‹ Œuvres complètesChapitre 189 sur 416 · LE MIRACLE · texte numérisé non relu

LE MIRACLE

IN'on , je n'habite point .sous des lambris dorés : Dans mes brillans festins, mes amis altérés N'épuisent point mon vin d Ibérie ou de France; D'impétueux coursiers, la terreur des passans. Chez Églé, chez Ninon , aux palais des Séjans, Ne traînent point ma superbe indolence.

Mais au coin de mon feu , pénélré de chaleur , Sans trop m'embarrasser qui sera sénateur, Ou bien à quel parti restera l'Italie, Je rime quelque conte , et je ris à part moi.

Rire, mes amis, sur ma foi.

C'est le meilleur lot de la vie,

Et ce n'est pas morceau de roi.

CONTES

Hier, jour de décade, a» sortir du spectacle, Chez, moi , dans mon bouiiel de nuit, Ne ci'aif;naiit plus le,s voleurs , ni le bruit'. Je fis ce pelit conie. Il s'agit d"un miracle: Y croyez-vous , messieurs ? Moi j'y crois volontiers : J'en voislan! lous les jours, qu'il faut bien y souscrire : Tel conseille l'Élal , qui sait à peine lire. Et tel a vin;;t chevaux , qui manquait de souliers. La scène, à ce qu'on dil , était en Silésie, Chez ce roi nourrisson de Mai's et d Uranie, Çui, Platon dans sa poche, et Virgile à la main, Écrivant, combatlani , marchail à la victoire. Se moquait i souper du pauvre génie humain , Et quelq efoisde Dieu, par amour pour la aloire. Or donc , en .Silésie, un troupeau de chrétiens. Du vrai culte romain cultivait l'arbre antique, Vivait pur et fidèle au milieu des païens : Comme ou ^oit une fleur du Gange ou de l'Afrique, Conserver son éclat sous le ciel de Belgique. Ils avaient une église cii chacun à l'envi , Portail des ex-volo d'argent pur ci poli.

L'un , pour avoir une femme soumise, Demandait im miracle et donnait un saint Jean; L'autre offrait un Jésus pour avoir un enfant, Après trois ans d'hymen , de sa chère Denise : Et tous ces dons brillaient appendus dans l'église. Mais la cupidilé, ce poison des vertus. Malgré les droits de l'iiomnie et nialg é l'Évangile, Dans le co'ur d'un chrétien souvent trouve un asile. Depuis deux ou Iroisniois, tanlôl quelque Jésus, Ou quelque pelil saint désertaient la chapelle : Dans leur niche sacrée on ne les trouvait plus.

Dans le couvent , au bruit de la nouvelle. Tous les moines en feu criaient à l'atlentat : «Quels fils de Belzebut! quel Turc! quel apostat, Ose ra\ir, toucher de ses mains hérétiques. Les trésors de l'auiel et nos saintes reliques?» Mais comment découvrir l'auteur d'un tel forfail?

Père Benoit, que dans le monastère, Pour son esprit subtil on nommait le Furet , Leur dit : • Nous le saurons, et j'en fais mon affaire : Oui, j'en jure par saint Michel El la barbe de l'Éternel , Je le découvrirai , ce traître, ce cynique. Ou le grand Turc estcaiholique.

Et le pape n'est pas chrétien.

Cependant buvez frais et dînez toujours bien. » Or, disons de quel art ou de quelle tactique Usa ce furet jacobin Pour découvrir le dénicheur de saint.

Lorsque le dieu du joui-, loin des bords de l'Araphryse, Eut élevé son front sur ce globe incliné. Le père se cacha dans un coin de l'église , La léte dans le froc, lunettes sur le nez, Humblement à genoux , armé d'un grand rosaire. Mais l'adroit cénobite, en défilant ses grains.

Lorgnait , suivait de ses yeux patelins. Tous ceux qui .s'avançaieut devers le sanctuaire. Ainsi l'on voit un chat qui guelte une souris, Adroit, prudent, rusé, il s'arréle, il s'avauce. Amour de lui regarde ; à Iravers le silence, Il écoute le bruit de ses pas indécis. ÎNotre moine surtout observait ces visages ,

Qui de l'austérité portent les témoignages, El toujours vers le ciel roulent des yeux ardens.

