MADEMOISELLE SUZETTE A M. DE LISIEU.V
Votre dernière lettre m'a atteint, monsieur, â Martigni; la marquise s'est écriée en reconnaissant votre écriture : elle est de notre cher chevalier. Vous voyez que vous n'êtes pas mal avec elle ; vous vous la figurez âgée , décrépite ; erreur! elle n'a que cinquante-quatre ans; elle a été jolie , et son visage n'est pas au.s,si ruiné que l'antique Per.sépolis. Puisque vous êtes .si curieux delà connaître, je vais vous faire son histoire et celle de ses deux mariages. Elle est fille d'un président au parlement , qui avait quatre enfans d'un premier lit, et trois d'un second, auxquels il ne laissa qu'une fortune très médiocre. Honorine, c'est notre marquise, était la cadette de la famille, et avait à peine dix-sept ans, lorsqu'on la demanda en mariage ; mais il faut vous faire connaître cet épnuseur, homme original. Il était de Toulouse, d'une maison ancienne et opulente; cadet delà famille, il fut destiné à l'état ecclésiastique; il obtint .encore adolescent, un riche canonicat, et comme il aimait le plaisir, surtout l'indépendance, il se dégoilta bientôt d'un état qui exige de la dévotion ou son masque; il troqua sa soutane contre l'uniforme des mousquetaires. Né vif, ardent et peu endurant, il se battit trois fois contre ses camarades : la première, ce fut pour prouver à son adversaire, infecté d'athéisme , l'existence de Dieu ; la seconde , pour soutenir qu'un honnête homme pouvait se sauver dans toutes les religions; le troisième combat fut pour Henri IV, que son adversaire accusait d'avarice , et d'avoir loulu déclarer la guerre à l'Espagne, pour enlever la princesse de Coudé. Le brave Vallestein , c'est le nom de ce jeune mousciuelai-e , ne put .souffrir la moindre tache sur l'âme de ce grand homme ; malheureusement , dans une si belle cause , il fut grièvement blessé. Son commandant ayant appris qu'il méditait une seconde affaire en l'honneur de d'Henri IV, l'envoya cherclier, et lui demanda .sa parole d'honneur de ne plus se battre pour la gloire de ce grand roi. Il la refusa , et le coKimandanl lui ordonna les arrêts. Loin de s'y rendre, il sortit à pied de Paris, vêtu d'un méchant habit gris , et son épée sous le bras ; il .se rendit ainsi à Tournon oii il avait un oncle, supérieur des pères de l'Oratoire. H y était caché depuis six mois, lorsque son frère aiaé mourut, le laissant héritier des biens de la
CORRESPONDANCE DE SUZETTE B'ARLY
maison, cl. d'une charge de président au parlement de Toulouse. Son père, très avancé eu âfje, se voyant sans postérité, le rappela auprès de Un, et le pressa d'occupeila charge de président, il se rendil à ses vd-ux , fit son droit, et s'a.ssit sur les [leurs de lis. Son père eut beaucoup plus de peine ."i le soumettre au joug de l'hymen ; mais enfin à force d'inslances et de prières, il lui fit accepter la main d'une demoiselle noble, très jolie, mais n'ayant pour dot que des espérances. Deux ans après cet hymen , il eiU le malheur de perdre son père et un de ses oncles; il hérita ainsi de ions les biens de la maison, et il se trouva J la tète de quarante mille livres de rente. Ce fut à cette époque qu'éclata le fameux procès de Calas. Vallestein eut le malheur d'être séduit par l'apparence, par la rumeur publique et la prévenliou de ses collègues. Il vota le supplice de ce père infortuné, mais il ouvrit bientôt les yeux; le cri du remords se fit entendre, et, pour expier sa faute , il se défit de sa charge , et renonça pour jamais à une profession où l'on risque tous les jours de faire périr un innocent. Il se retira dans ses terres avec sa femme ; mais madame de Vallestciu était d'un caractère difficile, impérieux et exigeant. Dans une vie retirée, quand on se voit continuellemenl, les défauts respectifs frappent davantage , et on les supporte plus difficilement. Vallestein , louimenté sans cesse par les caprices et le despotisme de sa femme , les supporta quelques mois; mais bientôt sa patience épuisée, il mit secrètement ordre à ses affaires et fit les apprêts de soji voyage. Quand tout fui arrangé, que la voiture fut dans la cour, il entra chez madame, écarta les témoins et lui dit : « Madame , ne vous alarmez pas de la harangue que je vais vous faire ; nos caraclères ne sympathisent pas; le mien est indépendant , rude peut-être ; le vôtre aime tropà dominer. D'ailleurs le mariage m'impose des gênes, des devoirs qui me contrarient; je vous ai assuré