M. DE USIEUX A MADEMOISELLE SUZETTE
Je suis très reconnaissant, mademoiselle, de l'intérêt que vous daignez prendre à ma résurrcclion. Si j'avais franchi le pas, vous auriez eu, à coup siV dans la nuit, la visite de mon ombre; car vous savez que ce n'est que dans la nuit que paraissent les reveuans et les esprits aériens. 11 est vrai ()ue j'ai passé luiit jours de convalescence à Montmorency, coinme vous l'a appris madame la marquise. Je suis aussi Hatté qu'étonné de l'intérêt pressant que prend ;i moi cette dame énlfiiiialique. J'ai beau chercher dans ma tête toutes les marqui.ses que j'ai pu connaître, je n'en vois aucune sur qui je pui.sse appuyer mes soupçons, ù moins que ce ne soit madame de Lusse, âi;ée de soixante-neuf ans, mais qu'on dit morte dans sa terre depuis six mois. Elle .sera peut-être ressuscitée pour avoir le plaisir de voyager avec vous. Morte ou vivante, je me recomtnande à ses bontés.
L'idiotisme de ces êtres dégradés que l'on nomine crétins doit embarrasser la philosophie sur la nature de lejirs âmes, et poiirrait fournir des argumens ou des sol)hismes aux matérialistes. Descartes semble donner la solution de ce problème; il prétend me la communication de l'âme et du corps est impossible sans la volonté de DieiJ, et Dieu n'aura pas permis que l'âme d'un crétin communiquât avec son corps. C'est tout ce qu'on peut dire de mieux sur un pareil sujet. Au reste, je laisse ce problème à résoudre au concile qui aura lieu Tan 2210. je suis un peu sceptique; je ne crois pas que les crétins portent bonheur à jeur fauiille, pas plus que portait bonhour Ji Lopis XI ja petite Vierge de ploqU) attachée à son bonnet, et ù Henri 111 son chapelet ù tètes de morts suspendu à sa ceinture.
Je ne suis pas surpris du sang-froid de votre Anglais. Deuxcho.ses m'ont frappé à Londres; la première, c'est leur générosité pour les poètes et savans, qu'ils enrichis,sent par leurs souscriptions. Pope a retiré mille guinées tie ses traductions de V Iliade el de VOilysséc. Uii lord, dont j'ai publié le nom, mena un homme de lettres chez un hoinme eu place, et , qu lieu de présenter l'écrivain à l'homme supérieur, il présenta celui-ci au poêle. On rirait en France i|'un pareil procédé. La seconde phose, c'est |a sérénité el la tranquillité d'âme qui brillent sur le visage des Anglais; c'était une des qualités dislinctives de lord Maleborough. On voit les criminels Irayerser la ville sur des charrettes, parés de leurs plus beaux h^liils, ^yaut des gants blancs et des bouquets; ils inarchent d'un air calme et riant- L'u de ces criniinels fit un jour arrêter la r'iarretle devant le logis d'un caliaretier, et lui deniancla s'il u'avait pas perdu tine aiguière d'argent : celMi-ci répqndit qu'en effet on Iqi en avait vo|é une depMis ptti.iDonnez-mpi i\ boire, dit je volein-, et je vous en apprendrai des nouvelle». » Le cabaretier, tout jpycuif , fait appcu'lcr ilu viji. Le voleur boit et régale ses c^iu^ra4es d'iulurluue , et dil ensuite ^ cet l|oiini|c : « C'est
moi qui vous ai volé votre aiguière, je vous la rendrai à mon retour. » U se fait peu d'«xéculions où n'arrive quelque aventure pareille , et le peuple applaudit et comble ces malheureux d'éloges. Pendant que j'étais â Londres, dans quinze jours trois filles se sopt pendues d'un désespoir causé par l'amour.
A Londres, les gens de qualité s'occupent plus de science et de littérature que nos seigneurs français. INoire cour aujourd'hui, à cpielques exceptions prés, comme M. de Nivernois et M. de Beauveau , est l'asile de l'ignorance. A Paris , ce sont les journaux qui fixent la réputation des ouvrages. Les fenniies et les gens du monde attendent l'arrêt d'un Fréron on d'un Desfontaines pour savoir s'ils trouveront un livre bon ou mauvais, et l'arrêt des journaux est sans appel, leur jugement irréfragable. A Londres, ce sont les gens du inonde et les hommes de lettre.? qui jugent les nouveautés.
Je pense , mademoiselle , que vous touche? â la fin de votre voyage. Le soleil a repassé léquateur, et sans doute vous retournerez bientôt à Genève. Me sera-t-il permis d'aller voir celte jeune divinité qu'environnent les muses et les grâces? Celte phrase a une coulein- poétique; mais l'enthousiasme que vous inspirez ne se contente pas du langage de la prose.
