‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 18 sur 332 · LIVRE II. CHAPITRE XV. ig · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAPITRE XV. ig

de défectueux ou superflu , et que nous ne donnions quelque chose que Ton dédaigne et que du tout on ne veuille pas recevoir,

X\I. Ce grand Alexandre, de qui la vaine gloire avoit porté l'esprit au delà de toutes imaginations ordinaires, fit un jour présent d'une ville à quelqu'un, qui de peur de l'envie la refusa , comme chose disproportionnée à sa petitesse. « Je ne m'informe pas, dit Alexandre, de ce que tu peux accepter selon ta fortune; je regarde à ce que je dois donner selon la mienne. » Cette parole, à ne la prendre que par dessus , semble généreuse et vraiment rovale ; et toutefois il ne pouvoit dire chose qui fût si mal à propos. Rien ne sied bien de soi-même; l'observation seule des circonstances fait l'approbation de nos actions. Pauvre créature, enflée au-dessus de ta condition ! comment est-il possible qu'à toi le donner soit honnête, et à lui déshonnête le recevoir? Les personnes et les qualités sont considérables. La vertu n'approche point d'une extrémité plus que de l'autre. L'excès est aussi bien vice que le défaut. Si la fortune t'a fait capable de donner des villes, encore que tu pouvois acquérir plus de gloire à ne les prendre point, qu'à les prendre pour en faire jonchée comme tu fais, ce n'est pas à dire qu'il n'y ait quelque homme au monde si petit, qu'honnêtement tu ne lui puisses mettre* une ville entière en la manche.

XVn. Un cynique demanda un talent à Antigonus; il lui répondit que c'étoit plus qu'un cvnique ne devoit demander. Et là-dessus le cynique lui demandant un denier, il lui répliqua que c'étoit moins qu'un roi ne devoit donner. Cette défaite fut bien aussi vilaine que

1. Dans l'édition de ifi'io : « Tu ne le puisses mettre, » ce qui est évidemment une faute.

3o TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

subtile. Il trouva moyen de ne donner ni l'un ni l'autre. Au denier, il regarda la magnificence d'un roi; au talent, la profession d'un cynique, au lieu qu'il pouvoit donner le denier comme à un cynique, et le talent comme roi. Je veux bien qu'il soit des choses si grandes qu'honnêtement un cynique ne les puisse accepter; mais il n'en est point de si petites, que la bonté d'un roi ne puisse donner honnêtement. Toutefois, si vous me demandez ce qui m'en semble, je trouve qu'Antigonus fit bien. Ce sont choses incompatibles de demander de l'argent et de le mépriser. Vous avez déclaré la guerre aux biens du monde, vous en faites profession : que ne jouez-vous le personnage que vous avez pris ? Si vous voulez avoir le plaisir d'être riche , pourquoi affectez-vous la gloire d'être pauvre? Regardons ce que nous sommes, aussi bien que ce que sont ceux à qui nous voulons donner. Chrysippus traitant cette matière s'est servi de la similitude du jeu de paume, que je ne trouve pas mal à propos. Il n'y a point de doute que si la pelote tombe, ce ne soit par la faute ou de celui qui la jette ou de celui qui la reçoit, et qu'elle ne demeure haute tant que d'une part et d'autre elle sera jetée et reçue comme il faut. Un bon joueur la jette d'une façon à un grand homme, et d'une autre à un petit. Il en est ainsi des bienfaits. S'ils ne sont accommodés autant à celui qui les prend qu'à celui qui les donne, il est impossible qu'ils soient ni bien pris ni bien donnés. Si nous avons ufEaire à un qui joue bien, nous serons plus hardis à frapper la pelote, parce que de quelque façon qu'elle aille de sou côté, nous ne doutons point qu'il ne la sache bien renvoyer , là où si nous jouons avec un qui soit encore écolier, nous relâcherons quelque chose de notre science, et frapperons si bellement , que nous lui porterons la pelote jusque dans la main. Les bienfaits doivent avoir

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