrate ; c'est un peuple de sages. » Il est vrai qu'il n'a pas toujours pensé de même. Le christianisme raisonnable de Locke est la religion de la plupart des ministres; et le théisme, uni à la morale, est la religion de presque tous les magistrats. • Les jeunes filles , me disait un libraire, lisent beaucoup la Noiuclle Héloïse ; elles se ))assiounent pour les grands sentimens ; les fenunes d'un âge mùr préfèrent la philosophie de Voltaire. . J'ignore quels sont les fruits de ces lectures; mais ce libraire m'assurait que les jeunes personnes parcouraient, dans la matinée, toutes seules, les mes de Genève, sans que leur vertu fût même soupçonnée. • C'est un miracle, lui dis-je, qui pourra trouver des incrédules. »
' On disait devant Foutenellc que Dieu avait fait l'homme ù son iniafic ; il répondit : . I.honime le Un a bien rendu. «
» On conserve dans la bibliothèque de Genève quarantequatre volumes de Calvin , contenant deux mille vnigt trois sermons.
J'entrai hier matin chez un horloger pour quelque réparation à faire à ma montre; c'était nu homme âgé d'environ ti'ente ans. Voltaire di,sait encore : .Qu'il n'y avait pas à Genève un seul horloger qui n'ei'itde l'esprit. » Celui-ci en a beaucoup : il m'accueillit avec cette urbanité que l'on ne trouve ordinairement que dans les classes élevées ; il joignit à cette élégance de mœurs , des connaissances rares. Je lui demandai son opinion sur Calvin. «^os pères, dit-il, l'ont regardé comme un homme prodigieux ; il l'est en effet pac la sublimité de ses lumières , par son désintéressement ; mais l'inflexibilité de son caractère, sa présomption, son arrogance, et le supplice de Servet, jadis son ami , rendent sa mémoire odieuse à tous les cœurs sensibles. Mais si vous détestez Calviii , vous aimerez beaucoup nu de nos évêques, nommé Jean de Bogny. Dans sa jeunesse il avait gardé les cochons , et il était si pauvre , qu'il ne pouvait acheter une paire de souliers. Il s'adressa à un cordonnier avec la timidité et l'enibairas de l'indigence ; le cordonnier le regarda , et lui dit en riant : « Je vais vous en donner une paire à crédit ; vous me paierez quand vous serez cardinal. » Boigny eut le bonheur de plaire à une éininence qui le fit étudier. Ses lalens et la lorlune rélevèrent au cardinalat, et le placèrent sur le siège de Genève. Son premier soin fut de rècouqienser son cordonnier; il le fit intendant de sa maison. Ce prélat rougissait si peu de sa naissance , qu'il prit un cochon pour ses arines, et fit graver sur les sièges de la chapelle des Machabées, qu'il fonda, un homme qui conduit un pourceau. On voit ce monument dans la bibliothèque de notre ville, oii il existe encore (2;. »
Je demandai .t ce jeune homme , dont la conversation m'intéressait, ce que l'on pensait à Genève de Jean- Jacques et de Vollaire. «Nous comparons ici Rousseau à une pendule arlistement travaillée, où il y a quelque chose de dérangé. — Rousseau , lui dis-je , est un hibou.
— Oui, mais c'est le hibou de Minerve Il e.st aussi
avide de gloiie que Voltaire ; et Voltaire l'est avec plus de franchise. C'est de lui-même qu'il veut parler, lorsqu'il fait dire à Cicéron :
Mortels , j'aime la gloire et ne veux point m'en taire , Des travaux des humains c'est le digne salaire.
• Je vois, mon.sicur, en vous écoutant, que le savoir, l'esprit et la philosophie ont fixé leur séjour dans cette ville. — Je l'eçois vos éloges avec recoiniaissance pour ce qui me concerne. Quant à ma patrie, pour confirmer la boime opinion que vous paraissez en avoir, je vous citerai une épiiîiamme latine qu'un prince de Hesse composa en 1602, et laissa sous sou chevet en partant de cette ville :
Qnisquis amat vitam , sobriam, eastamque tueri ,
Perpetuo esto illis casta Geneva doinus : Quisquisamat vilani hancbcne vivcre, vivereel illam,
llli iterum fncril casta (;cneva donius. lllic invenies , quidquid conducit utrique :
Helligio hic sana est , aura . ager alque lucus...
• Ce prince, avec son épigramme , fit présent à la ville d'une sonnne de dix mille écns. »
Je quittai cet horloger, très satisfait de sa conver.sation, et du prix modéré qu'il me demanda pour la réparation de ma montre. J'ajouterai, pour achever l'éloge de cette ville, qu'un peut la comparer à la république des abeilles. Chacun travaille; on n'y voit ni frelons ni dé-
LIÏS VOYAGEURS K:\ SUISSE.
sopuvrés. Les Genevois, éionoiiies dans leur intérieur, n'étalent de luxe que dans leurs maisons de campagne; c'est là que, durant la belle saison, ils jouissent de leur opulence et dtS dfjrémeus de la vie.
Adieu, mon clier frère; fais lire, selon nos accords, ma lettre à l'aimable lante de Blanche , et dis-lui que, comme écrivain, je r('clame son indulgence.
ADOLPIIB A Sa.AI FRÈRE.
Suite de la rclalion sur Genève. Escalade de cette ville.
Nous sommes inquiets et étonnés, mon cher frère, de Ion silence. Blanche, surtout, est dans une agilation cruelle; je ne puis calmer ses inquiétudes : elle brrtle de savoir si sa fuite n'a point altéré la santé de son père, ce qu'il a dit, ce qu'il a fait, les di.scours qu'on tient sur elle, sur moi; s'il est quelque espérance de pardon. Toutes ces idées troublent la paix de son âme et le repos de ses nuils; aujourd'hui elle ne s'est endormie qu'à cinq heures du malin , cl je n'ai pu la voir qu'à midi. J'ai profilé de ce lemps-là pour visiler la bibliothèque publique, qui contient près de cinquante mille volumes. J'y ai trouvé nombre d'éludians : le pasteur Sennebier, un des bibliothécaires, connu par ses ouvrai^es sur la physique et des traductions inléiessantes, a eu la complaisance de me monder des livres curieux , et des manuscrits dont quelques-uns renferment des écrits et des lettres de ("alvin, ouvrages inédit.s, et une relalinn de la fameuse escalade de cette ville, ordonnée, en 1fl02, par un duc de Savoie; il m'a permis de la Iran.scriie, el je l'envoie celle copie, persuadé que ce récit te fera plaisir, ainsi qu'à miidame de Saint -Omer.
