LETTRE LXXXIX
MADEMOISELLE d'aRIY A M. DE BEIFOÎ'IT.
Je dois, monsieur, de grandes actions de grâces J votre imagination , qui voit mes traits , ma physionomie , sur le visage d'Aspasie. Je crois lui ressembler comme Socrate à Alcibiade.
Vous êtes bien heureux d'être au milieu de Rome , de toir tous les jours ce (emple de Saint-Pierre, le plus beau monument de l'Europe, et qui, sans doute, durera pliis que le Capitole. Je vous remercie des détails que vous me donnez sur le pape régnant ; je le connaissais peu. On parle beaucoup plus à l'aris de LeKaiii , de mademoiselle Guimard. de Jean - Jacques Rousseau , que de Clément XIV. On m'a dit qu'il devait son exaltation au cardinal de Bcrnis.
J'ai trouvé votre échelle de Yara cœli bien peu com-
mode pour monter au ciel ; mais on a voulu , je ne sais pourquoi , que celte route fiU pénible et périlleuse.
INotre vallée commence à perdre de ses charmes. Le rossignol ne chante plus , la moisson est faite , la verdure a perdu sa fraîcheur, les fleurs courbent leurs têtes languissantes ; mais le raisin se colore , le pêcher nous 'offre ses fruits , le pommier , le poirier nous apprêtent leurs richesses, l'automne arrive, et, par malheur, l'hiver le suit; mais le printemps est au bout de l'hiver. 11 faut se résigner, et tourner patiemment, pendant quelques années , dans le même cercle.
Une légère indisposition de maman nous a retenues quelques jours dans notre manoir. Nous n'avons vu pendant ce temps que l'Esculape du canton, qui nous a parlé de Galien, d'Hippocrate , et du fameux Antonius Musa, qui avait guéri Auguste par des bains froids , et tué Marcelliis par l'usage des mêmes bains ; ce qui nous a laissées dans une grande perplexité sur l'efficacité de ce remède. Mais qu'y a-t-il de certain dans ce monde? uotre existence même , selon quel(|ues philosophes , est problématique. Peut-être , monsieur , vous aimez en moi un être imaginaire , comme Don Quichotte aimait la belle Dulcinée du Toboso. Je n'ai ni la piété ni le mérite de sainle Catherine , et je n'aspire pas à épouser Jésus-Christ ; ainsi je n'irai point chercher à Sienne l'anneau de cette sainte.
Madame de Germeuil et maman parlent souvent de vous. Maman vous fait ses tendres coraplimens. M. de Lisieux se montre quelquefois dans nos quartiers; on parle toujours de son mariage avec mademoiselle VValter. U ne faudra pas moins que tout léclat de sa beauté pour fixer un homme aussi Inillant.
Adieu , monsieur, soyez heiu-eux autant que vous méritez de l'être; la nature et la fortune vous en ont facilité les moyens. Il ne faut pas qu'une simple bergère trouble votre tranquillité, comme une petite pierre trouble la surface d'un beau lac.
MADEMOISELLE SCZETTE A M. DE LISIECX.
Le soleil s'éloignant de nos climats, nous n'avons pas osé gravir le mont Saint-Golhard, une des plus hautes montagnes de la Suis.se , ni aller traverser le pont du Diable ; notre Anglais prétend que nous passerons assez tôt ce pont dans l'aiilre monde. Après bien des fatignes, noiis sommes parvenus sur le Grindelvalt. Si vous m'aviez vu gravir cette montagne , d'abord à cheval , ensuite à pied , un bâton à la main , un vaste chapeau sur la tête , vous m'auriez prise pour une demoiselle des bords du Thermodou. La vallée de Grindelvalt présente, depuis le pied delà montagne jus(|u'au glacier, un amphithéâtre bien cultivé et très peuplé. I.e voisinage du glacier ne iiuit pas à la fertilité de la montagne; on y trouve , pour ainsi dire, des ruisseaux de tait ; je m'en abreuve souvent. Je méritais de naître bergère, car j'aime le laitage, les fruits et les vergers , et même les moulons ; et je leur dis souvent avec madame Deshoulières :
Petits moutons que vous êtes heureux !
On exporte d'ici, tous les ans, cent mille livres de fromage. Les glaciers de cette montagne sont les plus accessibles de la Suisse, aussi sont-ils les plus fréquentés. Quand nous ei'imes atteint le glacier , nous jouîmes du contraste très piquant de la nature sauvage , horrible, et
CORRESPONDANCE DE SLZETTE DARLY.
d'une campagne 'cultivée et riante. Iraayinez , monsieur, une Hottentote, velue d'une peau de bœuf, à roté dune jeune duchesse , paiée pour aller au bal : vous aurez une représenlalion de ce contraste. Arrivée sur le glacier, je me serais crue changée en une statue de glace , si celte pensée même n'était pas une preuve d'existence. Je pense, donc je rù, disait Descartes. Notre guide nous fit remarquer , au bord du glacier . un amas de pierres , qu'on appelle des morcnes , qui indique jusqu'où la glace est descendue. Ce glacier s'avance de quatorze pieds tous les ans, mais celte progression a des irrégularités; il .s'étend pendant quelques années, el recule pendant plusieurs autres. Un paysan avait semé son champ en automne ; le glacier s'en empara en hiver , et y séjourna pendant six années : à la septième , une grande fonte le laissa à découvert , et offrit au propriétaire une belle récolle. On a retrouvé ainsi , après un laps de vingt ou trente ans, des cadavres bien conservés. L'ne circonstance qui ma étonnée ici , plus que la vue d'un glacier, c'est rattachement des habitans pour leur vallée. Vous me direz , un Lapon aime son clinjat, et sa taupinière est uii palais pour lui. Un aubergiste, assez instruit, me disait que le Suisse était l'homme le plus heureux de la lerre. En effet , j'ai observé sur leur physionomie un air de sérénité et de jubilation qui annonce le contentement intérieur dont ils jouissent. Si j'osais, je vous citerais deux vers de Virgile, que j'ai souvent ici dans la pensée , mais vous ririez de mon prétendu savoir'.
En descendant le Grindelvalt , nous nous sommes arrêtés au milieu d'un groupe de femmes, qui filaient, assises en rond ; elles nous ont chanté de vieilles romances, dun ton monotone, mais attachant. Ensuite, l'une d'elles a fait nu conte de revenans avec tant d'inlérét , et d'un air si persuadé, que toutes ses compagnes eu frémissaient d'effroi, et moi-même j ai eu un moment de terreur.
Un trait d'humanité qui honore les Suisses , c'est que les accusés ne soit point enfermés, connue en France, dans des pri.sons obscures et insalubres , ou ils languissent pendant des mois et des années. Ici, au c(mtraire, l'accusé est bien logé . el jugé promptement.
J'ai présenté >os hommages à la marqui.se , elle vous en remercie, et me charge devons demander l'époque de voire mariage avec mademoiselle Waller, et des nouvelles d'une demoi.selle d'.\rly , que vous devez voir souvenl dans la vallée de Montmorency. La marquise a connu celte demoi.selle. trcs jeune, à l'âge de dix ans. Elle prétend qu'à cette époque elle promenait quelque cho.se, mais non d'être jolie. Cette aimable marquise n'est pas aussi injuste à votre égard que vous le supposez ; elle convient que vous êtes aimable , que vous avez de l'esprit et du savoir ; elle vous accuse d'inconstance el de légèreté , il n'y a pas de quoi effaroucher un chevalier français ; il est vrai aussi qu'elle trouve que vous se dansez pas supérieurement , mais que vous avez très bonne grâce à cheval. Si j'ai jamais le plaisir de vous voir danser , et monter à cheval , je verrai si la marquise a lort ou raison.
Pour notre Anglais il se croit grand philosophe, parce qu'il est grave, taciturne, déiste, qu'il boit beaucoup de punch , et jure par saint Georges: il est original , il dit qu'il n'a pas grande estime des Français ; je lui réponds
1 Voici probablement les deux vers qu'elle n'ose citer : Alquc iiliuam ex vohis unus, vestiique fuisseui Autcuslosgrcgis, nul matura; vinitor uvï.
qu'ils sont plus raisonnables que lui, et qu'ils rendent justice aux Anglais.
Adieu , monsieur ; il me semble que je suis bien babillarde. Si nous nous coiniaissions , je ne m'aJ)andonnerais pas aisément à ma loquacité.