LETTRE CXL
M. DE BEIFOIVT A MADEMOISELLE d'ARIÏ^
J'accepte, mademoiselle, avec grand plaisir l'emploi de sigisbé (pie vous m'offrez auprès de vous , si la mode en vient à Pan^, ce que je désire : Je vous prierais même de ne pas alléger mes chaînes ; plus vous les resserrerez . plus elles me paraitront douces pi faciles à porter. On ne me veira pas apprès de vous avec un visage triste et allongé, comme les sigisbés d'Italie, dont la plupart ressemblent à des maris ennuyés; mais quand on se voit tout le jour, qu'on a la tête et le cœur vides, que dans ses entretiens on a passé en revue toutes les personnes de sa connaissance, épuisé les anecdotes du jour, il faut nécessairement finir par l'ennui.
Dn grand mariage arrêté, vient d'être rompu ici pour cause de sigisbéisme. La jeuqe future voulait que l'on mît dans son contrat, que le marquis un tel serait son cai-aliere senentc. Le futur voulait stipuler que ce serait son ami , âgé de quarante ans , homnie petit et laid. La signoro disait qu'elle n'avait pas besoin d'un singe dans son antichambre. Entêtement de part et d'autre , et le mariage a été renvoyé aux calendes grecques. Qui blâme la fanciulla? qui blâme lo sposo ? Je vous laisse le procès à juger.
Je n'ai point encore rencontré les ombres des illustres Romaines que vous nie nommez. Je vois beaucoup de nez à I3 romaine, c'est fout ce qiji reste de ces rois de la terre.
11 vient d'arriver ici itne aventure fort tragique, qui occupe toute la ville, et fournil abondamment à la conversation. Un trinitaire, âgé de trente -quatre ans, d'une belle figure, fréquentait beaucoup la nia)son d'une veuve, jadis galante, aujourd'hui vieille dévote; de plus était son confesseur. Cette veuve a une fille charmante, nommée Rosfilinda, dont le moine était amoureux ; il lui porlait continuellement des fleurs, des confilures, des reliques. La jeime personne l'accueillait avec indulgcuce el douceur. Cepeucjanl ou lui a prgposé uu
CORRESPOi\DAiNCE DE SUZETTE D'ARLY.
mariage avec uu fieulillinmme bolonais. L'affaire s'est traitée secrêlcnieut , et n'a éclalé qu'après la signaliire du contrat. Dès que le moine en a été informé, fnrieu\ , il a couru chez Rosalinda, ;"i neuf heures du malin. Il connaissait les êtres de la maison; il est allé droit à sa chambre, la clef était à la porte : il entre, trouve Rosalinda dans son lit , veut abuser de sa situation ; elle se défend, jette des cris perrans. Deux fenunes accourent ; le trinitaire tire un poignard pour les éloigner: l'une d'elles, plus courageuse, se jetle enire le litet le moine, qui , dans un accès de rage , la poignarde et s'enfuit. Vous croyez , sans doute , que ce religieux assassin a été puni. Non, les moines l'ont fait évader; il est allé dans un autre monastère vivre paisiblement , et étouffer ses remords, s'il est capable d'en avoir.
J'ai suivi votre conseil pour mon discours académique , je l'ai assaisonné de louanges. J'ai parlé de Virgile. d'Horace, d'Ovide, du Tasse, de l'Arioste, enfans de rilalie, et sa gloire. J'ai nommé le Tasse le premier des poètes modernes; quelques Anglais ont murmuré. Je suis fâché d'avoir blessé leur amour-propre, mais je ne puis louer les uns qu'aux dépens des autres. Horace a loué Auguste aux dépens de la postérité, en lui disant que la terre avouait qu'on n'avait jamais vu el que l'on ne verrait jamais aucun mortel qui légale '. Au reste c'est mou opinion. Je préfère le Tasse ù Millon, Renaud et Armide, et surtout Herminie, aux diables changés en pygmées , et au péché qui épouse la mort.
Les règlemens de cette académie sont gravés sur une pierre; un des articles vous fera sourire: « 11 est défendu de lire ici de mauvais vers. » Jamais ordonnance ne fut plus mal observée; je crois qu'on déviait l'afficher ù la porte de toutes les académies. Mon discours a été applaudi, et m'a vain une vingtaine de sonnets h ma gloire, que je conserverai dans mes archiv&s, comme des litres de noblesse: cependant je n'en suis pas plus glorieux. Je dois vous avouer que la veille de ma réception, j'avais donné uu grand dinerà douze des principaux Arcadiens, ce qui a pu servir à faire valoir mes talens.
Les dames romaines d'un certain rang ne marchent point , elles ne se servent de leurs jauibes que pour passer d'un appartement à l'autre: aussi leur démarche n'a ni grâce, ni facilité. Vous passeriez ici pour Alalanle , et nulle beauté n'oserait vous disputer le prix de la course. Les dames se promènent tristement en voiture , dans une rue que l'on appelle // Corso Me cours \ Voltaire a dit que la promenade était le premier des plai.sirs insipides. 11 a rqison , s'il parle de celle de Rome, et même de celles des Tuileries; mais la promenade à la campagne, dans les bois, sur les prairies , oii la nature nous offre sans cesse des tableaux rians et divers , me parait uu des plaisirs les jilus agréables el les plus vifs , à moins d'avoir un cœur sec et la tète vide.