dix mille livres de rente pendant ma vie , et après ma mort, la jouissance du château et du mobilier. Voilà le contrat dressé, il n'y manque plus que voire signature.» Madame de Vallestein voulut parler, combattre ce projet- « Signez , madame , et nous discuterons après. • lies qu'elle eut mis son nom au bas du conirat , sou époux l'embrassa bien tendrement , en lui disant ; « conseriez-vouscn bonn^ santé, etsioyei; heuieuse. » Puis s'arrachant de ses braS' il descendit précipilannnent et monta dans sa vnitiu'c. Il partit pour Rome avec un seul valet de chambre; il refusa de voir le pape pour ne pas baiser sa nmle. Les conversations, les promenades du Cours, les fêtes de tant de saints, l'aspect de tant de moines et d'abbés, le dégoiltèrent de cette ville papale; il partit pour Vienne. L'étiquette du cérémonial, la dévotinu, la gravité des Autrichiens, leur haule estime de la noblesse, centpelits préjugés lui firent bientôt quitier ce pays; il courut à Londres. Il ne s'y plut pas davantage : son climat triste et brumeux, son porter, ses longs diners suivis de l'ivresse, le tumulte, les vociférations des spectacles, les coups de poings donnés dans les rues, les combats des coqs faillirent à lui donner la maladie endémique, le spleen. Il fit ses adieux à Londres, et désireux de voir l'Espagne , il se rendit à Madrid. Les combats de taïueanx, la grande influence des moines , la vénération qu'on avait pour eux, les billets de confession exigés à Pâques, vendus et achetés pour un écu , la terreur de l'inquisition, la bizarrerie des spectacles, lui rendirent ce séjour si désagréable, qu'il retourna bicu vile à Faris, où il logea
dans un hôtel garni, pour être libre et exempt de tout soin. Il y vivait depuis six mois, lorsqu'il fut mandé par le lieutenant de police , auquel il fit répoudre qu'il n'avait pas l'honneur de le conuaiire, et qu'il ne faisait pas de visites. Aussitôt, pour éviter celle-ci. il commanda des chevaux de poste et partit pour Saint-Pétei-sbourg, pour y jouir, disait-il, de toute l'intensité du froid. 11 se repentit de sa curiosité. Il fut si effrayé de la rigueur du climat, qu'il passa l'hiver sans sortir de sa chambre, et il disait qu'au lieu d'envoyer des malfaileiu-s français aux galères de Toulon, il fallait les envoyer passer l'hiver à Pétersbourg. Dès la fin daviil il se rendit à Berlin pour voir le grand Frédèrié, qui lui demanda quelle était sa profession ; « Sire, lui dit-il , si c'est ma profession de foi que vous me demandez , je ne suis pas encore lâ-des,sus d'accord avec moi-même, et encore moins avec les théologiens. Si votre majeslé entend par-lâ quel est mon état , j'ai été chanoine, mousquetaire , président au parlement de Toulouse, et marié; aujourd'hui je suis sans femme, sans maîtresse , sans élat , cl j'ai quarante mille livres de rente. » Le roi sourit, et lui dit : «C'est un état enP'rance. » Ainsi finit cette présentation. Il était depuis six semaines dans celte ville, lorsqu'un jour il allai Po.stdam voir passer la revue du roi. Pendant que les troupes étaient sous les armes , il vit distribuer des coups de plat de sabre à ces otomates stipendiés : de plus, il survint une pluie abondante qui inonda la plaine, et le soldat restait immobile dans son rang. Frédéric lui-même arriva avec la pluie, et retint deux heures sa troupe sous les armes; ensuite, pour petite pièce, il fit fusiller deux grenadiers. Ce spectacle déplut à notre voyageur : • Comme on traite l'espèce humaine ! » s'écria-t-il. De retour à Berlin, il fit son paquet et pailit pour Venise. La liberté, divinité de cette république , flattait beaucoup sou inclination ; il y vivait assez tranquillement depuis quelques mois, du matin au soir lai.sautce qu'il lui plaisait. Cependant la conversation trop libre des femmes, la poudre donl elles bordaient leur front et dont elles remplissaient leurs oreilles , l'oisiveté des hommes, commençaient à lui déplaire, et il projetait de partir après avoir vu les épousailles du doge avec la mer, lorsque, s'élanl avi.sé de dire , dans un café , que la justice exécutée sans forme de procès par les trois procurateurs , était une tyrannie pire que l'inquisition d'Espagne, le lendemain il reçut l'ordre de regagner la terre ferme. Il revint à Paris, où il trouva des lettres de Totilonse, qui lui apprenaient la maladie dangereuse de sa femme, à laquelle il n'avait jamais écrit, car il n'écrivait à personne.