«Les ducs de Savoie avaien! toujours aspiré ù la possession de Genève : les jésuites et nombre de calholiques fanatisés, qui regardaient celle ville romme le repau-e de l'hérésie, fornerent le complot de la surprendre: ils communiqueront leur projet au duc de Savoie, qui l'agréa, el le prolé.c.ea de toutes .ses forces. En 160J, on célébrait un jubilé à Thonon , peliie ville du duché , di.stanlede neuf milles deGenève. Cetleféle attirait ungraud concours : les jésuites et leurs associés rassendilerent les complices de celle coujuraiion, et leur liient jurer le secret. Le duc, pour endormir les Genevois, leur envova propo.ser un nouveau traité de paix; celle proposilion, qui les combla de joie, aUj-juienla lelleuienl leur sécui'ilé, qu'ils trailèreut de visionnaire un honiuie qui vint leur annoncer la marche des ennemis. Le 11 décembre, vers les six heures du .soir, .\lb'gny, commandant destioupes savoyardes, marcha sur (iensve, arrêtant lout ce qu'il trouvait sur son passage. Cependant des avis parvinrent dans la ville, mais on ne les écoula point. Les principaux officiers du dnc avaient juré de vaincre ou de périr. Les pélards élaient prêts, les échelles pour l'escalade peintes en noir;lrois cenis .soldais déterminés, armés de pied en cap, devaieni uionler les premiers à l'assaul; im autre coi'ps de troupes les .soulenail. Le dur se rendit secrelemenl à un mille de Genève, derrière les moDlagnesde Treuiblieic.
■ L'armée parvient .sans obstacle aux poites de la ville; elle tait halle à l'Iein-l'alais, promenade charmanle du faubourg. D'abord les soldais sont effrayés pai- les cris d'une mullitude de canards sauvages; mais, bienlot rascurés, ils jellcnt des ciaics dans le fossé, le franchissent ,
et dres.sent leurs échelles contrée le mur. Âlbigny, et un jésuite écossais encourageaient les soldats, l'un par la promesse du pillage, et l'autre celle du ciel; le jcsuile distribuait à chaque soldat, en gui.-ie de lalii-man, de petils morceau.x de papiers, sur lesquels ctaieni érj-ils différens textes de l'Écrilure. Les exhoitalious cntlaininent les esprit.s; b entôt huit o liciers et deux cents soldats s'elauceut sur les remparts : huit d'entre eux se promènent dans les rues .solilaires. Les ordres portaient dallendre le lever du soleil poui- s'emparer de la ville; on voulait donner le lemps aux Iroupes espagnoles et napolilames. peu éloignées, de venir au secours des assiégeans. Le duc se croyait si certain du succès, qu'il expédia cette nuit même des courriers pour annoncer la prise de Genève. Cependant une senlinelle de la ville enlend du bruit, en avertit S(;iji caporal; celui-ci envoie un .soldat avec une lanlerue; le soldat s'avance, et apercevant quelques peraounes, il lait feu; au,s.sii6t il est poii;uardé. La senlinelle lire son coup de fusil pour donner l'alarme : dans cet inlervalle, on avait allaché des pétards à la porte Keuve pour la faire sauler. Treize hommes qui la gardaient firent feu sur les assiégans ; bientôt toute la ville est éveillée; on court aux armes; on barricade les rues; le combat s'engage, le sang coule, le carnage s'échauffe; Genevois, Savoyards, expirent l'uu sur l'autre. Les ennemis .sont repoussés vers la porle ^euve : le carua,;e recommence avec plus de fureur. Cependant les échelles leslent toujours dressées : un canonnicr genevois lire avec tant de jusles,se, qu'il les bri.se. Les troupes postées j Flein-Palais, prennent ce coup de canon pour le signal qu'elles attendaient; elles courent se précipiteni vers la porle Keuve, et la trOLvanl fermée, elles vont au lieu où élaient les échelles. Pendant que les soldais descendent le fossé, le canounier fait une décharge à carlouches qui les prend en fiauc.et leur lue beaucoup de monde. Les assiégés accourent; chaque Genevois est un héros. Le nommé Forillan se signale a\ec un sabre à deux Iranchans; une femme abat la têle d'un officier .savojard; les soldats ennemis qui étaient dans la ville, ayant perdu leurs chefs, accourent vers les échelles, et ne les trouvant plus, se précipilent du haut des murs ; la plupart périrent ou lurent blessés dans leur chule. Lue ballerie dressée suc Pleiu-Palais porla la terreur el la mon dans l'armée savoyarde, qui prit la (uite. Les Genevois firent lieize prisonniers, dont trois étaient gentlihommcs : ils fnreul pendus comme voleurs, el leurs léles exposées sur les murs de la ville, avec celles de soixanle-six soldais lues dans l'aclion.
" Celle al(aqueco;'ita deux cents hommes au due de Savoie; les Genevois n'en perdirent que treize, et n'eurent que lienle blessés. Bèze élait si vieux, qu'il n'enlendit aucun bruit; le lendemain il moula eu chaire, prêcha un sermon en actions de grâces, el fit chanter le <cnl lingtqualrieme psaume : la \ille a retenu cet usage, el célèbre tous les ans l'auniver.saire de cette e.sca!ade. >■ Ouelle esl celle soif inextinguible de domination el de puis.sance! ou plulôt quelle est celle inquiétude funeste qui agile les lois !