J'ai assisté à une fête solennelle , dcmnéc dans uue église. Il y avait nue superbe illumination , une musique brillante; on n'y songeait ni au patron pour qui .se donnait la fête, ni même à Dieu; on parlait, on se proinenail , on applaudissait, et un étranger, non prévenu, aurait cru être dans une salle de spectacle. N'étan ni artiste, ni antiquaire, comme M. l'abbé Barthélémy qui est venu recueillir en Italie des médailles , des camées^
1 Nil oriturum alias , nil orluni laie falentes.
et des raorcetiux antiques, je m'en tiens aux nouveautés ; je me borne à observer les mœurs, les usages el les magnifiques tableaux de la nature.
D'après vos conseils, j'étudie la langue du pays, je fatigue de mon jargon et Romains et Romaines. Je suis les préceptes de mon maitre, qui me crie sans cesse aux oreilles : Parli v. s. sempre o benc , o maie, ,1e suis animé par l'espérance de pouvoir un jour m'entretenir avec vous dans cet idiome.
Non sard il siio maestro, conie ella dice, ma sempre il suo discepolo tenero , sforlunalo e fedele sin a la morte.
M. TOUIHASIM A IIADEMOISELLE d'ARIY.
Il faut , vezzoza signorina , qu'un roman finisse par un mariage, ou par la mort du héros ou de l'héroïne, ou par la folie, comme dans l'Arioste. Je ne vous connais aucun penchant pour la folie , pas davantage pour la mort ; doue vous ne pouvez finir votre roman avec le chevalier que par le mariage. Vous vous prévenez un peu trop contre cet aimable seigneur. Je lisais dernièrement que milord Bolinlirocke, banni de son pays, rongé de mélancolie et de .soucis, d'ailleurs honune volage et avide de jouissances, trouva sur son chemin l'amour qui retourna son caractère, lîxa son inconstance et dissipa ses chagrins, corne un hel sole na.sccnte disirugge la nebbia dilla mattina. Il deviut amoureux de la marquise de Villette, nièce de madame de Maintenon, demanda et obtint sa main, et depuis il est resté amant, berijer, époux fidèle : ainsi fera, et finira le chevalier. Je veux vous donner une preuve de la solidité de son caractère et de la noblesse de ses sentimens. A l'âge de vingt ans , il devint éperdument amoureux d'une daine âgée de trente ; il fut tendrement aimé. Après deux ans d'une liaison intime, la daine fut obligée daller joindre son époux dans une cour étrangère, où elle est restée dix ans. Son mari mourut, ne laissant à sa veuve que des dettes et une vaste collection des lettres de ses maîtresses. Elle revint à Paris; des maladies, encore plus que l'injure des ans, avaient flétri l'éclat de sa beauté, elle n'était phis ch' una languidella rosa , séparée de sa lige, del materna sielo : de plus la paralysie la priva d'une de ses jambes, et la condanma à la retraite. Eh bien, dans cet état, le chevalier la voit presque tous les jours , et je ne puis douter, malgré son silence , qu'il n'écarte d'elle l'indigence. Ce bon chevalier, dans .sa dernière maladie, m'a prié d'aller prévenir celte dame de sa situation, en lui cachant son danger. J'ai trouvé dans un petit appartement, au quatrième étage, une femme maigre , pâle , fléirie , éclopée ; mais de beaux yeux , des débris de beauté, disaient encore, comme le Colisée : • J'ai été belle. » La nouvelle de la maladie de M. de Lisieux l'a beaucoup effrayée. « l'auvre chevalier, s'écriait-elle, si je le perds, que vais-je devenir? je resterai sans asile, abandonnée dans l'univers. » Je la rassurai , lui piolestai que la maladie n'était pas dangereuse. « Ne soyez pas étonnée , monsieur , me dit-elle , de ma douleur ; je perdrais l'ami le plus tendre , |le plus aimable, le plus généreux, et je resterais sans consolation, impotente et pauvre; j'ose vous en prier, venez tous les jours me donner de ses nouvelles; j'irais le .soigner, lui servir de garde, si je pouvais marcher. » Depuis cette première visite, pendant le cours delà maladie, je lui
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
ai porté tous les jours le Bulletin ; je lui ai inspiré de la confiance , et c'est d'elle que je liens le récit que je viens de vous faire de leurs amours. Elle a ajouté : • 11 y a un mystère que je ne puis pénétrer , et dont je soupçonne qu'il a le secret. A mon relour à Paris, après la inori de mon époux, j'empruntai de l'arivent: je me disposais à vendre des meubles pour m'acquillcr, mais mon créancier, à ma grande surprise, vint me rendre mon billet, en m'annonçant qu'il était payé, sans vouloir m'expliquer l'énigme de ce remboursement. » Que pensent mademoiselle Suzelle et mademoiselle Césarine, du procédé de cet homme léger, frivole, qui n'est pas digne de leur correspondance? Ce ne sont pas les secours pécuniaires qu'il donne à cette infortunée qui excitent mon admiration ; rien n'est si facile que de faire des largesses de son superflu , c'est même la seule manière d'obliger des favoris de la fortune; mais, par un sentiment de reconnaissance et le seul souvenir d'un amour heureux mais éteint, sacrifier lous les jours des heures de plaisir pour aller voir une fennne infirme, pauvre, âgée, dépouillée de tout charme, voilà de la vertu, de la grandeur d'âme. Son exemple m'a tellement sédi:it, que moi , qui n'ai jamais été amoureux de cette dame , je vais la voir très souvent avec ma Catherine, qui cherche à lui être ulile> et qui l'amuse par .son babil.