LETTRE XCL
M. DE BELFONT A SIADEUOISELLE d'aKLY.
Je crains bien, mademoiselle, que vos lettres ne soient aussi dangereuses que votre présence et votre conversation. Lorsqu'on est aussi aimable que ions, tout ce qu'on dit, écrit, porle l'empreinte de l'amabilité. Vous me dites tranquillement que le refus de votre main est une perte légère. Ah! mademoi.selle, vous n'avez jamais aimé, et ^ ous ne savez pas vous apprécier ! mais je ne veux pas vous fatiguer de mes lamentations.
J'étudie l'italien avec ardeur , animé du désir de pouvoir le ])arler un jour avec vous. Je l'avais appris dans ma jeunesse: mais c'est une plante que la paresse avait étouffée. Mon maître m'assure que j'ai d'heureuses dispositions: il est vrai que je paie le double des autres. Je prononce assez bien ces phrases italiennes : Son infagliilo tlelle sue fatezze , tiel suo beW ingegno , elainerù fin alla morte.
Je suis allé visiter le tombeau du Tasse , dans l'église (U Santo Onofrio ; la beauté du tombean ne répond pas à la célébrilé du poêle : son épitaphe est fort simple, elle est en lalin , je l'ai traduite en français. « Ici reposent les os de Tnrqiialo Tasse. ■ Les pères du couvent ont gravé cette épilaphe pour que l'étranger ne l'ignorât pas ; il est mort en 159.5. Vous m'avouerez que cette épitaphe est plus que modeste: s'il avait été mcmarque, ou général des capucins, que de belles choses n'aurait-on pas dites de lui !
Dans la bibliothèque de ce couvent , on voit le buste du Tasse et de Bardai , enterré aussi dans cette église : Bardai est l'auleur, entre autres ouvrages , d'un roman allégorique nommé Argénis, qu'aimait beaucoup le cardinal de Richelieu. On m'a montré des manuscrits du Tasse , .sonécriloire, une boite et un petit pot de terre. Les moines conservent ces meubles avec autant de soin et de vénération que des reliques, ce qui prouve l'extrême considération dont jouit ce sublime poète.
Croiriez-vous que je me suis avisé, moi indigne, d'évoquer l'ombre du Tasse, et de lui dire : « Que tu serais joyeuse, si tu .savais que l'aimable Césarine l'admire, te chérit , te lit, te relit sans cesse ! Si tu la connaissais, lu préférerais une rose de sa main, à la couronne de laurieis qu'on te destinait au Capitole. » Hélas ! sans avoir le génie de ce pocce , j'éprouve la même infortune que lui; il aimait éperdument la sœur du duc de Ferrare , et cette passion fit le malheur de sa vie : du moins la poésie et la gloire lui apportèrent quelques consolations.
J'ai été introduit dans plusieurs conversations; on y joue, on s'y entretient, comme partout ailleurs, de la pluie et du beau temps , et l'on médit un peu des absens. Les dames .sont rornemeut de ces a.ssemblées , mais je n'aime ni leur parure, ni leurs perruques , car la plupart d'elles sont des arbres sans feuillage. C'est par un esprit de paresse qu'elles ont adopté les fausses chevelures ; elles dorment les après-dinées, et quittent et reprennent leurs perruques à volonté: leur teint di.vparail sous des couches de blanc et de rouge: euBu, aucune d'elles ne peut me
CORRESPONDANCE DE SUZETTE DARLY
faire ( ijlier voire aimable siiii|ilieité. Dans mon exil , le Capilole, le Colisée, la basilique de Saint-Pieirc, le Musée, tout me parle de vous. Je passe sous silence la niiilliplicité des titres; ici tout est prince, marquis, émiiience, monsignor; je n'ai pas encore trouvé un bourj;eois dans Rome. Lorsque j'arrive dans une assemblée , je passe par trois salles, et dans chacune on crie ponr m'anuoncer, il signor cavalière franccse.
Lefjenre de vie de celte ville me fatiijuc beaucoup; je suis obligé de me coucher à quatre heures du matin, moi qui aime la vie réglée. 11 y a dans Rome deux classes d'hommes qui blessent ma vue : une quanlilé de cardinaux, d'évéques, de moines , d'abbés, et un grand nombre de mendian.s qui vous obsèdent, vous ponr.suivent partout; on en comple environ dix mille , et l'on évalue le nombre des gens d'église à trente mille: je crois me trouver dans une ville de guerre, dont la garnison a pour uniforme une .soutane et un habit noir, et les colonels des bas et des calories rouges. On prétend qu'il y a dans celle ville cinq lemmes pour un homme. (Quoique l'arche du seigneur soit cnviroiniée de légions d'ecclésiastiques et de moines, ce n'est pas à Rome où Ion se fortifie dans la religion; elle consiste plus en cérémonies, en pratiques, qu'en senlimens religieux et en véritable piété. Les Romains .s'abandonnent sans crainte à leurs passions; la confession effare loiil , et les confes.seurs sont fort indalgens, surtout sur les faiblesses ou péchés de l'amour.
Je suis allé à ce fameux Tybur, aujourd'hui Tivoli, habile et chanté par Horace, qui disait ; « Ici je vis et je régne. » Ou passe pour y arri\ er per la villa .tilriana. 0 néant des grandeurs humaines! celle immense villa qu'Adrien fit élever à si grands frais, où il fil imiler tous les beaux sites qui avaient frappé ses regards-dans ses nombreux voyages ; enfin ce palais resplendissant de marbre , d'or et d'azur , qui renfermait les plus beaux tableaux , où ce maiire du monde était environné de savans, de philosophes, d'arlisles, est aujourd'hui une vasle solitude , une terre inculte , couverte de ruines , où l'on trouve à peine des débris qui attestent la faiblesse et la folle vanité des hommes. En me promenant dans ce séjoiu' du silence et des ruines, je .songeais ù cet Adrien , qui , maiire du monde, dans le palais le plus magnifique qui ait surchargé la terre, se plaignait, dans sa dernière maladie , de ne pouvoir mourir, demandait un poignard ou du poison, qu'on lui refusait : mais ces nuages de tristesse se dissipent à Tivoli. Ah ! mademoiselle , quels seraient votre ravis.semcnt , votre émotion à l'aspect de ces belles .scènes de la nature! En allant à Tybur , on trouve le temple de Vesta et de la Sibylle, et l'Anio qui, arrivant d'un pas lent et majestueux, se précipite avec fureur au bas de la grotte de Neptune, et en tombant se brise et se résout en poussière.
Pour aller aux Cascalelles, on traverse une quanlilé d'arbres de toute espèce, mt'iriers, oliviers, platanes, figuiers; on foule les gazons les plus verls, émaillés de fleurs odorantes , tandis que l'air relenlil du chant des oiseaux qui montent, d'autres qui descendent; des troupeaux qui paissent, et au haut de la montagne, un fleuve divisé en cinq lorrens , qui, roulant de rocher en rocher , vont se réunir et se perdre dans l'Anio , qui coule au fond du vallon. Je suis resté une partie du jour ;■* contempler ce magnifique spectacle ; je me serais cru dans le palais enchanté d'Armide , si j'avais eu auprès de moi l'aimable
magicienne, dont la présence change un désert en un séjour de délices, et dont l'absence fait d'un lieu délicieux, un lieu agreste et sauvage. J'ai demandé la maison d'Horace; elle n'est plus.
Il y aurait une belle decription à faire du Vatican, mais de plus grands peintres que moi ont tracé ce tableau ; je vous dirai .seulement que ce palais contient onze mille deux centquarante-six chambres, salles ou cabinets, et dix- sept cours. Ce palai.s fut commencé par le pape Symmaque, dans les premières années du sixième siècle. Nicolas m le continua; mais ce fut Nicolas V qui voulut en faire \m palais vaste , et digne d'être la résidence des pontifes romains. Trois papes, Pie 11, Paul 11, et .Sixte IV, le firent terminer sur le plan de Nicolas V ; mais Jules H réleva au degré de magnificence où il est aujourd'hui. Je n'oublierai pas cet immense obélisque couché si longtemps dans la poussière, et redressé et élevé par Sixte- Quint dans la place du Vatican. C'était l'ouvrage du roi Sésoslris qui l'avait consacré au soleil ; il fut transporté à Rome et dédié par Calignla à l'empereur Auguste et à Tibère. Il avait été renversé et brisé par les Barbares.
