‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 15 sur 332 · LIVRE I. CHAPITRE XIV. a · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE XIV. a

nul autre. Un tel a eu autant que moi, mais je Tai eu sans l'avoir recherché. Il a eu autant que moi, mais je Tai eu tout incontinent, et il a été longtemps à le gagner. On peut bien donner à plusieurs une même chose , que ce ne sera pas avec mêmes paroles, ni avec démonstration d'une même volonté. Il a eu autant que moi , mais il a prié pour l'avoir, et j'ai été prié pour le prendre. Il a eu autant que moi , mais on savoit bien qu'il avoit de quoi rendre. Il est vieil et n'a point d'enfants, il s'en revanchera quand il fera son testament. J'ai plus eu que lui, encore qu'il ait eu autant que moi, parce qu'on me l'a donné sans espérance de le retirer. Comme une courtisane se divise si judicieusement à ses poursuivants , qu'il n'y en a pas un qui ne pense être celui qu'elle aime le mieux , ainsi faut-il que celui qui veut que ses bienfaits soient aimables, se conduise à les distribuer si dextrement, que tous ceux qui les reçoivent étant obligés l'un comme l'autre , chacun néanmoins se fait croire qu'on a fait quelque chose pour lui plus que pour son compagnon. Quant à moi, je laisse les coudées franches aux bienfaits. Tant plus ils seront grands, et tant plus il y en aura, tant plus grande sera la louange de celui qui les fera. Tout ce que je veux, c'est qu'on y apporte du jugement. Il n'est point d'homme si sensible, et si ouvert à toute sorte de traits, que ce qu'on lui donne fortuitement le touche au cœur. C'est pourquoi si quelqu'un pense que ce langage tende à ramener la lil)éra]ité dans ses limites, et lui resserrer ses bornes, il ne goûte pas bien ce que je dis*, car y a-t-il vertu que je révère ni que je prêche davantage ; et qui a plus de sujet de le faire que moi qui me propose de donner des règles à la société humaine et procurer en ce que je puis son établissement :*

XV. Qu'on ne fasse donc autre interprétation de tout mon discours, sinon que pource que les meilleures actions

de Tâme, de quelque bonne volonté qu'elles partent, ont une certaine mesure hors laquelle il est impossible qu'elles acquièrent le titre de vertu , je n'approuve ni l'intempérance ni le désordre en la libéralité. Il y a bien du plaisir * à recevoir un bienfait , \ oire de lui tendre les mains, quand une élection judicieuse le présente à ceux qui en sont dignes, non pas quand une occasion fortuite, ou une passion indiscrète de celui qui donne nous le fait tomber entre les mains. Quelle apparence v a-t-il de nommer bienfait une chose de laquelle on a honte de confesser l'auteur? L'obligation est alors vraiment agréable, et descend au fond de l'âme pour y demeurer éternellement, quand nous nous ramentevons plus volontiers le mérite de celui qui nous oblige, que la valeur du plaisir qui nous est fait. Crispus Passiénus disoit ordinairement qu'il y avoit de certames gens de qui il estimoit plus le jugement que le bienfait, et d'autres aussi de qui il aimoit mieux le bienfait que le jugement; et en donnoit cet exemple : « J'aime mieux, disoit-il, le jugement d'Auguste que le bienfait de Glaudius. » Pour moi, je ne saurois faire cas du bienfait d'un homme de qui je mépriserois le jugement. Mais quoi ? falloit-il donc refuser ce que dounoit Glaudius ? Non ; mais il falloit prendre de lui comme de la fortune, que Ton s'assure d'avoir pour ennemie au premier jour. Gomment donc séparons-nous des choses si conjointes? Ce qui est de medleur en un bienfait, c'est d'être donné avec jugement. S'il y manque, il n'y a plus de bienfait. Autrement une grand' somme d'argent donnée mal à propos n'est pas plus bienfait que si elle étoit mise en trésor. Or il y a beaucoup de choses qu'il faut recevoir, et toutefois ne penser pas en être obligé.

Page 1