‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 106 sur 332 · LIVRE VI. CHAPITRE XV. i · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAPITRE XV. i

[vend, et pour ce encore que vous les ayez aclietées, vous m'en devez quelque chose qui n'est point au marché. Premièrement, qu'importe combien elles valent, puisqu'on est d'accord de ce qu'on en doit payer? Et puis vousmême en avez fait le prix, et non pas moi. Elles valent mieux que ce qu'on les] a vendues ^ . Oui, mais on ne les a pu vendre davantage. Les saisons donnent le prix aux choses. Estimez-les tant que vous voudrez ; quand elles sont payées au plus haut prix qu'elles peuvent aller, elles sont payées ce qu'elles valent. Au reste l'acheteur est quitte au vendeur, quand il a bien payé ce qu'il a pris. Et puis quand ces choses vaudroient davantage, puisqu'il n'y va rien du vôtre, pourquoi les voulez -vous estimer par leur effet et par leur usage, et non pas par la coutume, et selon que les vivres sont chers ou à bon marché ? Quel payement assez grand sauriez-vous faire à un qui dans son vaisseau vous passe la mer d'un monde à l'autre, qui en haute mer, quand vous avez perdu la terre de vue, vous fait tenir une route assurée, prévoit les tempêtes futures, et plein de sollicitudes, cependant que les autres ne pensent qu'à se donner du bon temps, fait plier les voiles, abattre le mât, et tenir toutes choses préparées pour l'inconvénient ou d'un coup de vague ou d'un tourbillon? Et toutefois vous êtes quitte à lui d'une chose de si grande importance quand vous lui avez payé son naulis^. Combien estimez-vous le contentement de trouver un logis quand vous avez passé quelque fâcheuse lande, un couvert quand il tombe une grosse pluie, et une étuve ou un bon feu quand vous avez bien froid ? Tout cela se trouve en une hôtellerie, et cependant nous savons combien il

I. (.'e qui est entre crochets avait été sauté clans l'édition de i()3o et a été rétabli dans l'édition de i63i.

a. Prix du passage. Voyez tome I, p. 358.

i8/, TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNEQUE.

nous y doit coûter. On ne sauroit dire combien fait pour nous un qui nous étançonne une maison ruineuse, et la tient suspendue de tous côtés, sans autre appui que celui de son artifice émerveillable ; et toutefois peu de chose nous acquitte d'un si grand bien. Une muraille est la sûreté de tout un peuple contre les incursions des ennemis et des voleurs, et quelquefois il arrivera qu'une seule tour sera la conservation de l'honneur et de la vie de toutes les familles d'une ville, et néanmoins on sait combien les matières en coûtent, et combien les maçons qui les font doivent avoir de leur peine par chacun jour.

XVI. Il n'y auroit jamais de fin à mes discours, si je voulois de tous côtés vous ramasser les exemples des choses qui ne coûtent guère et valent beaucoup. Pourquoi donc me dites-vous qu'après avoir payé mon médecin et mon précepteur je leur dois encore quelque chose, et que le salaire que je leur baille ne suffit pas à m'acquitter ? Pource que le médecin et le précepteur font quelque contrat d'amitié avec nous, et ne nous obligent pas en la vente qu'ils nous font de leur science, mais au témoignage qu'ils nous rendent de quelque particulière affection en notre endroit. Et pour ce, si un médecin ne fait autre chose que monter en ma chambre aux heures accoutumées de ses visites, me tâter le pouls, et m'ordonner vitement ce que je dois faire ou ne faire pas, sans se soucier autrement de l'événement de mon mal, quand je lui ai baillé son salaire je ne lui dois rien davantage , parce qu'il ne m'est pas venu voir comme son ami, mais comme un homme qui l'avoit envoyé quérir. Tout de même si un précepteur m'a mis au rang du commun, et sans affection particulière de m'instruire a versé au milieu de sa classe ce que j'ai recueilli comme les autres écoliers, il ne faut point qu'il attende rien de moi que ce qu'on a de coutume de lui payer. D'où vient donc cette

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