Encore un mot pour la colonne Trajane : elle a cent vingt-huit pieds d'élévation; mais malgré mon respect pour sailli Pierre, j'en veux beaucoup ù Sixte-Quint, d'avoir fait enlever l'urne qui contenait la cendre de Trajan , qui élait au sommet de la colonne, pour y substiluer une statue de saint Pierre , assurément non ressemblante ; de même que sur la colonne Anionine, on trouve la statue de saint Paul, en bronze doré, à la place de celle du pieux Anlonin. Je suis pénétré de respect pour les saints, mais ou en doit aussi aux grands hommes qui ont illustré leur siècle, par leurs talenset leurs vertus.
Agréez, très aimable Césarine, mes tendres et respectueux hommages.
LETTRE XCU.
MADEHOISELIE d'aRLY A M. TOMMASIIVI
Caro Tvmmasini, tirez -moi d'inquiétude; on dit ici que M. de Lisicux est attaqué d'une maladie grave. Madame de Gerinciiil doit envoyer à Paris pour avoir de ses nouvelles; mais je serais bien aise d'en apprendre de vous, elles seront plus exactes el plus sûres. Toute la vallée, pour ainsi dire, s'intéresse à son sort, et je partage la sollicitude générale.
J'ai voulu lire Nicole, qu'aimait et lisait madame de Sévigné; je n'ai pu avoir ni son amour, ni .sa patience, et j'ai renvoyé le livre à Port-Royal. J'ai entrepris les Lettres proiincictles , mais la grà( e m'a abandonnée, et je n'ai pu les achever , inalî;ré leur haute réputation. Il y ■ a tant d'espèce de grâces et de subtilités dans ces discussions, que je ii'y ai rien compris. On lira toujours Cicéron , Virgile et Racine ; mais tous ces ouvrages polémiques s'enfoncent dans l'oubli avec le temps. Madame de Sévigné aimait Cléopàtre, Cyrus, et tous ces indéterminables romans de mademoiselle de Scudéri et de LaCalprenède. .Madame de Grignan lisait, élndiait Descaries. Je n'ai pas la hauteur de génie de la fille, ni la passion de la mère pour les grands coups d'épée ; mais ce qui me npproche nu peu de ces dames, c'est mou goût pour la langue italienne, et pour le Tas.e.
Adieu, mou cher maitre, répondez-moi tout de suite, et rendez la santé ù ce paiivie chevalier.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLV
LETTRE XCllI.
M. TOIUIUASINI A SIADEIUOiSELLE DARLV
Hélas ! j'ignorais la maladie de ce bon chevalier : à Paris, on peut être malade et moiiiir incognito. J'ai couru chez lui à la réception de votre lettre; je n'ai vu que le médecin, il m'a prié de ne pas entrer dans la chambre du malade , epii avait besoin de repos et du silence. Demain je vous en dirai davantage.
La rweriseo.
MADEMOISELLE d'aBLY A M. TOUMASIIVI.
Demain vient de finir, et je n'ai aucun billet de vous; votre dernier, très laconique, ne m'apprend rien. De grâce expliquez-vous mieux ; je crains que la maladie de ce pauvre chevalier ne soit très dangereuse. Maman ^ ous prie de nous parler sans ambages et sans mystère. Adieu.
M. TOaiDIASINI A DIADEUOSIELLE d'aRLY.
Vous avez raison, varissima aluniia , de demander uu petit commentaire à mon dernier billet ; je parlais alors comme l'oiacle de Delphes, en tenues obscurs, je n'asais vous avouer le danger du chevalier ; son médecin ne répondait pas de lui , et je renfermais in petto mes craintes et ma douleur. Le danger est fini , et la mort a rebroussé chemin ; j'ai passé hier deux heures avec le malade , qui est fort aise de ne pas faiie encore le voyage de l'autre monde; il aime mieux rester dans le doute de ce qui s'y passe. Demain je vous donnerai plus de détails sur la maladie. Je vous quitte pour lui.
Sc■hia^'0.
LETTRE XCVL
M. TOMMASINI A MADEMOISELLE d'aRLV.
Je vous ai promis , belltr sigitoriiw, plusd'éclaircisseinens sur la maladie du chevalier ; il s'était donné une lUixion de poitrine à la chas.se : une forle pluie l'avait surpris ; il la reçut tranquillement , et continua la chasse après l'averse. Deux médecins se sont disputés sa guérison : l'un voulait la saignée, selon l'antique usage; l'autre repoussait la lancette, d'après la nouvelle méthode : hciireusemcnt le dernier a triomphé.
Au reste, le chevalier, dans cette extrémité, a montré une force d'âme peu coinnume , il a bravé la face hideuse de la nuirt. « On prélend , disait-il, qu'il faut apprendre à mourir; c'est la .science la plus aisée, la nature en fait les trais , et nous détache de la vie et des objets qui nous intéressent. »Son curé s'est présenté chez lui, il ne l'a pas reçu ; mais il a ordonné à son valet de chambre de lui remettre quatre louis pour les pauvres, et il m'a dit, car j'étais pré.sent : « J'aimerais mieux mourir comme le bouhnmine des Iveteaux au son d'un instrument, afin', disait-il, que soti âme pas,sât plus gaiment. J'espère que M. le curé nie laissera mourir en paix. Je n'ai pas scandalisé le public par des contes graveleux , tels que ceux de La Fontaine, je ne veux pas qu'on me tourmente connue lui.» 11 m'a chargé d'écrire à l'aimaljle Suzelle, /
combien son esprit , .ses lettres l'avaient charmé , et qu'il d'il été désolé de mourir sans l'avoir vue.
Aujourd'hui il est en pleine convalescence ; il est ressucité pour vous, pour vous aimer, vous épouser, en dépit de toutes les Angélique du monde; cl je vais commander un habit , d'un beau drap mort-doré , avec des boutons d'acier et une belle perruque, pour le jour de votre noce.
M. de Lisieux mourait avec tant de courage que, pendant qu'il était sur les bords du Styx, il traduisait en vers français les vers que l'empereuE Adrien avait faits en mourant.
Voici cette traduction :
Ma petite âme, ma mignonne.
Hôte léger compagne de mon corps , Dans quel lieu vas-ln donc , friponne f Toute pâle, ainsi nue : adieu sceptre , trésors , Plaisirs et jeux , tout m'abandonne , On ne rit plus chez les morts '.
Ma Catherine a beaucoup pleuré pendant le danger de notre cher chevalier, et voulait à toute force qu'on le fit confesser.
Schiai'O délie sue bellezze.
LETTRE XCVIL
MADEMOISELLE d'ABLÏ A M. TOMMASINI.
Ah ! je l'ai vu, ce pauvre chevalier; il vient passer huit jours chez madame de Germeuil; il est pâle, défait, ce qui lui donne une physionomie plus intéressante. Il a perdu de sa vivacité , mais son visage est serein et animé d'une douce joie : on voit qu'il est ravi d'être échappé à la mort, et qu'il sent mieux le prix de l'existence. Quand je lui ai demandé des nouvelles de sa santé , il m'a fait une réponse qui m'a étonnée : que le plaisir de me revoir lui rendait la vie plus chère. Je sais bien que c'est un compliment ; mais ce qui flatte pénètre aisément dans le cœur, il avait demandé à n:aman la permission de venir, un matin , prendre du chocolat avec nous ; il est venu aujourd'hui à cheval : Jeannelon était absente, et j'ai fait moi-même le chocolat. Il s'est confondu en excuses , il voulait m'éviler la peine. J'ai refusé obstinément ; mais aussi il m'a dit qu'il n'avait jamais bu de chocolat aussi délicieux. Nous nous sommes promenés dans le jardin ; il s'appuyait sur sa canne, car il est faible encore ; si j'avais osé, je lui aurais offert mon bras. Je lui ai demandé s'il avait eu peur de la mort; il m'a avoué qu'elle l'avait plus effrayé qu'à la bataille de Rosbach, où il avait eu un cheval tué sous lui. « Dans une bataille, dit-il, on est étourdi par le bruit des tambours, de l'artillerie : on ne voit rien, on n'est plus à soi : mais dans un lit on a toute sa présence d'esprit , et la mort apparaît dans toute sa laideur Je repassais dans ma tète tous les biens qui m'attachent à la vie, tous les objets qui m'intéressent. Je pensais ensuite à ce terrible avenir; mais je me rassurais en répéfant ces vers de Voltaire :
Je vois sans ni'alarnur rLlcrnité p.irailre ,
El je ne pense pas qu'un Pieu qui m'a fait naître,
1 Vers de l'enipsieur Adrien.
Aiiimula, lilandula, vagula, llcispcs, cumcsque corpuiis, Oiw nimc iibibis in loca, l^alliiliila , ligicla , muliila, Ncc ut soles dabis jocos.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
Qu'un Dieu qui sur mes jours versa lant de bienfaits , Quand mes jours soni cileinls , me coiidamue à jamais.