D'une guiille de sang vous nous demandez romple; Vos lois aux meurtriers prodigueut des lo U'uicns, Assassins de l'Iiiirop:'! el vous u'jvez pas houle D'en verser des lorrcns !
Adieu, mon cher frère. Nous, citoyens Obscurs , culii- Mins sagement l'olivier de la paix.
LES VUVAGELKS EN SUISSE
OBLHONT AÎNÉ A SOiV FRÈRE ADOLFBE.
Kécil de ce qui t'est passé chez le père de Blanche après son départ.
Mon silence, mon cher frère, aura augmenté vos inquiétudes ; mais je .suis resté six jours sans nouvelles de ce qui .s'était passé chez Bertaut , au départ de sa fille. E'in- Iéres.saiite et magnanime Julie, h qui vous devez tout, n'osait sortir de peur de fixer les soupçons sur elle .enfin, chargée d'une commission de la dame Philippine , elle est vemie chez moi, et voici son récit : • Le jour de votre fuite, la duègne Brigitte, rétablie par le .sommeil et un déjeuner leslaurant, se rendit à l'heure accouluniée à la chambre de Blanche : la porte élait ouverle; elle s'étonne, elle entre, appelle et va droit au lit ; il était vacant. Le trouble, la frayeur, la saisissent ; elle court effarée dans la inai.son , la fait retentir du nom de Blanche, et va chez Julie, qui, ayant retardé son lever, feignait de dormir; elle lui apprend, tout essoufflce, que mademoiselle n'est point dans sa chambre, r|u'eile est perdue. • La chose est impossible, s'écrie Julie; il faut la chercher. «Elle s'habille i la hâte , vient, pâle et consternée , chez Berlaut , lui annonce l'évasion de sa fille, en s'écriant ; « yui le croirait . une denioi.selle si honnête, si bien élevée, entourée de si bonsexemplcs!... «Bertaut, blême d'élonnementet de colère , s'agitait, jurait, pe.slait. Julie lui dit qu'il fallait visiter toute la maison; on suit son conseil. Berlaut, les domestiques, Julie à la léte, vont de la cave au grenier , fouillent armoires . bouges , coins et recoins , mais la colombe était emoléc. Berlaul , désespéré de l'inulililé de ses recherches , envoya prendre sa borme amie, la dame Wandsieden ; elle accourut avec .son frère. Quelle désolalion! quels regrets ! quel dé.sespoir! lorsqu'ils virent que la proie leur élait échappée ! Au m lieu de celle crise de dépit et de douleur, la dame Brigitte est mandée, elle entre éperdue, la pâleur sur le front , .sa coiffe est de tiavers. Dès que Berlaut l'aperçoit , il s'élance sur elle. • Ah I coquine, ah! scélérate, où est ma fille? Viens que je t'étrangle! » et en effet, il l'aurait étranglée, si on ne l'eilt retenu. La malheureuse duègne appelait au secours, criait: « Monsieur, ce n'est pas ma faute; je suis innocente. » Bertaut n'écoutait que sa colère; mais la belle veuve a interposé sa médiation , et son doux ami s'est apaisé. Julie alors a ouvert l'avis lumineux d'aller â la posie aux chevaux , pour s'informer si une jeune personne ue serait point partie dans la nuit avec un jeune homme. Ce trait de lumière a éclairé tous les esprits: ou uiouleen voilure, on court à la poste, et l'on a|iprcnd qu'en effet à minuit nos amans étaient partis dans un cabriolet. Berlaut et Bonnard voulaient courir aprè,^ eux; maison leur a fait observer qu'ils ne pourraient les atteindre. On revini trislement au logis. Bertaut relinl .^ dlntrle couple chéri : pendant le repas, il chaigeait sa fille de malédictions, jurait que Delmont ue périrait que de sa main. Le pauvre homme! La dame Wandsieden déployail son éloquence MUT le calmer : elle l'invitait à manger, le suppliait de ménager une santé si précieuse, et puis ajoulail qu'il (allait se ré.signer aux volontés du ciel. L'inirépide Bonnard jllMit par l'âme de ses aïeux , de se vrnger de son rival; mais la colère et le désir de la vengeance semblaient aiguiser son appétit ; il dévorait. Madame de Saint-Omer , mandée par son frère , est arrivée au café ; Berlaut lui a
annoncé la fiiile de sa nièce ; elle a feint la surprise avec beaucoup de vérité. • Je ne puis le croire, disait-elle; où voulez-vousqu'ellc soit allée? — A Genève, avec ce Iraiire de Delmont. — Ouel conte ! c'est pure calomnie. — Je vous dis qu'elle est partie â minuit avec ce scélérat. — Vous vous égosillez vainement; j'en doute encore. — Vous avez le diable au corps. Pour vous le prouver, je vais l'attaquer eu justice, le poursuivre pour crime de rapt. — Ne faites pas cette sottise; vous en seriez pour vos frais et pour voire réputation. — Ma réputation ! pourquoi , madame ? — Delmont .•se défendrait ; on saurait que vous abusiez de votre autorité; que vous abreuviez votre fille de chagrins, et que vous vouliez la sacrifier. .Sachez que si les enfans doivent avoir le respect et l'obéissance aux auteurs de leurs jours, ceux-ci leur doivent de la tendresse, de l'indulgence, le bonheur, et surtout de bons exemples. > Le sieur Bonnard , qui a jugé que ce dernier trait tombait sur Bertaut . a voulu plaider sa cause ; il a cilé les Romains, les Chinois , qui exercent sur leurs enfans une autorité absolue , base de bonnes mœurs et lien de la société. vJe ne sais on il avait pris celle érudition.) "Monsieur, lui a répondu madame de .Saint-Omer, je le sais comme vous; niaissaus doute les Romains ne forçaient pas leurs filles à épouser le premier venu, des hommes sans uiéiilc, sans cou.sidéralion. — Ajoutez, desBounard! s'est écrié Bertaut furieux. — Mailaine de Saint-Omer. Je ne nomme per.soune. — Bertaut. Au reste, madame mu situr, je n'ai nul besoin de vos conseils , je ne consulte que mon cix'ur et ma tète. — Madame de Saint-Omer. Ce sont d'exrellens conseillers ! — Berlaul. Le cheialier BoLinard me convient pour gendre. — Madame de Saint- Oiiicr. Convient-il à voire fille! — Berlaut. One m'impoiie, je suis le maille, et j'ai pour moi l'expérience. — Madame de Saiid-Omer. Blanche a son cd-ur, qui conseille mieux que votre expérience. — Madame tf andiiedeii. Madame, il semblerait, à vous entendre, qu'une alliance avec mon frère et moi dégraderait voire famille?
