LIVRE IV. CHAPITRE XI. loi
pour le reporter. Il s'en va sans nous connoîlre, et ne faisant plus compte de nous voir jamais, nous baille notre assignation sur les Dieux, pour être payés de ce que nous avons fait pour lui. Cependant ce bienfait, tout stérile qu'il est, ne laisse pas de plaire à notre conscience, et de nous donner du contentement de l'avoir fait. Et en l'article même de la mort , un bomme ne fait-il pas en son testament une infinité de biens, qu'il sait bien qui ne lui seront jamais reconnus? Combien perdons-nous de temps à consulter combien et à qui nous donnerons? Ce n'est pas que cela nous importe, puisque nous ne devons rien recevoir des uns ni des autres ; mais c'est que nous ne donnons jamais avec une diligence plus rigoureuse que quand, l'utilité mise à part, l'honnêteté seule nous demeure devant les yeux, et nous ôte ces brouillas d'espérance, de crainte et de plaisir, qui nous avoient obscurci le jugement. Quand la mort nous a si bien investis qu'il n'y a plus de moyen d'en échapper, et que nous sommes renvoyés à la conscience, comme à un juge incorruptible, c'est alors que nous pensons de mettre notre l)ien en mains de personnes qui le méritent, et commençons de faire les choses avec religion, quand nous les faisons sans intérêt.
XII. Et certainement un homme alors a bien du plaisir de penser en soi-même : « Je mettrai cettui-ci plus à son aise qu'il n'est; je donnerai à cettui-là moyen de paroître j)lus qu'il ne fait : » là où si nous ne devions donner que pour en avoir récompense, il se faudroit laisser mourir sans testament. Vous me direz qu'un bienfait est un prêt non payable ', que le prêt de soi n'est point chose désirable; par ainsi que le bienfait ne l'est point aussi. ()uand nous disons que le bienfait est un prêt, c'est par une façon de parler figurée ; comme quand nous disons (jue la loi est une règle qui juge ce qui est juste, et ce qui
loi. TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
ne Test pas, et toutefois une règle de soi n'est pas chose désirable. La démonstration nous fait user de ce langage. Quand je dis que le bienfait est un prêt, il faut entendre que c'est comme un prêt; et qu'il ne soit vrai % j'y ajoute non payable, combien qu'il ne soit point de prêt qui ne puisse ou qui ne doive être payé. Mais tant s'en faut qu'il se faille proposer du profit quand on fait quelque plaisir, que souvent pour le faire il se faut résoudre de perdre, et courre fortune selon que l'occasion s'en présentera. Comme si quelqu'un est entre les mains des voleurs, je ferai ce que je pourrai pour l'en délivier, et le faire passer sûrement. Je prendrai la protection d'un criminel qui aura quelques grandes parties^, et je m'attirerai ses ennemis sur les bras, pour tomber peut-être en la peine d'où je le veux tirer, au heu que je pouvois demeurer à quartier*, et regarder le combat sans être de la partie. Je répondrai pom* un qui a été condamné à payer, et m'obligerai à ses créanciers, afin que ses biens ne soient décrétés; ou pour sauver un homme qui aura sa tête à la taille ', je me mettrai en danger d'y mettre la mienne. Si quelqu'un est sur les termes d'acheter une maison au terroir de Tusculum ou de Tivoli, pouioe que l'air y est bon, et que c'est une agréable demeure en été, il ne dispute point en quelle saison il l'achètera ; quand elle est achetée, il s'en sert. Il en est de même quand il est question de bienfaits; car si vous me demande:^ ce qui en revient, je vous répondrai : une bonne conscience. Qu'est-ce
1. CeUe locution traduit l'interrogation latine : ns scire? L'orthographe est différente dans le texte qui est joint à l'édition de 1H69 de la traduction de du Ryer : on y lit est pour et : « Est qu'il ne soit vrai, u