Ainsi je mourais plein de eonliance en la l)onté de l'Être supi'ême. »ll m'a demandé la permission de preudie un œillet; je l'ai cueilli aussitôt et le lui ai présenté, en lui disant que c'était moi qui l'avais cultivé. Il m'a répondu Calaiument : «Si celte Heur était immortelle, je ne voudrais pas d'autre décoration. » Un petit incident m'a beaucoup amusée; Suzette, la fille du fermier voisin, nous a apporté des œufs pour notre dîner, car c'est vendredi. Maman l'a appelée par son nom ; ce nom lui a causé quelque émotion. « Quoil s'est-il écrié, mademoiselle se nomme Suzetle? — Oui, monsieur, pour vous servir, a-l-elle répondu en faisant la révéï-ence. — C'est un fort joli nojn, que j'aime beaucoup. — Il est un peu v ulsaiie , lui ai-je dit. — Il n'en est pas moins agréable, et si je me marie, je ne .serais pas fâcbé que ma femme s'appelât Suzctte. — Vous n'aimeriez pas mieux , lui ai-je répliqué, le beau nom d'Angélique?» A celle question il a souri et n'a rien répondu.
En nous quittant il nous a dit que la matinée a(;iéable qu'il venait de passer a\ ail avancé les progrès de sa convalesceiKe, et qu'il allait iunler les Thraces, cités par Pline, qui jetaient chaque jotn- dans une urne un caillou noir et blanc, suivant que la journée a\ait été heuretise ou triste, et par ce nioyeti, à la lin de leur vie, ils pouvaient calcider la somme de leur bonheur ou de leurs peines. • Pendant lua maladie, mon urne ne s'est remplie que de cailloux noirs; mais aujourd'hui je vais y jeter le blanc. » Nous l'avous accompagné jusqu'à la porte du jardin; il est monté i cheval devant nous : il a réellemeiit très bonne grâce sur son Bucéphale. J'ai été contente de ma matinée.
Saluio il mio caio padrone.
LETTRE XCVIU.
A(. DE LISIEUX A MAOESietSELLE SUZETTE.
Pendant que l'aimable Suzette parcourait les glaciers <lu Grindelvalt, jouissait des beautés agrestes des montagnes et de ses beaux jours, je gémissais sur un lit de douleur , et je voyais i)laiier sur ma tête la faux de la mort. J'ai cru, pendant plusieurs jours, que j'irais souper avec iSapho, Corinne, la belle Laure et la tendre Héloise; mais j'ai prié la mort de me laisser vivre encore (pielques années. «Attends, lui ai-je du, que j'aie connu l'aimable Suzetle. » A votre nom , la mort a passé son chenhn et est allé frapper d'autres victimes : si elle ne m'avait pas écoulé , j'aurais eu en mourant les mêmes regrets (|ue cet astronome anglais, le fameux Halley, qui, ayant prédit le passage de Vénus sur le disque du soleil pour le 6 juin 1761, était désespéié de mourir avant celle épot|ue. Mes regrets auraient été plus raisonnables que les siens.
Votre génie féminin , la marquise, ne vous a pas dit un mol de mon danger ; vous ne vous doutie» pas que vous alliez perdre un de vos grands admirateurs. Je serais curieux de savoir si vous m'auriez regretté. J'aurais bien pu vous écrire de l'autre monde, comme saint Pierre a écrit, dans le dixième siècle, à plusieurs fidèles; maison ne dit pas que les réponses lui soient parvenues.
Votre lettre m'a fait trembler lorsque j'ai lu que vous
avez failli à être changée en statue de glace. Quel malheur pour vos amis! Que serait devenue votre âme, si belle, si spiriluelle? C'est sur les hauteurs des Alpes que Descartes, frappé des grands phénomènes de la nature, a composé son système des météores de l'air et des tourbillons des vents. Je crois, tout grand penseur qu'il était, que si vous aviez été auprès de lui , il se serait plus occupé de vous que des météores; vous auriez été pour lui un vrai phénomène.
Je ne suis pas étonné du boiibenr dont jouis,sent les Suisses; ils n'ont ni les anxiétés de l'ambition, ni les craintes de l'avarice, ni les tourmens de l'envie : un air salubre et vivifiant les environne; l'exercice entretient l'équilibre des humeurs cl leur donne cette sérénité, cette hilarité qui est rare chez le peuple de Paris. Je ne suis pas surpris de la douceur de ces bous Helvétiens; un peuple libre et heureux doit être humain. Ce u'est pas seulement en Fi'ance où les accusés sont jetés dans des prisons obscures et malsaines, où ils languissent des années enlières; mais les Anglais, qui se vantent d'avoir un code criminel supérieur à celui des autres nations, retiennenl très long-temps les accusés dans des prisons sans les juger, et lorsqu'ils sont déclarés innocens, ils sortent de leurs cachots, ruinés par les frais et les dépenses énormes qu'entraine leui- réclusion. Ou dit que le citoyen Jean Howard, animé du zèle le plus ardent, s'occupe aujourd'hui du sort des prisonniers, et parcourt toute l'Eunipe pour coimailre l'état des prisons et la légi.slalion criiuiiiclle de tous les pays. Votre UngHshman, qui jure par saint Georges, ignoi'e, à coup sûr, que ce saint est autant révélé chez les Mahomélans que chez les Anglais, et que, par un beau miracle, il a rendu la vie au bœuf d'une pauvre veuve.
Madame la marquise est curieuse de savoir à quanti mon mariage avec mademoiselle Walter. Je suis mortifié de ne pouvoir satisfaire sa curiosité : les mariages sont, dit-on , écrits dans le ciel ; je la renvoie à cette page. Elle demande aussi des nouvelles de mademoiselle d'Arly Tout ce que j'en puis dire, c'est qu'elle a de l'esprit, une figure agréable, et qu'elle me parait très bien élevée, Paris est plus aimable que jamais ; les dames laissent l'aignille aui femmes de chambre, lisent les journaux, parlent de politique, lisent avec avidilé tous les ouvrages nouveaux, les jugent sans appel, brodent au lanibour, ou font de la tapisserie, se piquent de sensibililé, n'osent afficher une santé robuste, avouer un bon estomac, mauger devant témoins : a\oir un gi'and appétit serait d'un mauvais ton. J'en connais qui dînent chez elles avant d'aller diiier eu ville ; il serait peu décent qu'une femme de qualité ei'it l'appétit d'une bourgeoise. On déclame souvent conti'e les liens, les gènes de la société; on a tort. Paris est le pays le plus indépendant; dine-l-on dans une maison, 011 arri\e le plus tard possible, et l'on s'évade le plus tôt que l'on peut : un parent, un ami tombe malade, on envoie son laquais une fois , deux fois par jour pour s'informer de sa santé, et souvent on n'apprend sa mort que par un billet funéraire- Je connais une dame qui envoyait tous les jours savoir des nouvelles de sou amie, très malade; le laquais, pour se dispenser de la course, lui rapportait qu'elle allait un peu mieux : enfin cette dame se détermina à faire une visite à son amie ; elle apprit à sa porle qu'elle était morte depuis trois jours. Pendant ma maladie, quelques amis venaient m'exhorter à la patience, me dire qu'ils ne pouvaient rester plus long-
CORRESPONDANCE DE SllZETTE D'ARLY.
temps avec moi, parce qu'ils avaient des affaires , cent visites indispensables. Vn financier disait qu'à Pans on n'avait pas le temps d'éternuer. J'ai fait une maladie en province, j'avais toute la ville dans ma chambre; c est qu'en province on na ni l'opéra, ni des diners,mceut
visites à faire.
Je remercie la marquise des éloges qu'elle veut bien me donner- je suis fâché qu'elle n'approuve pas ma façon de danser, ni qu'à mon Sfie je dan.se encore. Pour me justifier je lui dirai que Platon a fait l'éloge de la danse, dans sa République, qu'il fut blâmé par les philosophes pour avoir refusé de danser à un bal du roi de Syracuse, et que le sévère Caton ajjprenait à danser à l'âge de soixante ans. Mais j'aime mieux être un mauvais danseur que de prendie un maitre à trente-deux ans. J'ai l'honneur de vous présenter mes respects.
LETTRE XCXIX.
MADEMOISELIF. d'ARLY A IB. DE EElFOÎiT.