— ^ladame de Saint-Omer. Je n'ai rien à répondre ; je n'ai pas l'homieur de vous connaître.— Madame IP'and- .iicdcn. Vous pouvez parler librement; je brave l'imposture el la calomnie. — Madame de Saint-Omer. Vous failes bien , madame; le .sage s'élève au-dessus de l'opinion.
— Madame 11 amhieden. Madame, c'en est assez. — jVadame de Saint-Omer. J'y consens !— Oui , c'est assez, et Irop, s'esl écrié Berlaut en .se levant. Adieu , ma steur, lais.sez-nous eu paix. Je ne serais pas étonné que vous fus siez complice du rapt de ma fille. — Ma<lame de Saint- Omer. Eu tout ca-i, le plus coupable de nous, ce n'est pas moi. - Berlaut. Il suffit, vous dis-je; sortez, sortez, je vous en prie. — Madame de SainI -Orner Avec plaisir, daulantque je vous laisse en bonne compagnie! — Vous éles une impertincnle. Au surplus, je vous dispense de mettre les pieds chez moi. — Je veux pourtant venir danseï' à volie noce, si vous êtes assez fou pour vous marier. » f*lle dernière phrase a fait sur l'a.ssemblée l'effet du bouclier de Roger, lorsqu'on le découvrait; ils sont restes pélrifiés. Madame de Saint-Omer s'est éclipsée sans aulres adieux. Je liens cette petite scène d'elle-même.
A'oilà , mon cher frère, ce qui .s'est passé chez le vieux fou de Beilaut. Vous ne devez pas douter de son courroux , de ses projets de vengeance ; et le frère et la sœur ne manqueront pas de nourrir, d'échauffer sa haine contre toi. Ce qu'il y a de plus désespérant pour ce Bonnard, et déplus plaisant pour les rieurs, c'est qu'ils avaient déjà
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reçu les coinplimens de mariage, et que le soi-disant chevalier s'était gratifié de deux beaux habitude noce, aux frais sans doute de sa saur, qui les a payés de la bourse du cher Bertaut.
Ainsi une source, en s'échappant d'un champ qu'elle arrose, porte la fécondité et la vie danslepréquil'avoisine.
Adieu , mon cher auii , moquons-nous des méchans ; ils ne doivent pas plus troubler la tranquillité de nos jours, que les cris du hibou troublent les chants du rossi- (jugI. Aime bien cette aimable Blanche; sers-lui de père , de frère, d'ami et d'époux; enfin, ne respire que son bonheur ; heureuse, elle fera le lien.
LETTRE Vil.
ADOtPHE A SO!V FRÈRE. Promenade sur le lac de Genève. Détails sur ce lac.
Je voulais cacher à l'aimable Blanche le contenu de la lettre ; mais puis-je lui refuser ce qu'elle désire vivement? L'obstination de son père la pénètre de douleur; elle voudrait revenir .sur ses pas, s'exposer à ses reproches, à sa colère ; tous mes soins , tout mon amour versent à peine quelque consolalion dans son âme. Je la trouve souvent les yeux baij;ués de pleurs. Ouaud jouirons-nous d'un jour plus doux, d'un repos si mérité ? Hélas! le port s'offrait ;^ nos yeux, la joie et la sécurité étaient dans nos cœurs, lorsqu'un orage imprévu nous a repoussés au loin et jetés sur des écueils. Mais quoi! j'ose me plaindre près de Blanche, quand ma vie, unie avec la .sienne, va s'écouler près d'elle !
Père ciuel ! jamais ta rage ne m'arrachera ta fille! et toi , lâche rival , je brave ta jactance et ton courroux ! ISon,uon, Blanche, cet assemblage brillant d'attraits, cette aimable Galathée ne sera pas la proie du monstrueux Polyphème !
Hier soir, pour la distraire et la dissiper, je lui proposai de profiler de la belle journée que nous promettait l'éclat du soleil couchant , et d'aller le lendemain nous promener .sur le lac ; elle accepla. Je me llallai que l'exercice, la vue des tableaux magnifiques qui décorent cette petite mer, écarteraient, du moins pour quelque temps, les nuages qui contrislent son âme.
Nous nous embarquâmes par une de ces belles matinées où l'azur du ciel qui s'éclaire , l'haleine du vent doux , la fraîcheur qu'il répand, éveillent les .sensalions, et nous font sentir le bonheur de l'exislence. .\u milieu de ce calme enchanleur de la nature, les .soucis de l'aimable Blanche se dissipaient comme le léger brouillard qui planait sur les eaux ; je voyais son visage s'embellir de sérénité et de joie.
Lorsqu'elle s'est vue au milieu du lac , muette d'admiration , elle a promené ses regards sur ce volume d'eau qui nous entourait, sur la magnificence de ses rives, sur ce globe de feu .s'avançant de l'orient qu'il enflammait, sur cette voiMe immense à laquelle l'imagination même ne peut poser des bornes. Enfin , revenue de son extase , elle s'est écriée :«Quel prodigieux .spectacle! quelles richesses ! quel enlassement de merveilles! » Je lui dis alors ; • Vous me rappelez un impromptu de Vollaire, composé dans une occasion à peu près semblable à celle-ci. Une belle iiuil d'été, madame du Châtelet .se promenait à Cirey avec lui; et en contemplant ce supeibe amas de planètes, de soleils suspendus à des milliards de lieues de nous, daus l'étendue incommensurable des airs, elle s'écriait :
« Ah ! que c'est beau ! maguifique ! quel sujet pour un poème ! — Un poëuie, lui dit Voltaire, serait un peu long; mais je ferai bien quatre vers. » Il rêva quelques minutes , et le quatrain fut fait.