A la rPce|5tion d'une lettre , il la parcourait rapidement , ensuite il la jelail au feu et l'oubliait; mais touché du danger de .sa femme , il partit sur-le-champ pour Toulouse , avec un médecin de Faris. Il la trouva mourante, et le docteur parisien ne put la sauver. Sa femme , en mourant, lui demanda pardon des fautes que lui avait fait commettre son caractère , d'un ton si touchant , qu'il s'attendrit et pleura amèrement sa perte. Ce fut alors, que fatigué des chaînes qu'impose la société, il résolut de vivre dans son château avec magnificence , mais en pleine liberté 11 invitait à sa table tous ses voisins, mais son genre de vie les éloignait souvent : tantôt il dînait à midi, tantôt à quatre heures, ou après le soleil couché; il ne voulait pas s'as.sujettir à une heure fixe. Il avait fait construire quatre salles à manger : une dans son parc, au milieu d'un bois, l'autre dans une grotte, et les deux
CORRESPONDANCE DE SUZETTK D'ARLY.
dernières dans son château, l'une au raidi, lautie au nord. Il avait imilé Lucullus; l'abondance, le luxe du repas étaient réglés sur le numéro de la salle à manger. Il a vécu vingt ans dans cet asile. Cependant il venait souvent passer trois ou quatre mois d'hiver dans la capitale, où il vivait solitaire au milieu de la foule, toujours à pied, en bottes et en redingote, courant les rues, les spectacles , observant tout ; et le premier de mai , il revenait, disait-il , entendre .ses chers rossignols, et revbir les nymphes de ses bois. Mais, me direz-vous, je ne vois pas encore le mariage de cet original avec la marquise. Un moment, nous y voici. Vingt ans s'étaient écoulés de cette vie, sans doute fortunée , lorsqu'il apprit que Honsseau était à Paris ; il fut curieux de voir un homme aussi original que lui, un philosophe grand partisan de la liberté. Il court à Paris, se rend dans un café où Jean- Jacques jouait aux échecs; il le voit, le considère quelque temps , et se relire sans lui avoir dit un mot. 11 allait regagner son château . lorsque le hasard lui fit rencontrer un de ses parens qui le pria à diner chez lui , et à un concert qu'il donnait. C'était là où l'amour attendait cet hoimne libre. Il entendit chanter une jeune personne qui , au charme de la voix , joignait une très jolie figure ; elle attirait les yeux de toute l'assemblée, et son aspect reveilla le coeur assoupi de Vallestein. Le trait d'amour le frappa si vivement qu'il n'en dormit pas de toute la nuit. A son réveil il courut chez son parent , et lui demanda des renseignemens sur cet objet si séduisant. • C'est , ditil , mademoiselle Honorine de *", fille de condition , mais sans fortune, et ne demandant pas mieux que de faire le bonheur d'un homme riche. Vallestein , à ces mots , quittant son parent, alla rêver aux Tuileries. Après avoir balancé dans sa tète le pour et le contre, mis d'un côté de la balance son âge avancé, son indépendance, la charge d'une fenune , la perte de sa liberté ; de l'autre les doux attraits d'Honorine, le plaisir de finir sa vie avec un objet aimable , ce côté ci l'emporta , et , son plan arrêté , il écrivit â cette belle enfant une lettre originale dont voici la copie. Il l'adressa à la mère pour la remettre à sa fille.