Votre lettre , monsieur , ma fait le plus grand plaisir;
de l'attachement que vous avez pour moi. Je finirai ttion verbiage par ce vers de Voltaire ;
On n'aime pas, seigneur, si l'on ne veut aimer.
les détails que vous me donnez sur la ville éternelle, m m tércssent et m'instruisent. Je ne suis pas étonnée de votre peu de goût pour les veillées, pour les mirurs de la Rome moderne , et les perruques des dames ; tout cela est b.en étranger pour un sage comme vous. I.a multiplicité des titres l'orgueil de la naissance, des rangs, doivent être la passion dominante d'un pays privé de philosophie; et dans quel monde les hommes n'aspireiit-ils pas à s élever au-dessus de leurs semblables! l'orgueil de la prééminence a régné chez les anges. J'ai lu dernièrement , qu'à la Chine les marques de distinction sont les gilets jaunes et la plume de paon; celle des corbeaux anmmce la disgrâce Un Chinois doit être fier comme un paon , décoré de la plume de cet oiseau et du gilet jaune ., et plus humble qu'un corbeau, en portant la plume de cet animal. La garnison des monsignors, des moines, des prêtres, qui piotége Rome . ne pourrait la défendre contre un régiment français ou tudes(iue. La force de cet État est dans
l'opinion.
Votre description charmante des cascatelles de livoli, qui tombent avec fracas, de rocher en rocher, et vont enfin terminer leur course dans l'Anio , est l'image de la vie de ces ambitieux , toujours inquiets, qui roulent d'ecueil en écueil, et vont enfin s'engloutir dans le grand fleuve de l'oubli.
Je suis enchantée que vous appreniez la langue du Tasse et de l'Arioste, j'aurai grand plaisir à la parler avec
vous.
J'aurais voulu , comme vous , que Ion respectât la cendre de Trajan, et la statue du pieux Aiitonin; mais c'est le sort qui attend tons les monnmens humains. Cn jour, peut-être, les statues de Henri IV ot de Louis XIY u ex esteront plus; mais l'insconstaure et la méchanceté des hommes ne pourront abolir leur mémoii-e.
M de Lisieux vient d'essuyer une maladie grave , qui a beaucoup inquiété notre vallée; mais il s'est si bien défendu contre la Parque, qu'il a fait rayer , sa sentence de mort, et il jouit aujourd'hui des douceurs de la convalescence.
Veuillez contiimer, monsieur, â me donner de vos nouvelles. Le temps et l'absence usent l'amour ; mais l'amitié est un métal que le temps ne rouge pas : celle que j'ai pour vous est fondée sur l'estime, cl sur la reconnaissance
M. TOMMASINI A MADEMOISELIE d'AKIY.
Je gage, rarmima signora , que vous avez vu le chevalier avec un tendre intérêt , et que vous avez dit m petto : voilâ celui que je veux aimer. Sa pâleur , sa faiblesse ont dû vous toucher; de la pitié à l'amour il n'est qu'un pas, et si Césarine veut triompher deSuzette, je lui conseille de faire une petite maladie.
Je recois une caresse delà goutte, mais moins vive qu'à l'ordinaire. Ma Catherine m'a tout de suite mis au régime des privations : serviteur au vin, aux liqueurs, au 'café, ce véhicule de la pensée et de la digestion; me voilà sur la roule de la vie des pères du désert. Quel bonheur d'avoir une femme ! elle met son mari à la diete et à la raison. Per Bacco! tant de médecins anglais, français, allemands, chinois, et pas un seul remède pour la goutte!
A Londres , un homme se présenta chez un lord qui en était tourmenté, et lui fil dire, par un valet de chambre, qu'il lui apportait un remède contre cette maladie , l'ennemie du genre humain. .Comment est venu cet homme, demanda le lord? - A pied, milord. - Renvoyez-le; il aurait un bon carrosse, s'il avait un spécifique contre la
goutte.» .
Ma Catherine pourra bien me donner tout a la fois une Suzelle et un Alexandre, car elle s'arrondit de plus en plus. Elle met toujours clandestinement à la loterie , et moi je fais toujours de bons repas clandestins à la barbe de la goutte : ce qui me prouve qu'il faut vivre et vieillir avec ses défauts, par la bonne raison , que la perfection n'est que dans la tête de Dieu , et qu'apparemment nous ne serons parfaits que dans l'antre monde.
Schimo umUissimo dclla sua leggiaitra imagine dell' oimipotenle.
LETTRE Cl.
M. DE BEtFONT A M. DE IISIEIX.
Mon cher chevalier, ayez pitié de moi. Rome, ses fontaines, le sue ville, ses belles daires, ses oratorio , ses brillantes conversations, sou Colisée, sa basilique de Saint- Pierre , saint Pierre lui-même, tout cela ne peut me distraire un moment, et éteindre le feu de l'amour qui me consume Je ^ iens de rerevoir, de l'aimable Césarine, une lettre ch.-rmante, où brille l'esprit et le jugement ; sa belle âme compatit à mes peines; mais cette commisération, loin de les affaiblir, les rend encore plus poignantes. Sauvez-moi la vie, ou du moins rendez-la moi plus supportable ; vovez encore et la mère et la fille , parlez pour moi. pre.s.se^, suppliez. J'ai 60,flOO livres de rente, bien payées ; je lui en assure la moitié après ma mort , et pendant ma vie elle disposera à son gré de ma fortune. Césarine aime la vallée de Moutmoreiicy; j'achèterai la plus belle maison , le plus beau château qui lui conviendra. Si elle veut, je ferai rétablir à Taverny le château de ses pères. Nous aurons à Paris un bel hôtel , qu'elle meublera, embellira selon sou goût. Elle formera sa société , admettra à sa lable qui bon lui semijlera. Je m'eflorcerai de la
CORRESPONDANCE DE SrZETTE D'ARLY.
faire jouir de la même félicité dont sa possession m'enivrera; enfin, employez de jir;V'e toute votre éloquence, tout voire esprit, pour décider cette cruelle el aimable Césarine a faire mon bonheur. Vous me rendrez la vie, que je traîne au lieu d'en jouir.
Je ne vous parle pas d'un pays que vous avez connu ; les mœurs romaines m'ont encore plus étonné, plus frappé que la basilique de Saint-Pierre. Les anciens Romains tenaient les femmes dans la dépendance et dans la retraite; les dames d'aujourd'bui se montrent partout, et loin d'être dépendantes des liommes , elles les traînent en esclaves à leur suite.
Adieu, mon cher chevalier, vous êtes heureux, vous allez posséder une beauté qui vous aime , et que vous aimez ; vous avez un beau nom , un esprit de conduite , de l'érudiliou , du goiU pour l'étude, et une bonne sauté; qu'avez-vous à désirer? rien. Moi, le bonheur m'échappe; pourquoi avons-nous des passions? mais sans passion que serait la vie I J'attends votre réponse avec la plus vive impatience.
LETTRE Cil.
