‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 34 sur 332 · LIVRE III. CHAPITRE X. 6i · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAPITRE X. 6i

de la vie, et de plus encore que de la vie? Quelle peine leur baillerez-vous? Moindre que le ])ienfait?Elle sera injuste. Ou aussi grande, et par conséquent capitale? Quelle inhumanité seroit-ce de vouloir qu'il n'y ait point de différence entre la fin d'une tragédie et d'un bienfait ! XI. Quelqu'un dira que les lois ont donné des privilèges aux pères et aux mères contre l'ingratitude de leurs enfants, et que si on a eu quelque considération extraordinaire en leur endroit, il est des bienfaits de telle importance qu'il ne seroit pas moins raisonnable d'en avoir. Ma réponse est, que pource qu'il étoit expédient qu'on fît des enfants, on a voulu que la condition de ceux qui en engendreroient fût sacrée, et les inciter par l'espérance de quelques avantages à une besogne exposée à toute sorte d'inconvénients. On ne leur pouvoit pas dire comme à ceux qui donnent : « Prenez garde à qui vous donnerez ; faites-en l'élection en vous-mêmes. Si vous y avez été trompé une fois, trouvez-en quelqu'un où vous ne le soyez point. » En matière des enfants, ceux qui les font n'y ont que leur souhait; leur jugement n'y contribue rien. C'est pourquoi pour les assurer en cette incertitude, il les a fallu gratifier de quelque chose. 11 y a encore un autre point qui fait pour eux : c'est qu'après qu'ils ont fait du bien, ils recommencent, et ne sont jamais lassés d'en faire. Aussi il ne faut point craindre qu'ils mentent quand ils allèguent leurs bienfaits. Aux autres, il faut uiformer, non-seulement s'ils ont point été déjà payés, mais même s'il est vrai qu'ils aient fait plaisir; de ceux-ci les obligations demeurent pour toutes confessées. Et pource que les jeunes gens sont en un âge qui a besoin de conduite, ils leur ont été baillés comme magistrats domestiques, pour les retenir qu'ils ne fassent rien de mal à propos. Et puis Tobligalion des pères envers leurs enfants étant partout une même chose, il a été aisé d'en faire l'estimation

(il TRAITÉ DES BIENFAITS DE SEISEQUE.

une fois pour toutes; au lieu que pour la diversité et dissimilitude des autres, les lois n'y ont pu donner de règlement, et ont jugé plus expédient de ne toucher à rien, que de tout gâter en les égalant.

XII. Il y a des bienfaits qui coûtent beaucoup à ceux qui les donnent, et d'autres qui ne leur coûtent rien, mais qui ne laissent pas d'être bien grands pour ceux qui les reçoivent. Quelquefois on donne à ses amis, et quelquefois à des gens qu'on ne connoît du tout point. Donnez à deux personnes autant à l'un qu'à l'autre; s'il y en a un de ces deux que vous n'ayez jamais connu auparavant, encore qu'il n'ait non plus reçu que l'autre, c'est lui qui vous est le plus obligé. Le plaisir se peut faire à un homme en beaucoup de sortes : tantôt en le secourant en sa nécessité , tantôt en l'avançant en quelque charge, et tantôt en le consolant quand il lui survient occasion de s'affliger. Il est des hommes que rien ne sauroit obliger davantage , que de les assister à supporter une douleur. Il en est qui estimeront plus qu'on ait fait quelque chose pour leur honneur que pour leur repos, et d'autres au contraire qui sauront plus de gré d'avoir été mis hors de quelque péril, que d'avoir été employés en quelque charge que ce soit. Tous ces l)ienfails seroient ou plus grands ou plus petits, selon que le goût du juge auroit de l'inclination à prendre plutôt l'un que l'autre, si c'étoit à lui d'en faire l'élection. Si j'emprunte quelque chose, je la demande à qui bon me semble, et choisis moi-même mon créancier; mais un bienfait, je le reçois bien souvent d'un que je voudroisquine me donnât rien , et quelquefois même je suis obligé sans en rien savoir. Que ferez- vous? Direz-vous que celtui-là qu'on a chargé d'un bienfait sans qu'il en sut rien, et que s'il l'eût su il eût refusé, soit ingrat, et que celui qui en quelque façon qu'il reçoive ne s'acquitte point, ne le soit pas?

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