LIVRE II. CHAPITRE XVIII
core son obligé. Je recommence à lui devoir quand je l'ai payé' . C'est pourquoi comme il faut du choix et de la diligence quand il est question de taire des amis, aussi ne faut-il pas entrer indifféremment au commerce des bienfaits avec toute sorte de per.sonnes, puisque c'est de là principalement que procède l'amitié, A ous me direz que nous ne sommes pas toujours libres de ne recevoir pas, et que quelquefois il faut prendre en dépit que nous en ayons. Un tyran outragcux, et qui pour peu de chose se met eu colère, m'offre quelque chose. Si je la refuse, je l'offense. Ne la prendrai-je point? Tenez un roi pour voleur et pour corsaire, quand il fait ce qu'un voleur et un corsaire fait. Que dois-je faire? Il ne me semble pas digne que je lui sois obligé. Quand je vous parle de choisir, c'est pourvu que la crainte et la violence ne vous en empêche ; car alors il n'y a plus d'élection. Quand il est en vous de vouloir ou ne vouloir pas, avisez-y. Si la fortune vous ôte cette liberté, vous ne prenez pas, vous obéissez. \ous ne sauriez être obligé pour avoir pris ce que vous n'avez pu refuser. Voulez-vous savoir si je veux? faites qu il me soit libre de ne vouloir pas. Oui, mais il vous a donné la vie. Ce n'est pas là qu'est l'importance. Il est question si j'ai ^oulu prendre ce qu'il m'a voulu donner. Vous m'avez sauvé la vie, je le veux; ce n'est pas à dire que je la vous doive. Les poisons ont quelquefois été remèdes, mais pourtant on ne les compte pas entre les médicaments salutaires. Il est assez de choses c[ui profitent, et toutefois n'obligent pas.
XIX. 11 est arrivé qu'un qui éloit allé pour tuer un tyran, lui a percé une apostume, où les barbiers n'avoient osé mettre la main. Pour cela le tyran ne lui doit pas sa
I. Cette phrase, donnée par les éditions de i(i3i et de i63J, manque dans l'édition de ifiio.
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guérisoii. Celui de qui le dessein est de me nuire, peut bien faire chose qui me profite, mais il ne me sauroit obliger. La fortune fait le plaisir, l'homme l'injure. De notre temps un lion en ramphithéâtre avant reconnu que l'un des exposés avoit été son gouverneur, le défendit des autres bêtes qui le vouloient offenser. Lui fit-il plaisir? Non, parce qu'il n'en eut pas l'intention. Le fait du liou et de celui qui vouloit tuer le tyran sont semblables. L'un et l'autre ont donné la vie, et ni l'un ni l'autre n'a fait plaisir. La gloire de donner ne peut être où est la nécessité de recevoir. Je ne dois point ce qu'on m'a fait devoir par force. Vous voulez que je vous doive? laissez en ma liberté le prendre et le refuser.
XX. On dispute ordinairement si Marcus Bru tu s, ayant dessein en son âme de faire mourir César, fit bien de recevoir la vie de lui. La résolution qu'il prit eu ce fait a de la matière pour un autre discours. Mais si dirai-je en passant, que soit qu'il eût en horreur le nom de roi, qui est une domination, quand elle est juste, préférable à toute autre sorte de gouvernement, soit qu'il espérât que la liberté se pût remettre en une ville où le prix étoit si grand de commander et de servir, soit qu'il pensât qu'après une introduction de nouvelles mœurs les choses pussent retourner à leur premier établissement, et les lois reprendre leur autorité parmi tant de rîiilliers d'hommes qu'il avoit vus combattre, non pour n'avoir point de maître, mais pour en élire un; encore qu'en assez d'autres occasions il se soit montré grand personnage, si est-ce qu'en cetteci je ne trouve pas qu'il y ait moyen de le défendre, sinon d'autre faute, pour le moins de n'avoir pas bien pratiqué ce que l'école des stoïques lui pouvoit avoir appris. Et quand ces considérations ne seroient point, avoit-il oublié le cours du monde, et la condition particulière de la ville où il étoit? Ne devoii-il pas juger que pour un qu'il