M. DE IISIEIIX A M. DE EELFO\T.
Mon cher Belfont, votre lettre reçue le soir, le lendemain matin j'ai monté à cheval, et suis couru, comme dit Racine , chez madame de (Jermeuil. Je lui ai coninmniqué votre complainte ; «Allons, m'a-t-elle dit, en faire la lecture à cette jeune entêtée, et essayer im dernier effort. » Elle a demandé ses chevaux , et nous sommes partis sur-le-champ. INous avons trouvé la mère et la fille occupées à faire des confitures; mais mademoiselle Césarine s'est sauvée dans sa chambre dès qu'elle a entendu le bruit de la voiture. Nous avons infortné madame d'Arly du motif de notre visite , et lui avons lu votre lettre. Elle nous a dit en soupirant : « Ce pauvre Belfont , je voudrais bien faire son bonheur; mais puis-je forcer les inclinai ions de ma fille .' Il est vrai qu'elle a dans la tête quelque chose de romanesque. — Elle tient de son père, a dit madame de Germeuil , qui , sous le nom de philosophe , ne pen.sait jamais comme un autre.» Après ce petit colloque, nous sommes montés dans la chambre de Césarine. A notre aspect , elle a jeté un cri de surprise , et a caché avec précipitation un papier qu'elle écrivait. «Mademoiselle, lui ai-je dit, notre visite parait vous surprendre. — Il est vrai , je suis dans un néjjligé peu convenable pour vous recevoir.» En effet, son habillement était de la plus grande simplicité , quoique propre et décent ; elle n'avait rien sur la tête; ses cheveux , qui sont beaux, flottaient épars. Cependant ce négligé , cet air de désordre lui .seyait très bieu ; elle m'a paru être embellie par la simplicité. Le cadre où elle était .semblait ajouter de l'intérêt à sa physionomie ; une petite chambre, un petit lit sans rideaux , des fleurs , des serins , deux têtes de plâtre , un clavecin , un petit bureau de bois de noyer, deux chaises de paille, une vieille tenture d'indienne; c'était là tout l'amenblement de cette cellule , qui en était encombrée, et qui pouvait à peine contenir quatre personnes. Ces meubles si communs , ce tableau d'une pauvreté noble , m'ont inspiré un intérêt touchant , et ce qui ajoutait à l'intérêt du tableau, c'est la vue d'une jeune personne bien née, qui , contente de sa fortune , de sa position , ne désirait, ni n'ambitionnait rien de plus. Elle s'est assise arec sa mère sur son lit, et madame de (ierineuil et moi
avonsoccnpé les deux chai.çes, Alor.s madame de Germeuil lui a dit que j'avais reçu une lettre de son cousin Belfont , qui la concernait. Je lui ai demandé la pernii.ssion d'en faire la lecture, à quoi elle a consenti. La lettre lue, nous avons gardé le silence dans l'attente de sa réponse. Madame de Gernieuil lui a demandé ce qu'elle pensait de celte lettre. «Je suis très reconnaissante des offres généreuses de M. de Belfont, de son attachement pour moi; j'ai beaucoup d'amitié pour lui , mais je ne puis accepter sa main. — Madame de Germeuil. Vous êtes entêtée, ma chère Césarine. — Si c'est un défaut de caractère, je ne me le suis pas donné. — Le chevalier. Sans doute , mademoiselle a lu Sénèqne sur le mépris des richesses? — J'ignore s'il les méprisait, je sais seulement qu'il avait une fortune de quarante millions. — Madame de Germeuil. Avez- vous renoncé au mariage? — Non , madame, car j'ignore comment je penserai dans \m mois. — Le chevalier. Peut-être mademoiselle a quelque objet en perspective, qui flatte plus son inclination? — Non, monsieur, en tout cas, je ne vous choisirais pas pour mon confident. — Le chevalier, ,1e ne suis pas assez heureux pour cela. — Madame de Germeuil. Nous vous donnons huit jours pour réfléchir. Songez que l'occasion échappe, et qu'un homme de mérite et une grande fortune sont un présent que vous envieraient bien des demoiselles de Paris. — J'en suis persuadée, je sens même que je fais une perte; mais telle est l'influence maligne de mon étoile , que je suis condanmée à la faire. — Madame de Germeuil. Mademoiselle, il n'y a pas d'autre étoile que notre caractèie qui décide de notre sort. — Cela peut être, madame. — Est-ce là votre dernier mot? — Oui , madame, je vous prie d'agréer mes remercimens, et de m'excuser .si je ne réponds pas à vos bontés. • .Sa mère lui a dit alors : . Ma chère Césarine, tu sais combien je désire ton bonheur, mais je ne puis le faire; tu connais notre situation , nulle espérance ne peut flatter notre avenir : songe à toi ; songe que tu perdras un jour ta mère. — Maman, chassons ces idées lugubres, laissez-moi jouir de ma félicité pré.sente ; si je refuse un brillant mariage, c'est que je suis très heureuse auprès de vous. «Aces mots madame de Germeuil s'est levée , a embrassé Césarine, en lui disant ; « Je ne désespère pas tout-à-fait du succès de ma mission ; j'attends beaucoup de votre esprit et de votre jugement. » Elle n'a rien répondu. Pour moi, je lui ai dit : «Si notre mère Eve vous eût ressemblé, nous n'eu serions pas où nous en sommes , le serpent ne l'aurait pas séduite. • Madame d'Arly , en descendant , nous a proposé à diner, mais faiblement; nous avons compris que ce n'était pas le jour du pot au feu. La pauvreté de celte famille la rend aussi respectable qu'intéressante. Mademoiselle d'Arly a beaucoup de caractère, une philosophie bien rare chez les femmes, et plus d'esprit qu'on ne lui en croit dans le monde. Je trouve même f|ue sa figure , qui ne séduit pas au premier coup d'œil , gagne beaucoup par l'habitude de la voir. Elle a de l'esprit dans les yeux , du mouvement dans la ))hysionomie et une expression piquanteet agréable. Au reste , mon cher Belfont, quel que soit son mérite , je vous conseille d'oublier une ingrate. Rappelez-vous que La Bruyère a dit ;« 11 n'est pas de femme assez parfaite pour empêcher un mari de se repentir, au moins deux fois par jour, d'avoir une femme » Et pour finir gaiment , je vous dirai avec Voltaire
,Si la maîtresse , objet de votre hommafic. Des Bjênics feux que yous ne peut brûler,
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
cherchez ;iil!ciirs un plus doux esclavage , Oa (rduve assez de quoi se consoler.
Faites votre cour à quelque l^elle Romaine. J"ai foulé , quelques mois , les ceucircs de Galon et d'Emile, et je n'ai pas trouvé le vice d'ingratitude chez leurs arrière-petites filles.
J'ai vu et admiré, comme vous, Saint-Pierre de Rome, ouvrage de dix-neuf papes, de douze architectes, et de cent quarante-cinq années de tra\ aux. A cette époque on bâtissait , à Londres, l'église de Saint-Paul , qui fut achevée dans trente-huit aus, et dirigée par un seul architecte, nommé Wren. Je préfère la façade de Saint-Paul à celle de Saint-Pierre.
Mou mariage avec la belle Angélitiue est toujours in statu quo ; il est comme iine pendule non moulée, qui n'avance ni ne recule. L'arrivée de son père amènera un déuoùment quelconque. Adieu , mon cher Beltont, voù.'î entendez l'italien ; gU augiiiu fcliciiiimi gioini
LETTRE cm.
MADEMOISELLE D'AIlE-f A M. TOMMASINI.
Je viens, caro maestro j de jiiuer une scène singillière. Je travaillais , mardi matin , à la confecti(in de nos conlitures, provision d'hiver, lorsque nous avons entendu l'approche d'une voiture ; j'étais encore
Dans le simple appareil D'uile beauté qu'oh vient tl'airucher au sommeil.
Je ine siiis réfiigiéè dans ma chahibre , piiant maman de recevoir la visité. Lés ariivaiis étaient madame de Gernieuil et lé chevalier, que ihâman a amenés dans ma cellule. J'ai jeté un cri de siirprisé, et enlevé précipitaramenl ma coiffe de nuit , et suis restée tout éîjouriffée ; je devais taire peur, précisément alors j'écrivais au chevalier ; j'ai bien vile caché ma feuille. Ils venaient pohi- lile liie une lettre du trop seisihle Bell ont, qui metail lesolfres les plus généreuses et les plus séduisantes; mais j'ai oppose le courage de Renaud aux. séductions d'Armide. Un m'a blâmée; j'ai donne de l'humeur. Je vois que dans le monde il faut être sans caiactère, et n'avoir d'opinion que celle des autres. Jlaman leur a proposé le diuér de la veuve; je tremblais qu'ils u'acceptasseut. Nous avions à peine de quoi donner à diner à Pjtliagore, ou au cousul l'abricius.
Apres leur départ, maman m'a fait quelques reproches. Elle accuse les livres de me gâter l'esprit , surtout le roman û'Eintlc , que l'on vient de me prêter. Je lui ai dit que c'était un traité sur l'éducation. « Traité ou non , m'a- I-élle répliqué, c'estâcoup sûr un livre dangereux , puisque le pailemenl l'a lait brûler avec ignominie, a J'ai nié la cimséqucnce. «Vous pensez, m'a-t-elle dit, toujours différemment que les autres femmes. — C'est que je me lève plus matin qu'elles. » » Mesdames, disait l'abbé Terrasson à des femmes qui lui reprochaieni la singularité dé ses opinions, je ne me lève pas à qualre heures du matin pour penser comme tout le inonde. » Je n'ai pas cité celle réponse à maman ; je me suis contenléc de mêla rappeler tout bas. Elle accuse aussi parfois la philosophie de mon père , ou son originalité, car ces mots sont synonymes pour bien du monde. «Il auiail pu , dit-elle, s'avancer, rétablir sa fortune; mais, connue vous, enterré au milieu de ses livres, il l'a repoussée : aussi le bel héri- I âge qu'il vous a laissé !— IVlaman , il w'a laissé son exem-
ple, .'cs vertus , et une excellente mère. » En prononçant ces mots , je l'ai embrassée , et tout a été fini.