» Mademoiselle, j'ai soixante-dix ans, je suis laid; je n'ai cependant d'autre infirmité que d'avoir l'oreille un peu dure, ce qui n'est pas toujours un grand malheur. Vous êtes très jolie, et vous n'avez que dix-sept ans; mais si dans quelques siècles on parle de nous, nous passerons pour conteiuporaius. Vous n'avez pas de fortune, et moi je possède quarante mille livres de rente; daignez en jouir avec moi. Je sens ((ue le mariage d'un vieillard ne flatte pas une jeune personne; mais songez que dans huit ou dix ans , vous .serez débarrassée de votre vieil époux , qu'alors avec vingt mille livres de rente que je reconnaîtrai 3\oW reçues de vous en mariage, vous pourrez oublier dans les bras d'un mari plus jeune, l'ennui d'un premier hyménée. Daignez, je vous prie, vous décider promptement : à mon âge. un jour de délai est une |)erte , surtout quand ce jour peut être embelli par vous. J'attends votre réponse avec une impatience égale au bonheur que j'espère. «
A la lecture de cette lettre, la jeune Honorine parut hésiter ; mais Sa mère lui dit :«Ma chère enfant, il vaut mieux vivre dans l'opulence avec un vieillard que célibataire dans la pauvreté. • Le mariage fut accepté et bientôt conclu. M. de Vallestein vécut encore neuf aus, dans le sem du bonheur, et faisant celui de sa femme , qui deux
ans après sa mort , eut le plaisir d'é]ioiisei im jeune marquis et de faire sa fortune. Malheureuseivient il a été tué à la bataille de Rosbach , et la marquise jouit , depuis l'âge de vingt-sept ans , de la donation de M. de Valle.steiii : on ne pouvait faire un meilleur marché.
La route de Sion à Martigni offre peu d'agrémens. Nous avons trouvé d'autres crétins et des hommes qui parlent l'ancien roman ; mais je succombe à la fatigue. Dans une autre lettre je vous parlerai de Martigni. Commentpenset-on, comment se coiffe-l-on à Paris? il y a trois mois que je n'entends plus parler de modes, de chiffons, et d'ouvrages nouveaux.
Mon Anglais me vante avec enthousiasme les clubs de son pays. Il prétend que lès Français ne savent pas jouir de la vie, que la vanité est le mobile de toutes leurs actions et de leur conduite , qu'elle se glisse dans tous leurs plaisirs, dans leurs affections même. Cependant j'ai une assez mince idée des clubs, des sociétés anglaises. Ai-je tort ou raison ? Adieu, monsieur.
LETTRE CXX
M. TOmiASIiVI X jUADEMOISELLE d'aRLY.
j'ai reconnu , amabile signorina , le corhte de Lisîeu'x au portrait que vous en faites, ou plutôt au portrait qu'il a fait de lui-même , car les hommes se peignent par leurs discours autant que par leurs actions. Le comte est un homme comme il y en a tant : on compte vingt ttiille fous pour un sage, trente mille fripons pour un honnête homme, et cinquante mille sols pour un homme d'esprit et de jugement. D'après ce calcul, vous connétissez les gens avec qui nous vivons. Les Offices de Cicéroh , la morale de Senèqne , la fougueuse éloquence de Jean-Jacques et les sermons de Bourdaloue ne changeront pas les hommes. Ce monde, dit l'Ariosie,
Egli è come una gran sciva , ove la via Conviene a forza , a chi vive , fallire; Ctii su , chi giù, chi quà, chi là Irâvïa.
Le comte de Lisieux aspire à tout, ef ti'â pti ffà'^VCTlîr (pi'au grade de maréchal de camp ; et qui lui ferait avoir le cordon rouge , obtiendrait de lui tout Ce qu'il voudrait. Il faut pourtant lui rendre justice : la vanité, l'ambition ne le conduisent point au vice ou à la bassesse; il est homme d'honneur et de probité.
