‹ Œuvres complètesChapitre 380 sur 416 · LES SOUPERS DE PARIS · texte numérisé non relu

LES SOUPERS DE PARIS

Crois-moi, Zélis, l'ami delà nature.

L'homme éclaire doil chenlier le bonheur Loin des palais, séjour de l'Imposlure; Loin des cilés où rien ne parle au cŒur.

Je les ai vus, ces sou jers que l'on elle. Ces soupers fins , où de* gens du bon ion , Parés , ambrés , ivres de leur mérite.

Ont apporté leur air et leur jarijon.

Je les ai vus. Hélas! j'en bâille encore. Mais Zélis parle, il lui faut o éir.

Pui.sse i la voix mon vers facile éclore, Comme à la voix renaît le doux plaisir!

D'abord par air, peiit-êire par prudence.

On vient ort laid, le plus lard c'est le mieux ;

Car chacun sait , cl par expérence,

Que tout l'ennui qu'il a]>por;e en ces lieux,

Va circuler el r,a(;ner à la ronde .

Tel et moins prompt .se propage le feu

Mais vingt autels sont dressés pour le jeu.

Sans ce .secours , que ferait le beau monde ?

Que dire après quelques froids complimens?

Du moins le jeu sert â tuer le leinps.

Ce temps qu'on perd, qu'on regrette sans cesse,

Le sot le tue . et le sa;;e en jouit.

Ah! l'hoinuie en vain mesure sa vitesse:

Sonje trompeui', il nous pesé ou s'enfuit

Selon ridée ou le vœu qui uous presse.

Loin de Zélis, j'accuse sa paresse ;

Quand' je la vois, c'est l'éclair qui me luit.

On a servi ; soudain chaque dresse

Se lève et marche ; on vole, ou la conduit.

Monsieur l'abhe vermeil comme les roses,

Digne soutien du Rituel romain,

Et grand di.seurde ires peliles choses.

Vole à Zulmé , lui présente la main ,

Presse la sienne, et parcourt d'un œillendre,

Pour adoucir les ennuis du chemin ,

Tous les contours et les lis d'un beau sein.

Trente laquais, très ennuyés d'attendre.

Ont entouré la table du festin.

Il est brillant :1e luxe, l'opulence L'ont ordonné .sous les yeux de Plulus. Bacchus fournil le Tokai, le Constance, Et le dessert est dressé par Comus ; Mais dans nos jours de mode et de décence, On se ras.semble, et l'on ne soupe plus.

Du moins l'esprit, la piquante saillie.

Les doux propos, le conte in;;enieux.

Vont égayer celte galante orgie.

Mais le debiit , d'abord silencieux , Ne promet pas des efforts de génie.

Enfin pourtant, un niaïquis merveilleux

Ouvre la bouche, insiruit la compagnie

Du froid pi |uanl qu'il a fait tout le jour.

Le chevalier, qui revient de la cour,

Parle du roi , leur raconte avec grâce.

Comme il riait en parlant poiu' la chasse;

Et son voisin, ob-ervateur e\pert,

Dit que .Mon.sieur avait un habit vert.

— Mais coinmcnl va le duc de .Malassise?

— On craint pour lui: son médecin prétend...

—Qui nomine-l-on à son gouvernement?

— Mais un moment, réplique la marquise.

Pour le donner, attendez qu'il soit nioi-t.

— Ah ! ah ! mess'eurs, d;t le comie d'El.ort,

Grand amaleur, bel-esprit de ruelle.

Auteur lui-même , el rimant des bouquets,

On nous annonce une pièce iinnvelle.

— Chez Audi. .01? -!Von vraiment, aux Français;

Etc'est, parbleu, iniile une Ira.^édie.

— On la prrleiid du petit Lisiinon.

— Tant pis, répond l'éléganie Isméuie,

Fennne de goi1( , prodige de rai on ,

Je le connais : il n'est pas sans génie ;

Mais il n'a pas cette fleur de bon ton.

L'âme des vers et de la tragédie.

—A propos ! — Quoi ? — Le marquis du Lignoa Hier, chez moi, me fit une chanson :

Ah ! je défie à messieurs du Parnasse, A tout auleurd'iniiler cette îîrâce.

Ce goût si pur, ces traits si délicats

— Peut-on la voir? — 11 garde l'anonyme.

Mais écoutez, et ne le noiniiiez pas.

Je vous préviens qu'il manque quelque rime;

Mais l'orthographe esl fort bien. La voici :

— Chaimani ! charmant!— Admirable!— Sublime!

—Et nos vaisseaux . dit l'illu.stre bailli

De BavancourI , apprenti politique,

Constant appui des nymphes de Paphos,

Des calembourgs de rOpfra-Coiniqiie,

Cela m'occupe: où sont-ils?— Sur les eaux.