Tout ce vasie océan d'azur et de lumière , Tiré du vide même , et formé sans matière , Arrondi san.s compas , et tournant sans pivot , A peine a-t-il coi^lé la dépense d'un mot.
Pendant cet entretien , des oiseaux inconnus voltigeaient autour de nous; leur plumage était d'un blanc argenté, .\otre batelier nous dit qu'ils s'appelaient grèbes, et que de leurs plumes on faisait des fourrures précieuses. J'interrogeai cet honniie, qui me paraissait instruit, sur l'étendue du lac. Il nous apprit que des savans évaluaient .sa longueur à quatorze ou quinze lieues; que .sa plus grande largeur était de trois et un quart, et sa surface de trente lieues carrées ; il a très peu de profondeur auprès de Genève; mais, à la distance de deux milles, il devient plus profond'. Ses eaux sont très claires, excepté à l'embouchure du Rhône, quand il sort du Valais. Là, se trouve un bassin creusé par la nature, où le fleuve se repose et se dépouille de son limon. La hauteur des eaux du lac varie souvent de plus de six pieds; elles croissent depuis le mois d'avril jusqu'au mois d'août, et baissent depuis septeudjre jusqu'en décembre : ce sont les rivières des Alpes qui occasionent ces variations. La pluie de ces montagnes se change toujours en neiges qui s'entassent , et qui , fondues au printemps , courent enfler les rivières-.
Ce lac est poissonneux , et nourrit d'excellentes truites. Notre pilole nous conseilla d'aller un jour nous promener à l'entrée du fleuve dans le lac, lorsqu'il décroîtrait. «Vous y jouirez alors, nous dit-il, d'un aspect très agréable; vous trouverez de petits canaux qui serpentent sous des ombrages chainians , où l'on peut se promener et se réjouir toute une journée. »
Adieu; Blanche me fait appeler pour dîner; il e.st temps, car il y a cinq heures que le soleil descend de son méridien. Nous avons commandé pour ce repas une des meilleures truites de ce beau lac Léman. Quel moment! tête à tête avec Blanche!
Festin des dieux , vous n'êtes rien auprès , après tant de souffrances ; après avoir été privé si longtemps de sa vue!
11 est vrai que je n'ai point atteint le faite du bonheur; (|ue je n'ai point resseiré notre union par ces liens intimes qui nous idenlifient avec l'objet aimé, et fondent, pour ainsi dire, les âmes l'une dans l'autre; mais, n'en déplaise au célèbre Buffon, je suis cent fois plus heureux dans mes privations, que jamais il n'a pu l'être dans les bras de ses nymphes de Montbard.
Voltaire a dit si philosophiquement :
El les tendres désirs Plus doux , plus séduisans encor que les plaisirs.
Addio, carissimo ; souvenons-nous que la sagesse nous a été donnée pour ménager nos plaisirs.
' La profondeur du lac près de Meillcrie est d'environ cent quatre vingt-dix brasses, et surpasse de soixante quinze brasses la profondeur de la mer Baltique , que des marins experts assurent être de cent quinze brasses devant l'Ile de Gothiand.
* I.a hauteur du lac de Genève sur !e niveau de la nier, mesurée par M. du Luc , est estimée à cent quatre-vingt-sept toises et demie , dans le temps de sa plus grande hauteur.
LES VOYAGEURS EN STISSE
ADOLPHE H. SON FRÈRE
Voyage à Thonon, à la Meillorie. De Ripaille. D'.^niédée VIII. Leclurede /a jVoucelle Héloïse. .Sommeilae Blanche. Quatrain. Déjeuner.
Toujours occupé des plaisii-s démon aimable Blanche, je l'ai engajïée à une pelile promenade sur les rives du lac. Nous sommes allés coucher à Thonon ' ; de là , au lever de l'amante de Céphale, nous parlimes pour Ripaille, bourg fameux par la reiraite d'.Vmédéc Vlll. surnommé le Pacifique i). Ripaille est aujourd'hui habile par des charlreux qui s'y élablirent en 1(>jO. Os bons pères y jouis.sent d'un parc qui a deux lieues d'enceinte ; on y voit des noyers de dix pieds de diamètre; des allées percées sur le lac , des vergers charmans : c'est le cas de s'écrier :
Dieu proiliguc ses biens A ceux qui fout vœu d'cire siens.
Je lai.«sai Blanche à l'auberge, sur un lit de repos, et j'allai me promener dans le jardin de ces bons cénobites, dont l'accès est interdit aux femmes. Le prieur, quej'abordai , avait de l'urbanité et beaucoup d'instruction La conversation tomba naturellement sur Ripaille, et la vie délicieuse de cet Amédée, qui a passé en proverbe. Il m'en raconta l'histoire avec netteté et précision , et je le la transcris telle que je l'ai reçue; j'y mets seulement un peu de ma couleur.
"Ce duc, nommé le Salomon de son siècle , comme Voltaire a dénommé Frédéric H le Salomon ilu Nord, plus voluptueux que politique, fit b;Uir, au commencement du quinzième siècle, au prieuré de Ripaille, un palais superbe, qu'il revêtit du nom modeste d'Ermitage. Il vécut en véritable épiciu-ien. Tous ses amis on courtisans occupaient des appartemens magnifiques ; sa table était couverte des mets les plus exquis. Cette sofiété, d'où l'on avait exclu les femmes, comme de Sybaris on avait banni les coqs, s'appelait les ermites de Ripaille. Ils lais.saient croître leur barbe à l'instar des capucins, mais leur habit était d'un drap beaucoup plus fin ; ils portaient un bonnet d'écarlate, une ceinture d'or et au cou une croix du même métal.
