‹ Œuvres complètesChapitre 164 sur 416 · MADEMOISELLE SUZETTE A M. DE LISIEDX · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE SUZETTE A M. DE LISIEDX

.le suis enchantée, monsieur, que vous ayez reculé à l'aspect des bords du Cocyte , et que vous n'ayez pas été séduit par l'espoir d'aller souper avec Sapho , Corinne . Virgile , e tutti quanti. Vous croyez que j'ai ignoré votre maladie, point du tout; la marquise eu a recula nouvelle, et j'ai partagé ses inquiétudes. Enfin, vous voilà replacé parmi les vivans ; tous vos amis doivent s'en féliciter.

Pendant que vous Initiez tristement contre la mort ^ moi , brebis égarée , je courais les champs , je traversais des contrées tantôt sauvages , incultes, tantôt cultivées et riantes. J'ai joui , j'ai souffert du froid , du chaud , de la faim, de la fatigue ; mais un bon gîte, un doux sommeil, en raniuiaiU mes forces , ranime mon courage , et le lendemain je recommence avec nn nouveau plaisir. Je passerai sous silence les vallons , les montagnes , les villages que nous avons parcourus ; ce serait pour vous toujours le même son de cloche. Je ne suis pas a-ssez grand peintre pour rajeunir et varier lues tableaux : mais suivez-moi sans vous arrêter . et .songez que vous êtes à Sion , capitale du Valais. J'ai demandé en arrivant des nouvelles du cardinal , le célèbre Matthieu Schinner, prélat iutri-

CORRESPONDANCE DE SUZETTE DARLY

gant, ambitieux, grand ennemi des Français: on m'a assuré qu'il était en enfer. Ouelqne pécheur qu'il soif, je ne le voudrais qu'en purgatoire. Je n'aime pas l'élernilé des peines.

Sion est sur le penchant d'un coteau, la situation en est riante, mais la ville est très mal Mtie ; les liabilaus pourraient la rendre plus agréable, s'ils avaient plus d'activité et d'industrie. Il y a ici un niélanjje d'ecclésiastiques et de militaires; ceux-ci ont un commandant vêtu en noir et coiffé d'une vaste perruque. Les feuiines m'ont paru jolies; elles ont de beaux bras et une taille svelte; leur coiffure est simple , et n'est pas sans grilce : les lionnnes n'ont pas fixé mon attention. Le Rlione coule à peu de distance delà ville, que des montagnes défendent contre la furie des venu : pendant l'été la chaleur y est accablante. Ce pays pourrait produire, connue les ilcs Fortunées, les plantes et les fruits des plus heureux climats. J'y ai vu, en pleine terre, l'arbre chargé des potuniesd'(r des lle.spérides , niai.s qu'un dragon ne gardait pas; au contraire, c'était une col{)ud)e , une aimable propriétaire, ((ui a cueilli une belle orange et me l'a présentée. LJn Apicius se plairait beaucoup ici dans cette saison ; on peut couvrir sa table , le même jour ; de melons , de fraises , de cerises , de prunes , de poires et de raisins : c'est la diversité des sites et leur différente température qui nu^rissent à la fois ces fruits divers, (je pays .'ierait la terre promise, mais la malpropreté et l'iguoi'ance des habilans en défendent les ap|>rochcs. Mou oncle a demandé à un paysan, assis devant sa porte avec ses trois eufaus, pourquoi une partie de son champ restait inculte. « Parce que je ne veux pas prendre une peine inutile et que la partie cultivée produit assez. po:u' me nourrir, moi et ma famille. » Comparez cet liounne si modéré, si apathique, à -Vugusieou Alexandre, quel l'ole preudriezvous il jouer si l'on vous eu donnait le choix ?

J'ai été touchée de la sensibilité des Valaisans pour les animaux ; une Valaisanue ne sort jamais de sa chaumière sans un morceau de (lain h la poche, pour donner ;\ ceux qu'elle rencontre. Lorsqu'un troupeau étranger passe devant une cabane , lemailre lui fau porter quelque nourriture par .ses eiifans, pour leur inspirer des sentimens d'humanité, même envers les animaux.

