‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 283 sur 332 · I. Ptisannc. [^Edition de i(>45.j · texte numérisé non relu

I. Ptisannc. [^Edition de i(>45.j

Malherbe, ii iy

6ro LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.

nous lasserons point de vivre, ni n'aurons point de peine à mourir. Il est impossible de s'ennuyer d'une vie occupée en cette infinie diversité de si grandes et divines contemplations. Il n'y a que l'oisiveté qui nous dégoûte du monde. Mettons-nous à la recherche des choses naturelles; la vérité que nous y apprendrons nous tiendra toujours en appétit. Pour les choses fausses, nous n'en saurions prendre si peu que nous n'en ayons assez. Au partir de là, si la mort vient et nous appelle quand nous n'aurons pas vécu la moitié d'une vie ordinaire, nous en aurons en ce peu de temps autant de fruit, que si nous l'avions continuée jusques à l'extrême décrépitude. Nous aurons connu la plus grande partie des merveilles de la nature, et nous en irons résolus que^ pour avoir eu plus d'âge nous n'eussions pas acquis plus de vertu.

V. Ceux qui mesurent leur vie au compas des voluptés vaines, et par conséquent infinies, ne sauroient qu'ils ne la treuvent courte^, quand ils vivroient une douzaine de siècles, \oyez de vous réjouir en ces méditations; et cependant que vous vous entretiendrez de mes lettres, il se pourra présenter quelque occasion qui nous donnera moyen de nous voir et d'être quelques jours ensemble. Ce ne sera peut-être pas pour beaucoup de temps ; mais il ne sauroit être si court, que nous ne le fassions long, à force de le bien employer; car, comme dit Posidonius, une journée est bien plus à un homme docte qu'à un ignorant la plus longue vie qu'il sauroit avoir. Cependant souvenez-vous de ne craindre jamais les menaces de la fortune, et de vous défier toujours de ses caresses.

1. Résolus que, assurés que. — Malherbe a interprété fort librement le latin, qui porte : Cvgnita est ilU ex magna parte natura; scit tempore honssta non crescere.

2. Ne sauroient qu'Us ne la treuvent courte, c'est-à-dire : ne sauraient s'empêcher de la trouver courte.

Ayez continuellement devant les yeux Tautorité qu'elle prend sur les choses du monde : pensez que tout ce qui peut advenir adviendra ; quoi qui vous arrive , il vous troublera moins, quand vous l'aurez attendu.

Argument. — I. Du mont Etna et de ChaiAbde. — II. La vertu est toujours victorieuse , et haut élevée. L'homme de bien est dans le monde comme dans le ciel. — III. La gloire de la vertu ne peut être cachée.

1. A cette heure que vous avez fait le tour de la Sicile, j'attends que vous me mandiez ce que vous avez appris de toute cette île; mais particulièrement comme va de Charybde, et ce qu'il en faut croire; car pour Scylla, je sais fort bien que c'est un rocher, aussi craint des mariniers d'aujourd'hui qu'il fut jamais de ceux du passé. Quant à Gharvbde, j'aurois bien envie de savoir ce qu'il y a de véritable parmi les contes qui s'en font, et surtout, si d'aventure vous y avez pris garde, comme la chose le mérite bien, si c'est de tous vents, ou de quelqu'un seulement, que la mer fait ces tournoiements si dangereux ; et s'il est vrai que ce qui s'y perd soit porté sous les flots une infinité de chemin, et environ la rive de Tauroménie revienne au-dessus de l'eau. Si je vois que vous preniez la peine de m'en écrire bien au long, vous me donnerez la hardiesse de vous importuner que pour l'amour de moi vous montiez sur Etna, parce que quelques-uns tiennent que cette montagne décroît tout bellement. La raison qu'ils en baillent, c'est que les mariniers ne la découvrent plus de si loin comme ils avoient accoutumé. Toutefois

6i2 LES EPiTRES DE SÉNEQl E.

il se peut faire que ce nest pas tant son abaissement, comme l'anéantissement du feu , qui ne sort plus ni si véhément, ni si large; tellement que de jour la fumée n'y paroît que fort peu. Quoi qu'il en soit, l'un et lautre est croyable, et l'abaissement d'une montagne qui brûle depuis si longtemps, et l'anéantissement d'un feu qui ne pi'ocède pas de soi-même , mais conçu dans quelque caverne profonde jette ses flammes par dedans cette montagne, qui ne le nourrit pas, mais seulement lui sert de soupirail. En Lycie il y a une contrée fort connue, que ceux du pays appellent Ephestion, où la terre en plusieurs endroits a des trous, par où il sort des flammes, qui ne font du tout point de mal. Elles n'ont qu'un peu de lueur, encore bien languide* et bien foible, tellement que les campagnes v sont fort belles, et les herbes aussi vertes comme ailleurs. Mais remettons la recherche de ces mei^veilles à quand vous m'aurez mandé combien ces neiges qui ne fondent point en été (tant s'en faut que le voisinage du feu leur fasse peur) sont éloignées de l'embouchure de la montagne. Mais quelque peine que vous y preniez, ne me pensez pas la mettre sur mon compte; car je sais fort bien que quand vous n'en seriez prié, ni de moi ni d'autre, vous seriez malade, si vous ne faisiez la description d'Etna comme les autres. C'est un sujet où il faut que tous les poètes passent leur caprice. Virgile, qui sembloit avoir dit ce qui s'en pouvoit dire, n'a pas fait taire Ovide ; et après l'un et l'autre, Cornélius Sévérus n'a pas laissé d'en dire son avis. Ils v ont, sans mentir, heureusement travaillé tout ce qu'ils sont^; et pour en dire ce qu'il m'en semble, les premiers ont bien montré la source, sans toutefois l'avoir épuisée; mais il y a

Page 1