II. Quand vous ferez votre retraite, pensez à parler
I . Dans le latin il y a simplement : quiim sellam aut tribunal ascenderel ,
1, En latin : ifuisquis otlo suo aliquam fabulam imposait.
avec vous, et non à faire parler de vous. Mais que me dirai-je? Ce que les hommes se disent les uns dés autres si volontiers. Vous vous direz du mal de vous-même. Contez-vous vos vérités, et vous accoutumez à les ouïr. Si vous sentez quelque chose en vous où plus qu'en nulle autre part vous reconnoissiez votre infirmité, c'est de quoi vous ferez votre principal entretien. Chacun sait les indispositions de son corps, et pour ce l'un se fait vomir pour se décharger l'estomac, l'autre mange souvent pour le fortifier; l'autre se dessèche par abstinence; l'autre se purge; l'autre, qui est goutteux, se garde du vin et du bain. Et quoi qu'il en arrive, nous ne nous soucions pas du demeurant, pourvu que nous remédiions à ce qui nous presse le plus. Ainsi nous avons dans l'àme des parties intéressées qu'il est question de guérir. Que fais-je quand je me repose? je panse mon ulcère. Si je vous montrois un pied enflé, une main livide ou les nerfs desséchés de quelque jambe raccourcie, vous ne trouveriez point mauvais que je ne bougeasse d'une place, et que je donnasse ordre à ma guérison. J'ai un mal plus grand que tout cela, mais je ne le vous puis montrer. L'abcès est intérieur ; je ne veux point que vous me donniez de louanges et que vous me prêchiez que je suis un grand homme, que j'ai tout méprisé, que pource que les folies de cette vie m'ont déplu, je m'en suis voulu séparer. Rien ne m'a déplu que moi-même. Vous n'avez que faire de venir à moi pour y profiter quelque chose. Vous vous trompez de penser que je vous doive donner du secours- Ce n'est pas un médecin qui se tient céans, c'est un malade. J'aime bien mieux, quand vous partirez d'avec moi, que vous disiez : « J'estimois cet homme-là bien heureux, je le tenois pour homme bien suffisant; j'avois porté les oreilles ouvertes, mais il m'a trompé : je n'ai rien vu ni rien oui qui m'ait contenté , ni qui m'ait fait envie d'y
retourner. » Si vous vous en allez avec cette opinion de moi, si vous en partez de cette façon, je suis bien : j'aime mieux que mon repos soit excusé qu'envié. Vous me direz à cette heure : « Et comment, Sénèque, me recommandez-vous le repos? Vous tenez le langage d'un Epicurien. » Je vous recommande le repos, il est vrai ; mais c'est un repos où j'entends que vous ayez des occupations plus belles et plus laborieuses que celles que vous avez laissées. Etre toujours à la porte de quelque grand, tenir une liste des vieillards qui n'ont point d'enfants, avoir du crédit en cour, ce sont choses sujettes à l'envie, de peu de durée, et à quoi, sans mentir, un homme d'honneur se fait tort de s'arrêter. Cettui-ci a plus de réputation au Palais que je n'ai; cet autre est mieux suivi; je ne puis avoir tant de train que l'un, ni tant de faveur que l'autre. Il ne m'en chaut que tout le monde me vainque, pourvu que je vainque la fortune. Plût à Dieu que vous eussiez pris il y a longtemps le chemin qrie vous prenez à cette heure! Mais c'est la coutume d'attendre à deviser de la félicité de la vie, qu'on soit en la présence de la mort. Quoi que c'en soit, contentons-nous d'avoir été si longs, et ne différons plus à l'avenir : puisque nous n'avons voulu croire la raison de beaucoup de choses qu'elle nous disoit être superflues et ridicules, croyons-en l'expérience que le temps nous en a donnée.
III. Faisons comme ceux qui sont partis tard et veulent regagner le temps. Piquons : nous a\ons un âge le plus propre du monde à cette étude. Il a jeté son écume et laissé les vices qu'en la chaleur de nos premiers ans il étoit impossible de dompter. Il ne faut plus guère de choses pour les éteindre du tout. Oui ; mais quand ferai-je mon profit d'une chose que je commence d'apprendre quand je suis prêt de mourir? Si vous n'en tirez autre commodité, vous en mourrez plus homme de bien. Mais
534 LES ÉPiTRES DE SÉNÈQUE.
cependant ne pensez pas qu'il y ait âge si propre à faire une bonne conscience, que celui qui par la connoissance des affaires du monde, et par une longue et fréquente patience de beaucoup de choses, a perdu la fougue de ses passions et s'est disposé du tout à la recherche de son salut. C'est le peu de temps que nous avons pour l'employer à l'acquisition d'un si grand bien. Quiconque se fait sage en vieillesse, il en a l'obligation à ses années.
