Débeller {debellare), dompter
tout aussitôt, sans faire mal à ceux qui sont dessous. A quelle fin m'amusez-vous à cette façon d'argumenter, que vous-même appelez mensongère, de laquelle on a tant écrit de livres? Si vous avez de la subtilité, ce n'est que mensonge que toute ma vie. Faites paroître votre bel esprit à me convaincre, et me réduisez à la vérité.
IV. J'estime une infinité de choses nécessaires, desquelles une grande partie est superflue, et celles qui ne le sont point ne peuvent rien contribuer à ma félicité. Ce sont là nos difficultés qu'il faut combattre, et les obscurite's qu'il faut éclaircir^ car il ne s'ensuit pas que tout aussitôt une chose soit bonne pource qu'elle est nécessaire. Si nous donnons le nom de bien à du pain, à de la bouillie et à tout plein d'autres choses dont nous ne nous pouvons passer, nous ne lui faisons pas beaucoup d'honneur : ce qui est bien est toujours nécessaire; ce qui est nécessaire n'est pas toujours bien ; car il se trouve assez de choses qui ne sont d'aucun mérite, et qui cependant ne laissent pas d'être très-nécessaires.
V. 11 n'y a personne, à mon avis, si mal informé de l'importance du nom de bien, qu'il le veuille rabaisser à des choses qui n'ont autre commodité que de nous aider à passer une journée. Et quoi donc? au lieu de ces distinctions de néant qui vous arrêtent, ne seroit-ce pas une plus digne et plus fructueuse occupation pour votre esprit, de faire entendre au monde que la meilleure partie du temps se perd à la recherche des choses superflues, et que la vie bien souvent se trouve passée, tandis qu'on fait des provisions pour la passer? Regardez tout ce qu'il y a d'hommes au monde, et les considérez un pour un*, ou tous à la fois, vous n'en trouverez pas un qui ne re-
I. Un pour un^ un à un, ou a un par un, » comme on lit dans l'édition de i65y.
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mette sa vie au lendemain. Demandez-vous de quoi cela nuit? De plus qu'il ne se peut dire; car ils ne vivent pas, mais ils vivront; ils diffèrent toutes choses d'un jour à l'autre. Quand nous ne ferions autre chose qu'y penser, la vie nous devauceroit toujours; mais à cette heure étant lents et paresseux comme nous sommes, elle passe au delà de nous, comme étrangère, et n'y a jour qu'elle ne se perde, bien qu'elle ne finisse qu'au dernier. Mais de peur de faire un livre plutôt qu'une lettre, et vous remplir les mains de papier, je me réserverai pour une autre fois * à disputer contre ces pointilleux si déliés, qui oublient de faire, tant ils sont empêchés à parler.
AaGUMKMT. — Les beaux livres , quelque grosseur qu'ils aient, ne sont jamais longs.
J'ai reçu votre livre que vous m'aviez promis, et l'ai ouvert, pensant ne faire qu'y mettre le nez, et le refermer tout aussitôt, pour le lire une autre fois quand j'en aurois la commodité. Mais je l'ai trouvé si bien à mon goiit, qu'il a fallu que je sois allé de long^. Je ne saurois mieux vous faire croire ce qu'il m'en semble, que de vous dire qu'encore que sa grosseur le fera plutôt estimer quelque ouvrage de Tite Live ou d'Epicure que le vôtre ou le mien, je n'ai pas laissé de le trouver court, et ne m'est point parti des mains que je ne l'aie couru de bout en bout. Il se faisoit tard, je mourois de faim, la pluie
I. Ainsi dans l'édition de i645. Celles de 1689 et de 1648 donnent : « pour une fois. » Le latin porte : in alium d'tem. 1. Aller de lou'^, continuer.
me menaçoil; mais avec tout cela, j'en ai vu la fin. Il ne m'a pas réjoui seulement, il m'a contenté. Quelle vivacité d'esprit, quelle force de courage n'y ai-je point reconnue ! Je dirois, quelle saillie ! si en quelque endroit il y eût des reprises d'haleine et des rehaussements par intervalles; mais il n'y en a point. Tout y est si continu que je puis dire que c'est une besogne virile et vraiment sacrée : et cependant il ne laisse pas d'y avoir toujours quelque trait agréable aux lieux où il s'est offert occasion d'y mêler de la douceur. Vous êtes grand, il le faut avouer, et relevé, comme j'ai toujours désiré que vous soyez, et comme je prendrai plaisir de vous voir continuer. Il se peut bien faire que l'abondance de la matière vous a servi de quelque chose; c'est pourquoi je conseillerai toujours de la prendre fertile, qui occupe l'esprit et qui l'excite. Je vous en dirai davantage de votre livre quand je l'aurai repassé encore une fois; le jugement que j'en fais à cette heure, c'est comme si je l'avois seulement ouï, et non pas lu. Laissez-le-moi fouiller, et ne craignez point que je ne vous en die librement ce que j'en trouverai. Oh! que vous êtes heureux de n'avoir rien qui me donne sujet de vous mentir de si loin, si ce n'est que, suivant la corruption du siècle , je voulusse mentir par accoutumance, ne pouvant mentir par occasion !
AKGtraiENï. — I. Comme il faut vivre avec les serviteurs. — II. Que leur emploi est différent, selon qu'il plaît à la fortune.