Voulez-vous que je vous raconte une action édifianle de cette chère Cateau ? Le jour de la Vierge , elle alla â confesse, et, â son retour , elle se jela à mes pieds, en me demandant pardon. «De quoi, ma chère? — Je t'ai volé neuf francs. — Kt comment? — fSiu- la dépense du mois, que j'ai un peu enflée. J'avais emprunté cet argent pour mettre à la loterie. — Je t'ai dit ceut fois que la lolerie était un piège tendu par l'avarice et la rapacité aux simples d'esprit et aux dupes. —J'avais révè que la sainte Vierge m'avait donné trois numéros. —Tu rêves souvent t»ut éveillée; apprends que la sainte Vierge ne se mêle pas de la lolerie ni de les affaires; mais, ahsoho te à pcccaiis tuis. à condition que tu n'y reviendras plus.» Vous voyez que la confession , que vous n'aimez guère, je crois, est de quelque utililé , quoique le chevalier dise que puisque Dieu nous entend, nous devons nous confesser directement à lui.
Voici un petit trait de sagesse de mon écolière de quarante ans. L'autre jour elle me dit, après avoir fermé toutes les portes ; « Mon cher Tounnasini , il faut me rendre un grand service; je vais jouer à la campagne, dans la tragédie de Racine, le rôle d'Iphigénie. « Vous, madame!—Oui, j'aime ce rôle â la pa.s,sion.— Et quel service puis-je vous rendre? J'avais pein- qu'elle ne voulilt que je fusse .son Achille.— Vous connaissez Lekain, je voudrais que vous l'engageassiez à venir me donner quelques leçons.— Je doute qu'il le pnis.se; il est fort occupé; mais je le verrai et vous porterai sa réponse. — Je sais déjà deux scènes; je vais les réciter devani vous. » Elle s'est levée, s'est enveloppée la télé d'un voile, et m'a déclamé les deux scènes. J'écoutais .sans rire el sans bâiller, c'est tout ce que je pouvais faire; j'ai un peu critiqué et beaiKoup loué, c'était le parti le plus prudent. Si les hommes sont fous, ce n'est pas ma faute; leurs sottises, leurs folies font vivre les marchandes de modes, les vendeurs d'orviétan, les avocats, les procureurs, les maîtres de dan.se, les comédiens, e tutti quanti.
Pour vous donner une idée du talent poétique du chevalier, je vous envoie trois quatrains de sa composition,
qu'il a mis au bas des portraits d'Henri IV , de Rousseau et de Sully; il m'a permis de les copier.
Sous le portrait d'Henri IV.
Facile sans faiblesiic , et prudent sans détour. Intrépide aux combats, peut être téméraire. Il connut l'amitié, la clémence, l'amour, El conquit ses sujets pour en être le père.
Pour Sully.
Ministre vigilant, économe sévère.
Admirable au conseil , héros au champ d'honneur, Rien n'alléra .jamais son grave caractère; Il adora son prince, et mérita son cœur.
Pour Rousseau.
Écrivain éloquent , philosophe sensible , De la vertu, des mœurs, a\Mre courageux. Mais bizarre, inquiet, orgueilleux , susceptible. Égaré par son cœur, il vécut malheureux.
L'aimable chevalier me disait à propos de ces vers ; ■ Je les fis au sortir d'une conversation avec une femme charmante. Métastase, avant de composer, lisait quelques stances du Tasse ou d'Horace, qu'il savait par cœur ; et moi si j'étais poète, je ne monterais sur le trépied qu'après une heiu-e d'entretien avec une femme jolie et spirilueile. »
Non dubiti, bella signorina, delta mia rispettosa amicizia.
LETTRE ex m.
MADIUE TOMMASIM A UADEUOISELLE d'ARLY.