Argument. — l. Les voyages font perdre le fruit de la vie contemplative, et replongent l'àme dans le vice. — II. Le sage médite continuellement la mort.
I. Je n'approuve pas que vous changiez souvent de lieu, et que tantôt vous soyez en l'un, tantôt en l'autre, sans faire autre chose que d'être toujours par le chemin. Premièrement, pource que tous ces voyages témoignent un esprit mal arrêté. Vous ne pouvez bien établir votre repos, si vous regardez toujours après les nouveautés, et ne faites autre métier que de courir. Ayez le corps ferme, si vous voulez que l'esprit le soit. Après cette raison, il y en a une autre. C'est que les remèdes, s'ils ne sont continués, ne peuvent profiter. Le repos et l'oubli de la vie passée ne veulent point d'interruption. Donnez loisir à vos yeux d'apprendre à se passer des choses qu'autrefois ils ont tant pris de plaisir à regarder. Accoutumez vos oreilles à de meilleures paroles que celles qu'elles ont ouïes par le passé. Vous ne sauriez sortir, que vous ne rencontriez quelque chose qui rallumera vos cupidités. Comme pour oublier une maîtresse à bon escient, il se
faut garder de rien voir qui nous la ramentoive, parce qu'il n'est point de plaies qui se cicatrisent si tard, ni qui plus tôt se remettent à saigner que celles de l'amour : ainsi pour ne retomber jamais au désir des choses qui vous ont passionné, ne rendez plus à vos yeux ni à vos oreilles les objets que vous leur avez ôtés. L'affection est prompte à se rebeller. De quelque côté qu'elle se tourne, si elle se veut occuper, elle trouvera qui lui donnera de la besogne, et des gages. Il n'est rien de si mauvais qui n'ait sa récompense. L'avarice promet de l'argent; la luxure, beaucoup de plaisirs, et de beaucoup de sortes; l'ambition, des états, du crédit, de la grandeur, et tout ce qui en dépend. Les vices ne se font point servir sans payer, mais auprès de la vertu chacun vit à ses dépens et sur sa bourse. Quand nous donnerions tout un siècle à dompter les vices, la licence qu'ils ont prise de longue main les a tellement enflés que je ne sais si nous en pourrions venir à bout. Je vous laisse à penser ce que nous pourrons faire en un temps si court comme celui de notre vie, et encore le coupant en tant de morceaux comme nous faisons. Veillons continuellement en une chose, et y tenons toujours l'esprit bandé : tout ce que nous pourrons faire ce sera de la mettre à quelque chose près de sa perfection .
IL Si vous me croyez, n'ayez autre méditation, ni autre exercice que de vous préparer non-seulement à recevoir la mort, mais à l'envoyer quérir, si l'occasion se présente que vous en ayez besoin. Autant vaut-il aller vers elle, comme attendre qu'elle vienne vers nous : tout revient à un*. C'est une parole très-mal dite, et vraiment digne de la bouche des ignorants, où elle est ordinai-
I . Tout revient à un, c'est-à-dire : tout revient à une seule chose, au même.
536 LES ÉPiTRES DE SÉNÈQUE.
renient, qu'un homme est bien heureux de mourir de sa belle mort. Et puis vous pouvez penser encore une autre chose : que vous ne pouvez mourir que votre jour ne soit venu. Quand vous mourrez, vous avez eu le temps que vous deviez avoir. Vous ne laissez rien du vôtre : ce qui demeure est pour les autres.
Argumeitt. — I. La vie passe saus qu'on s'en aperçoive. — II. Qu'où doit quelquefois désirer la mort, et ne la fuir jamais : il n'importe pas de mourir tôt ou tard, mais de bien ou mal mourir. — in. Qu'il ne faut point conserver la vie par une action lâche. — IV. Si on doit attendre ou prévenir la mort. — V. D'où vient l'appréhension de la mort. — VI. Que les méditations de tous les accidents humains, hormis de la mort, peuvent être superflues. — VU. Que les gens de basse condition ont méprisé la mort aussi bien que Caton et que les autres grands personnages.
I. Je suis allé visiter vos Pompées S qu'il y avoit longtemps que je n'avois vus. Ils m'ont tellement représenté mes jeunes ans qu'il m'étoit avis que j'en venois de partir, et que j'y devois encore faire ce qu'autrefois j'y avois fait. Nous laissons la vie derrière nous, et comme à ceux qui sont en la mer,
Les villes et les champs loin des yeux se reculent*.
Ainsi en la rapide vitesse des années, nous perdons premièrement notre enfance, puis l'adolescence, puis ce qui est entre le jeune homme et le vieil aux confins des