I. Je suis bien aise d'entendre de ceux qui viennent de vos quartiers comme vous vous comportez doucement
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avec vos serviteurs. A ous êtes trop suffisant et trop judicieux pour en user autrement. Sont-ce serviteurs? ce sont hommes, ce sont domestiques, ce sont petits amis; et si nous considérons que la fortune a le même commandement sur nous quelle a sur eux, ils peuvent dire: « Nous sommes tous conserviteurs. » C'est pourquoi je me ris de ceux qui penseroient s'être fait grand tort d'avoir fait manger un serviteur avec eux. Pourquoi le font-ils? par une coutume vaine et fastueuse, qui s'est introduite, qu un maître ne mangeroit pas à son aise, sil n'avoit une douzaine de valets debout à ses côtés. Monsieur est à table, qui se remplit, et, à peine de crever, se met des viandes au ventre, qu il est puis après bien empêché d'en faire sortir : et cependant les pauvres serviteurs sont là, qui n'osent pas seulement mouvoir les lèvres. S'ils soufflent, aussitôt le bâton est sur les épaules : un toussement, un eternument, un hoquet, qui sont choses casuelles, leur sont crimes irrémissibles. De quelque façon qu'ils interrompent le silence, ils sont assurés des étrivières, ou de quelque chose de pis, et demeurent en cette posture et en cette abstinence jusques au jour. De là vient que n'osant rien dire en la présence de leurs maîtres, ils parlent en leur absence , au lieu qu'autrefois ceux à qui leurs maîtres permettoient de parler, non devant eux seulement, mais avec eux, et ne leur faisoient point coudre la bouche, comme on fait aujourd'hui, présentoient librement leurs têtes pour celles de leurs maîtres; et s'ils les voyoient près de tomber en quelque péril, s'y exposoient volontairement, pour les en garantir. Ils parloient en compagnie, mais ils se taisoient en la torture. De cette même arrogance est procédé le proverbe qui se dit communément : Jutant de valets, autant d'ejinemis. On se trompe: ils ne sont point nos ennemis, mais nous leur en donnons tout le sujet que nous pouvons. Je n'allègue
point rinhumanité que nous avons d'employer des hommes aux mêmes ser\'ices où nous employons des bêtes. Cependant que nous sommes à table, Tun a charge de marcher sur ce que nous crachons; l'autre, de ramasser ce que laissent tomber des ivrognes , qui bien souvent seront si soûls, qu'ils ne verront goutte; l'autre avec une adresse étudiée donnera de la viande à la compagnie; il montrera sa suflîsance à trouver bien les jointures de l'aile ou de la cuisse de quelque oiseau. Misérable, certainement, de n'être au monde que pour couper une perdrix ou un levraut, de bonne grâce! si ce n'est que celui qui pour la volupté tient école de cette science l'est encore plus que lui, qui ne l'apprend que par nécessité. Un autre qui sert au buffet est paré comme une femme, et lui fait-on disputer sa jeunesse contre les années. Il est hors d'un âge où son maître le veut ramener par artifice, et porte déjà l'habit de soldat, qu'il lui fait abattre le poil avec le rasoir, ou arracher du tout. Il passe toute la mut sans dormir, une partie à servir son maître à table, et l'autre à le contenter au lit. Un autre, qui a charge de tenir le contrôle des actions de ceux qui sont à table, se tient là planté à les regarder, afin que selon qu'ds auront mieux fait leur devoir, ou de flatter, ou de boire, ou de causer, il les fasse revenir le lendemain. Ajoutez-y ceux qui vont acheter la viande, qui savent exactement le goût du maître, ce qui l'excite (ce qu'il est bien aisé de voir), quelle nouveauté lui rend l'appétit, de quoi il est ennuyé, et ce que ce jour-là il prendra plaisir de manger. Cependant il penseroit avoir perdu sa noblesse, s'il avoit appelé quelqu'un de ses serviteurs à manger avec lui. Les Dieux sont bien plus justes, qui pour rétribution de cette arrogance, leur donnent bien souvent des maîtres du nombre de ceux qu'ils ont ainsi méprisés. J'ai vu chez Calliste celui qui avoit été son maître, qui lui avoit mis l'écriteau,
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et Tavoit mis en vente parmi ses esclaves de rebut, recevoir cet affront à la porte, qu'on l'omToit aux autres, et que lui seul étoit empêclié d'entrer. Le seiviteur qui avoit été mis en la première dizaine par où le crieur commence sa proclamation rendit le change à son maître, et comme il ne l'avoit pas estimé digne de sa table, il voulut passer plus outre en sa revanche, et ne l'estima pas seulement digne de sa maison. Ce maître avoit vendu Calliste; mais combien de choses vendit depuis Calliste à son maître! Voulez-vous remarquer comme celui que vous appelez votre serviteur est de même origine, qu'il jouit du même ciel, qu'il respire le même air? C'est sous la même condition de vivre et de mourir que vous. Il vous est aussi possible de le voir libre, comme à lui de vous voir serviteur. Combien pensez-vous qu'il y eût d'hommes de bonne maison, et qui, par le service qu'ils faisoient à la guerre, s'achemnioient à la qualité de sénateur, qu'en la défaite de Varus la fortune fit descendre à des services indignes, et rendit les uns bergers et les autres gardiens de quelque loge' au milieu des champs! Et puis méprisez un homme pour être en un état où vous pouvez être réduit! Je ne veux pas m'embaïquer en cette matière, et disputer de l'usage des serviteurs à qui nous sommes si superbes, si cruels, et si contumélieux^. Toutefois voici la règle que jen fais: vivez avec vos inférieurs, connue vous voulez que a os supérieurs vivent avec vous. Autant de fois que vous vous représenterez la puissance que vous avez sur votre serviteur, autant de fois représentez-vous que votre maître n'en a pas moins sur vous. — Oui, mais je n'ai point de maître. — Vous êtes encore jeune; vous en pourriez bien avoir un. Ne savez-vous pas