« ('c prince s'oubliait dans cet le maison de délices , lorsqu'en 1439 les pères du concile lui don]ièrent la tiare ; on députa le cardinal d'Arles pour lui annoncer son élection. Amédée vint au-devant de lui avec ses ermites et ses domestiques : il accepta la triple couronne, non sans regretter sa douce reiraite. Gel événement me rappelle les \ers de Voltaire :
Au bord de cette mer où s'égarent mes yeux , Ripaille , je le vois ; ô bizarre Amédée!
Est il vrai que dans ces beaux lieux , Des soins et des grandeurs écartant toute idée, Tu vécus en vrai sage , en vrai voluptueux ; El que, lassé bientôt de Ion doux ernnlage, Tu voulus être pape , et cessas d'être sage ^ ?
«Amédée prit le nom de Félix V. On dit qu'eu quittant cette solitude, son plus fort sacrifice fut celui de sa barbe,
'Thonon est une petite ville duChablais, à huit lieues de Genève.
' Voltaire a tort de l'accuser de bizarrerie et de manquer de sagesse , puisque ce ne fut qu'avec beaucoup de regret qu'il alundonna son ermitage.
qui était d'une lonijueur extraordinaiie. Mais , bientôt revenu des grandeurs temporelles, il abdiqua la papauté, et retourna à son cher Ripaille : il descendit du théâtre de la gloire, tel qu'un acteur quitte la scène pour rentrer dans .son humble foyer. Il conserva le chapeau de cardinal , et mourut à Genève , en 1451 , âgé de .soixanteneuf ans. Pendant sa papauté, il avait emprunté une somme d'argent de la ville de Strasbourg. Après son abdication, il fut sommé de l'acquitter; le cardinal de Ripaille répondit comme le rat dans le fromage de Hollande:
Les choses d'ici-bas ne me regardent pluF.
" ILsefitenterrer iinebiblesur latéte, avec celle inscription : La ville de (ienci'e e.it située au milieu des montagnes ; son territoire est sablonneux , très peu étendu, et les Iiabitans sont curieux de nomeautés. »
De Ripaille nous allâmes coucher à Évian , où nous louâmes un bateau pour nous rendre le lendemain à Meillerie ; Blanche désirait voir ce coin de terre , rendu fameux par l'élorpiente lettre de Saint-Preux à Julie.
L'aube tardive était douleu.sc encore , Et l'orient n'enfantait pas le jour,
quand nous entrâmes dans noire bateau. De Genève â la tour Ronde, la cote est bordée de collines parées d'une ^ erdiirc riante ; elles sont assez reculées pour laisser un chemin entre elles et le lac; mais, en approchant de Meillerie, l'espace disparait; des rochers nus et stériles, des forèt-s suspendues présentent un aspect ti'iste et sauvage : on aperçoit deux ou trois villages sur ces rocs escarpés ; celui de Meillerie est sur le penchant d'une montagne si rapide, qu'à ure certaine distance les maisons paraissent les unes sur les autres , et les counnunicalions du haut et du bas du village ressemblent à des échelles plutôt qu'à des rues. Saint-Gi.igouph ou Gingo est au pied de ces montagnes, bâti sur leurs débris chariés, accumulés par un torrent rapide, qui partage celte ville en deux parties, dont l'une appartient au roi de Sai'daigne , et l'autre à la république du Valais. Entre Évian et Saint-Gingo, les montagnes ont leur pied dans le lac ; et le chemin se rétrécit tellement , qu'on peut à a peine y passer à cheval. iNous voyions sur nos létes des ouvriers qui enlevaient des rochers pour tracer un chemin : ils se tenaient sur de petits rebords , souvent plus de deux cents toises au-dessus du lac. Nous en vimes même, ce qui faisait frissonner Blanche, plusieurs suspendus par des cordes. Noire crainte s'accrut encore par les signes qu'on nous fit de nous éloigner.
Nous débarquâmes à Meillerie , au pied d'un amas de rochers. Le soleil se levait pur et radieux ; nu vent doux nous apportait la traicheur, et le parfuiu des végétaux et des Heurs. Je doimai le bras à Blanche pour monter : quoique svelle et agile, elle gravissait la montagne avec peine : c'était la première de ses courses. Le mauvais régime des cou 1 eus et des grandes villes fait négliger beaucoup cette partie physique de l'éducation ; mais j'espère que nous ferons ensemble un cours de gymnastique sur les iHoiuagnes de la Suisse. Insensiblement nous arrivâmes sur un plateau environné de rochers et de quelques arbres. "C'est sans doute d'ici, lui dis-je, du milieu de ces rochers, que Saint-Preux découvrit la ville heureuse que Julie habitait. » Je lirai alors une lunette de ma poche, que je dirigeai sur Clarens, village entouré d'arbres, situé
LES VOYAGEURS EN SUISSE
au picil (l'une monlan,iiP. Ce lifii dianr.ant a quelque dioie lie roiiiaiicsqiie. Des vcrjjers touffus, de belles prairies qui se lerminenl par une penie dourc an bord du lac, des ruisseaux nombreux d'une eau vive el limpide, en iTK^me lenips la vue du lac el des rochers noirs el esrai-pés qui bordeni la rive opposée, présenlenl un lableau impo-anlel mélancolique. Auprès de Claiens nous voyions le château de Chillon , édifiie [jolhique qui s'elCNe du seiu du lac, sur un gioupe de rochers où les eaux vont se briser. En le rejïardani alienii\ement , rima,",inalion échauffée , je ni"é;i-iai ; • Ce (jazon lui (oulé sous les pieds de Julie; ce châleau a été rempli de sa pésence ! Pauvre Julie! inforiuné Saini- Preux! — Que ma situalion est différenle ! Ici , sui' ces rochers arides , je suis avec vous ; c'est-à-dire avec ce que la ualure a de plu-; riant à mes yeux , de plus doux à mon caur, à l'époque où le printemps a paré la terre de ses plus riches couleurs ; ou des soleils purs el tranquilles se lèvent pour répandre la joie el la vie sur la campafi;nc animée. .Saint-Preux, au contraire, était seul , désespéré et au milieu des neiges de l'hiver! Écoutez ce qu il écrit de cemcnic lieu où je m'enivre du bonheur de vous voir. » iSous nous as,simes alors au pied d'un rocher, et j'ouvris un volume de la Nouvelle Heloise que j'a\ais apporté.
