‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 300 sur 332 · Rompu, interrompu · texte numérisé non relu

Rompu, interrompu

.Malhehhe. II 4^

fi/,a LES EPÎTRES DE SÉNÈQUE.

trouver quelqu'un qui ne soit pas si fort. Il dit que nous avons lui et moi une même crise , parce que les dents lui tombent, et à moi aussi. Il va déjà bien vite pour moi, et devant qu'il soit bien peu de jours , je me doute que je ne le pourrai plus atteindre. Vous voyez ce que sert une chose continuée. Quand de deux hommes l'un vient el l'autre va, ils se trouvent en peu de temps bien éloignés. Il monte, et je descends. Vous savez que l'un est bien plus tôt fait que l'autre. Toutefois je me suis mécompte; car en l'âge où je suis, on tombe plutôt qu'on ne descend. Si vous voulez savoir comme nous sommes demeurés aujourd'hui de notre combat, il nous est arrivé une chose qui n'est pas bien ordinaire entre des coureurs : nous avons été justement au Imt l'un quand et l'autre. Après m'être ainsi lassé, car je puis mieux dire lassé qu'exercé, je me suis mis dans de l'eau froide; j'appelle ainsi de l'eau qui n'est qu'un peu chaude. Il a été un temps que je faisois profession d'être grand baigneur, et que tous les ans le premier jour de janvier, comme pour la cérémonie du jour je lisois, éci'ivois et disois quelque chose de particuher, je ne faillois point aussi de me jeter dans le canal de l'eau pucelle* . Depuis, je la trouvai trop froide, et me contentai de l'eau du Tibre, et enfin je suis réduit à celle de la cuve; encore pour gaillard que je sois, je la fais tiédir au soleil, si bien que pour peu que j'y ajoutasse, je penserois être dans des étuves. Au partir de là, je mange du pain sec ; et de cette façon il ne me faut ni table pour dîner, ni eau pour laver les mains. Quand j'ai dîné, je dors

I. Malherbe traduit ainsi le latin Firgo, nom d'un aqueduc de Rome, qu'on appelait aussi Jcjtia lir^o. Voici, pour tout ce morceau, le texte de Sénèque : Ille tantus psjchroliites, qui halendanis januariis Euripum salutabam, qui, anno novo, quemadmodum Icj^ere , scribere, dicere a/iquid, sic auspicahar in Virginem desdire; primum ad Tiberim transtuli castra, deiiide ad hoc solium quod sol tempera! .

fort peu. \ ous savez comme j'en use : mon dormir n'est ni long ni bien ferme. Il me suffit que je fais trêve de veiller. Je sais bien quelquefois que j'ai dormi, et quelquefois je m'en doute. Là-dessus le bruit du Cii^que me vient aux oreilles, et lors il n'y a plus d'ordre de dormir : il faut que je me réveille; mais tant s'en faut que cela me divertisse*, qu'il ne me trouble pas seulement. Je suis fort patient à telles tempêtes. Ces confusions de voix ne me sont non plus que le murmure des vagues, ou que le sifflement d'une forêt quand le vent donne au haut des arbres, ou que quelque autre bruit semblable de choses qui n'ont point d'entendement. Je vous veux à cette heure dire à quoi je me suis appliqué : j'ai continué de rêver sur un ébahissement où je me mis hier. Qu'ont voulu dire tant de grands esprits qui en des choses d'importance ont employé des raisons si légères et si perplexes, qu'encore qu'elles soient véritables, elles ont apparence de mensonge?

III. Zenon, ce grand personnage, qui le premier a fondé cette secte, brave et religieuse plus que nulle autre , pour nous dégoûter de l'ivrognerie allègue qu'un homme de bien ne s'enivre point et le prouve de cette façon. Personne ne commet son secret à un homme ivre : or on commet son secret à un homme de bien : un homme de bien ne sera donc jamais ivre. Voyez comme avec une réponse toute telle que son argument il y a moyen de se moquer de lui; car d'une infinité qu'on lui pourroit faire, une suffira. Personne ne dit son secret à un qui dort : on dit son secret à un homme de bien : un homme de bien ne doit donc point dormir. Posidonius fait bien ce ((u'il peut pour le défendre, mais il n'en trouve qu'un moyen , qui ine semble bien fod)le. Il dit que ce mot d'/i^re a deux significations. L'une, quand un honnnc a tant pris

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