Hier, un grand seigneur m'a fait prier de passer chez lui. Il m'a reçu avec toute l'urbanité et la grâce d'un homme de cour, agrément qiti, par parenthèse , commence aujourd'hui à disparaître. Après m'avoir fait asseoir, il m'a dit : » Le chevalier de Lisieux m'a parlé de votre mérite, il parait vous êti'e fort attaché. — Il ifi'fionore de son amitié. — Vous saVez plusieurs langiies? — J'en sais trois passablement, celle de mon pays, le latin et le Français. — Vous n'avez pas appris l'anglais? — Je le lis un peu, mais je ne l'écris ni ne le parle; la prononciation bizarre de celle langue déchire les oreilles d'un Italien. — Vous savez les mathématiques? — Assez pour en donner des leçons. — Vous n'êtes ni dévot, ni janséni.ste, ni moliniste, ni quii'tiste? — Pardonnez -moi, je suis quiétiste . car j'aime beaucoup le repos. — Je vous parle du quiétisme parce qu'il a fait du bruit dans le monde , mais je serais bien embarrassé de vous le définir. Eu savez-vous plus que moi ? — Tout ce que j'en al appris, c'est que l'âme , plongée dans la Divinité , anéantie dans
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
tine eîlase délicieuse , ni!i)lianl le corps malériel (|iii l'enveloppe; peiif s'abaiidotnier ilux jouissances, pourvu que dans son rêve extatique elle ne souj;e qu'à Itieii. Un quiéliste doit avoir une yraude iudiliéreuce pour l'enfer et le paradis. Mollnns, l'iliventeur de cette doctrine mystique, est mort dans les prisous de Rome , après l'avoir abjurée. — C'est dommage , cette doctrine est fort commode) et ddit avoir des partisans. Mais il est temps de vous expliquer pourquoi je TOUS al prié de passer chez moi. J'ai un fils âgé dé douze ans , je lui ai donné Ibus les maîtres possibles, et je suis persuadé (|U'il n'a encore rien appris ; je voudrais vous confier son éducation. — Je ToitSi remerfcie de l'hOuneur que vou-s voulez me faire, mais je ne puis accepter. — Pourquoi ? êtes vous riche?
— Je vis de mon travail. — Pctllement. — Suffisamment
— Votre table doit être bien frugale ? - Ma santé n'en est que meilleure. — Vous êtes mal loi;é? — Je suis entre le ciel et la terre, à un troisième sUr entresol. —Vous êtes oblijjé de courir tout lé jour, avec la neige , la pluie elle vent?— Oui; souvent je rentre tout trempé, mais ma femme m'essuie et me fait un bon feu ; je me repose , et la peine est oubliée. — Quel Ûge avez-vous?- Cinquante-deux ans. —Dans dix ans vous serez vieux; un temps viendra où vous ne pourrez plus supporter la fatigtie de votre état. — Les cinq sixièmes du genre humain vivent du joitr â la joui'néè , et S'abandrtuuent à la Providence. — Puisque je né puis avoir l'avantage de vous fixer chez thfai , je vbiis piie d'exaniiiier mon fils sur le latin, l'histoii'e et les mathématiques; je veux savoir quels sont ses progrès. » Aussitôt le petit comte fut mandé, et son père me laissa avec lui. Dès qu'il fut éloigné . j'interrogeai ce jeune comte qui se croyait un petit docteur. )l me fit pitié, autant par son arrogance que par sou ignorance. Le duc revint, et me demanda ce que je pensais de son fils. Je lui dis franchement qu'il était peu avancé pour son âge , et qu'il avait besoin d'étudier. L'enfant, à ces mots, se mita pleurer. Sa mère survint dans ce moment et lui demanda le sujet de ses larmes. — ■ C'est ce monsieur qui dit que suis ignorant,
— C'est vous, monsieur, s'écria la duchesse, qui êtes un pauvre docteur. — Madame, je le sais depuis long-temps.
