Etrange, aliène
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venus. Ainsi jusques à ce que de vous-même vous soyez capable de vous conduire, prenez Tavis de ceux qui sont sages, et ne regardez pas tant ce qui vous part des mains, comme la personne qui le reçoit.
AnGirarENT. — I. La philosophie est une école de bien faire, et non de parler ; être constant en ses résolutions est la marque d'un homme sage. — II. La pauvreté fait connoître les \Tais amis. La gloire d'une âme généreuse n'est point d'aller au-devant des incommodités , mais par le mépris des richesses de s'y préparer, comme à choses qui ne sont pas fort difficiles à supporter. — m. Qu'il faut quelquefois se représenter une pauvreté imaginaire, pour s'accoutumer à la véritable.
1. Si vous vous portez bien, et pensez avoir du mérite assez pour être quelque jour vôtre, ce sont les meilleures nouvelles que je saurois recevoir de vous. Je serois bien aise d'avoir 1 honneur de vous tirer de la confusion où vous êtes, avec peu d'espérance de vous en débrouiller. C'est pourquoi je vous prie et vous conseille de faire descendre la philosophie jusqu'au fond de votrp âme , et de mettre en pratique ce que vous avez appris , non avec du langage ou par des écrits, mais par assurance de courage et diminution de vos passions. Vérifiez vos paroles par effets. Il n'est pas question ni de haranguer devant une assemblée, pour faire admirer son éloquence, ni de disputer de quelques propositions curieuses, pour entretenir de jeunes hommes et je ne sais quelles gens qui ne savent où passer le jour. La philosojdiie est une école de bien faire, et non de parler : elle veut que chacun se forme à sa règle, qu'on vive comme on parle, et qu'en nos ac- Malheriir. II aa
tions tout soit cVune peinture, sans qu'il y ait rien de dissemblable ni de bigarré. Le principal office de la sagesse, et sa marque la plus évidente, c'est que les oeuvres ne démentent point les paroles, et qu'en toutes occurrences im homme se trouve toujours égal à soi. Mais qui sera capable de cette perfection ? peu de gens sans mentir -, et toutefois il s'en trouvera quelques-uns. C'est chose qui n'est pas bien aisée; mais si est-ce que je n'oblige pas le sage à marcher toujours de même pas : il me suffit qu'il tienne toujours un même chemin. Prenons donc garde si nous nous habillons point d'une façon, et gouvernons notre maison de l'autre ; si nous ne baillons point trop avarement aux autres ce que nous prenons trop libéralement pour nous; si vous n'êtes point frugal en dépense de table et trop somptueux en magnificence de bâtiments. Choisissons pour une fois une forme de vivre , et la suivons éternellement. Il y en a qui sont mesquins et sordides en leur maison , et qui dehors font les grands et les magnifiques. Cette inégalité vicieuse est la marque d'un esprit qui chancelle et qui n'est point encore en bonne assiette. Je m'en vais vous dire d'où leur vient cette humeur ainsi variable, et pourquoi il y a si peu de rapport (le leur conseil à leur exécution. Ils ne se proposent point un certain but, et s'ils le font ils n'y persévèrent point, mais se laissent incontinent emporter ailleurs, et ne se contentent pas de changer, mais retournent sur leurs pas, et reprennent la résolution même qu'ils avoient condamnée auparavant. Afin donc de laisser les anciennes définitions qu'on a faites de la sagesse , et comprendre toute la considération de la vie humaine, je me contenterai de ce cpae je vous vais dire. Qu'est-ce que la sagesse ? quand on a voulu quelque chose, être toujours ferme à la vouloir, et ne vouloir jamais ce qu'une fois on n'a point voulu. Je n'y ajoute point cette petite exception, que ce qu'on veut soit
juste , pource qu'il est impossible qu'une chose injuste puisse plaire continuellement. Les hommes savent peutêtre ce qu'ils veulent en ce moment où ils veulent, mais après ils n'en savent plus rien. Il n'y a personne du tout ferme à vouloir ou ne vouloir point. Le jugement se change : il se contredit d'un jour à l'autre , et de là vient que plusieurs font de la vie comme d'un jeu. Suivez donc ce chemin que vous avez pris, et peut-être qu'il vous mènera à la perfection , ou pour le moins vous gagnerez ce point, que si quelque chose vous manque, vous serez le seul qui reconnoîtrez votre défaut.
IL Mais que deviendront mes domestiques? Quand ils ne mangeront plus votre pain , ils mangeront le leur. Vous saurez par la pauvreté ce que le bien que vous avez fait ne vous a su faire apprendre. Les amis de cœur vous demeureront : vous ne seiez laissé que de ceux qui vous suivoient pour quelque autre chose que pour vous. Quand la pauvreté ne vous serviroit qu'à vous faire connoître qui vous aime, n'est-ce pas du sujet assez de la vous faire aimer^ ? Ne vous verrez-vous jamais en un état qui n'oblige personne à mentir pour vous faire honneur ? Faites donc que toutes vos pensées, toute votre sollicitude et tous vos souhaits soient d'y parvenir. Remettez à Dieu tous les autres vœux que vous lui pouvez a\oir faits, et qu'il vous accorde cettui-ci, que votre contentement soit en vous-même et aux biens qui ne procèdent que de vous. Quelle félicité sauriez- vous voir plus à commandement? Réduisez-vous si bas, qu'il soit impossible de tomber. Le tribut de cette lettre que je m'en vais vous payer, vous donnera plus de sujet de vous y résoudre : soyez-en jaloux tant qu'il vous plaira. Je sais bien qu'Epicure ne se
