‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 5 sur 332 · LIVRE I. CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE III

les a perdus , qui les a estimés perdus incontinent après les avoir donnés. Mais celui qui presse, qui recharge et ne se lasse point, quand il auroit affaire* à une âme de bois ou de pierre, il faut qu'il lui donne du sentiment. Il n'est point d'homme si effronté à qui tant de bienfaits ne fassent baisser les yeux. Qu'il vous trou\e en quelque part qu'il vous fuie ; assiégez-le d'obligations. C'est un sujet que je me propose de traiter bien particulièrement; mais devant que passer plus outre, vous me donnerez congé, s'il vous plaît, de dire ici quelque chose, qui toutefois n'y vient pas fort à propos : pourquoi on dit qu'il y a trois Grâces; pourquoi on les a estimées soeurs^; pourquoi elles se tiennent par les mains ; pourquoi on les peint riantes, jeunes, en robes transparentes et sans ceinture. Les uns \eulent que cette description signifie que l'une donne, l'autre prend, et la troisième rend. Les autres, qu'elle nous représente trois sortes de bienfaits, donnés, rendus, et pris et rendus tout ensemble. Prenez celle qu'il vous plaira de ces opinions ; ce n'est point chose qu il importe de savoir. Que veut dire qu'elles dansent en rond, et en la main l'une de l'autre? C'est que le bienfait doit aller aux mains de celui qui le reçoit , et revenir à celui qui l'a donné , et que cet ordre qui a de la grâce tant qu'il garde sa liaison et sa vicissitude , n'en a plus sitôt qu'il est interrompu. On les fait riantes, pource que tel est ordinairement le visage de ceux qui font plaisir et de ceux qui le reçoivent; jeunes, pource quil ne faut jamais laisser envieillir la mémoire d'un bienfait; pucelles, pour la sincérité incorruptible et sacrée qui y doit être; sans ceinture, parce qu'il n'y faut rien de serré ni de contraint; et les robes à jour, parce que la gloire des bienfaits est

I. Dans CPttP locution, IMalherbe écrit à fcïre en deux mots, a. Dans l'édition de i63o, sans accord : « On les a estimé sœurs: dans celle de i63i : a on les estime sœur^. »

qu'ils soient regardes. Je veux bien qu'il y en ait de si passionnés pour le parti des Grecs, que toutes ces imaginations leur semblent nécessaires; mais je ne pense pas qu'il s'en trouve un qui cherche quelque substance aux noms qu'Hésiode leur a donnés, ni qui pense qu'il y ait rien de considérable en ce qu'il a nommé l'aînée JEglé*, la seconde Euphrosyne, et la dernière Thalie. Chacun en fasse l'interprétation comme il lui plaira, et tâche d'en rendre quelque raison; de moi, je suis content de croire simplement que ce sont noms qu'il leur a donnés pour son plaisir. Aussi Homère, sans s'arrêtera cette nomination, en a appelé une Pasithée, et lui a donné mari , afin que vous ne pensiez pas que ce soient religieuses. Il se trouvera quelque auti'e poëte qui leur baillera des ceintures et des robes fourrées. Aussi ne faut-il pas penser que ce que Mercure est peint en leur compagnie , ce soit pour signifier que la grâce d'un bienfait doit venir du langage qui l'accompagne, mais pource que c'a été le caprice du peintre de les représenter de cette façon. Chrysippus même, qui par ses subtilités fait profession de trouver ce qui est en toutes choses, qui n'a des paroles que pour se faire entendre, a pris tant de goût en ces niaiseries, qu'il en a rempli son livre, et sans parler, que fort peu, de la manière de donner, prendre et rendre un bienfait, a plutôt mêlé son discours à ces fables que ces fables à son discours. Car outre ce qu'Hécaton en a tiré , il dit qu'il y a trois Grâces, filles de Jupiter et d'Eurynomé, plus jeunes que les Heures, mais bien plus jolies, et que pour cela on les a baillées à Vénus pour lui tenir compagnie. Il trouve aussi le nom de la mère mystérieux, et tient qu'elle a été appelée Euiynomé, parce que la libéralité

I. Nous suivons le texte de i63o; uiais la transcription du nom n'est point exacte. Hésiode nomme Tainée des Grâces 'AyXatr).

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