Il y a, ma chère demoiselle Césarine, bien du temps que j'ai envie de soulager mon cœur avec vous, et de vous prier de me rendre un grand service , ainsi qu'à mon mari; vous savez que je l'aime bien tendrement; et, le croirez- vous, je tremble pour le salut de son âme ; mes cheveux se dressent sur ma têle quand je songe que dans l'autre monde nous serons séparés l'un de l'aulre, et qu'il .sera damné élernellement. (Juel donunage! c'est un si brave homme ! Il m'aime bien , ne me fait aucune infidélilé, ne ment jamais, excepté quelquefois pour rire; il ne dit jamais du mal de personne, donne aux pauvres autant qu'il peut , et souvent plus qu'il ne peut ; mais à quoi sert tout cela s'il pèche du colé de la religion i II esquive tous les jours maigres, et va diner en ville pour faire gras, truand je lui reproche sa conduite , il me répond que Jésus-Christ dit à saint Pierre : ■ Mangez ce qu'on vous donnera, » comme si .lésus-Christ avait pu parler ainsi. Les jours dejei'me il prend du chocolat le matin, sous prétexte que le liquide ne rompt pas le jei'lue ; quand je lui lis la fie des .••■aints , il se moque de leurs miracles, et dit qu'il y a un saint Ario.sie qui en a fait de plus étonnans: je n'ai jamais enlendu parler de ce saint Arioste. Il .se moque aussi des reliques et de saint Louis, roi de France, qui en a acheté pour cinq millions; il dit qu'il fait plus de cas d'une livre de bon quinquina que de toutes les reliques de la Sainte-Chapelle ; cela fait frémir. Il ne croit pas non plus à la verlu de l'eau bénite. Lin jour, il mit de l'eau du puits dans mon béuilier, de manière que je m'en suis servie pendant un mois , comme si elle était consacrée : c'est un bien mauvais tour dont il ne fait que rire, en me disant que c'était de l'eau lustrale , ce que je ne comprends pas; mais vous ne serez pas surprise , ma chère demoiselle , de
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
son peu de religion , quand vous saurez qu'il fréquente MM. d'Alembert et Diderot: ce sont deux pliilosoplies > c'est-à-dire qu'ils sont alliées et déistes.
J'ai hésité long-temps à vous confier un pareil secret, de peur que vous ne diminuiez ^otre amitié et votre estime pour ce pauvre Tommasini, mais je connais votre discrétion , voire piété et votre esprit ; vous mettrez Tommasini dans la bonne voie , vous rendrez une âme à Dieu. Veuillez me garder le secret sur cette lettre.
Je vous souhaite, inadempiselle, un mari fiche , bien fait, et sans défcuils, enfin digne de vous. Je cuis, avec mie véritable co{isid0i:aviou , votre liQ^ne auiié.
LETTRE ex IV.
mADEMOISlgLLÇ p'ARLY ^ IllAq.^i^E T0]>niASI3|I.
J'ai lu, ma chère dame, votre lettre très attentivement; vous m'adressez des plaintes contre votre mari, et me confiez vos in(|uiétudes sur son salut ; vous craignez d'être iiéparée de lui dans l'autre monde. Cette pensée vous afflige ; mais pourquoi ne pas vous confier dans la miséricorde d'un Dieu clément , le père des humains, puisque yptremari est vertueux? Il est bien moins égaré, bien moins coupable que sainte Madeleine, saint Paul, saint Augustin, qui sont aujourd'hui dans le ciel au rang des saints ; on n'est pas obligé de croire aux miracles des saints ; il y en a beaucoup de faux ; il en est de même des reliques , souvent offertes par la fraude. Tommasini sans doute a tort de faire gras le vendredi , et de prendre du chocolat les jours de jertne, mais espérons que lor.sque Dieu le jutjera , il mettra dans la balance ses bonnes œuvres et ses vertus , qui l'emporteront sur une légère ÎBfractiou faite à la discipline de l'église. Éloignez de vous toute idée cruelle de la damnation éternelle de ce pauvre Tflnimasini : elle calomnie l'Être suprême. Remettez de l'eau bénite dans votre bénitier, et croyez que votre mari vespeclçra votre confiance dans cette eau miraculeuse. Vous Avez la bonté de me souhaiter un mari parfait ; ti vos iu?ux s'accomplissent, il descendra sans doute de quelque planète, et si ma destinée est d'en avoir un, je .supporterai ses défauts, en lui demandant la même indulgence iiour les miens.
Adieu, ma fbère daine, je vous suis attachée pour la vie. Comptez sur mon silence.
ai4p£I|](0|SELLE D.'AR{.I A 91. TOiaMASin|I.