Je viens de lire altentlveineni V Emile de Rousseau, qui fait tant de bruit. J'ai sauté pai-dessus la confession du vicaire savoyard. J'ai admiré la magie de son style ; j'ai ri de nombre de ses opinions , de ses paradoxes ; niais j'ai été forl satisfaite dé sou cinquième livre sur les femmes. « Une femme parfaite; dit-il , et un homme parfait , ne doivent non plus se ressembler d'esprit <|ue de visage. • Cela vaut beaucoup mieux que ce que dit La Bruyère de nous : «qu'il a connu des femmes, qui désiraieiit l'étie jusqu'à viiigt-deu\ ans , et ensuite dcveuif hommes » Mes vingl-deux ans sont sonnés , et je n'ai nulle envie d'imiter Tirésias; j'aimfe la dignilé de mon sexe.
Parlons encore un peu du chevalier ; il m'a paru itioins aimable qu'à l'Ordinaire. Il avait un air de gravité qlii ne sied point à sa physionomie : d'ailleurs de quoi Se mélet-il , dé vouloir me marier ? Noii, monsieur; je vfeUx vivl'e et mourir fille ; tel est mon bon plaisif. Cette visité , ce mariage, le chagrin de ma mère, causé par lilon refus, la douleur de Belfoiit , homme estimable ; tout cela m'a agitée le resie de la journée. Ma ressource, dans ces occasions, est d'aller herboriser dans la forêt; ce remède me réussit toujours : sans doute , l'air , qui rafraîchit le sang, et l'exercice, qui hâte sa circulation et divise les humeiirs, dissipent lès nuages de l'âmè. J'ai pris, pour m'ac(ompagnet', iha voisine Siizette, et nous voilà aux champs. Celle fille se plait avec moi , parce qu'elle me parie de son amant , qu'elle doit épouser bientôt.
Gl' amanti Sognano ad occUi aperti.
Séria sua.
jf. tOMMÀSIl'îI A MADEmOlSEEEE b'ARlT;
Je me suis beaucoup diverti, bella signorina , de l'ambassade du chevalier, qui va demander votre main pour son rival. Ce bon chevalier vous croit la tète romanesque; il ne sait pas que votre mariage avec lui est arrêté au ciel, dans le grand legistre des mariages, coiiime il était arrêté que le grand Cyrus prendrait la ville de Babylonc, et qu'Alexandre la détruirait ; et que moi chétif , j'épouserais la signora Caterina Bousquet. Si je suis laux prophète, je consens i être dévoré par un ours, comme les petits cnfans qui s'élaieut moqués du prophète Elisée; mais je gage, avec qui voudra, que vous serez un jour la comtesse de Lisieux. Un monsieur de Saint-Éloi, chargé de soixante ans et d'une belle fortune, vient d'épouser mademoiselle Horleusc de T , mon écolière,
âgée de vingt aus , n'ayant pour do! qu'ime jolie figure et son mérite. Elle chante assez bka,pcruna dilettante, danse beaucoup trop bien , per una signorina nobile. Elle entend l'art de la toilette mieux que d'Alembert les mathématiques , et connail mieux l'effet d'un i uban bien placé que Boileau celui d'un mot encadré dans un vers. Elle a été mon écolière pendant un an. Vous croyez peulétre que c'était pour apprendre l'idiome italien ? INon , elle savait que ma profession euseignanle me niellait à même de voir beaucoup de monde, et elle comptait sur mon liabiiclé (lour lui trouver un mari. Un riche mariage était sa pensée habituelle ; ce désir la consumait . comme sainte Thérèse était consumée du désir d'épouscf Jésus-
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
(llirisf. Peu lui fmpnriait cfue snn mari fCil vieux , sourd , poila(;ie, soi, pourvu qu'il filt i-iclie. Klle me disait : « Vous avez des coiuiaissanfes , à votre place je ferais dès uiariafjes ; eela vous rendrait plus que votre italien. » Un jour , impatienté de ses propos, je lui dis que je ne voulais pas mexposer aux reproches des maris uiérontens des prcsens que je leur aurais faits. Enfin , la demoiselle a tant soupiré, minaudé, dansé, chanté, qu'elle a trouvé uu vieil oison , qui s'est pris dans le piège. Le curé a béni le mariage ; je le bénis aussi , et souhaite qu'il soit aussi fortuné que celui de Philéuion el BaUcis. Cet époux m'a chargé de lui composer une bibliothèque , c'est-à-dire de Iapi.s.ser soii cabinet de livres, tomme il ne lient pas à la qualité, mais à la quantité, je les achète en niasse. Je lui ai donné tout Crevier, tout Le Beau, tout Rollin, les Mémoires des iMonfpensier, des Molleville, les romans de La Calprenède . de Scuderi , tous ceux de l'abbé Prévost , les Causes célèbres, tous les poi-les bons et mauvais : enfin , ses tablettes , qui sont en acajou , sont très richemcnl garnies. J'ai failli à lui acheler/f* Vércs de l'Église ,k\ Bossuet tout entier.
Je ne suis pas étonné que le style de Rousseau vous enchaule : pqur son système d'éducation , il est bizarre et inipralieable, et bien deS mères ont déjJ pleuré le malheur d'avoir adopté ses principes. Pour .sejuslitler, il dil ; «On ne m'entend pas, le langage humain n'est pas assez clair; Dieu lui-même, s'il daignait parler ce langage, ue dirait rien sur quoi l'on ne pût disputer. » Je trouve celle raison assez, mauvaise. On enlend très bien Racine et l'énelon ; mais Jean-Jacques a fait une suite à son Emile, que je bl.lme encore plus. 11 rend Sophie infidèle el coupable ; c'était doue pour nous prouver que son système d'éducation ne valait rien.
Ma Catherine vous fait .ses cofhplimens. Elle me gronde souvent , c'est ce qui .soutient sa santé ; mais je suis accoutiuné à ce bourdonnement , comme le voisin d'une église s'habilue au bruit des cloches.
Aino sempre mollissimo la m!a vezzozd alunna.
M. DE BEIfONT a MADEMOISEtLE d'arT.T.
J'ai ignoré, mademoiselle , la maladie de M. de f Jsieux, e'ie m'àilrait vivement inquiété; c'est l'homme le plus aimable, le plus digne d'être aimé , que je connaisse. Sous les agrémens d'un homme du monde, il cache un esprit juste et beaucoup d'instruction et de philosophie. Je ne doule pas de son mariage avec la belle Angélique Waltcr, ils sont faits l'un pour l'autre.
L'absence a ses plaisirs, payés, il est vrai, un peu chèrement. Une lettre de vous est un breuvage délicieux , qui m'étourdit un moment et me fait oublier mes peines. Le lotos, dont parle Homère, a la même propriété; quand votre lettre arrive, je l'ouvre avec vivacité, mes yeux courent rapidement sur chaque ligne, ensuite je la relis avec plus de calme et de sensualité. 11 y a toujours une douceur sécrète à aimer, même sans être aimé, et si l'on m'offrait des eaux du Lélhé pour vous effacer de mou crrur, je les refuserais. On a dit de Pélrar.juc dans un joli vers :
Vingt ans il fut heureux du seul bonheur d'aimer.
Les dames romaines n'opèrent pas ce miracle, malgré leurs belles têtes et leurs belles épaules , qu'elles étalent à
nos yeux; j'en vois autant aux belles .statues. (les dames ont de l'esprit naturel , de la vivacité, soûl dniiriées du désir déplaire; mais leur conversation est aussi siérile que leur territoire ; elles ue sont occupées que de leurs toilettes , de leurs intrigues et de celles des autres. Leur lecture se borne, pour celles qui lisent,! leurs poètes erotiques , aux sonnets du jour, qui iiiondent la ville, et à d'insipides romans , traduits du français. Ou croirait être ici dans l'Ile de Paphos, l'amour y a ses autels ; tout le monde en parle , même les éminenees et les jeunes demoiselles. On demanda un jour, devant moi , à une dame, des nouvelles de sa fille; elle répondit qu'elle avait le mal d'amour. Croiriez-vous que j'ai vu danser des jeunes femmes avec des ecclésiastiques , qui lem- parlaient souvent à l'oreille. Les Romaines passent pour superstilieu.ses, mais j'en connais plusieurs que l'on pourrait, tout au plus, mettre dans la classe des déistes.
