‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 329 sur 332 · I. Voyez plus haut, p. 602, note i · texte numérisé non relu

I. Voyez plus haut, p. 602, note i

728 LES EPiTRES DE SÉNÈQUE.

roient rien &u faire, se renverseront d'eux-mêmes, quand personne ne les touchera. Combien de grandes villes me nommerez-vous, à qui leur prospérité n'ait fait courre fortune ! Quand nous penserons donc à nous fortifier contre les choses casuelles, il n'en est point de si nouvelle ni de si extraordinaire qu il ne nous faille représenter : exil, supplice, guerre, maladie, naufrage, il se faut tout ramentevoir. Le malheur nous peut priver de notre patrie, ou notre patrie de nous. Il nous peut reléguer en quelque désert, et aux lieux mêmes où la foule est plus épaisse, nous faire trouver la solitude. Mettons-nous devant les yeux la condition des hommes, et nous figurons, non des misères communes, mais des plus inusitées qui puissent naître, afin que, quoi qui arrive, nous ne soyons jamais pris au dépourvu. Considérons toute la fortune en gros. Combien de villes en Asie et en Achaïe, combien en Syrie et en Macédoine, ont été, les unes abattues, et les autres dévorées par les tremblements de terre ! Combien de fois ont été affligées les îles de Paphos et de Chypre par cet inconvénient ! Ce sont nouvelles qui nous sont bien souvent contées ; et nous qui les oyons, quelle partie pensons-nous être de l'univers? Roidissons-nous donc contre les choses fortuites, et quoi qu'il arrive, estimons-en toujours le bruit plus grand que la vérité. Une ville riche, et qui éioit l'ornement de toute la province, a été brûlée ; encore n'étoit-elle pas si grande, qu'elle ne ftit assise sur une seule montagne, et qui n'étoit pas des plus hautes.

II. Toutes les plus grandes et les plus fameuses qui soient aujourd'hui seront quelque jour si rasées, qu'on aura de la peine d'en reconnoître les traces. Ne voyonsnous pas que des plus célèbres qui fussent en la Grèce les fondements sont tellement consumés, et les marques si nettement effacées, qu'elles nous seroient inconnues si

les histoires ne nous en avoient fait savoir le nom? Ce n'est pas seulement aux choses faites de la main des hommes que le temps montre sa force : les montagnes fondent et des régions entières ne se trouvent plus. Il y a des terres couvertes sous les flots, qui autrefois en ont été bien éloignées. Le feu a dévoré des cousleaux* de qui le bois Tavoit fait luire. Nos pères ont vu des coupeaux de rocher de qui la hauteur étoit la radresse ^ des mariniers, et la vedette de toute une contrée, qui sont aujourd'hui parmi le sable le plus bas qui soit en la côte de la mer. Ne sommes-nous donc pas injustes, si nous voulons que nos villes soient exemptes de ce que les ouvrages mêmes de la nature n'évitent point? Elles ne sont debout que pour tomber et, soit que la terre venant à s'éclater par la sortie de quelques vents enclos en ses cavités les engloutisse, soit que le débordement d'une rivière les emporte, soit que la violence des flammes rompe la liaison du solage*, soit que le temps, à qui rien n'est invincible, les mme par le menu, soit que le mauvais air les fasse quitter aux peuples par faute d'être habitées, et que le relent et la chancissure s'y mette , il n'y en a pas une qui n'ait commencé pour finir. Je n'aurois jamais fait, si je voulois compter par combien de voies les choses arrivent à leur destinée. Une chose sais-je bien, que les mortels ne sauroient rien faire d'immortel, et que nous ne touchons ni voyons rien qui ne périsse quelque jour. Ce sont les raisons que j'allègue à Libéralis pour le consoler de la perte de sa patrie, de laquelle, sans mentir, je le trouve étrangement passionné. Mais qui sait si peut-être elle n'a point été consommée, pour renaître plus belle et plus

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