Réplique alors la maligne Angélique.

—Mais les Anglais....— Madame, si j'osais.

Répond l'abbé, rompant un long silence.

Vous demander qui monte vos bonnets ?

— C'est la Berlin. — On \oit son élégance.

— Vous me trouvez donc bien ?— Très bien, au mieux !

Délicieuse; el le feu de mes yeux

De vos appas vous prouve l'inllnence.

— Eh bien . l'abbé , l'on a donné , dit-on ,

Un bénéfice â l'abbé de Vollange.

— Vous m'enchanlez , repaii la jeune Elbon,

Il est charmant , il chaule comme un ange.

Parle de mode el se met a\ ec goût :

Il est unique; il doit aller à tout.

— N'a-t-on rien dit du caidinal de Brie.''

—11 est outré; Zulmé le congédie;

PIÈCES FUGITIVES

— El la raison ?— (Vest qu'il s'est mis au lail. • Ce Ion dé|)lail. L'entretien s'ériiaiiftait: On l'éîiavaii d'un peu de ralonmie, Çuand le si,i;nal, qui d'jà reiardait, Se donne enfin. Chacun quille la lable, L'esloniar vide et la léle un peu plus, Et d un lolo le lableau fecnurable, Vient lenninei ces soupers si courus.

0 vous, Ctiaulien, Saint-Évreiront, La Fare! Vous dont l'esprit , le goi1t cn( or plus rare. Fit du plai.sir l'âme de vos leslins.

Vous qui nii'lie^ , i vos soupers divins, Le sentiment :1 la philosophie, F.t qui , des ma us d'une jeune Vénus Prenant la coupe où riait l'ambriil^ie.

Buviez en chœur i Minerve, à Raccbus, Et .sajjes nii^ine au sein de la folie, MonlanI le luth du vieil Anacrron , Chanliez Glycère et le dieu d'Idal e.

Et d'un vers doux habilliez la rai^on ; Que dirifz-vous si, rendus à la vie.

Vous desrendiez chez vos peiils neveux ? Que diriiz vous de leur ion précieux ? De leur.* soupers un peu plus ennuyeux ? Comme aulre ois, vous verraii-on encore, Vous oubliant dans le sein des plai.sirs. Le verre en main , a:iendre que rAur^.re Eût rallumé le jour ( t vos dé.>irs ? Non, meditanl une ui;e prochaine.

Et nous crovani 1res vides de rai.von , Vous jureriez par le ditu d'EIippocrcne, D'aller plutôt souper avec Fréron.

LES AVECX.

En fait d'amour, soit faiblesse ou sysième, Kous sommes lous et trompes et Irompeurs: Belle Z' lis, je le trompai- moi-même.

Et je t'aimais : juge, helas! de nos cœurs.

Te souvient- il de ce jour plein de charmes, Lorsque, brûlant de ravir les faveurs, A les genoux je versai tant de larmes? C'est mon tlacon qui fournissait les pleurs.

Rappelle loi ces couplets qu'à la gloire. En impromptu je fis le jour des Rois : Je t'enchantai ; l'rloge est doux ù croire; Eh bien, ces vers m'avaient servi dix lois.

N'oublions pas celle grande tempête, Quand, pour fléchir ion amour outragé, U'un pistolet je menaçai ma lêle; Eh bien , d'honneur, il n'était pas chargé.

Puis-je ciler le billet de Clarice Qui respirail l'indulgence et l'amour?

Las! je l'en fis le pompeux sacrifice; Mais le billet s'adressait à Valcour.

Au dernier bal . où tu parus en Flore , Plus que jamais je fus leudi e et flatteur ; Je le ravis :je voulais plaire ù Laure, Et par l'eavie arriver à son cœur.

Le lendemain il survint un nuage,

Ton vieux mari gionda sni- nos amours :

J'ava'S sous main ex( ité cet orage

Pour suivre Lame, et lui donner huit jours.

Te snuvien.s-tu quand duconile Alexandre, Sans nul mol if, je devins si jaloux, Qiieje m'en fus sans vouloir rien entendre? AvecChloé j'avais un rendez-vous.

A mon re'our lu me vis pSle cl blême. Tu fus émue, et même In grondas; J'en accusai l'aninui-, l'amour extrême : Chloé sail bien que je ne nsentais pas.

«Mais pourquoi donc ces ris, celle ironie?

— Vrain;enl, monsieur, jevous trompais bien mieux.

— Cela d.)it êlre, et je l'en remercie ;

Le mieux trompé n'est pas le moins heureux. »

Page 1