On voit fleurir ici , au milieu des belles productions de la nature, un chapitre de vingt-quatre chanoines, qui nomment leur évêque. Le prélat actuel, pour échapper aux feux <lu Syrius, s'est retiré dans un chûlea très élevé, nommé Tourbillon.

Nous n'entendons qu'avec peine le français ou le jargon des habitans; mou oncle croit que c'est le même idiome que l'on parlait sous François 1^''', mais rallcniaiid est aussi en usage.

Vous attendez sans doute quelque pelite relation sur les Idiots, les crétins, et le crétinisme; mais je vous renvoie à tons les voyageurs. Je souffre en voyant ces individus moitié hommes, moitié animaux, espèces d'orangsoutangs. J'ai osé cependant eu regarder un dont le goitre descendait jusqu'à la ceinture; il était sourd et muet. Nous lui avons donné une pièce d'argent; il l'a regardée d'un (Eil stupide , et l'a ensuite jetée à terre. Aucun philosophe n'a eu mu si profond mépris des richesses; mais l'opinion du père de ce malheureux est ce qui m'a le plus étonnée. Il nous dit que .son enfant était une âme de Dieu , un ange tutélaire , qui portait bonheur à sa famille : « Mon voisin n'a point d'enfant crétin, aussi est-il malheureux. »

Nous avons beaucoup raisonné sur l'âme de ces infortunés. Notre Anglais prétend qu'ils ont celle des dindes et des moulons ; c'est à la Sorbonne ;\ nous résoudre ce problème. Je ne rechercherai pas non plus la cause du crétinisme; mais je croirai sans peine que la malpropreté , l'abandon dans lequel vivent ces crétins , en sont la cause première. J'en ai vu se trainer dans la boue, boire de l'eau croupissante, comme les animaux les plus iunnondes, manger tout ce qu'ils trouvaient daus les rues.

J'espère , monsieur , que vous serez satisfait de ma relation ; songez que je ne suis point le philo.sophe Thaïes , que je suis d'un sexe peu propre aux méditations , et qu'une femme observe beaucoup plus l'habit, la coiffure et la tournure des habilans d'un pays, que les mœurs, les usage.îet la statistique.

La inarqui.se me charge de vous dire qu'elle n'a jamais on la fausse houle de cacher sou appétit, et qu'elle figure à table comme une vraie Suissesse ; elle a été au.ssi affectée (|ue moi de votre maladie. On lui mande que vous êtes allé vous rétablir dans la vallée de Montmorency. INous désirons vivement que la salubrité de cet air vous rende votre première santé. Elle prétend «jue vous avez fait le portrait de mademoiselle d'Arly en homme indifférent ; mais un peintre doit être véridique et non adulateur.

Notre Anglais est tonjoui's du plus beau sang-froid; il reçut avant -hier au soir une lettre de sa femme; il en différa la lecture jusqu'au lendemain, de peur qu'une nouvelle fâcheuse ne lroubl.1t sou sommeil.

H y a , monsieur, deux heures que je vous écris; la marquise piéteud que j'y trouve du plai.sir, et (|ue j'abuse de la faiblesse d'un convalescent. Je finis donc en vous faisant une belle révérence.

LETTRE CVllL

MADF.UOISELLE d'aRIY A M. DE BELFOKT

Je V ous félicite, monsieur, de votre admission parmi les bergers d'j\rcadie , surtout si vous imitez leur vie pastorale : ils jouis.sent du repos, des charmes de la campagne, ils aimaient la musique, chantaient l'amour, souvent sans être amoureux. Vous aurez le troupeau , la houlette et la bergère quand vous voudrez; vous pouvez choisir parmi les Philis-et les Amarillis de Paris et de Rome; votre aimable caractère, votre mérite et votre fortune, vous ouvriront tous les C(Eurs et tontes les portes.

Je crois que vous faites fort bien de refuser la charge de sigisbé , auprès de voire marquise au riche embonpoint: il me parait que celte charge est beaucoup plus pénible en Italie que celle d'un époux. Si jamais le sigisbéisme s'établit en France, je vous prierai de vouloir bien être il mio ctnaliere scncnle.