Père Benoit estimait peu les hommes ; 11 n'était pas surpris que Dieu les eût damnés Pour avoir sotlemeiit mangé deux ou trois pommes : Ce qui le surprenait, c'est qu'il les eût créés. Depuis quatre soleils, le pèreen sentinelle. Remarquait un .soldai qui , toujours le premier, Arrivait à l'église et sortail le dernier.

Un jour surtout, embrasé d'un saint zèle, Il pous.sait des soupirs, exhalait des hélas. Dont semblait retentir la voùiede l'église. Ce dévot si iervent m'a l'air d'un vrai Judas, Dit le moine à part lui; son âme est moins éprise Des trésors de là-haut que des biens d'ici-bas. » Le crépuscu'e alors, enfant de la lumière, D'un voile transparent enveloppait les cieux. Et des bords du couchant commençani sa carrière, Répandait dans l'église un jour faible et douteux. Le silence habitait ce temple solitaire : Le soldat restait seul ou le croyait ainsi ; Mais dans l'ombre, plus loin, était blotti le père: On croit que le soldat ne comptait pas sur lui. Il se levé, et lout doux vers le chœur s'achemine, Ob.servant, épiant; d'autre part vrai furet. Le moine , d'un œil fin , le suit et l'examine ; Et déjà de l'auiel le guerrier s'approchait. Lorsque par un malheur que l'on n'attendait guère. Le pèreéternua: l'église en retentit, Le soldat étonné, .s'arrête, délibère.

Puis se met à genoux et baise la poussière. Puis .sort en regardant d'où s'échappait le bruit. «Je le tiens, mon fripon , se dil le cénobite. » Et soudain il courut au prieur du couvent , Conter ce qu'il a vu, le jeu de l'hypocrite, Et sa dévotion, ouvrage de Satan.

Le prieur, vieux renard, lui dit : • Par les saints pères, «C'est lui, n'en doutez pas; je m'y connais vraiment : Les soldats ont la main et la foi très légères ; Us aiment bien les saints, mais quand ils sont d'argent. Allez , sans diflérer , trouver le commandant, Racontez-lui le fait, demandez-lui justice. Et la permi.ssion d'aller, avant l'olfire. De ce gibier d'enfer visiter le réduit. » L'ordre fut obtenu. Dès que l'aube riante Eut entr'ouvert du ciel la porte élincelànte. Trois moines et la garde arrivèrent sans bruit Au gile où le soldat passait sa douce nuit. Ce fils de Mars dormait ericore Sur son grabat mollement étendu; Son sommeil , son éclai eût fait rougir l'Aurore, Si dans cet appareil l'Aurore l'avait vu. Il s'éveille eh sursaut, prend son sabre, s'écrie: > f ni va 1.1 ? qui va là ? • s'élance presque nu Aiin.ilieu des soldats dont la chambre est remplie. Père Benoit lui dit : > Mou fils , ne craignez rien ; Que Dieu vous tienne en paix, et tous les gens de bien. Nous venon.-i de la part de la Vierge Marie Qui nous est apparue, à nous pauvres reclus. Et nous a cou. mandé de chercher, ici même. Les Jésus et les saints que nous avons perdus. Il nous faut obéir à son ordre suprême. • Le soldai lui répond , d'un Ion plein de candeur :

COi\TES.

«Si la Vierge l'a dit, sa volonté soit faite ; Voyez , obéissez , visitez ma retraite. » Vous avez vii souvent un chien , ardent chasseur, Conduit par l'odoral, clierilier dans leur asile, Le lièvre au pied léjjer ou le lapiu trciuljlant; 11 sent, tourne, revient, et va loujoiu's Hairant.

Tels à peu près les enfaus de Bazile Furelaient le teiiier du soldat ;;éni ssant ; Mais ils ne trouvaient rien : pi re Benoit s'étonne; C'est pourtant un fripon, dit-il entre ses dents.

Enfin ses yeux, toujours erraiis.

S'arrêtent sur la paille où le (ils de Mel'oue D'un paisible souuneil ijoùlait lis lou;(S niomens,

A cet aspect, quel nouveau jour l'éclairé! «Pères, dil-il, clierclrins, nos saints sont Ij-dedans. • Il ne se trompait pas . ils étaient là gisans.

Alors revirent la lumière.