Vous m'avez , amaia maestro, réconciliée avec M. de Listeux : sa conduite avec cette dame est admirable; il annonce une belle âme, des vertus solides, cachées sous les apparences de la légèreté ; mais que mon sexe a raison de se méfier de ces hommes galans, des aimables du jour, qui nes'atlacheut à rien, érigent eu princi|ies l'iiicoustance et la fausseté avec les femmes ! Pourvu que ces messieurs se battent dans l'occasion . ne friponncut pas au jeu ot sachent parler le jargon du monde , les voilà Béputés hommes d'honneur et de lioune compagnie. Une demoiselles de ma connaissance épousa, malgré les remontrances de son père, un de ces êtres légers, soi-disant aimables : a» bout de six mois de mariage, il renoua a\cc une de ses maîtresses, sans daigner aflîecter aucun mystère aux yeux de sa femme , croyant celte infidélité chose toute naturelle, ou du moins autorisée par l'usage. Sa
femme se plaignit, montra de l'humeur. «Oue vous êtes novice encore ! lui dit-il un jour ; à quoi servirait l'esprit et l'amabilité, si l'on .s'enterrait dans son ménage avec sa Pénélope? Laissons la constance aux bourgeois de Paris; le devoir d'un mari de mon rang n'est pas de déployer sa galanterie aux pieds de sa femme, d'encenser ses doux attraits, mais de la laisser jouir d'une honnête liberté, et d'avoir pour elle les égards que la |)ienséance exige. — Je crois, monsieur, lui répondit sa femino, avoir autant d'esprit que vous. Que diriez-vous si je m'en servals pour plaire à d'autres, et ni'atiacher des amans? — Si vous aviez des amans, eh bien! je vous en féliciterais.» Cette jeune comles,se , piquée de ce ton léger et impertinent , et outragée par la conduite de son mari, agréa les hommages du marquis de "', jeune colonel ; ses assiduités frappèrent les yeux de l'époux de Rosalie , et cet homme si aimable , d'un si bon ton , devint jaloux , ordonna à sa femme de congédier le marquis. Madame lui dit qu'elle ne se chargeait pas de cette commission , que c'était à lui à porter la parole. Enfin , cet époux , qui pensait qu'un homme d'esprit et de bonne compagnie ne pouvait être fidèle comme un bourgeois, fut tellement toui'menté par la jalousie, qu'il s'adi:es.sa au marquis lui-même, et le pria, de la part de sa femme, de cesser ses assiduités. •• Si votre femme, lui dit le marquis, me signifie cet ordre , je lui obéirai. Est-ce que par hasard vous seriez jaloux ? - Jaloux ou non , je vous prie de ne pas mettre les pieds chez nia femme.— Je ne reçois d'ordre que d'elle : je la verrai , lui parlerai, » ajouta le marquis avec un sourire dédaigneux , et en s'éloignant. Le soir même il se rendit chez la comtes.se : son mari , qui l'attendait, lui ordonna de sortir de chez lui « Mais vous voudrez bien m'accompagner. — Très volontiers. » Ils sortir^'Ut , se ballireut devant Saint-Eustache, et le malheureux époux fqt tué. Ce (|ui vous surprendra le plus, c'est que sa femme en fut inconsolable.
Voilà de ce ces événeinens qui obscurcissent de plus en plus la connaissance du cœur humain ; un mari volage, tournant en dérision la fidélité conjugale, et cependant jaloux de sa femme; et celle-ci pleurant, sans l'aimer, un mari Infidèle et jaloux.
Votre chère Catherine a tort d'écouter son penchant pour la loterie; mais vous, seigneur, n'êtes-vous pas un peu trop friand de bonne chère ? Je sais que madame du Châtelet fait l'éloge de la gourmandise dans son Trailc. du bonheur: mais cette marquise, malgré tout son esprit, n'est pas une autorité. Sonyenez-vous que la santé est fille de la sobriété. K'avez-vous pas aussi quelques torts vis-à-vis de votre femme? ne la raillez-vous pas trop souvent .sur sa dévotion ? Sans doute un peu superstitieuse ; mais si c'est une faiblesse, en connaissez-vous qui mérite plus d'indulgence et de respect ? Pour vouloir détruire quelnues actes superstitieux, on risque d'attaquer l'arbre dans sa racine.
J ai ri de votre conseillère au parlement, qui vent jouer à quarante ans le rôle de ia jeune Iphigénie ; celle métamorpho.se sera plaisante, mais
Cp monde-ci n'est qu'une œuvre comique, Où chacun fait cent rôles différciis.
Scriu sua.
CORRESPONnANCE DE SUZETïE D'ARLY.
uahemoiseile d'aiilï a m. de belfoimt.
Je plains les dames romaines, d'empninler pour marcher les jamljes de leurs chevaux. CoiiimciU peut-on se prpmener dans uue éU'oile et longue rue, enfermée dans une voittire, sans respirer l'ennui soporifère? Je ne suis pas surprise de la nniliiplicité des litres dont se parent les Romains ; moins il y a de philosophie dans un pays , plus il y a de vanité ; moins l'homme vaut , plus il cherche à se faire valoir. Je vous avoue, moi pauvre souris, qui n'ai jamais quitté mon trou, que je suis très étonnée des mœurs romaines. L'aventure du moine irinitaire m'a fait frétnir d'horreur ; nous n'avons pas de ces événeinens en France.
Le festin que vous avez donné à vos collègues ne sera pas perdu pour votre jjloire ; ces douze convives seront douze troriipettes qui la proclameront. Un bon repas , donné à propos, a ouvert la porte de plus d'une académie.
Rien de nouveau dans notre vallée , où nos bergers ne sont pas ceux du Lignon. Madame de Germeuil est toujours la providence de Montmorency; sa maison, où règjie l'aisance et la liberté , se remplit et se désemplit : elle est aimée et non enviée , quoique veuve et jouissant d'mie grande fortune. Sans études , sa conversation plait aux esprit de tous les étages; son esprit naturel et son usage du Hioude se passent aisément du charlatanisme du bel-esprit, de l'érudition , et son caractère , pleiu d'aménité, aime nùeux plaire que briller.
En me parlant du Capitole, vous avez passé sous silence la roche Tarpéienne, d'où Manlius et tant d'autres Qiit été précipités. Puisque vous ne rencontrez pas dans Rome Cornclie et les autres dames célèbres, je ne vous charge d'é(ucun cwnplimeut pour elles; mais je vous prie d'embrasser pour tniii la statue tlu sage Marc-Aurèle, que j'aime beaucoup, quoique père d'un méchant empereur \. On peut me pardonner cette hardiesse. Une dauphiiie de France - embrassa Alain Chariier pendant son sommeil ; je peux bi«u pi'endve celte liberté avec ini mQ^•t.