« Dans les viulens transports qui m'agilcnt , je ne saurais rester en place : je couis, je monte avec ardeur, je m'élance sur les rochers, je parcours à {;rands pas tons les environs, et trouve partout, dans tous les objets, la niéme horreur qui règne an dedans de moi :on n aperçoit plus de verdure: l'herbe est jaune el flétrie; les arbres sont dépouilles; la froide bise entas.se la neige et les glaces; toute la nature est morte à mes yeux, comme l'espéianre au fond de mon cteur. Malgré la saison , je me rends ici des le malin, et n'en revient qu'à la nuit; des feuilles et q clqnes bois secs que j'allume souvent, servent à me garantir du froid exre.ssif ..
Blanche ici s'écria : «One je le plains! comment cette Julie a-t-clle pu abandonner un amant si tfndre, .si
malheureux, et .se donner à un autre? Mais pour-
suive2. »
• C'est là, ma Julie, que ton malheureux amant achève de jouir des derniers plaisirs qu'il goûtera peut-être dans ce monde; c'est de là qu'à travers les airs et les murs, il ose, en secret, pénétrer jusque dans la chambre ; tes traits charmans le frappent encore, les regards tendres raniment son Cdur mourant ; il entend le son de la douce voix; il ose encore chercher, dans les bra,*:, le délire qu'il éprouva dans ce bosquet : vain fantiime d'une âme agiice qui s'égare dans ses désirs ! bientôt forcé de rentre:'en moi-même, je te contemple au moins dans les détails d'une innocente vie: lon'ours je te vois vaquer à des soins qui te rendent plus estimable, et mon cœur s'aiiendrit avec délice sur l'inépuisable bonté du tien. Maintenant, me dis-jc au matin, elle sort d'un paisible sommeil , son teint a la fiaicheurdelaro.se, son âme jouit d'une douce paix; elle offre à celui dont elle tient l'élre, un jour qui ne sera pas perdu pour la venu: elle passe à pré.seni chez sa mère; les tendres affections de son ciriu- s'épanchent avec les auteurs de ses jours; elle les soulage dans le.-: détails d(s soins de la maison». A celle phrase, lîlainhes'ccria :. Qu'elle est heureuse! que je voudrais pouvoir lin iier, m'oc(uper de l'inlérieur de la maison , donner des soins à mes piarens! mais ina itière n'est plus, et mon père m'a rejetée de sou sein ! .
Nous fûmes interrompus par le bruit que fil un homme en s'approcliant de nous; c'était un grand Valaisan, vêtu avec une espèce d'élégance : son gilel était garni de rubans; Il avait des manches blanches, des souliers noirs, un chapeau léger; il ressemblait à un berger de l'Arcadie : sa main était armée d'une bêche. 11 nous salua, et nous lui rendîmes le salut. Ulanchelui demanda pourquoi il portait cette bêche? "C'est pour bêcher. — Vous êtes donc paysan? — Oui, vraiment.» Ce qui nous étonna, sou costume annonçait un état plus relevé. «N'est-ce pas ( laiens qui est devant nous? — Oui, c'est lui-même. — Avez-\ous connu J.-J. Rousseau? — Non, madame. — DelmviU. ( onuai.sscz-vous/« Nouvelle IJeluise? — Le Priy.snn. 0..i, monsieur. — Dclmont. Avez-vous lu Vollaiie? — Le Pay\tm. Oui, quelques-uns de ses ouvrages.— Dclmont Puis-je vous demander ce que vous pensez de l'un et de l'autre? — Le Paysan. Que Voltaire a bien fait du mal à son siècle, el que Rou.sseau eu fera à la postérité 4 . • il nous quitla après ce court entretien, et nous laissa très élonnés de trouver celte logique dans la lèled'un simple villageois.
Blanche, le\ée avant le jour, et fatiguée de sa course, me dit alors qu'elle avait besoin c'un peu de repos : je lui dressai un lit de feuil!es sous l'abri d'un rocher saillant; ma redingoie lui servit d'oreiller. Un grand frêne de icontagne, dont les grappes colorées semblaient suspendues sur sa lête, la couvrait de son ombre : un doux .sommeil ferma ses yeux. Ma vive imagination crut voir une desdi.inités champêtres delà table. (Juellc fraîcheur! quel coloris! quelle sénérilé sur son visage! ses peliles mains étaient jointes; ses jolis pieds croisés l'un sur l'autre : je ne pus résister à la lenlalion de les baiser. Le respect , l'amour el l'honneur étou fèrent tous les autres désirs. Pour m'orcuper d'elle pendant son sommeil, je composai un quatrain que j'écri\is avec mon crayon sur un papier que j'attachai au frêne qui l'ombrageait. Le voici :
Lieux inimorlali.çês par l'amant de lulie ,
Jamais vous n';ivez vu celle rare beauté;
Mais Blanche est avec vous , et B'âiiche est ea copie,
Avec plus de courage el de fldêlilé...
A son réveil, je lui montrai ces vers , en lui disant que c'était l'ombre de .Saint-Preux qui élait venu les atlacher à l'arbre. Elle sourit , el me répondit «que Saint-Preux élail trop bon connais.seurcl trop amoureux pour la comparer à ,lnlie Mais parcourons celte montagne, et
lâchons de découvrir celle ombre de Saint-Preux; je le remercierai de ses vers i;alans. » Nous montâmes sur une vasie roche qui s'avançait sur le lac : l'œil de Blanche osait à peine mesurer celle profondeur. «C'est probablement, lui dis-je, de celle élévation dont Saint-Preux veut parler, lorsqu'il écrit à .lulie : « Vous contiais.vez l'antique usajîe du rocher de Leucade, dernier refuge de tant d'amans malheureux : reliii-ci lui ressemble; la roche est cscarp'e; l'eau est profonde et je suis au désespoir. • — «Retirons-nous, me dit Blanche, je fri.sonne; il me scmîilc voir cel iiilorluné loul prêt à se précipiter. •
En descendant la moîila,';ne, nous ralentissions nos pas: nous semblions la quilier avec regret. Je ne sais quel charme nous rclenail aux rochers de Meillerie ; c'était sans douiclc .souvenir louchanl de Julie, de .Saint-Preux, el de ce Hous.vcau , donl l'âme tendre et expansive a répandu tant de chaleur el de .sensibilité dan.s ce roman, sans doule u;al conçu, où les caraclères sont si defec-
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liieiix ^o), mais qui csl animé de tant d'clofiueiire el de détails si intéressans.