Saint Anioine, saint l'aul, et deux pclils .Jésus, Sainte Anne et saint Iraniois, pèle-uK le élendus Les yeux levés au ciel, et d'un Iront sans nuage, L'élève des Césars snpporlail cet orage. CependanI on l'arréle, ou le liaiiie en prison; H couipai-ait bienlot devant l'Aréopage : Ce n'était pas celui tpie léiablii Solon.

Le malheureux s'assied sur la sellelte; Un juge l'interpelle en fi-ontant le .sourcil : «Ç"!, ton nom?— L'Ingénu.— Toi:' Ton pays^— Loretle. — D'où te vienr.eni les saints trouvés dans Ion taudis.' —De la bouté du ciel.— Qui? Toi?(|ULlle impudence!

— Dieu seul connaît mon innocence, Et deux mots suffiront pour me justifier. J'eus toujours pour la Viei-ge un giu'it parliculier ; Tous les jours à l'aulel elle enleud mes prières, El la mèie de Dieu , dont le cuur esl si bon, Voulant payer n:es soins et mon affeelion, A daigné ui'apparaiire , ainsi qu'à ces bons pères, M'apporlanI dans la unit loujours quelque présent, Tanlot un doux Jésus , tanlul un saiiu d'ai-gent; Et je suis arrêté, malheureux que nous sounnes! Pour cesbienfailsdu ciel,couiuieim liailre, un Calvin. Après ces mois , courbant son vi.sage serein : «Je mesonmels, dit-il, an jugement des hommes. • Un des juges, en vain, pour avoir son aveu, Employa tour ù lour et la crainte de Dieu

Ella menace, et l'espoir de la vie; 11 fut invariable, et toujours affirmait Qu'il tenait ces présens de la Vierge Marie. Juges, moines, témoins, personne n'y croyait: Un miracle n'est pas tou,ours facile à croire , El I Église, d'ailleurs, à grands cris demandait Que l'on vengeât les saints, et la Viergeetsa gloire. On prononce l'arrêl. ^olre liouune est condamné A courir lestement à travers une file, Pour recevoir sur son dos étonné , Trois ou quatre cents coups d'une v crge mobile.

Dans ce pays , par une .«âge loi , Le prince doil revoir et signer la sentence. Frédéric la reçut ; ce philosophe roi, Moins dévot que plaisant, riail de la défense. Des ruses du soldat, et du riche cadeau Apporté par la Vierge en grand inciygnlto. Mais ce prince , fidèle au devoir qui l'enchaîne , Déployant sur son front l'auguste gravité ,

Consulta les docteurs de l'Église rouiaiue Pour savoir si la Vierge avait la facullc D'apparaiire aux mortels, d'opérer des miracles. De l'église du Christ, les veriniux oracles Furent eudjarrassés de celte question.

Usélaienl bien certains que la Vierge Marie N'avait pu se monirer aux yeux d'un tel fripon; Maiscouiuient limiler sa puis.sanre infinie, Et d'un miracle oser lui refuser le don ?

Enfin, après longue séance.

Les pèies assemblés répondirent au roi ; « Que dans nos trisles jours d'erreur et de démence. Un miracle élait rare, aussi bien que la foi, Mais qu'on ne peul douter, sans levain d'hérésie. Qu'un miracle est po.ssible .'i la \ ierge Marie.» D'après cet arrêté, le monarque écrivit Aux juges du soldat : » Puisque l'homme s'obstine, Malgré lous vos efforts, à nier le del't. Que de plu;, les docleurs de l'Église latine Assurent que la Vieige a le d.-nit précieux De descendre du ciel et d'aller en lous lieux. J'absous le condamné; mais qu'on lui signifie Que nous lui dé endons . sous peine de la vie.

De recevor, A l'avenir, Visiles, ni preseus de la Vierge Marie. » Mais vous au res, messieurs, tâchez d'en obtenir.

LES EiNFANS INGRATS.

Qui me dira, je le demande encor.

Dans (|uelle éloiléafiii la jeune A.strée, Alors qu'après le fameux siècle d'or.

Lasse de nous, elle prit son essor Et s'envola vers la voùie azurée?

Depuis ce jour, si fatal aux humains.

Mille llcaux ont désolé la îerr-e.