J'envie votre bonheur d'habiter cette capitale du monde; vous montez au Capitule comme Marcellus, César et Pompée. Je crains que de cette élévation ^ous ne regardiez eu pitié le reste de la terre. Cependant, comme ce superbe Capitole s'est abaissé , j'espère que vous n'en serez pas plus glorieux. Cet abaissemeut du Capitole me fait de la peine; les oies de Manlius ne l'ont sauvé que pour un court espace de temps , comme les médecins en guérissant les malades ne reculent la mort que de quelques jours.

Mais quoi , monsieur , quelque goutte de sang de Coruclie, d'Octavie ou de Pauline, ue coule pas dans les veintis

CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY

des dames romainas? Si , par uq miracle inattendu , vons rencontrez les ombres de ces anciennes dames, je vons prie de me niettre à leurs pieds , et de cracher au nez de Fulvie, d'Agrippine et de l'insolente Poppée. Ke m'oubliez pas auprès de Cicéron et d'Al tiens ; j'aime beaucoup la sagesse de ce dernier, bien plus philosophe que son ami Cicérou , qui cependant parlait très éloqnemment de philosophie. Eu faveur de ses lalens, de son éloquence et de sa mort courageuse, je lui pardonne ses faiblesses et sa vanité.

Vous avez beaucoup plus d'esprit qu'il n'en faut pour faire un éloge académique ; n'empruntez rien ni de Thomas , ui de Dorât ; le premier mettrait dans vos discours trop d'emphase, et le bel-esprit ûorat trop de mignardise et d'afféterie. Dans quatre mots \ ous pouvez dire à cette illustre académie, que vousétes aussi étonné de vous voir parmi eux, que le doge de Gènes l'était de se voir à Versailles, et tous finirez par un éloge pompeux de vos collègues, et du dernier mort.

J'aimerais mieux voir le cardinal de Bernis, dont on fait un si bel éloge , que la statue de saint Pierre et de saint Paul , même que la colonne Trajaiine. La danse des prêtres de Rome me déplait, quoique David ait dansé devant l'arche, les prêtres de Cybèle devant la statue de la déesse , et que les Saliens, prêtres de Mars , dansassent en portant dans la ville de petits boucliers.

Adieu, monsieur, continuez à apprendre l'italien, afin qu'à vol re retour je puisse m'eatrelenir avec vous dans cette langue , et recevoir vos leçons.

KADBMOISELLE D'aKLÏ A M. TOlIMASIiyi.

Je te battrais si je n'étais en colère, disait un philosophe à son valet; et moi, si je pouvais me fâcher, je vous battrais pour vos fausses prophéties Apprenez la galanterie .de ce beau chevalier; maman m'a proposé hier d'al)ord, après notre diner, une visite chez madame de Germeuil ; le temps invitait à la promenade, le soleil, voilé par de légers nuages , donuait une température délicieuse. Kous montons sur nos fidèles quadrupèdes ; nous marchons à pas lents , comme un recteur suivi des quatre facultés; nous arrivons, avec le temps, chez madame de Germeuil, nous y trouvons brillante compagni*; d'abord M. de Li.sieux, et entre autres beautés les dames Walter. Le chevalier n'a pu s'empêcher de nous aborder; maman l'a félicité sur ses belles couleurs , et le parfait rétablissement de sa santé ; il a répondu que le charme d'une société aimable y avait plus contribué que l'air salubre de Montmorency; et à moi , il a daigné me dire en italien , que le charmant coloris de mon visage annonçait une santé brillante. Après ces jolis mots, il s'est replié sur madame de Firmin et la belle Angélique qui, ce jour-là , était mise avec plus de simplicité qu'à l'ordinaire , et n'en était que plus séduisante. Leur conversation a été fort vive, fort enjouée, et tout ce que j'en entendais, c'était des éclats de rire. Pendant ce temps il a fallu me contenter de Vahhé de Saint-Floiir, qui m'a confié qu'il devait prêcher a Saint-Sulpice devant toute la noblesse, et qui m'a demandé si je lui ferais l'honneur d'aller l'entendre; ensuite il m'a parlé d'un souper délicieux qu'il avait fait la veille avec des femmes charmantes. Legros, de l'opéra, y avait chanté à ravir ; mais ce pauvre abbé avait été obligé de se retirer à deux heures du matin , avant la fin de la .soirée ,

