LIVRE VII. CHAPITRE XII
places des chevaliers prises , je puis dire que j'y ai place, parce qu'il m'est permis de m'y seoir, mais je ne l'ai pas, parce que ceux avec qui ce droit de place m'est commun ont tout occupé. Pensez qu'il en est de même entre les amis. Tout ce qu'a notre ami nous est commun , mais celui qui le tient en a la propriété. Je n'en puis user sans sa permission. Vous vous moquez, direz-vous. Si ce qui est à mon ami est à moi , je dois avoir puissance de le vendre. Il ne s'ensuit pas ; car vous ne pouvez pas vendre les sièges du théâtre, et cependant vous y avez part avec tous les autres chevaliers. Vous n'avez pas liberté de vendre une chose, ni de la consumer, ni d'en faire ce qu'il vous plaît •, elle n'est donc pas à vous. C'est un argument qui ne vaut rien; car une chose ne laisse pas d'être à vous, pour y être à certaine condition. Vous me l'avez baillée, mais pour cela vous ne laissez pas de l'avoir.
XIII. Pour ne vous tenir pas davantage, un bienfait ne sauroit être plus grand que l'autre, oui bien les choses où il consiste, selon que ceux qui donnent prennent plaisir d'étendre leur bienveillance, et de se contenter en la témoignant. Comme quand les amoureux multiplient leurs baisers et s'embrassent plus étroitement, ils ne s'aiment pas davantage, mais ils donnent de l'exercice à leur affection. La question que je vais proposer est vidée par les précédentes. Aussi ne ferai-je que passer par-dessus; les raisons qui ont servi aux autres serviront encore en cetteci. On demande si celui qui a fait tout ce qu'il a pu pour se revancher est quitte ; car pour montrer qu'il n'est point quitte, il a fait ce qu'il a pu pour s'acquitter. Il ne peut donc avoir fait ce qu'il n'a point eu moyen de faire; comme celui n'a point payé son créancier, qui pour le payer a cherché de l'argent partout et n'en a point trouvé. Il est des choses de cette nature, que l'effet y est néces-
■xin TllAITÉ DKS BIENFAITS DK SÉNËQUE.
saire, et d'autres qu'on répute comme faites, quand pour les faire on a tout essayé. Le médecin est quitte de ce qu'on lui peut demander, quand pour guérir le malade il n'a rien oublié de ce qui dépend de lui. L'avocat de qui la partie a perdu sa cause n'a pas moins de suffisance, pourvu qu'il ait bien plaidé. Si le général d'une armée a fait tout ce que peut faire un sage et vaillant capitaine, et que cependant il se soit passé quelque chose à l'avantage de ses ennemis, il ne mérite pas moins d'être loué. Tout de même si quelqu'un pour se revanclier en votre endroit a fait ce qui lui est possible, mais votre bonne fortune l'en a gardé, vous n'avez point eu de sujet d'éprouver un ami; vous avez toujours été riche, il n'a eu que vous donner; toujours sain, il ne vous a pu assister; toujours à votre aise, il n'a pu vous secourir; encore qu'il ne vous ait rien rendu, vous ne le pouvez accuser d'ingratitude. Et puis si continuellement cette pensée lui a occupé l'esprit, s'il a toujours ouvert les veux, et n'a rien oublié de la diligence qui s'y pouvoit apporter, n'a-t-il pas eu plus de peine que s'il eût eu moven de rendre aussitôt qu'il eut reçu?
XIV. Le fait de l'emprunteur n'est pas semblable, pource que s'il ne paye, ce n'est pas assez d'avoir cherché de l'argent. Il a toujours son créancier à dos, qui ne lui en quitteroit pas un jour, où vous au contraire avez affaire à un homme de bon naturel, qui, s'il vous voyoit en cette inquiétude, vous diroit :
« Bannissez-vous ce trouille de l'esprit'.
« C'est assez; ne vous tourmentez plus; je suis content de vous ; vous me faites tort si vous croyez que j'en désire