Nous avons vu le démon de la guerre Soufller sa rage aux Welches, aux Germains; INous avons vu , sous de fe mes grimaces, L'adroil marchand Iromper ses acheteurs, La coin- des lois s'emplir de procureurs, Et le fripon s',.sseoir aux belhs places. Las ! c'est depuis , pour condile de di.sgràces. Que les maris, auprès de leurs moitiés, ISe dorment pas sur l'une et l'autre oreille. Et que d'hymen les fils trop déliés Cassent souvent lorsque ce dieu sommeille. Reviens, reviens sur ce globe isolé.

Fille des cieux, adorable Jusiice!

A Ion aspect, le monde consolé.

Verra s'enfuir la fiaude, l'avarice.

Et sur-le-champ, pai' nu beau sacrifice, Chacun rendra tout ce qu'il a volé.

Ainsi .soit-il «Mais, dil certain critique, Oii courez-vous avec ce beau discours?" I\lon cher ami, c'est au bul que je cours. Je veux vous faire, en style lacon-que. Un pelitconle; il est fort peu plaisant, I\lais très moral : c'est le ton d'à présent. Monsieur Vilford (Londre était sa patrie) Avait acquis, par sa sage industrie.

Biens et renom; il avait encor mieux : De doux penchans .son âme était ornée.

H bénissait le soir sa destinée.

Si dans le jour il faisait un heiu'cux. Il avait eu d'un larilif liyniénée, Mais fortuné, deux filles, ses aniour.s; Leur mère, hélas! de vertus couronnée, Devers le ciel monta dans .ses beaux jours. Le bon Vilford, des leur tendre jeunes.se, De ses enfaus s'occupa jour et nuit; Il edl voulu les combler de richesse, De tons les dons du corps et de l'esprit. Lorsque du temps la main tranquille et .siVe, En les formant, eut versé dans leur cœur Ce sentiment, cette douce chaleur, Premier avis que donne la nature.

Ce père tendre, épris de leur bonheur, Songea dés lors à célébrer la fêle Du dieu d'hymen. La dot est toute prête. Dot et jeunesse ont bientôt des maris : Il vit en lonle accourir les partis.

Sire Vilford dit alors à ses filles :

Faites im choix , expliquez-moi vos vœux; Won bien suffit pour faire quatre heureux; Mais choisissez dans d'honuéles familles, Je borne là mes vœux et mes désirs.

Ce* deux enfans, au doux nom d'iiyménée, Croyant déjà voir l'essaim des plaisirs Semer de fleurs leur route fortunée, Font au papa de grands reinercîiiiens, El pour époux choisissent leurs amans.

Tout transporté de joie et de tendresse. L'heureux Vilford rassembla les époux, Leur dit : «Mes fils, j'aborde la vieillesse; Je ne veux plus respirer que pour vous. A.ssez long-temps le tracas des affaires. Les soins divers ont fatigué mes jours, J'ai vu le cours de mes heures légères, Comme un torrent s'écouler pour toujours. Mais aujourd'hui, libre d'inquiétude.

Je veux goiUer un repos si1r et doux : Votre bonheur .sera ma seule étude; Le mien sera d'exister avec vous. Prenez mes biens, je vous les abandonne. Lorsque l'hiver a remplacé l'automne, Peu nous .suffit , un habit et du pain. Vous soignerez ma débile \ieillesse; Vos soins touchans, votre aimable tendresse D'un jour pénible embelliront la fin. » Jugez du cœur, delà reconnaissance Et des transports de ces tendres époux. «Oui , disaient-ils, oui, venez avec nous Couler en paix votre heureuse existence. Et de nos vœux couronner le plus doux. » Après ces mors , l'on pleure , l'on s'embrasse , La joie éclate et se mêle à ces iileurs ; On fait venir notaires, procureurs, Encre, papier, et le contrat se passe.

Vilford le signe et Vil'ord n'a plus rien : Fasse le ciel que ce soit pour son bien! On célébra la fête d'hyménée ; Danses, festins, jeux , plaisirs enchanteurs. Du bon vieillard la tête fut ornée , Comme Nestor, du beau chapeau de fleurs. De la maison la lamille s'empare :

Vilford y prend un aimable réduit ,

Tournant au sud, d'où l'œil ravi s'égare

Sur la campagne et le fleuve qui fuit.

Sa fête vint : grand complimens, grand bruit,

Couplels, concert , brillant feu d'artifice,

Ou vingt soleils sur leur axe tournant.

Des feux du jour ornaient la nuit propice,

Et pour bouquet , de plus , très galamment,

D'un habit neuf on lui fit le présent.