Adieu, monsieur, écrivez-mai souvent, et sachez que j'attache un grand prix à votre estime et à votre amitié.
Maman vous di( mille choses tendues ; je suis assez contente de .sa santé.
•««^«V» Vf «>i
LETTRE CXVll.
M. TOmUASlM A JUADEIUOISELLE D'ABLT.
J'9J bien de la joie, amabitc signorina, que vous ayez ajtisous le chevalier, et de le voir rétabli dans votre estime. Il est fort satisfait de son séjour à Montmorency. Il m'a parlé d'une mademoiselle Césariue d'Arly , qui , selon lui,
Mezzo aperla , niezzo ascos.i , Qiianto si mostra nien , tanlo è pii'i hella.
•le l'ai prié de ra'expliquer ce^ \ers,: «C'est, ra'a-t-il dit, qiie cette jeune beauté, comme la violette, se cache sous l'herbe; il faut, pour ainsi dire, deviner son mérite. J'ai
' Commode , empereur aprfs lui.
2 Marguerite d'Écossse.
été long-temps sans la connaître , je la voyais avec indit" férence; aujourd'hui je commence à lui rendre justice, et je lui soupçonne beaucoup d'esprit. — Autant qu'à mademoiselle Suzette. — Oh non , bien s'en faut ; au surplus sans doute elle viendra cet hiver à Paris, je tâcherai de vous la donner pour écolière. Elle a commencé l'italien; mais elle est très peu avancée.— Je vous serai obligé; j'espère, d'après votre discours, qu'elle pourra me faire honneiu'. » Réfléchissez, mademoiselle, sur cette conver.sation. Encore quelques entrevues entie vous et lui, et mademoiselle Césariue sera la rivale de Suzette et d'Angélique. Vous me blâmez de railler ma femme sur sa dévotion minutieuse . je n'en veux pas faire une philosophe ; mais je voudrais éloigner de .son esprit toutes ces terreurs d'un avenir terrible et d'un Dieu toujours armé de la foudre pour punir des fautes légères et lui persuader qu'un père à toujours pitié de ses enfans.
Vous en voulez toujours a ce que vous appelez ma gourmandise. Hier ma Catherine donnait le bonhomme du Cange à tous les diables , le traitait d'empoisonneur : «Tais-toi, lui dis-je , ce sont les mauvais cuisiniers , les pharmaciens qui sont des empoisoimeurs. « Je pense qu'en vieillissant, il faut se rattachera la vie par quelque goiU, et le conserver comme le feu saci-é Un vieux poète lient à sa muse, s'y cramponne ; un vieux musicien fatigue l'oreille de ses voisins de ses instnnnens. (Jue lui importe '.' il jouit. Un avare jouit deson argent sansy toucher, cette passion fait son bonheur. Un vieux médecin irait chercher des maladies en Amérique, s'il en manquait en France. La coquette surannée récite des chapelets , marmotte des prières, a de longs entreliens avec son confesseur, et cette dévotion remplit son coeur et adoucit l'ennui de la vieillesse. Newton et Bossuet, clans un ùge avancé, commentaient l'y/pocrt/rp^c,- et moi, je veux, même à Vi\{;e de quatre-vingts ans, fétcr encore el Comus etBacchus; mais je n'imiterai jamais la gloutonnerie de Vitellius ; et on ne me marquera pas sur le ventre, comme les Romains marquaient , jadis , leurs esclaves enclins à la gourmandise. Vous connaissez Pope, et sa renommée. Dans la nuit, il prenait trois ou quatre tasses de café, cl l'on était obligé de le surveiller pour arrêter son intempérance.
Je ne suis pas surpris qu'un mari soit jaloux de sa femme, même sans l'aimer; l'amour-propre ne dort jamais. Mais si votre comtesse Rosalie pleureun mari jaloux, infidèle, ce n'est pas sa perte qui provoque ses larmes , mais c'est l'image d'une mort tragique causée par sa faute.
Mon Iphigénie de quarante ans n'ayant pu avoir Lekain pourmailre de déclamation, va , en secret , prendre des leçons de la sublime Clairon , qui sera bien habile , si elle lui donne les grâces et la jeunesse d'Iphigénie.
Qacsto inondo è iina gabbia di malti. M'iiirhino umilmente.
LETTRE CXYUl-
MAQEMÏISf ILE I>'AItI.Ï A DI. TOUIUASmi.
Je ne suis pas étonnée, ainalo maestro, que dans la tête ou dans le cœur du chevalier, .Suzette l'emporte sur Césariue. Suzette, un peu coquette, veutplaire, court parfois après l'esprit; et Césarine, counne certaines fleurs, se plait dans l'ombre, l'éclat du joui' la blesse.