— Je vous jure que vous n'apprendrez jamais rien à mon fils. — J'en suis très persuadé. — D'ailleurs vous n'êtes pas Français, vous avez un accent détestable. —Je n'ai pas, madame , celui de la colère. • Le duc rompit ce dialogue et pria sa femme de se retirer. 11 me dit, après son départ, qu'il n'était pas possible de donner aux enfans une éducation libérale sous les yeux de leur mère. Je lui répondis que la faiblesse faisait souvent plus de mal que l'insensibilité. Il me demanda encore ce que je pensais de VÉmilc de Rousseau, de son TntUé il'cducativii. — Il faut le lire , l'adjuirer et non le croire. Rousseau, échauffé par son amour pour la nature, et aigri par les vices de la société, veut placer l'homme sauvage, agreste, au milieu d'un peuple très civilisé, il a rêvé avec beaucoup de génie ; il avait dans la tête un beau idéal qui lui a fait dire : Rien n'est beau que ce qui n'existe pas. — L'avezvous comvj ? — Oui, monsieur ledu'-; j'ai fait sa connaissance d'une façon bien singulière. J'étais à Lyon, assis à la place de Bellecourt; un homme avec l'air inquiet, s'approche de moi, et nie demande si je n'ai pas vu passer un chien noir avec un ruban jaune au cou. — Monsieur, lui dis-je, je crois le voir, il est un peu loin. — Je suis miope, Jenepeux l'apercevoir. — Attendez-moi,
je vais vous le chercher Je courus et lui ramenai son chien. Après m'avoir beaucoup remercié, il me dit : Vous êtes Italien. — Oui, monsieur, et alors il mé parla daîis cette langue , qu'il aimait beaucoup , et me cita plusieurs vers du Tasse. Cette èonversaiion nous lia tout de suite. Nous passâmes devant la boutique d'un boulanf;er, Rous,seau y' voyant du monde, n'osa entrer; il me donna deux sous, en me priant d'aller lui acheter deux petits pains. Je fus lin peli étonné de cette cominission '. Je l'exécutai, et après m'avoir remertié, il ni'éhgajjea d'allei' le voir chez M. de Mably, où il logeait; mais je pat-tais le lendemain.
Je pris alors congé du due, qui m'accbinpagna jusque dans son antichambre , et me remercia dé la peiné que j'avais prise de venir chez lui.
Ma parliamo unpoco deilasignora GatiÈHAn. J'ai découvert encore une de ses faiblesses. Elle èlst allée tbhsuller une .sorcière , qui demeure dans un galetas , à la rliè Saint-Jacques. Cette femme l'a assurée qu'elle fêlait uhe fille, et qu'elle gagnerait bientôt un téfrte à la IbtéHe: cette consultation lui a cotlté six francs. Elle In'avait caché cette équipée; mais un de mes amis, (|Ui l'aperçut furtivement dans la rue Saint- Jacques, m'ayartt parlé de cette rencontre, je demandai à ma femme ce qu'elle allait faire dans un quartier Si éloigné. Le inenSonge lui colite ; elle rougit J cet té question, et me confessa tout, en s'exfcnsant sur l'exemple tle plusieurs danits de qualité, qui avaient eu la même curiosité qu'elle, et qtti laissaient leurs carosses à cent pas de la porte dé la pylhOniSSe. je lui dis qu'il fallait laisser faire dfeS sottises au\ feiflitiés de qualité, qui ont là tête pleine de chimères, et béaucollp de temps à perdre ; mais qu'uile faolirgèoise détail être raisonnable et économiser Soii argent. Elle a pléui-é; je l'ai embrassée , et elle m'a promis dé renbncet- auî magiciennes et à la loterie.
Voici une petite anecdote qui ttitis fègartîe. VoiiS Slavez que notre perroquet parle comme un livré; il dit distitlclement ; bonjour Suzette, j'aime Suirette. Le chëtalier vint me voir hier matiti , et fut aus.si enchanté de ce bel oiseau parleur, que les Visitaiidiites l'avaient été de Vert-Verl. 11 m'en aurait donné le prix que j'aurai voulu; mais je ne vends jias ceux qui me parlent de l'aimable Suzètte. Baccio le sue belle inani.