Un grand docteur, qui connaît notre terre,

Mieux qu'un fermier peut connaître ses champs,

A vu qu'enfin ce globe sublunaire

Serait gelé dans quatre-vingt mille ans.

Je voudrais bien que ce roi des savans

Eût supputé, dans sa vaste science.

Combien de temps il faut au cœur humain

Pour voir les feux de la reconnaissance

Faiblir, .s'éteindre: un tel calcul, je pense,

Serait utile, et surtout plus certain.

Bien fou celui qui peut, .sur la promesse

D'un beau matin , se confier au soir !

Plus fou celui qui, chargé de vieillesse.

Sur ses enfans repose son espoir!

Vilford en fit la triste expérience ;

11 vit ses fils négliger ses vieux ans.

Tour le quitter , jouir de son absence.

On inventait cent motifs différens;

C'était tantôt une affaire soudaine.

Une visite , et tantôt la migraine :

Et quand la nuit pointait à l'horizon,

On lui servait une soupe légère.

Et tôt après ce repas solitaire.

On l'envoyait dormir, sommeil ou non.

Pauvres vieillards, quel destin est le vôtre!

Vilford portait depuis près de trois ans

Son habit neuf marqué du sceau du temps.

Et cependant on n'en donnait point d'autre.

Mais toujours simple et calme avec bonté,

Vilford se tait et même les excuse ;

«Irop ai.sément folle jeune.sse abuse,

Se di.saii-il : l'âge de la gaité

Est l'àgc aussi de la légèreté. •

Mais son bon cœur , sa raison, son courage

Ne put tenir contre ce dernier trait.

D'un vain prétexte adoucissant l'outrage,

Un beau matin on lui dit qu'il fallait

Quitter sa chambre et mouler d'un étage :

Il obéit. Le malheureux Vilford

Fit sans mot dire emporter .son bagage,

Et se logea tout en face du nord ,

Et sur la rue. « .^dieu, charmant rivage,

S'écriaii-il , adieu , bosquets touffus :

Et toi , soleil , bienfaiteur du vieil âge.

Tes doux rayons ne me réchauffent plus. »

Vilford , énm, pleurant sa destinée,

Sentit alors le besoin d'un ami.

Douce amilié, d'une âme infortunée

Tu fus toujours le secours et l'appui !

Un coinmerçant habile, plein de zèle ,

De probité, l'honneur de son pays,

L'avait aimé d'une amilié fidèle:

Depuis trente ans leurs co'in's étaient unis.

Sans différer, ce trop malheureux père

Va le trouver, lui conte ses ennuis.

Et .ses bienfaits, et leur triste salaire.

COiN'TES.

«Mon cher aini, lui d'il George Dublin

(Celait son nom), tel est le coeur liuinain :

Reconnaissant d'un bienfait qu'il espère,

Bienlot ingrat alors qu'il est rendu;

Mais le passé n'est pas toujours perdu.

Il faut, mon cher, clianger de domicile.

— Pour loger où ?— Chez toi.— Chez moi! fort bien.

Et qui paiera? — Sur ce point, sois tranquille;

Dans quinze jours il n'en copiera rien :

J'irai demain le chercher un asile;

Je l'ornerai de meubles élégans.

Sofas moelleux, glaces, lapis persans,

Tout y sera, l'agréable et l'utile;

Tu paraîtra-^ un petit Lucullus.

Pour débrouiller mon plan un peu confus,

Je prends deux jours, ils suffiront, je pense:

Reviens alors ; mais garde le silence :

A ton retour tu sauras mes projels. »

Vilford se tut et vint deux jours après.

«Mon cher ami, je sers sans faire allendre.

Lui dit Dublin, j'ai ton appartement.

En 1res bon air, dans un quartier charmant;

Demain matin, sans faule, il faut t'y rendre. ■

Lors à ses yeux dévoilant ses projels,

11 lui traça ses discours, sa conduile.

Vilford, instruit, abrège sa visite.

Et vers ses fils retourne sans délais ,

D'un front serein; quel tourment pour un père

Qui va quitler des ingrals qu'il aimait!

11 les assemble , et sans nul commentaire,

Fait ses adieux, leur dit qu'il délogeait.

« Vous nous quittez? repart la sœur aiuée;

Par quel molif ? je suis très étonnée...

— Pourquoi cela? j'ai vu, mes chers enfans.

