LIVRE VII. CHAPITRE XIX
demande si c'est une cruauté qui particulièrement demeure cachée dans Tàme, ou qui rompe toute clôture, et se manifeste en la ruine du général; car puisque vous m'avez allégué Apollodorus et Phalaris, si le méchant intérieurement est de leur naturel, pourquoi ne lui rendraije le bien qu'il m'aura fait, afin qu'une fois pour toutes je m'en dégage, et que jamais plus je ne me rembarque avec lui? Mais si publiquement il se réjouit et se paît de sang humain, s'il ne distingue point les âges en l'exercice de ses cruautés insatiables, si nulle sorte de supplice ne le satisfait, si non la colère , mais une avidité naturelle, est cause de sa furie, si aux yeux des pères il met le glaive en la gorge des enfants, si non content d'une mort simple, il y ajoute des gênes et des tortures extraordinaires, s'il ne brûle pas, mais rôtit, s'il ne fait autre métier que de tuer, et toujours dégoutte de quelque sang épandu nouvellement, quand je ne lui rendrai point un plaisir qu'il m'aura fait, ne le quitterai-je pas à un bon marché ? Tout ce qui me pouvoit convier à la revanche, c'est la considération de la société des hommes ; mais puisque lui-même la découpe et la démembre de cette façon, quelle obligation me peut-il rester qui m'attache désormais avec lui ? Si quelqu'un fait la guerre à mon pays, tout ce qu'il a fait pour moi n'a plus démérite; la reconnoissance devient crime de félonie. S'il laisse mon pays en repos, mais travaille le sien , si pour être éloigné de la province d'où je suis il ne la trouble point, mais fait toujours quelque tumulte et quelque remuement en la sienne , cette mauvaise inclination fera que me séparant de sa compagnie je me résoudrai, sinon de le haïr, pour le moins de lui vouloir du mal, et ne douterai point que raffection générale de tout le genre humain ensemble ne me soit plus considérable, que ce que je dois à l'amitié particulière d'un homme seul.
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LlVRfVIl. CHAPITRE XX. i3,)
s'en trouve , crst u prodige non moins expiable qu'une ouverture de la len, ou que des flammes sorties de dessous les abîmes dea mer. El pour ce reculons-nous-en, et parlons des clio.'s qui nous sont détestables, mais au deçà de rhorrem . Kiant à cet autre qui n'est que vulgairement mécliani, oc je puis rencontrer partout, et à qui chacun en partu ulir craint d'avoir ailaire, il n'y a point de doute que je d lui doive rendre ce qu'il aura fait pour moi. Je ne vux pas taire mon profit de ses vices. Que ce qui n'esi pcnt à moi s'en retourne à son maître, bon ou mauvais, ne m'en cliaut. Puisque je prends garde de si pus a rendre, que ferois-je s'il étoit question de donnei ' Jine souviens ici d'un conte qu'il faut que je fasse.
XXI. Un philoophe pythagorique avoit pris de méchants souliers à redit chez un cordonnier. Au bout de (]uel(pies jouis r »'\nant pour le paver, après avoir longtemps heurté à la outique qui étoit fermée, quelqu'un lui dit : « Que <,fa;4nt-vous? Le cordonnier que vous demandez est mort et enuré*. Mais peut-être que ce qui nous aiïlige pour l'opimn que nous avons que nos amis morts sont perdus pour dus à jamais, ne vous semble rien à vous autres qui teez qu'ils doivent revenir au monde, » rencontrant * sur e pauvre homme qui étoit pythagorique. Notre phikophe remporte son argent, prenant plaisir à le faire soner en sa main. Mais depuis blâmant en soi cette volute secrète qu'il avoit eue de ne payer point, et reconncssant que ce peu de profit lui avoit donné quelque j/iisir, il retourne à la même boutique, résolu qui ; cordonnier n'étoit point mort pour lui, et qu'il falloi payer ce qu'il devoit; et par entre
I. Enterré. 11 ^ ,ns le latin combustus est. a. Rencontrant , iLiautant.
XX. Mais encore que cela soit, et que depuis le temps que par la licence qu'il prit de faire toutes choses défendues il ne demeura rien qui ne fût permis en son endroit, et que je sois libre de vivre avec lui comme il me plaira, si est-ce que j'y apporterai cette observance, que si je lui suis bon à quelque chose qui ne donne appui ni mainforte à ses mauvaises intentions, mais qui se puisse faire sans le préjudice du public, je ne craindrai point en cette occasion indifférente de lui rendre , si je puis, le plaisir que j'en ai reçu. S'il a quelque petit enfant qui coure fortune, je serai bien aise de lui pouvoir sauver la vie ; car en cela, quelle incommodité recevront les misérables qui journellement sont travaillés par sa cruauté ? Je ne lui baillerai point de quoi payer des gardes. S'il veut bâtir, je lui fournirai du marbre; s'il aime les beaux habits, je lui en ferai venir, parce que ce sont des vanités qui ne peuvent faire mal à personne ; mais pour des soldats et pour des armes, c'est chose qu'il n'aura point de moi. S'il me demande des comédiens ou des femmes, je serai bien aise de lui bailler quelque chose qui l'apprivoise, et qui peutêtre soit un instrument de l'adoucir. S'il veut des gondoles, des vaisseaux à chambres, ou quelques autres telles fantaisies de grands, qui lassés des passe-temps de la terre veulent que l'eau leur en fournisse, je ne ferai point difficulté de lui en bailler; mais non pas des galères et des vaisseaux de guerre, qu'il puisse employer à l'établissement de son injuste domination. Si je le vois malade sans apparence de guérison, tout d'une main je merevancherai de ce que je lui dois, et m'obligerai tout le monde, pource qu'aux gens de son humeur, le remède est la fin de la vie , et n'est rien si bon que la mort à ceux que la continuation de mal faire a mis hors de toute espérance d'amendement. Mais il n'est guère de méchancetés si désespérées que celle de quoi nous parlons , et quand il