LETTRE CXXL
M. DE EEIFÔNT A MADEMOlSÈLie B'ARLY;
D'après les ordres que vous m'avez donnés dans votre dernière lettre, j'ai embrassé la statue de Marc-Aurèle, en lui disant ; «Grand einperenr, je l'embrasse de la paft de l'aimable Césarine, qui méritait mieux que ta femme Fausline d'élre l'épouse du grand Marc-Aurèle. » Je ne sais si c'est une illilsioii , mais j'ai cru voir le SobHrè sur ses lèvres.
Vous me demandez des nouvelles de la rtjche Tarpéienne ; hélaS ! elle a subi le sort des grandeurs de la terre , elle s'est prodigieusement abaissée. I\Iatilii(s sauterait de sa hauteur en bas sans se blesser. Je me .suis promené, par un beau clair de lune, au Cainpo vaccina. Vous ne vous doutez pas que le champ des vaches èsl le
' Rousseau a fait depuis l'aveu , dans ses Confessions ^ qu'i I volait du vin blanc, qu'il aimait beaucoup, dans la cave de IM. de Mably; mais que ne pouvant boire sans manger, il a liait clandestinement acheter du pain chez un boulanger.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE D'ARLY
forum romanum , où était la tribune d'où tonnait Cicéron contre Calilina et Antoine. Les consuls, les magistrats avaient successivement enlouré cette place de niafiniSques colonnes; elle était couverte de temples, de palais; aujourd'hui de chapiteaux et de ruines. C'était dans ce forum que le peuple s'assemblait pour les affaires publiques , où les édiles et les préteurs donnaient des fêtes au peuple. Hlarcellus le fit paver de tuiles pour la commodité des plaideurs. Caton disait , à ce sujet , qu'il fallait au contraire le paver de pierres aiguës.
Vous .«avez, mademoiselle, que les rayons de la lune entraînent à la rêverie . et souvent à la mélancolie. Après m'étre promené quelque temps dans cette place , je m'assis sur un débris de colonne ; mes songes me transportèrent à Montmorency, dans celte vallée qui eût pu devenir pour moi un nouvel Elysée. Je vous voyais, je vous parlais, je vous entendais, je vous disais ; « L'amour fait mon supplice et mon bonheur.» Alors un infortuné, revêtu d'un habit bien usé , m'a demandé l'aumône dans mon idiome. -Vous êtes donc Français? lui ai-je dit. — Oui , monsieur, je suis de Lyon. — Et comment éles-vous tombé dans la misère ? — Par ma faute. » Ce mot m'imposa silence, et je lui donnai quelque argent. «Vous me traitez , me dit-il , en frère ; tant d'autres m'ont traité en ennemi. • La rencontre de ce malheureux accrut ma tristesse : je ne voyais que peines et afflictions sur la terre. Je songeai alors à cette foule innombrable de Romains qui avaient passé sous ce même sol où j'étais. Que d'agitations , de jalousies, de larmes! IciCicéron. adjuré, après son consulat, de faire le serment ordinaire, monte à la tribune et dit ; «Je jure.... » A ce mot, Mélellus l'interrompt et s'écrie : « Je vous défends de poursuivre. ■ Cicéron se recueille un moment, et renforçant sa voix sonore, dit: « Je jure que j'ai sauvé la république. » Et le peuple s'écria d'nue voix unanime : ■ Nous jurons qu'il dit la vérité.» Ce jour fut un des plus beaux de la vie de ce grand homme; mais je serais tenté de demander à son ombre, si les dieux lui rendaient la lie , s'il écoulerait l'ambition et se jetterait dans les affaires de la république. Je crois qu'il répandrait, c|u'il aimerait bien mieux vivre obscur et philosopher àTusculum que d'exercer le consulat dans Rome.