Mais un peu lard , qu'au déclin de ses ans ,

L'homme devient un fardeau pour les autres;

Lesinléréls, les goilts des jeunes gens

El leurs plaisirs sont différens des nôtres.

J'ai réfléchi ; je prends un logement

En très bon air, agréable ei commode.

Et même orné de meubles à la mode ;

Vous le verrez ; j'espère incessanmient

Vous y donner une pelile fête. •

Un des époux, quicrui qu'il radotait.

Lui répondit , en .secouant la télé :

«Mon cher papa , quel est donc ce projet?

Pour se loger l'argent est nécessaire ;

Il faut payer : vous avez en bon pire.

Et vos bienfails nous sont toujours pré.sens,

Distribué vos biens à vosen'ans.

— 11 est trop vrai ; le récit est fidèle.

Je puis pourtant, sans vous imporUnier,

Jouir chez moi de quelque bagatelle.

Et même eucor vous donner à diner.

Mardi prochain , venez ; je vous invite

Pour ce jour-là. Mais qui vient aussi vile?

C'est mon laquais. Ma voilure est ici ?

— Yes, niilord, avec moi-même aussi.

— A mardi donc, restez , je vous l'ordonne. »

Après ces mois, il sort le cœur flélri,

En regardant le loit qu'il abandonne.

Les chers enfans, étonnés, ébahis.

Disaient entre eux ; «Quel est donc ce langage ?

Il va , dil-il , élever un ménage :

Avec quels fonds? Où le.'! aura-l-il pris?

Nous aurait-il trompés sur l'héritage?

Mais attendons prudemment à mardi.

Et nous verrons ce problème éclairci. »

Enfin le temps, que nulle main n'arrête,

De ce mardi leur annonça la fête.

Chez le vieillard voilà les quatre enfans.

A peine entrés, chacini d'un (til rapide

Parcourt l'enceinte et les ameublemens.

S'étonne, admire et loue en même teinps

Leur opulence et le goût qui la guide.

• Mon cher papa, ces meubles élégans.

D'un ton mielleux, lui dit sa fille ainée.

Vous ont coûté mainte et mainte gninée?

—Oui , mon enfant , on a beau ménager ,

L'argent se fond quand on veut .se loger;

Mais je jouis, et tout cela s'oublie. »

Dans ce moment , un laquais bien bâti

Vient annoncer que monsieur est servi.

«Çà, mesenlans, point de cérémonie;

A mon festin , asseyez-vous gaiment. »

On vil briller sur des vases d'argent

Le pluvier d'or, la perdiix ccarlate.

L'oiseau du Guide, au plumage changeant,

Le coq de l'Inde, enfin tout ce qui flatte

L'œil et le goût de l'amateur friand.

«Votre repas, mon père, est excellent;

Ce vin très bon. — Voulez-vous du Madère?

Préférez-vous le Champagne mousseux ?

Tom , doimez-en. » Tom vole , et , radieux ,

Revient chargé de la liqueur légère;

Et le nectar , que l'on verse à grands flots ,

Fit pétiller l'esprit et les bons mots.

Mais au dessert , bien s'accrut leur surprise :

On annonça monsieur le tapissier.

Faites entrer. « Pardon de ma sottise.

Dit en entrant le modeste ouvrier;

Mal à propos je viens troubler la fête.

— Vous ? nullement ; tout créancier honnête

Chez moi toujours est reçu dignement.

Malheur au riche, à toute àme inhumaine

Qui, sans pitié pour le pauvre artisan.

Sans nul égard pour .son temps, pour sa peine.

Lui fait dix fois acheter .son argent.

Mais abrégeons; voyons votre mémoire :

Fort bien! Je dois trois cent.* livres slerlings.

C'est au plus juste? — Oui, vous pouvez m'en croire.

— Oh! je vous crois!— Trop heureux les humains,

Si comme vous ils savaient se conduire!

— Çà , suivez-moi. « Sire Vilford soudain

Mené son homme. Il est bon de vous dire

Que cet honnête et bénin tapissier

Était Dublin , George Dublin lui-même :

Ce tendre ami, l'auteur du stratagème.

Du bon Vilford ,se feignait créancier,

El dsns le fait Vilford l'était , je pense.

Et lui devait de la reconnais.sanre.

Les voilà donc tous deux riant tous bas.