I. C'esl-à-cllre, n'y a-t-11 pas là assez de sujet jKmr, cola iifsufïit-il y)as pour vous la faire aimer?
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fâchera non plus de payer pour moi, qu'il a fait par le passé. « Crovez que quand je vous verrai étendu sur quelque pauvre lit, et vos habits tout déchirés, ce que vous me direz m'en semblera bien plus brave et plus magnifique. Je n'en orrai pas seulement le langage, j'en verrai l'expérience. » Pour moi je ne prends jamais tant de plaisir d'ouïr notre Démétrius, que quand je le rencontre couché sur la paille, ou sur quelque chose encore pis, et si mal en ordre qu'il est plutôt nu qu'habillé; car il ne professe pas la vérité, il la témoigne. Et quoi donc? ne peut-on vivre parmi les biens, et les mépriser? Pourquoi non ? On ne peut dire qu'un homme n'ait beaucoup de courage, qui après avoir longtemps amoureusement regardé les richesses, se prend à rire de ce qu'elles le sont venues trouver, et les reconnoît siennes plutôt par ouï-dire, que pour sentiment qu'il en ait. Ce n'est pas peu de pouvoir converser parmi les richesses, et ne s'y laisser point corrompre. Il y a de la gloire d'en avoir, et vivre en pauvre; mais il j a moins de péril à n'en avoir point. Je ne sais, direz-vous, si ce riche tomboit en pauvreté, comme il la supporteroit patiemment. Je ne sais, vous répondrai -je pour Epicure, si la fortune donnoit des biens à ce pauvre, comme il auroit du jugement et du courage à les mépriser. Il faut entrer au fond de leur âme de l'un et de l'autre, et voir si c'est à bon escient et sans fard que le pau^Te prend plaisir à l'être, et si le riche, quelque bonne mine qu'il fasse, ne se réjouit point d'avoir du bien. Ce n'est pas un grand témoignage d'une volonté bien disposée, qu'un méchant lit ou un mauvais habillement, sinon qu'il y paroisse, non de la nécessité, mais et de l'élection et du consentement à les avoir. Au demeurant, la gloire d'une inclination généreuse n'est point à chercher mal à propos ces incommodités, comme plus salutaires au repos de cette ^ie, mais de s'y préparer
indifféremment comme à choses qui ne sont point si difficiles qu'il n'y ait moyen de les supporter. Et certainement, Lucilius, elles sont supportables, voire plaisantes, quand on y vient averti de longue main. La sécurité les accompagne, sans laquelle nous ne pouvons jamais rien avoir qui nous donne du plaisir.
III. Nous ferons donc bien, à mon avis, à l'imitation de beaucoup de grands personnages, de nous réserver quelques jours, où par l'exercice d'une pauvreté imaginaire nous nous accoutumions à la véritable; de quoi nous avons d'autant plus de besoin, que nous aurons été plus noyés dans les délices, et que toutes choses nous sembleront plus dures et difficiles. Il faut pincer notre esprit, afin qu'il se réveille, et lui rementevoir le peu que nature nous a ordonné pour notre entretien. Il n'y a personne qui sorte riche du ventre de sa mère : quiconque vient au monde, il faut qu'il se contente d'un peu de lait pour sa nourriture, et d'un morceau de drap pour son habillement. Et cependant de si petits commencements viennent ces ambitions disproportionnées , à qui les royaumes entiers ne sont pas encore assez.
Abgumekt. — I. La vertu nous renrl immortels, et non les biens de fortime. — H. Celui qui a borné ses désirs est riche.
I. Pensez-vous que votre empêchement vienne d'où vous m'écrivez? Vous n'avez rien qui vous traverse tant que vous-même. C'est de là que vient votre inquiétude, que vous ne savez ce que vous demandez, et approuvez mieux la vertu que vous ne vous y rangez. Vous voyez
bien où est la félicité, mais vous n'avez pas assez de cœur pour vous y acheminer. Puisque vous ne savez d'où cela vient, je le vous dirai. Vous pensez que ce qu'il vous faudra laisser soit quelque chose bien estimable; et autant de fois que vous vous représentez le repos de la vie, où vous voudriez bien passer, autant de fois l'éclat de celle d'où vous partirez vous retient, comme si vous deviez choir au fond de quelque sale et ténébreuse obscurité. Vous vous trompez, Lucilius : de la vie où vous êtes, on monte à celle que vous desirez. Il v a entre ces deux vies la même dijfférence qu'entre la lumière et la lueur : l'une qui a son origine en elle-même, et l'autre qui n'éclaire que par autrui. La vie où vous êtes, pource qu'elle est frappée d'un brillement* extérieur, donne incontinent une ombre épaisse à ceux qui s'v arrêtent; celle que vous desirez a de soi-même une splendeur véritable, et n'emprunte point de rayons pour éclairer. Vous luirez du lustre de votre science : sa célébrité vous rendra célèbre. Epicure écrivant à Idoménéus, l'un des principaux officiers du roi son maître, et qui étoit employé en affaires de grande importance, pour le tirer d'une vie qui n'avoit que de la montre, et lui faire embrasser une gloire solide et durable, lui disoit : « Si vous cherchez de l'honneur, toutes ces vanités que vous suivez, et qui vous font suivre, ne vous en donneront point tant que mes lettres. » Ne lui a-t-il pas tenu promesse? Qui jamais eût ouï parler d'Idoménéus, s'il ne se fût rencontré dans les lettres d'Épicure? Tous ces magistants" et satrapes, et ce roi même d'où venoit la grandeur d'Idoménée, ont leurs noms, aussi bien que leurs cendres dans le tombeau. At-