Les Romains modernes sont beaucoup plus philosophes que leurs aïeux; ils atlachent moins d'importance à la gloire , au bruit de la renommée. Leur vie est un long calme, une mollesse indolente; ils naissent, vivent et meurent sans bruit. Ils ont pour principe cet adage : la bella cosa il non far niente ; ce qui me rappelle la paresse des Espagnols, et une anecdote qui les caractérise Un roi d Espagne voyageant, vit un champ couvert d'épis, quoique la moisson fût faite depuis long-temps. Il manda le laboureur, propriétaire de ce champ, et lui demanda pourquoi il laissait périr son blé sans le récolter. « J'ai moi.ssonné ce qu'il m'en fallait pour nourrir mes enfans, je n'ai que faire du resle. >Au surplus cette inertie a des exceptions; on trouve à Rome des hommes très instruits, et de beaucoup d'esprit. Méta.stase, qui est aujourd'hui l'ornement de la cour devienne, est né à Rome, et comme je sais que ^ous aimez ce beau génie, je vous trace ici son portrait , tel que mon maitre , il signer Perrctti , nie l'a dépeint.
Metastasio di mezza statura, inchinanie p'ih alla pinguedine , hen proporzionato nclla pcrsonna, ha i lincamenli dcl viso assai bclli, occlii vert e vivacis-
simi , naso atjiiilino, bocca più tosto grande ma ben formata ; il colorito bianco, misto ad un assai vivo porporino , che rende gradevolissima la sua fisonomia.
Aujourd'hui il doit avoir perdu ce beau coloris, car il est né en 1C98.
Voici une petite anecdote que m'a aussi contée Mio maestro, qui prouve la grâce et la facilité de cet aimable poète L'unpératrice Marie-Thérèse étant enceinte , paria deux ducats, avec un seigneur de sa cour, qu'elle ferait une fille. Elle accoucha effectivement de Marie-Antoinette, notre reine. A celte nouvelle ce seigneur se trouva bien embarrassé, il n'osait offrir les deux ducats àl'imp ratrice. Il y rêvait lorsque Métastase entra dans sa chambre , et lui demanda la cause de sa rêverie. La lui ayant expliquée, le poète dans l'instant composa ce quatrain , qu'il lui conseilla d'envoyer à l'impératrice avec l'argent Voici le quatrain que je me suis avisé de traduire, car qui n'a pas la manie de faire des vers.
Ho pcrduto : l'auguslo filia A pagar me ha condannalo; Ma s'e vcro ch' a voi somiglia Tull' il monde ha guadagaato.
Traduction.
Oui j'ai perdu : celte Hlle si chère A vous payer m'a condamné; Mais si l'enfant ressemble à son augi^ste mère, I.e monde entier aura beaucoup gagné.
Mais ce qui vous étonnera , et vous affligera sans doute, c'est que ce favori des muses et de la fortune qu'environne la gloire , qui jouit d'une bonne santé , de la faveur d'un grand prince, n'est pas heureux. Qui | ourra donc l'être? Ceci me rappelle qu'un comte de Tessin , comblé d'honneurs pendant le cours d'une longue vie, ordonna qu'à sa mort on mil sur son tombeau : Tandem felix.
Je ne vous parlerai pas des palais de Rome. Ici tout est palais: la magnificence des grandes familles consiste en ces vastes édifices, et dans le nombre des pages, des coureurs , des chevaux , des valets, et de galeries ornées de superbes tableaux. Je suis trop peu connaisseur pour vous les décrire; j'avouerai même que dans une galerie la tête me tourne , et qu'à force de regarder je ne vois rien. Je vous citerai cependant un tableau du palais Cx)lonne, que je revois .souvent, et qui me cause toujours une vive émotion. C'est celui du Poussin qui peint les bergers et bergères d'Arcadie dansant sur la prairie auprès d'un tombeau qui a cette inscription : Et in Arcadia ego. Je ne connais rien de si frappant que cette opposition d'une danse, d'une fête champêtre , et d'un tombeau où est enseveli un berger qui dit : « Et moi aussi j'ai joui de la vie. ■
Séduit par le nom de ISnma et de la nymphe Égérie, je suis allé à l'extrémité de Rome pour voir la fontaine qui porte son nom. Hélas ! je n'ai pas retrouvé cette nymphe ; je n'ai vu qu'une méchante grotte, où coule une petite source qui ne vaut pas celle de votre jardin.
Je termine ma lettre si longue, si longue, que sans doute j'abuse de votre patience ; j'aurais pomtant bien des choses à vous dire.
CORRESPONDANCE DE SUZETTE DARLY
LETTUE CXXU.