AVANT-PROPOS
Je voyageais en Italie. Arrivé à ÎVaples, je m'empressai de visiter ce fameux Vésuve, dont la preniiéi-e éruption éclata, selon quelques auteurs, sous l'empereur Titus, l'an 79 de noire ère, et coi'ita la vie au célèbre l'iiue. Au I retour, je voulus voir Herrulanuni, celte ville que l'on ve- 1 nait, pour ainsi dire, d'exhumer '. Je descendis à la lueur des flamheaux dans cette haijilaliou des gnomes, enfoncée .sous terre d'environ quatre-vin.jls pieds; mais l'iumiidilé, • la fraîcheur et la fumée des torches abrégèrent ma promenade.
Je me rendis ii Portici, belle maison du roi de \aples, à deux lieues de cette capitale, dans une situation charmanie, an bord de la mer et au pied du Vésuve. Enchanté de l'améniié de ce séjour, je m'y établis en imagination, en m'écriant:
Abile hiiic , urbanœ molestœquc axne !
En parcourant le muséum du roi, rempli de tniil ce qu'on a déterré à Herrulanuni, jusqu'à des noix, des reuFs et du pain., je vi.i des hommes occupés à dédiiflrer des manuscrits près de tomber en pous.sière : c'étaient des rouleaux cylindriques, de la forme ù iieu prés des bnucauts de tabar. Les premières feuilles étaient très di'îi'iles à développer ; on se servait pour cette opération d'une esjiére de petit métier de tapis,serie incliné, sur leqircl ce parchemin noir et criblé, qu'on avait doublé d'un liu;;e ou papier onctueux, s'étendait, retenu par des vis. On découvrait un mot , on l'écrivait; on devinait celui qu'on ne pouvait lire par le mot. qui le précédait et celui (|ui le suivait. Il n'y avait ni points ni virgules; l'intelligmce et le savoir des préposés supi)léaient à tout.
Comme j'admirais ce travail ingénieux, un des coopérateurs, l'abbé .Spalalini, homme d'esprit et d'une polites,se rare, médit que ces rouleaux sortaient des ruines d'Herculanuu) , ville abiinée depuis di x-sept siècles sous les laves du Vésuve. « Nous nous llaltioiis de trouver dans ces débris les fragmens qui nous manquent de tant d'auteurs célèbres, de Polvbe, de Denvs d'llaliearnas:e, de Diodore deSirile, deSallu, le, de Tile-Live; mais au lieu de l'orque nouscherchons nous n'avons recueilli ju.squ'ùpré.sent qu'un minerai très médiocre; des livres grecs sur la musique, la niéderine, la morale et la rhétorique. • Je le priai de me permettre de parcourir ces antiques lambeaux. Je vis un rou-
' Ce fut le duc d'ribpuf qui , en 173G, faisant creuser un piiils dans sa uiaisoii rtc Portici , découvrit , sous une voilte, des colonnes , des statues. Il céda ensuite ce terrain au roi de ^aples,quiHl fouiller l'espace de plusieurs milles, et déterra eetle ville antique. Elle est à 73 pieds de profondeur, sous plu- .sieurs couches sneressives de l(rre d de pierre vitrifiées. Elle avait un théâtre à trois étages , de 300 pieds de circonférence . posé sur des pilastres de briques, couverts d'un beau vernis, l'I nrnés de eornielies de marbre.
leau très volumineux, dans l'idiome grec, dont le titre était ; J'oyages d'Aiitcnor en Grèce et en A.ùe. Je demandai à l'abbé s'il connai.ssait cet ouvrage. ■ iNon ; je n'ai pas le loisir de lire un si grand fatras, qui d'ailleurs est d'un auteur très inconnu '. Comme j'avais encore quelques bribes de grec dans la télc, je priai l'abbé .Spalatini de me le prêter pour quelques jours. Je m'enfermai pendant vingt-quatre heures dans ma chambre; mais je vis que je n'étais pas assez familiarisé avec la langue d'Homère pour comprendre et traduire ce voyage. Je retournai vers l'abbé, et lui demandai la permission de l'emporter à Paris, promettant sur ma parole d'honneur de le lui renvoyer dès que la t' aduititm serait finie : il hésita longtemps; mais enfin il céda à mes vives instances. Dès mon arrivée dans cette trop fameuse Luièce, j'as-
' M. l'abbé Spalatini se Ironqie ; plnsi'^iu's savans , comme tout le monde sait , ont par'é d'-\nlcnor. Saint Augustin [Cil»' de Dieu, livre VU , chapitre 15 ; fait ainsi son portrait ; Ineiiorinis proceiitiis, siicciitenla griuitilas, ruhor trmperiitus , ociiti cœsii qitulrui , scii vigiles , et in aspectii inicnnles ; speciosiis et iinmeililatus incessus. Cependant il faut convenir que les énidits ne s'aiTordenl pas sur l'époque de .son existence. Lyijus (Jiraldus affirme que cet Anténor étai! rni statuaire, le même dont parte Pausanias, qui ■avait sculpté les statues d'll,,rniudius et d'.\risloBilon , que XerxCs enleva dans son irruption en Grèce, et qu'.\lexandre, après la pris? de Persépolis, renvoya aux Athéniens. «Ce qui prouve, dit-il, mon S'nlinient, c'est qu'.Vnténor a conno .\ri.stide dans sa vieillcs.se. Or, .Aristide était archonte dans la .soixanle-douziénie olympiade, qna re cen' quatre-vinslneuf ans avant Jésus-Christ. » Pierre Colwiiis , .lu eur très exact , nie vivcinen cette asserlinn : il fait vivre AiUénor beaucoup plus t.o'd , dans la (luatrc-vingt-treiziémp olympiade de Chorobus. quatre cent huit ans avant .lésus-ChrisI , l'an quatre mil trois cent .six de la période julienne, e! trois cent quarante-six de la fondation de Rome. Cette supputation savante lui alîira un dénienli formel de Jean VVov^■e^, qui s'exhale en injures, et ap|)clle Colvvius doclorasinorum, en quoi il a tort. Il prétend qu'.\nlénor n'a paru que sous .Mexandre-Ie-Grand, trois cent quarante ans avant .lésns- Christ ; ce qui n'est pas une léj^ére erreur, puisqu'il \ a soixantehuit ai;s de difrérence ; et il .ijnule que cet auteur (;rec a feint d'avoir vécu dans un Tige pins reculé, pipur rendre .si'S uiéinoir s plus piquans, en nous ixrsuadant qn'd a vu ci connûtes grands pirsonnages, les philosophes i(u'il présente sur la scène. Ce paradoxe fait dresser les cheveux A (Jndescalo .Stewcehius; il s'emixirle, et crie à l'inipudenee. «Il est évident, dit-il, que si Anténor était né du temps d'Alexandre, assurément il ain-ait parlé de ce héros, de l'incendie d'Éphése, de la bataille de Chéronée et de l'assassinat de Piiilipp,' de Macédoine.» Cornélius, Ceisus et Pricéus sont du même avis. Il est vrai qu'ils défendent leur sentiment avec une espèce de modéraiion qui fait douter de leur conviction intime.