Lorsque nciis renli âmes da::S notre bateau , nous finies ( o; adieux à Julie, à Saint-l'renx , à Claiie dOi'lieet aux roiliers de la iVleillerie, En revenant, notre œil ne se lassait pas de ref;arder, d'admirer ee lar snperhe, dont les liords, du ciilé de la Suisse, s'élèvent en terrasses, tapissés d'une quantité de villes, devilla,",es, de hameaux, de
maisons de plaisanre, de rliàleaux et de prairies, dont
les images se réfléthissent sur les eaux et se marient à leur
azur.
Celte journée sera aussi célèbre dans les annales de
ma vie, que celle de Saint-Preux l'est dans le roman de
Kousseau.
Je ne te dis pas à chaque lettre que Blanche te Fait bien
dos amitiés. .Salut, mon très cher, et prospérité, comme
disaient les Athéniens: j'ajouterai, comme Ciccron : Cura
'Il va/cas.
niîI.MOJIT AÎIVÉ A SOIV FKÈRE ADOLPHE.
Arcu; il que le pérc de Blanclie a fuit ù sa lettre.
Julie e.st venue hier, l'après-dinée , me rendre compte de l'accueil fait par Rerlaut à la lettre de sa fille. Celte .îulie est nn phénix de fidélité, d'adresse, de sentiment: elle aime lîlanche comme sa stem-, el comme la plus tendre amie, malgré l'inégalité du rang et cinq à six ans de plus. Mais au fait : j'envoyai à Berlaut la lettre de Blanche; l'adresse était d'une main étrangère. Saint- lean la reçut, la donna à son maître aussitôt qu il fut jour chez lui.Berlaul l'ouviit: mais dès qu'il eut aperçu ce mot,
nioittié'i cher père .Non, infâme! s'éciia-l-il, non,
je ne suis point Ion père: ■ et il déchira la lettre, .se promena ensuite à grands pas, en répétant : « L'ingrate! la perfide ! me dé.sobéir ! s'enfuir avec un lâche séducteur ! » Après un débordement d'invectives, de juremens, il ramissa la lettre, et en lut cette ligne : «Daignerez -vous me pardonner une faute ou m'enirainent ma destinée et le malheur?» — .Jamais, jamais, j'aime mieux que lu périsses. • (Jnel homme ! quelle diirelé ! Apres , s'adressant à Saint-Jean (pii, du fond de la chambre, regardait son n.altre avec de grands yeux ébahis : « fila and , qui t'a reiiiis celte lettre? — Un domestique inconnu. — Si jamais uius m'apportez encore le moindre billet de relie malheureuse , je vous chasse. — Monsieur, je ne puis pas deviner; et, d'ailleurs, quel ruai y a-t-il de rendre seivice à n;ie den oiselle qui a tort, il est vrai, mais qui est si bonne, si douce, qui vous aime tant! — Sors de ma (hambre, misérable avocat, ou je t'assomme. — Mon- .sieur, chassez-moi, écor(hez-moi , tuez-moi, je ne dirai j.rnais du mal de mademoiselle Blanche. — Attends, attends, cor|uin;. et il cherchait sa canne, et Saint Jean «le s'enfuir. Julie est entrée dans ce moment pour lui apj.orter son chocolat, el lui a dit : « Ou'avez-vons. incnsiour ? vous paraissez bien échauffé; madame Wandsieden vous grondeia si vous ne ménage? pas mieux voire santé. — 'l'u as raison , mon eufani ; mais croir,iis-tu qu'elle a eu l'audace de m'écrire. — Qui, monsieur? — La mallieiileu:^el... ma fille; el je ne sais d'où me vient la lettre. — Je parie de le deviner; c'est de M. Delmonl aine. Est-ce que vous répiiiulrez à cette lettre? — Tu ne me le conseil-
crais pas. — ,Ie ne sais que \onsdire: mais consultez là-
dessus madame Wandsieden; elle a pins d'esprit que dix avocats ensemble. «
D'apiès celte scène , fidèlement rapportée par Julie , je crois qu'il est inutile de chercher â adoucir un pareil caractère. I es lois sont pour lui, elles sont .sages; mais elles ne peuvent prévenir les accidens, se modifier au gré des eiiconstanccs. Toutbon gouvcrneinent maintien l'autorité des pères.
Te dirai-je une nouvelle qui ne le surprendra point? On parle du mariage de ce vieux sycophanle avec la dame i'hilippine Wandsieden, celle veuve hollandaise dont le leuvageest plus que problématique, car on m'a assuré que ses mariages ont été fréquens. L'in.sensé Beilant , âgé de .soixante-six ans, va s'unir ai ec celte a\enluriére, et cha.sse de chez lui sa fille , une en ant dont la candeur, les grâces, l'esprit aimable, la louchante sensibilité, les vertus, la font chérir et respecter de toute la ville! Celte horrdile injustice fait bouiiloniier mon sang dans mes veines. Je m'arrête : adieu, aime bien celte Blanche qui a liiul sacrifié pour toi. Songe qu'il faut être prédestiné poin- élre pos-sesseiir d'un trésor envié de piesque tous ceux (pli le connaissent. On ne parle ici que de ton bonheur. Au reste, la nouvelle du mariage de Bertaut n'est enco: e appuyée que .sur un bruit vague. Iterum vale. Voilà un petit billet que m'envoie madame de Sainl-Omer à radies,se de mademoiselle Bertaut.