PRÉFACE D'ANTÉNOR
Lor.s([tie j'ai fait paraître mes Voyages, je comptais vingt-sepi olympiades, c'est-à-dire que le soleil avait décrit depuis ma naissance cent huit fois son cercle aimuel. Ces jours au travers desquels j'ai passé ont disparu comme les lignes de l'ombre qui passe sur une horloge solaire. Le temps, a-t-on dil, est un point entre deux éternités. Que d'hommes j'ai vus naître et mourir! Un fleuve dont les flots se suivent , se heurtent , se pressent , est la vive image des générations que j'ai vues s'écouler; que de révolulions, de combals, de batailles, alors si intéressans^ aujourd'hui oubliés! Oue sont devenus ces tyrans, ces factieux qui, féroces d'orgueil, halelans de la soif des richesses et de la domination , sont moulés de crime en crime au gouvernement de l'élat, et de cette hauteur , comme des génies malfaisans portés sur des nuages, ont répandu la désolation el le deuil sur leur patrie ;' Ils ne sont plus qu'une \\\e poussière, chargée des malédictions des passans ; el mol, j'e.\iste encore! Mais qu'importe, quand l'heure du trépas soime, d'avoir vécu deux siècles ou deux jours?
Au reste , si quelqu'un , envieux de ma longévité , désire coimaitre par quel secret je me la suis procurée , je lui dirai que ma recelle se trouve dans cette branche de la médecine qu'on appelle liygiéne. Beaucoup d'exercice, un grand usage de l'eau et de l'hydromel ' , de frécpiens séjours à la campagne, la sobriété dans les plaisirs, la propreté du corps et la paix d'une ûme sereine , voilà toute ma science.
.Mais, pour égayer mes contemporains, et la postérité ^ que je ^ois devant moi connue un juge redoutable, je vais transcrire leseiitiques qui oui assailli mon ouvrage au momenl de son apparition, non pour les réfuter, mais pour soulager l'imaginai iiui du lecteur, qui trouvera sans peine sons sa main les traits doni il doit me percer.
Les l'cyagcs d'.Jnlénor, dit un sophiste d'Athènes^ sont une conception bizarre, informe ; et si j'étais chargé de lui chercher un tilre, je l'appellerais les Folies d'Anténor. Dans celte production hétéroclite, il a renversé entièremcnl l'ordre de la chronologie, le seul fil qui puisse nous conduire à travers les âges dans la route de l'hisloire. Quel philosophe du Lycée ou du Portique pourra lire sans indignation , sans lacérer la feuille , un ouvrage oà l'on réiniit daus la même scène des personnages dont l'existence a été séparée par le laps d'un siècle et plus?
Un péiipatélicien , doué d'une belle mémoire qui lui sert de génie comme une lampe supplée l'éclat du soleil, prétend que j'ai glané, moissonné dans le champ d'aulruiy sans eiler les sources où j'ai puisé. « Si Anténor, dit-il, n'était un plagiaire, et n'avait pas voulu, eonune nous conte Ésope, se parer de l'habit du paon, il aurait imité les auteurs graves, qui iiidi(|uenl au bas de chaque page les mines d'où ils tirent leur or; ce qui jclle un grand intérêt dans un livre, et tourne même au profit de l'auteur; puis-
' C'est de l'eau qu'on fail cuire .avec le miel, et quelquefois .nvccdu viu vieux. Ce breuvage est trts bon pour les geus bilieux et pour Us vieillards. L'emixrcm' .Vngusle ayanl dem.indù à un eiloycn de Kcniie , usé «le plus dcceut ans, par quel moyeu il avait conserve eitle vijjiu'or d'esprit et de corps, il lui répondit ; «Avec de l'iiydromei eu dedans, et de l'UuilC [►ar-dtlioi'S. «
VOYAGES D'ANTÉNOH.
que cette ciimulation de noms et de lignes augmente nécessairement l'épaisseur du volume. •
Un bel esprit de l'Académie me reproche d'avoir disséminé la science et les réflexions avec Faste, et si maladroitement, que les femmes et les nens du moude ne me liront ((u'eu bâillant, et que les médecins leur en défendront la lecture comme on défend le suc de pavot aux estomacs faibles.
Un enfant d'Hélicon s'inquiète fort peu du renversement de la chronologie et de nos plagiats; mais il trouve mon style sans c oloris et sans images; et il aime beaucoup mieux, dit-il, lire et relire sesversque ma prose iusipide.
Du dialcclicicn me renvoie à son traité de logique pour apprendre à écrire avec méthode.
Un géomètre veut prouver mathématiquement que j'erre à cha(|ue pas dans les dislances et les mesures.
Un préire de .Jupiter , nonmjé .4broctome, et par abréviation A, qui aurait été meilleur prêtre de Bacchus que de Jupiter , a essuyé mie tîcvre bilieuse à la lecture de mon ouvrage; quand on lui en parle, il grince des dents, roule ses deux gros yeux teints d'une bile jaune ; on dirait (pi'AlecIo s'est emparée de lui. I.e médecin Polémon , homme plein d'humanité , est obligé de le faire saigner et purger toutes les fois que l'on publie une nouvelle édition de mon manuscrit.
Un digne collègue de ce préire A, caché sous la lettre Y , hounne aussi redoutable par sa vaillance que par ses lalens, m'a également lancé ses foudres : heureusement elles se perdent dans le vague des airs.
J'avoue (pie parfois mon amour-propre exaspéré m'a fait saisir mes armes pour parer et repousser les flèches acérées de ces lâches Zoiles. Je n'aurais pas manqué de raisons, el snriout d'injures; mais j'aui'ais troublé mon repos et échauffé mon sang ; et lorsqu'on a le bouheiu- de se promener tout doucement , par une belle .soirée, dans nn jardin agréable , il ne faut pass'in(piiétcr des cris des hiboux ou des crapauds.
A l'égard de ceux qui, pour renforcer leur érudition, désirent savoir l'époque de ma mort , je ne puis les satisfaire tant que je serai en vie.