One conclure de ce'le diversité d'opinions? qu'.Vnténor a réellcni'.'nt existé ; et qu'à l'égard de l'époque de snn existence , il faut abandonner la critique aux s.avans,ct dire modestement ;
Non noslrum intir voitan'as eonqjonere lites.
VOTAGES D'AATENOR.
social à mon travail un de mes amis, très versé dans le grec, el dont rérudition profonde m'a été d'une grande utilité. Au reste, il serait d'ini sceptieisnie ridicule de douter de l'existence d'Anténor, puisqu'il a existé aussi bien qu'Aristote et Platon ; car son ouvrage existe.
Je désire que le public me sache gré de mon travail , et que l'antiquité et la singularité de l'ouvrage fassent pardonner à la failjlesse de la traduction.
Heureux si les savaus me lisent par curiosité, les gens du monde par désii-uvrement, pour acquérir sans peine quelques notions sur les mœurs et les usages antiques! Les femmes pourront trouver dans les aventures amoureuses un remède contre l'ennui et les vapeurs, et un doux aliment contre leur sensibilité.
Quant aux vers semés dans celte production, j'ai fait tous mes efforts poiu- rendre la pensée et la poésie du texte : mais toute traduction d'im grand poLHe n'est qu'une figure en cire qui veut représenter un corps animé.
Depuis l'impression de cet ouvTage, j'ai reçu de Leipsick cette lettre datée du 2 septembre 1800 :
« Due dispute, monsieur, s'est élevée entre Tliomas « Fuldes, mon ami , professeur en langue grecque à Leip- ■■ sick , et moi qui ai l'honneur de montrer les malhéniati- « ques aujeune prince de ***. C'est au sujet de votre / oyrige « d'yinicnor en Grèce et en Asie. Mon ami l'helléniste « prélend que votre ouvrage n'est qu'un roman , rin\ cn- « tion du manuscrit grec à Herculauum une fiction, el que « votre livTe n'a pas celte couleur antique, ee caractère «grec qui est empreint .sur les écrits de cette nation ; que, « de plus , il fourmille d'anachronismes , de traits , d'anec- « dotes qu'on ne trouve ni dans Athénée, ni dans Héro- «dole ou Pausanias, auteurs qui sont toujours sur .son
• bureau ou sur sa table de nuit. Il ajoute qu'on ne peut, « sans une crédulité iniérile ( ce sont ses mois ; , croire à . l'existence de ce manuscrit. Moi, je réponds et j'affirme, « au contraire , qu'il existe : que votre véracité se montre
• dans tous les détails ou vous entrez sur Herculauum et . sur la manipulation ingénieuse (|u'on emploie poiu' trans- «crire les ouvrages demi-pourris qu'on y a trouvés; que «d'ailleurs vous citez en témoignage M. l'abbé Spalatini, «qui est sans doute un homme de mérite et digne de foi , «et qui vous aurait déjà démenti, si votre manuscrit était
• une fiction de romancier. Enfin, monsieur, la dispute
• s'est échauffée au point (|ue nous avons cessé de nous « voir et de nous parler ; mais ce qui est le plus important ,
• c'est que nous avons gagé cent florins, et nous avons « décidé de nous en rapporter à votre jugement et ;\ voire «parole d'honneur. Je suis , monsieur , avec ime respec- « tueuse cousidératioii ,
« Léopold Lernctius. »
Réponse de l'auteur à M. Léopold Lerketics , professeur de mathématiques à Leipsick.
« Monsieur, votre confiance m'honore ; mais il me semble «que, pour éclaircir une question aussi importanie, ilesl
• plus naturel que vous vous adressiez à Naples, à M. l'abbé « Spalatini , s'il est dans ce monde, qu'à moi qui suis li-op « intéressé dans cette affaire. Mes hommages, je vous prie, « à M. Thomas Fuldes , et vous, monsieur, daignez agréer
• ma respectueuse considération. •
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