Roulant Ions deux l'argent avec fracas,

D'un pôle 5 l'aulre; on compte, on recommence,

El lot ce bruit sonore , harmonieux ,

Des chers enfans alla frapper l'oreille.

A ce doux .son personne ne sonnneille.

Us écoutaient, rêveurs, silencieux,

HÛ

CONTES

Pui5 se disaient : » Grand Dieu, quelle opulence !

Comme il est riche! Il a trouvé, je pense,

Quelque trésor. » Sir Dubliu, cependant ,

L'air composé, sort de l'appailemeul,

Le chapeau bas, salue et renieicic,

Et part chargé d'un sac enflé d'argent.

■Vil ord le suit avec cérémonie.

Et puis revient à lable se rasseoir.

On .se ranime, et l'on boit à plein verre

A la santé de cet aimable père,

A ses venus, au bonheur de le voir.

Mais le temps fuit; belle et silencieuse,

Déjà Vénus, compagne du soleil.

Et précurseur du calme et du sommeil,

Levait au ciel .sa léte radieuse :

11 faut songer i faire ses adieux.

Chacun se levé. Au papa l'on rend grâce

De son accueil lou'haut el géiiéjeux,

El le vieillard tend ement les cinbiasse.

Les voil.'i donc icgagnanl leur logis,

Préoccupés, cherchant dans leur Instesse

De quelle source a coulé la riches.«e

Qui de leur père enloure les lambris.

Dans leur cliagiin, s'élève une querelle,

Chacun se plaint, s'aicuse tour à lour

D'avoir manqué de respect el de zèle

Pour un vieillard pour eux si plein d'amour.

Quand le .succès abandonne le crime.

Les criminels se dcchireni enlr'eux,

S'impulenl tous le sort qui les opprime.

Pour apaiser ce débal malheureux ,

L'un des maris ouvril un avis sage.

Naguère on ei'il combatlu son langage;

« Il faut , dil-il , que ma femme et sa sœur

Demain malin aillent de 1res bonne heure

Prier Vilfiird d'adoucir sa rigueur,

De revenir habiter sa demeure,

El d'oublier quelques momcns d'erreur. •

Conseil qui Halle est loujours le meilleur.

Or donc les .saurs, une heure apre.s l'aurore.

Chez le bou pcre allerenl trislemeni :

On l'éveilla; car II dormail encore ;

L'homme de bien dort si Iranqiiillenient!

Vilford parut après ronrle toilette.

«Quoi! si malin , dit-il. dans ma relraile'?

A quel bon veut dois-je celle faveur?

— A nos regrels, à quelque inquiélude.

Chacun de nous redoute le malheur

D'élre accusé d'un peu dingraiilude.

— Et depuis quand ce cri de voire cœur?

— Depuis qu'un père, à leurs vœux moins facile,

De ses enlans abandonne l'asile.

— A dire vrai, j'ai cru lu'apercevoir

Que je gênais et vous-mêmes et les vôtres,

Et lorsqu'on peut posséder un manoir,

Il ne faut pas inronunoder les autres. »

A ce di.scours, et lune et l'aulre sœur

Demande grâce , et le prie el le presse

De revenir, oubliant leur erreur.

Dans, sa maison reposer sa vieillesse,

El recueillir les fruils de sa tendresse.

Vilford refuse, et nou pas sans regrels;

Son ctfur aimant, son âme noble, pure

S'effarouchait de la moindre imposture.

Il cède enfin , et quelques jours après

Il retourna dans son premier asile.

On lui donna la chainb e du midi.

11 y fînil sa cour.se plus tranquille :

Tranquille, hélas! un père ainsi trahi

L'est-il jamais? Non; leur hv|iOcrisie,

Tous les égards n'ont pu tromper son cœur.

Le poids secret d'une longue douleur

Avant le temps précipita sa vie.

Il expira. Ses enfans à sa mort,

De quelques pleurs mouillèrent leurs paupières :

On l'enlerra de pompeuse manière ;

Puis on connu ouvrir le co!fre-fort.

0 perfidie, ô terrible disgrâce!

Le coffre était 1 image du néant:

Un vide affreux occupait tout l'espace;

On n'y trouva que cet écrit louchant : • Vous chercherez en vain, c'est louie ma richesse, Et c'est encore assez pour des enfans ingrats. J'implore cependant la divine ,'age.sse Pour que vos fils un jour ne vous ressemblent pas. •

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