J'ai vu pour la première fois de ma vie , chez madame
CORRESPONDANCE DE SUZÉTTE D'ARLY.
de Germeuil, l'oncle du chevalier, le comte de Lisieuit. 11 nous a parlé de sa noblesse, et nous a dit que l'un de ses aïeux élait, en 1214 . à la bataille de Bouvines, remportée par Philippe -Auguste. Madame de Germeuil, fille de finance , et quia plusdejusement que d'on;ueil > lui a dit ; . Mon cher comte , M . de Germeuil, mon époux, me fatiguait souvent de l'antiquité de sa noblesse ; je lui demandai un jour, de quel siècle elle datait. — Du treizième, madame. — !\lais votre premier aïeul connu avait aussi des ancêtres; qui sont les nôtres? car le monde existe, dit-on, depuis six mille ans : or ces ancêtres inconnus vous feraient rougir ; il y aura eu parmi eux des esclaves, des laquais, des savetiers et peut-être des voleurs de grands chemins. «Le comte, en fronçant le sourcil, lui a demaudé ce qu'avait répondu M. de Germeuil. ■Rien, il m'a tourné le dos. »
Le comte est un homme tout préjugé ; il est né courtisan , comme l'on nait lézard ou serpent. 11 nous a fait l'éloge de tous les gens déplace : les d'Aiguillon, les LaVrillière, .sont les plus honnêtes gens du monde; la sultane favorite est l'ornement de la cour; le chancelier est l'aigle du barreau, et patriote ardent et désintéressé; enfin, grâce à ce cher comte, tout ce qui tient à la cour et au gouvernement mérite les plus grands éloges, et tout va le mieux du monde. Il aurait pu, dit-il, voir Rousseau qui est à Paris, mais il ne fait aucun cas de lui ni de ses ouvrages, qu'il n'a pas daigné lire. Il est tout étonné de l'engouement que l'on a pour lui , et de la folle passion des femmes pour le fils d'un horloger de Genève il a soupe avec 'Voltaire, sans en être émerveillé. «Je conviens, a-t-il dit , de ses talens, de son esprit; mais il veut affecter les airs d'un homme de qualité ; c'est un ridicule qu'il se donne. H est poète, tant mieux pour lui, je ne lui envie pas .son talent ; mais qu'il reste à sa place , et .se souvienne qu'il n'est qu'un bourgeois de Paris. » J'écoutais cet homme avec étonnement; il a parlé ensuite du mariage de son neveu avec mademoiselle VValter. — A quand la conclusion , lui a demandé madame de Germeuil? — Vers le printemps , au retour de M. de Wallcr. — Votre neveu est-il bien décidé, aime-t-il la belle Angélique ?— S'il l'aime! ah! parbleu, eu doutez-vous? elle e,st belle comme un ange et immensément riche; son père a été gouverneur aux Indes. Je ne crois pas, il est vrai , sa noblesse bien |)ure ; les Anglais ont souvent des commerçans, des banquiers dans leurs familles. — Et vous, M. le comte, lui a-t-on demandé, pourquoi ne vous êtes vous pas marié?— Dans ma jeunesse j'étais pauvre; je recherchais alors un parti opulent, et l'on m'a refusé. Quand la fortune m'a ri , un peu tard , on m'a offert de jeunes demoiselles, sans dot, et j'ai refusé à mon tour. J'aurais fait pourtant le saut périlleux , si je n'avais nii Lisieux pour neveu. Ma sœur m'a donné des neveux et des nièces , mais ils me sont à peu jirès indifférens ; ils ne portent point mon nom , et leur père est à peine gentilhomme. » Je vous fais grâce du reste de la conversation de cet homme si glorieux de sa qualité.
J'ai su le lendemain que M. le comte avait demandé le nom de cette demoiselle, si modestement vêtue et qui parle si peu. Madame de Germeuil m'a nommée. • Oh , les d' Arh , s'csi-i\ écrié , sont bons , lrè« bons ! mais ils sont totnbés dans la misère ; cette demoiselle ne se mariera jamais, à moins qu'elle n'épouse quelque vieux financier. • Ou lui a appris que je refusais un parti de soixante mille livres de rente ; il ne voulait pas le croire ; mais quand il
en a été persuadé, il a dit que .si j'étais sa fille, il me ferait mettre à Charenton. " Bien obligé , M. le comte , heureusement vous n'êtes pas mon père. ■ Vous m'avez écrit que ce monde était una gabbia di mniti; vous voyez que je mérite d'être enfermée dans cette cage, d'abord avec M. le comte , ensuite avec madame la conseillère, qui veut devenir Iphigénie, et avec Rou.sseau, qui court le monde en habit d'Arménien. Je veux aussi qu'on loge dans cette cage un lieutenant général des armées du roi, notre voisin, qui touchantà son douzième lustre, po.ssesseur d'un beau château et d'une femme aimable, désire la guerre, ne respire que bataille et carnage, blâme l'humeur pacifique de noire roi. Mais sans doute, j'ai tort d'attaquer la folie des hommes ; qui peut compter sur sa raison? le grand Condé , le fameux Marleborough , le bel-esprit Swift, et tant d'autres .sont tombés dans l'imbécillité, long-temps avant leur mort. Hélas! peutêtre bien heureux sont ceux qui finissent ainsi ! Salulo il mio caro maestro.