pour aller travailler à son sermon." Et sur quoi prêchez-vous , lui ai-je demandé? — Je traite des points de morale ; je laisse les dogmes et les mystères de la religion décote; mon sermon roulera sur les vanités et les dangers du monde , sur les écueils où va se briser la vertu. Je prêche l'amour de la retraite. — Votre sermon va sans doute vous convertir vous même , et vous faire aimer la vie retirée. — Je l'aime beaucoup; mais je suis encore jeune, je porte un nom connu; j'ai l'ambition (|ui convient à ma naissance, j'aspire à l'épiscopat , et pour y parvenir il faut se jeter dans le tourbillon , et surtout s'attacher aux femmes , i)ar qui découlent toutes les grâces. Il m'a parlé ensuite du mariage de M. de Lisieux , son cousin, avec la belle Angélique. C'est, m'a-t-il dit , une affaire arrêtée : il faut que ce chevalier soit né sous l'étoile de Vénus pour avoir fait une si belle conquête ; mais il aura de la peine à se détacher des liens qui l'attachent à tant de femmes, et je ne répondrais pas de sa fidélité, même poiu' la belle Angélique ; un homme aussi aimable que lui ne peut être fixé. » Madame Germeuil m'a proposé d'accompagner mademoiselle Walter sur le clavecin. Je m'en souciais fort peu ; je voyais bien que j'allais servir de piédestal à cette rare beauté; mais je n'avais aucun prétexte pour refuser; j'ai donc aidé à faire briller ses talens; elle a une très jolie voix, mais s n chaut est un peu maniéré. Cependant on a applaudi à grand bruit , les hommes surtout l'oiit comblée d'éloges ; le chevalier était des plus empressés; il lui a dit galannnenl qu'Ulysse n'aurait pas résisté au charme de sa voix , et aurait rompu les liens qui l'attachaient au mit du vaisseau. Voilà comme l'adulation et l'indulgence arrêtent l'essor des talens; car mademoiselle Walter chanterait mieux si ce n'était une enfant gàtéé. Pour ma part je n'ai pas en le jnoindre compliment; un seul musicien a dit que j'accompagnais très bien ; et puis courez après la gloire ! la plupart des hommes jugent les talens, comme Georges Dandiu les procès. On a demandé à danser au son du clavecin ; le nmsicien s'est chargé de jouer les contredanses. Madame de Firmin a proposé au chevalier de danser avec elle; ils étaient alors auprès de moi ; le chevalier a dit qu'il ne dansait plus. « Pourquoi, a dit madame de Firmin ? — t'e^t qu'il y a une vieille marquise en Suisse , qui trouve que je danse mal et trop longtemps. — Quelle est cette marquise ? — (^esl , je crois , la Sibylle de Cumes ; c'est une magicienne ; elle sait tout ce que je fais , tout ce que je dis à Paris ; elle connaît tout le inonde, vous madame, mademoiselle d'Arly. — Moi, monsieur ? me suis-je écriée. — Oui . elle m'a demandé de vos nouvelles. — Et que lui avez-vous répondu ? — Que vous vous portiez au mieux, et que vous étiez fort aimable.— Je vous suis obligée: mais je voudrais voir la lettre. » Cependant le chevalier a dansé avec madame de Firmin et avec sa belle Anjjélique, et m'a abandonnée le reste do la .soirée. Voilà, grand prophète, l'époux que le ciel, ou plutôt voire seigneurie me destine.

Le portrait que l'abbé de Saint-Flour m'a fait du chevalier, de sa légèreté, de son inconstance; son empressement pour la belle Angélique , son indifférence pour moi , peut-être mon amour-propre piqué, car je .suis femme, m'ont beaucoup refroidie sur notre correspondance, et je vais l'interrompre. Ce mélange de frivolité, de philosophie, de papillounage, n'a rien de séduisant pour moi ; et je crois que si j'étais décidée à porter le joug du mariage , je préférerais Belfontà M. de Lisieux.

Adieu, mon cher goutteux, donnez-moi des nouvelles

CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLV

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