Ou se souvient toujours ici de Léon X , de soii esprit , de ses talens , de sa magnificence et de son siècle , appelé par excellefice il sedicesiino. Les sciences, la poésie, les arts brillaient alors du plus grand éclat : le grec et le latin étaient la langue des savans et des pocfes, et nombre de dames romaines se distinguaient par leur esprit et leur érudition ; mais cette lumière s'est éteinte , ou ne jette plus qu'un rayon pâle et mourant.
Je ne suis encore le sigisbé d'aucune dame; cependant une grande marquise ayant perdu le sien, mort subilement , le lendemain on m'a offert sa place. Cette dame n'a que trente-cinq ans , mais , dans ce climat , c'est déjJ une fleur d'automne : elle est riche en argent et en embonpoint. J'ai demandé quelles étaient les fonctions de cetfe charge: «Le matin, m'a-t-on dit, vous irez attendre dans nu salon le lever de votre dame ; ensuite vous assisterez à sa toilette, où vous lui rendrez de petits services. Vous chercherez à l'amuser par des contes, par le récit des anecdotes du jour; vous la suivrez à la me.s,se, à la promenade ; vous lui tiendrez compagnie jusqu'à l'heure de son dîner ; vous retournerez dîner chez vous. Vers les six heures du soir, vous irez la retrouver à sa seconde toilette; après quoi vous v(ms rendrez ensemble, ou à l'église , ou al corso. De là vous irez à la conversation , vous ferez sa parlie de jeu. La galanterie vous oblige , en jouant, à quelques petits sacrifices, à repousser les faveurs de la fortune. V'ous l'enivrerez de louanges. Vous vous garderez surtout de faire voire cOur ou de parler long-temps à quelque jolie femme. • Je n'ai pas été séduit par le charme de celte association , et j'ai refusé l'honneur d'être le sigi.sbé de la marquise Angelina.
Je suis allé au Campidoglio. .le sais assez mon hi.stoire romaine pour avoir de grands souvenirs ; poursuivi par cette idée , je suis arrivé devant la statue de MaVi- Aurcle. L'effigie de ce sage empereur m'a tiré de ilià ré\erie ; j'ai cru voir le génie de l'humanité qui venait me réconcilier avec les hommes. Sa statue est en bronzé doré; il est à cheval, tenant la bride d'une main et un élendard de l'autre. Au reste , on a élevé un édifice sur les ruines de ce fier Capitole.
Lorsque Romuius bâtit le lemple de Jupiter Capîlolin, !a nionlagne était couverte d'une vaste forêt. Jupiltr, dans ce temple, y était représenté assis , la foudre d'une main, la lance dans l'autre. Je ne .sais pourquoi les hommes peignent toujours ce dieu armé de son louuene. Pourquoi ne pas le peindre avec le symi)ole de la boulé et. de la clémence. Ce temple était rempli de troiihces et &é
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
riches présens, offerts par les consuls, les généraux et les rois. Les portes étaient de bronze, ornées de lames dor. Au-dessous du temple étaient les livres de la Sibylle de Cumes , gardés par les décemvirs.
J'ai vu avec étonnement le vaste colisée de Vespasien; il pouvait contenir quatre-vingt-cinq mille hommes. Ouelle nombreuse as.seml)lée pour voir répaudre le sang humain, et quel diverlissement féroce!
Je suis retourué plusieurs fois au Muséum. J'aime à me trouver avec les grands hommes qui l'habitent, César, l'empereur .\uguste, Charles -ynint, Léon X. J'y vois la statue de Zenon , qui a conservé son air austère; la Ile d'Archimède , de Diogéne et de Virgile. On dit Rome peuplée de soixante mille statues , c'est une belle (olonie.
Les eaux de cette ville sont magnifiques ; mais ce n'est |)lus la magnificence et l'abondance du siècle d'Auguste. Au rapport de Hliuc, Agrippa fit construire, dans le cours d'une année, sept cents réservoirs et cinq cenus fontaines, et ce nombre fut encore augmenté dans la suite.
Vous avez, mademoiselle, un compliment à nie faire, j'ai l'honneur d'être berger d'Arcadie, hélas! sans troupeau, sans houlette et sans bergère. L'académie des Arcades a daigné envoyer, à moi chétif , un beau diplôme, qui m'admet dans son sein. Le cardinal de Bernisni'a dit, à ce sujet , que j'étais là en bonne et en mauvaise compagnie. Je me suis promené dans le bosco parrado , jardin appartenant à cette académie, situé sur le penchant d'une colline. J'ai cru me trouver sur le mont Hélicou , mais sans être agité d'une fureur poétique : mon astre, eu nais- .sant , ne m'a pas formé poi-le. Dans la salle on trouve le portrait de Fontenelle, de madame du Bocage, d'une dame de Saint- Vital, de Parme, du cardinal de Bernis, et de la célèbre improvisatrice Corilla.
Vous savez que l'Arcadie était le séjour des bergers. C'est là , qu'à l'ombre des bois , en jouissant d'une vie tranquille et fortunée , on entendait une musique champêtre, et [[ue des vers, faciles et doux, célébraient l'amour , les charmes et les plaisirs de la campagne. L'académie des Arcades a pour fondateurs quatorze savans, qui se rêunissaieut chez la reine Christine de Suède, qu'ils choisirent pour prolectrice. Elle a pour armes la flûte de Pan à sept tuyaux, et unecouronne de pin et de lauriers: des princes, des empereurs se sont fait une gloire d'y être admis. Si vous voulez , mademoiselle , jouir de la même gloire , je me charge de vous proposer , et je vous promet,s que les Arcadiens seront flattés d'avoir une si belle fleur dans leur jardin. Mais tout s'achète; l'honneur ([ue l'on ma fait me donne quelque inquiétude. Je suis embarrassé pour mon discours de réception ; il y a belles années que j'ai fait ma rhétorique. Si j'étais à Paris, je prierais l'éloquent Thomas , le bel-esprit Dorât , de me prêter leurs plumes, ou j'invoquerais le génie de Marmontel.
Daignez, mademoiselle, sourire â mes hommages , me conserver votre amitié, et tolérer avec indulgence la passion que vous m'avez inspirée.
MADEMOISELLE D'aRLY A M. TOJIMASIIVI.
Caro maestro, ne rêvez- vous pas lor.sque vous voulez gager que le chevalier sera mou époux. Voilà de ces songes qui sortent par la porte d'ivoire. Ce galant che-
valier m'a fait opérer des miracles ; il m'a rendue double comme Pythagore, qui était , au même jour et à la même heure, à Crotone et à .Mélaponte. Voilà de l'érudition que je vous dois. Lo ringrazlo.
Je suis fort aise du luaiiage de mademoiselle Hortense avec un vieillard de soixante ans ; je l'ai connue , et je ne sais pourquoi elle ne me plaisait pas : c'est je crois, qu'elle manque de naturel; tout est grimace et affectation chez elle. H eu est de la fausseté des manières , comme en musique de celle d'une voix : on pourrait dire à mademoiselle Hortense : vous parlez faux , comme l'on dit vous chantez faux.
Je vous ai dit , je crois , que M. de Lisieux m'a trouvé la tête un peu romauesque. yuoi. être pauvre et refuser un riche mariage ! quelle déraison ! comment peut-on vi^re heureux sans un carrosse, sans occuper un vaste hôtel encombré de valets? Je disais hier à madame de Germenil : « Si l'on ne me répétait pas sans cesse que je suis pauvre, je ne m'en douterais pas. Mais quand je me serai promenée tout le 'jour dans un carrosse , couronnée de diamans; quand j'aurai fait nombre de visites, vu le spectacle, que je rentrerai chez moi, excédée de ma journée, démon insipidité, croyez-vous qu'un mari qui me serait indifférent me dédommagerait de l'ennui du jour?»
Je ne vous en dirai pas davantage pour aujourd'hui ; nous dinons en ville, c'est-à-dire hors de chez nous, chez le père de Suzelte: ce bon fermier a voulu absolument nous traiter. C'est un vrai patriarche, en cheveux blancs; je trouve qu'il lessemble au patriarche Jacob, à cela près qu'il n'a bu nn verre d'eau de sa vie. Aussi un jour fut-il étonné, stupéfait, en me voyant refuser sou vin, et boire de grands verres d'eau.
Jddio , carissimo dottore e maestro. Écoutez bien cette sentence de Métastase:
Al destino Opporsi è van , son le vicende umane Dei falli , awolte in tenebroso vélo.
LETTRE CVH.