‹ Œuvres complètesChapitre 187 sur 416 · LE CONTE INTERROMPU · texte numérisé non relu

LE CONTE INTERROMPU

Il fut un temps , à ce que dit l'histoire,

Où les conteurs attachés à la cour

Étaient comblés de richesse et de gloire ,

Et même encor des faveurs de l'amour.

Un très grand prince , aux Anglais redoutable,

Philippe-Auguste , à sa cour, à sa table,

Avait touiours .son fou , son médecin,

Qui, bien nourri, lui prêchait l'abstinence,

Et .son conteur, officier d'importance,

Qui , sans savoir le grec ni le latin ,

De ses bons mots égayait le festin.

Ah! le bon temps! tels docteurs qu'on révère.

Dans noire cour n'ont pas ce don heureux ;

Ils savent tout, hors amuser et plaire.

Le grand savoir est par. ois ennuyeui.

Mais je divague, et je pourrais sans peine

Vous ennuyer, sans passer pour .savant.

Or, je poiu'suis. Sur son vieux char d'ébène

La nuit alors lentement parcourait

Son cercle immense ; un prince d'Aquitaine

Dans son lit d'or s'étendait, s'agitait,

Ne dormait pas, chose facile à croire.

Le sommeil fuit le séjour de la gloire :

Ami des champs , sous le chaume il se plaît.

Ce prince, las de tourmenter sa couche,

Et reprochant sa lenteur à la nuit,

Fit appeler son conteur bel-esprit;

lise nommait Jean-Benoit de Latouche.

Benoit alors , au sein du doux repos.

D'un long .sommeil épuisait les pavots;

Rêvait peut-èlre à son aimable amie.

Ou bien rimait quelque tendre élégie

Tout en dormant. Un enfant d'Apollon

Rêve éveillé : jugez quand il sommeille!

L'ordre du prince en sursaut le réveille;

Lors il s'arrache au moelleux édredon,

S'habille et court, maudissant le massage ;

Entre au palais, se compose un visage.

Un air de cour, un front doux et riant :

Devant les rois alors c'était l'usage.

Dès qu'il parait, le monarque en bUllant

Lui dit: "Hélas! mon ami, je m'ennuie.

Je ne dors pas ; en attendant le jour.

Allons, fais-moi quelque histoire jolie.

Raconte-moi quelque drôle de tour

D'amant, de moine, ou quelque bonne scène

D'un vieux dragon jaloux de .son Hélène.

Enfin , mon cher, fais-moi rire ou dormir.

— Sire, répond Latouche avec prudence.

Vous m'étonnez ! Qui ! vous ainsi souffrir?

Un si grand roi devrait dormir, je pense,

La nuit , le jour, .«elon sou bon plaisir.

Je voudrais bien pouvoir vous réjouir ;

Mais croyez-moi , j'ose ici vous le dire ,

Il est cent fois plus aisé d'endormir

Un grand seigneur que de le faire rire.

Je vais pourtant essayer l'un des deux.

. Claude Martin , métayer matineux ,

Plus chargé d'or qu'un poëte de France,

Un jour de foire enfourcha sa jument,

Pour s'en aller vile, Irottant, trottant,

Faire l'achat pour l'été qui s'avance ,

D'un beau troupeau de moulons gros et gras.

Son achat fait , Martin se niel en l'oute,

Et devant lui fail marcher pas à pas

Cent vingt moulons , très bien comptés sans doute ;

Et deux grands chiens, fidèles adjudans,

Rôdant aulour, faisaient serrer les rangs.

Tel un héros, amant delà victoire,

L'ceil attentif , mène cent bataillons

Bien alignés dans les champs de la gloire;

Ainsi Martin , .ses chiens et ses moulons ,

Marchaient en ordre : Il trouve une rivière,

Large , profonde et rapide en son cours ,

Semblable à celle où termina ses jours

Le fils chéri du dieu de la lumière.

Pour la passer on n'avait aucun pont;

Martin ne vit qu'une étroite nacelle,

Qu'un vieux nocher, image de Caron,

Seul conduisait. Martin crie et l'appelle :

Notre argonaute accourut à sa voix ,

Lui dit : • L'ami, ma barque très petite

Contient au plus deux moulons à la fois;

Décide-toi : je verrai d'aller vite;

Mais la rivière est large , et tu le vois ,

L'âge a blanchi ma vieille tète ronde. •

Martin , sentant le poids de ses raisons,

PJ'hésita pas : il saisit deux moutons,

Les embarqua. Voilà la nef sur l'onde ,

Et le nocher luttant contre les tlots.

Mes doux amis, bonsoir et bonne chance....

Notre conteur se lait après ces mots.

Le piince alors attend qu'il recommence, Impatient de la fin du récit; Mai-i Jean-Benoit restait comme interdit. Vertu de roi n'est pas la palience:

"Eh bien! dit-il, finirez-vous? Voyons, Où sont enfin Martin et ses moutons?

— Sire, ini moment; bien loin est le rivage, Et les mnulons ne vont que deux à deux ; 11 leur faudra , pour franchir ce passage. Toute la nuit. Quand Phébus aux yeux bleus Demain au ciel montrera son visage.

J'achèverai. Cependant, croyez-moi, Dormons \m peu. » Le conseil était sage : Le roi le crut , et dormit comme un page. Ce qui vaut mieux que dormir.comme un roi.

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