‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 37 sur 332 · LIVRE III. CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAPITRE XVII

de goûter. Si vous jugez misérables ceux qui ont perdu l'usage des veux ou des oreilles par quelque inconvénient, comme appellerez- vous celui à qui le goût des bienfaits ne donne point de sentiment? Il craint la justice des Dieux, à qui il sait bien que les ingrats ne se peuvent cacher ; il a sa conscience qui le gène, et enfin û est assez puni, comme je disois, en ce qu'il ne jouit point de ce que nous avons au monde de plus agréable, et qui donne le plus de contentement , là où celui qui est bien aise qu'on l'ait obligé sent une égale et perpétuelle joie, estimant l'affection de celui qui lui donne plus que le prix de la chose qu'il reçoit. L'ingrat ne se réjouit d'un bienfait qu'au moment qu'on 1 oblige; incontinent après ce lui est une gêne. Celui qui se propose de le reconnoître, le possède toujours avec le même plaisir qu'il l'a reçu. Au demeurant, faites comparaison de leur vie, vous en trouverez l'un chagrin et mélancolique, comme sont ordmairement renieurs de dettes et trompeurs, et qui ne tiendra compte ni de ceux qui l'ont mis au monde, ni de ceux de qui il a mangé le pain, ni de ceux qui l'ont enseigné. L'autre sera toujours en belle humeur, attendant l'occasion de se ressentir, et se réjouissant même d'y avoir la volonté si disposée. Il cherchera les moyens, non de faire évanouir son obligation, mais de rendre, s'il peut, la revanche plus grande et plus notable que le bienfait, et n'aura pas seulement cette affection à l'endroit de son père et de sa mère, ou d'un ami, mais du plus pauvre et du plus chétif homme du monde qui lui aura fait quelque plaisir. Et quand ce seroit son valet même, il ne considérera point la qualité du bienfacteur, mais le mérite du bienfait.

XVIII. Il y en a toutefois, du nombre desquels est Hécaton , qui demandent si un maître peut être obligé par son valet, et veulent qu on fasse distinction de bienfaits, de devoirs et de services. Ils appellent bienfait ce

qui vient d'une personne élrangère, c'est-à-dire d'un qui pour ne faire point de plaisir ne peut être blâmé ; devoir, ce qui touche les enfants, la femme, et généralement tous ceux que le parentage ou l'alliance oblige à nous assister; service, ce que fait un valet, de qui la condition est telle, que quoi qu'il fasse pour son maître, il ne se peut vanter de l'avoir obligé. Quoi qu'ils disent en ce dernier point, c'est ignorer le droit des hommes, que de dire qu'un maître ne puisse recevoir plaisir de son valet. Ce n'est point à la qualité qu'il faut prendre garde, c'est au cœur. La vertu ne ferme la porte à personne. Elle ouvre à tout le monde, reçoit tout le monde, et invite tout le monde, les libres, les affranchis, les esclaves, les rois et les bannis. Elle ne cherche ni les grandes maisons, ni les grands revenus. Elle prend les hommes en chemise. Quelle assurance y auroit-il contre * les choses fortuites, et qui pourroit espérer une belle âme, si de la fortune dépendoit la grandeur ou la petitesse de la vertu ? Si le valet ne peut faire plaisir à son maître, il s'ensuit que le sujet n'en peut faire à son roi ni le soldat à son capitaine. Qu'importe à celui qui est au-dessous d'un autre la qualité de celui qui est au-dessus de lui? car si vous me dites que ce que fait un serviteur ne se peut appeler plaisir, parce qu'il faut qu'il le fasse ou qu'il se résolve à la mort , il en sera de même pour le regard du sujet et du soldat , pource que le roi et le capitaine ont la même puissance que le maître , encore que le nom en soit différent. Or un roi peut être obligé par son sujet et un capitaine par son soldat. Un maître le peut donc être par son valet. Un valet peut être juste, peut être vaillant, peut être magnanime; il peut donc aussi faire plaisir ; car ce dernier est une action vertueuse

I. On lit entre dans l'édition de ifiSo et dans les suivantes; mais il faut nécessairement lire contre : il v a advenus dans Sénèque.

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